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Full text of "Bulletin de la Société de géographie"

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T  r 


I       ' 


BULLETIN 


DE    LA 


SOCIÉTÉ  DE  GÉOGRAPHIE 


Septième  .sérte 


TOME  xrv 


LISTE 


DES  PRÉSIDENTS  HONORAIRES  DE   LÀ  SOCIÉTÉ^ 


MM. 

*  Marquis  DB  Laplàce. 

*  Marquis  de  Pastoret. 

*  Yt«  DE  Ghatbaubriaiid. 

*  C^  Chabrol  de  Yolyig. 
*Becquet. 
*G^oGhabrolde  Grousol. 

*  Baron  Georges  Guvier. 
♦B"*  Hyde  de  Neuyille 

*  Duc  DE  DOUDEAUYILLE. 

*Gomte  d'Argout. 

*  J.-B.  Striés. 

*  Vice-amiral  de  Rignt. 

*  Gontre^m.  d'Urville. 
*Duc  Decazes. 

*Gomte  DE  MONTALIVET. 

*  Baron  DE  Barante. 

*  Général  baron  Pelet* 

*  Gdizot. 

*De  Salvandt. 

*  Baron  TupiMiER. 

*  Comte  Jaubert. 


MM. 

*  Baron  de  Las  Cases. 

*  YlLLEMAllf . 

*  GUNIN-GRlDAmB. 

*  Amiral  baron  Roussor. 

*  Am.  baron  de  Mackau. 

*  B*"  Alex.  DE  Humboldt. 
*yioe-amiral  Ha^gan. 

*  Baron  Walgkenaer. 

*  Comte  MoLÉ. 

*DELAR0QUETn« 
^JOMARD. 

*DnMAS. 
*Gontre-am.  Mathieu. 

*  Yice-amir.  La  Place. 
*Hippolyte  Fortoul. 

*  Lefebvre-Duruflé. 

*  guigniaut. 
♦Dadsst. 

*  Général  Daumas. 

*  Duc  DE  BEAUMONT. 

*Roulaiid. 


MM. 

*  Amir.  Desfossés. 

G.  deGrossolles-Fla- 

MARENS. 

*  Duc  DE  Persigivt. 

*  Yice-amiral  de  laRon« 

CIÉRE  LE  NOURT. 

*  Comte  Walewski. 
*Pe  Qdatrefages. 

*  Michel  Chevalier. 

*  Alfred  Maurt. 

YlVIEN  DE  ST-MARTIN. 
*W^   DE      ChASSELOUP- 
LAn3AT. 

Medrand. 

*Contre-am.  Mouchez. 
Ferdinand  de  Lesseps. 
Alph.  Milne-Edwards. 
Alfred  Grandidier. 
Auguste  Daubrée. 
Emile  Leyasseur. 
D»  E.  T.  Hamt. 


PRÉSIDENT 

De  la  Section  de  comptabilité 

de  la  Société 

M.  Paul  Mirabaud. 


TRÉSORIER 

delà 
Société 

M.  Georges  Meignen,  notaûre. 


ARCHITECTE  DE  LA  SOCIÉTÉ 
M.  JÊdouard  LeudièRE. 

AGENCE 

M.  Charles  Aubrt,  agent. 
Hôtel  de  la  Société,  boulevard  Saint-Germain,  184. 


1.  Lêê  noms  sans  *  sont  ceux  An  présidents  hQnonIrM  «ajourd'hal  viTints. 


■    ■    «jlHJHM 


BULLETIN 


DK    LA 


SOCIÉTÉ  BE  GÉOGRAPHIE 


BÉDIGÉ 


ATIC  LB  COHGODRS  Dl  LA  SECTION  DK  PUBLICATION 

PAR 

LBS  SECRÉTAIRES  DE  LA  GOUMISSION  CENTRALE 


SEPTIÈME  SÉRIE.  —  TOME  QUATORZIÈME 

ANNÉE  1893 


PARIS 

SOCIÉTÉ  DE  GÉOGRAPHIE 

184,  Boulevard  Samt-Germain,  184 
1893 


COMPOSITION  DU  BUREAU 

ET  DES  SECTIONS  DE  LA  COMMISSION  CENTRALE 

POUR  1893 


Vice-présidents... 


BUREAU 

Préndent M.  le  général  Derrécagaix. 

^    M.  Edouard  Gaspari,  ingénieur  hydro- 
graphe* 
M.  Charles  Schlum berger,  ingénieur 
de  la  marine,  en  retraite. 

Secrétaire  général M.  Charles  Maunoir. 

Secrétaire  adjoint M.  Jules  Girard. 

Archiviste-bibUothécaire M.  James  Jackson* 

Section  de  Correspondance 


MM.  A.  d*Abbadie,  de  l'Institut. 
Prince  Roland  Bonaparte. 
£mile  Gheysson. 
Âug.  Daubrée,  de  l'Institut. 
Gh.  Gauthiot. 
Adrien  Germain. 


MM.  Baron  J.  de  Guernc. 
^   le  D'  Hamy,  de  l'Institut. 
¥^iHiam  Huber. 
Comte  A.  de  Marsy. 
Franz  Schrader. 
Vice-amiral  Vignes. 


Section  de  Publication 


MM.  Edouard  Anthoine. 

Comte  H.  de  Bizemont. 
Henri  Gordier. 
Jules  Garnier. 
James  Jackson. 
Jansscn,  de  l'Institut. 


MM.  Alb.  de  Lapparent. 

Emile  Levasseur, de  l'Institut. 

Gabriel  Marcel. 

Alfred  Martel. 

A.  Milne  Edwards,  de  Tlnst. 

J.-B.  Paquier. 


Section  de  Comptabilité 


MM.  Bouquet  de  la  Grye,  de  l'In- 
stitut. 
Casimir  Dclamarre. 
Alfred  Grandidier,  de  l'Inst. 


MM.  William  Martin. 
Georges  Meignen. 
Paul  Mirabaud. 
Georges  Rolland. 


Membres  honoraires  de  la  Commission  centrale 

MM.  Jules  Codine.  — <  Vivien  de  Saint-Martin. 


RELATION  SOMMAIRE 


VOYAGE  EN  PERSE  ET  DANS  LE  KURDISTAN 


PAR 


J.   DE   nOWLGAN 


MISSION  DU  MINISTÈRE  DE  L'INSTRUCTION  PUBLIQUE 

(1889  —  1891) 


Vers  la  fin  de  1889,  M.  J.  de  Morgan,  ingénieur  civil  des  mines, 
partait  (accompagné  de  Mme  de  Morgan)  pour  la  Perse  et  le  Kur- 
distan où  il  allait  accomplir  une  mission  du  Ministère  de  Tlnstruc- 
tion  publique. 

En  attendant  la  publication  dans  laquelle  Tiendront  s'enregistrer 
les  résultats  de  cette  mission  exceptionnellement  fructueuse, 
M.  J.  de  Morgan  a  bien  voulu  communiquer  à  la  Société  de  Géo- 
graphie le  manuscrit  de  l'introduction  de  son  œuvre.  Elle  com- 
prendra quatre  parties  relatives  à  la  géographie,  à  Tarchéologie, 
à  la  linguistique,  à  la  géologie  et  à  la  paléontologie.  L'introduction 
communiquée  à  la  Société  débute  par  des  conseils  précieux  pour 
les  voyageurs  en  Perse  et  dans  le  Kurdistan. 

Le  lecteur  va  trouver  ci-dessous  la  partie  de  l'introduction  où 
M.  J.  de  Morgan  résume  à  grands  traits  son  voyage.  On  pourra 
également,  quant  aux  résultats  du  voyage,  consulter  le  rapport 
adressé  à  la  Société,  par  le  D'  £.  Uamy,  de  l'Institut,  sur  l'attri- 
bution à  M.  J.  de  Morgan  de  la  médaille  d*or  du  prix  Léon  Dewez 
{Bulletin,  2*  trimestre,  1892,  p.  173). 

La  petite  carte  qui  accompagne  le  présent  texte  n'est  qu'une 
esqnisse  destinée  à  faciliter  la  lecture  de  la  relation  sommaire  de 
M.  J.  de  Morgan. 

C'est  au  mois  d'août  1 889  que  M .  le  Ministre  de  rins  traction 
publique  m'a  fait  Thonneur  de  m'envoyer  en  mission  dans 


6       VOTAGE  EN  PERSE  ET  DANS  LE  KURDISTAN. 

l'Asie  antérieure,  et  j'ai  quitté  Marseille  le  17  septembre,  à 
destination  de  Batoum. 

L'expédition  se  composait  de  Mme  de  Morgan  et  moi,  et 
de  notre  domestique,  Pierre  Yaslin,  un  ancien  soldat,  brave 
garçon  dont  je  n'ai  eu  qu'à  me  louer  pendant  ce  long  et  pé- 
nible voyage  où,  certes,  il  a  eu  bien  des  difficultés.  C'est  à 
lui  en  effet  qu'était  confié  tout  le  matériel  de  la  mission. 

Arrivés  au  Caucase,  nous  nous  sommes  arrêtés  quelques 
jours  aux  environs  de  Tiflis,  afin  d'y  pratiquer  des  fouilles 
dans  la  nécropole  de  Téloran,  dont  je  connaissais  depuis 
longtemps  Texistence. 

De  Bakou  nous  nous  sommes  rendus  à  Téhéran,  en  pas- 
sant par  Recht  et  Kazvin.  A  Recht  nous  avons  reçu  l'hospi- 
talité la  plus  gracieuse  de  M.  Pakitonoff,  le  consul  de  Rus- 
sie; je  lui  adresse  ici  mes  bien  vifs  remerciements. 

Dans  cette  première  étape  jusqu'à  la  capitale  j'avais  loué 
des  chevaux  et  des  mulets.  C'est  en  caravane  que  nous  avons 
traversé  les  montagnes,  en  suivant  la  rive  gauche  du  Kizil 
Ouzen  pour  remonter  jusqu'à  Mendj  il  et  Kazvin.  De  Kazvin  à 
Téhéran,  la  route  est  plate  ;  on  voyage  au  pied  des  montagnes, 
sur  le  plateau  persan. 

A  Téhéran,  M.  Paulze-d'Ivoy  de  la  Poype,  chargé  d'affaires 
de  France,  avait  eu  la  gracieuseté  de  nous  inviter  à  venir  à 
la  légation.  Je  lui  suis  très  reconnaissant  de  sa  charmante 
hospitalité  et  des  relations  qu'il  a  bien  voulu  me  créer  par- 
mi les  plus  hauts  fonctionnaires  du  royaume. 

En  me  présentant  aux  ministres,  et  plus  particulièrement 
à  Son  Altesse  Emin-es-Sultan,  le  grand-vizir,  M.  Paulze- 
d'Ivoy  a  rendu  un  grand  service  à  ma  mission. 

Il  m'est  impossible  de  remercier  chacune  des  personnes 
qui,  de  Téhéran,  ont  bien  voulu  s'intéressera  mes  études. 
J'exprimerai  donc  d'une  manière  générale  ma  reconnais- 
sance en  disant  que  Sa  Majesté  le  Shah  a  protégé  ma  mis- 
sion de  tout  son  pouvoir,  et  que  s'il  nous  est  arrivé  parfois 
de  rencontrer  de  réelles  difficultés  de  la  part  des  populations. 


VOYAGE  EN  PERSE  ET  DANS  LE  KURDISTAN.       7 

c'est  que  nous  sommes  allés  visiter  des  montagnes  ob  per- 
sonne ne  va  jamais,  près  des  frontières,  et,  comme  disent  les 
Persans  eux-mêmes,  c  dans  des  pays  où  Dieu  lui-même  est 
à  peine  connu  ». 


C'est  à  Téhéran  que  je  me  suis  procuré  les  chevaux  et  les 
mulets  nécessaires  à  notre  voyage;  que  j'ai  pris  mes  domes- 
tiques indigènes  etque  j'ai  terminémes  derniers  préparatifs 


s  'VOYAGE  EN  PERSE  ET  DANS  LE  KURDISTAN. 

Mon  bagage  avait  été  fait  en  France,  en  prévision  d'un 
voyage  de  huit  centsjours.  J'avais  dès  longtemps  étudié  mon 
itinéraire  et,  je  dois  le  dire,  rien  n'a  fait  défaut  dans  mon 
projet. 


A  Téhéran,  j'ai  divisé  ce  bagage  en  deux  parties;  Tune  Je 
l'ai  prise  avec  moi;  l'autre,  je  l'ai  envoyée  à  Tauris,  où  je 
devais  la  retrouver  en  1890. 

Les  derniers  préparatifs  faits,  nous  quittions  Téhéran  le 
23  novembre  1889,  pour  nous  rendre  dans  la  vallée  du  Lar, 
par  la  ville  de  Démavend  et  le  col  d'Imamzada-Hachim; 
puis,  nous  nous  arrêtions  quelques  jours&Rehné,  au  pied  du 
Démavend,  montagne  de  6,080 mètres,  dont,  le  3  décembre, 
je  tentais  l'ascension.  Arrêté,  à  5,700  mètres  d'altitude,  par 
nn  froid  de  30"*  au-dessous  de  zéro  et  par  des  émanations 
sulfureuses,  j'ai  eu  le  regret  de  ne  pouvoir  visiter  le  cratère. 
Mais  cette  excursion  m'a  permis  de  faire  une  étude  topo- 
graphique et  géologique  très  détaillée  de  ce  colosse. 

Après  avoir  visité  les  environs  de  Vahné,  leurs  mines  et 
leurs  sites  sauvages,  nous  avons  descendu  la  vallée  du  Lar 
jusqu'à  Amol.  Nous  entrions  dans  la  plaine  basse  du  Mazan- 
déran,  au  milieu  des  marais  et  des  rizières. 

D'Amol  nous  nous  sommes  rendus  à  Asteràbâd,  en  visi- 
tant sur  notre  passage  Barfrouch,  Sari,  Achraf,  et  en  fai- 
sant un  grand  nombre  de  crochets,  afin  de  mieux  voir  le 
pays  et  de  trouver,  s'il  était  possible,  un  chemin  moins  dif- 
ficile que  le  marécage  plein  de  pierres,  dit  «  route  de 
Chah  Abbas  >,  par  lequel  nos  tcharvadars  prétendaient  nous 
conduire. 

Ce  voyage,  très  long,  était  d'autant  plus  pénible  que,  pas- 
sant des  journées  entières  dans  des  marais,  au  milieu  des 
fondrières  et  trempés  de  pluie,  nous  en  étions  au  début  de 
notre  exploration  et  pat  suite  pas  encore  aguerris  contre 
les  intempéries. 


TOTAGE  EN  PERSE  ET  DANS  LE  KURDISTAN.       9 

A  Asteràbâd,  nous  avons  été  fort  bien  reçus  par  le  gou- 
yemeur  Yali-Khan-Serdar,  par  le  gérant  du  consulat  de 
Russie,  M.  Lawitzki,  et  par  un  très  aimable  homme,  le 
prince  Yachinadzé,  employé  du  télégraphe  russe,  qui,  mal- 
gré quatorze  années  passées  au  milieu  des  Turcomans  de  la 
steppe,  n'en  est  pas  moins  resté  un  bon  Géorgien,  gai  et  hos- 
pitalier. 

Notre  séjour  à  Asteràbâd  s'est  prolongé  un  mois,  pendant 
lequel  nous  avons  vu  la  steppe  et  les  Turcomans  et  nous 
avons  pratiqué  des  fouilles  ;  puis,  reprenant  le  chemin  du 
Mazandéran,  nous  avons,  cette  fois,  laissé  à  gauche  la  route 
de  Ghah-Abbas  pour  prendre  le  rivage  de  la  Mer  Caspienne 
et  Je  suivre  jusqu'au  Ghilan. 

Pendant  nos  arrêts  fréquents,  nous  nous  avancions  dans 
l'intérieur  des  terres  aussi  souvent  que  nous  le  permettaient 
les  marécages  de  la  côte,  afin  d'étudier  les  populations  les 
plus  éloignées  de  toute  influence  étrangère. 

A  coup  sûr,  la  route  par  les  sables  est  la  meilleure  pour 
traverser  dans  toute  sa  longueur  la  plaine  basse  du  sud  de 
la  Mer  Caspienne,  mais  elle  a  de  très  graves  inconvénients. 
Les  cours  d'eau  qui  se  jettent  à  la  mer  sont  nombreux;  il  est 
nécessaire  de  les  traverser  à  gué  et,  lorsqu'ils  sont  pro- 
fonds, d'aller  dans  la  mer  chercher  la  barre.  S*il  fait  alors 
da  vent,  on  est  exposé  aux  vagues.      * 

Après  avoir  longé  le  Mazandéran,  vh  Ferhâbâd,  Mesched- 
r-Seret  Aliâbâd,nous  sommes  enfin  arrivés  à  Tunékaboun, 
où  nous  avons  été  forcés  de  nous  arrêter  quelques  jours;  nos 
bêtes  étaient  exténuées,  les  étapes  avaient  été  longues,  et 
|Don  secrétaire  indigène  mettait  le  plus  souvent  possible 
dans  sa  poche  l'argent  destiné  à  leur  nourriture. 

Heureusement  nous  trouvions  là  trois  Grecs  :  MM.  Rous- 
sis, Kyriakos  et  Léonidas,  venus  dans  le  pays  pour 
exploiter  les  forêts  de  buis,  et  grâce  à  nos  hôtes  nous  réta- 
blissions nos  montures  et  visitions  ce  ravissant  pays  jusque 
dans  ses  moindres  détailla. 


10      VOYAGE  EN  PERSE  ET  DANS  LE  KURDISTAN. 

En  quittant  Tunékaboun^  nous  sommes  entrés  dans  le 
Ghilan,  pays  bien  plus  civilisé  que  le  Mazandéran,  et  après 
avoir  passé  en  bateau  le  Kizil-Ouzen,  nous  arrivions  à  Recht, 
chez  nos  amis  de  l'année  précédente,  M.  et  Mme  PakitonolT. 

Notre  deuxième  séjour  à  Recht  n'a  été  que  de  quatre 
jours,  après  quoi  nous  nous  sommes  remis  en  route  pour 
nous  rendre  au  Taliche  en  contournant  le  Mourd-âb,  puis  en 
suivant  la  plage. 

C'est  par  Astara  que  nous  avons  quitté  le  territoire  persan 
pour  entrer  en  Russie. 

La  frontière  n'est  qu'à  une  journée  de  marche  de  la  ville 
de  Lenkorân,  charmant  petit  port  perdu  dans  le  feuillage, 
où  nous  attendait  le  plus  gracieux  accueil  des  autorités 
russes  etplus  particulièrement  du  prince  et  de  la  princesse 
Géorgiadzé. 

N'ayant  pu  fouiller  à  mon  gré  sur  le  sol  persan,  j'espérais 
employer  dans  le  Taliche  russe  la  meilleure  partie  de  l'été 
à  explorer  les  montagnes.  Toutefois,^  avant  de  pénétrer  dans 
l'intérieur,  j'eus  soin  d'explorer  en  détail  toute  la  côte 
ainsi  que  l'île  Sari,  située  à  quelque  distance,  dans  la  Mer 
Caspienne. 

Cette  première  étude,  qui  ne  me  fournit  aucun  résultat 
archéologique,  me  permit  du  moins  de .  me  rendre  un 
compte  exact  des  empiétements  de  la  terre  sur  la  Caspienne 
à  l'embouchure  de  la  Koura  et  de  l'Araxe  réunis.  La  mission 
quitta  alors  la  plaine  pour  remonter  les  vallées  du  Taliche. 

Au  début,  mes  recherches  furent  infructueuses.  Il  était, 
en  effet,  très  difficile  de  trouver  les  premières  sépultures 
alors  que  je  n'avais  pour  tout  guide  que  les  textes  des  auteurs 
anciens  sur  les  usages  funéraires  des  indigènes  de  l'anti- 
quité. Enfin,  après  mille  détours  au  milieu  des  forêts,  je  dé- 
couvris au  lieu  dit  Kravéladi  une  véritable  nécropole  de 
dolmens.  Cette  trouvaille  en  elle-même  ne  présentait  guère 
d'intérêt  :  toutes  les  tombes  avaient  été  spoliées,  mais  du 
moins  elle  me  permettait  de  mieux  expliquer  aux  gens  du 


VOYAGE  EN  PERSE  ET  DANS  LE  KURDISTAN.      il 

pays  quel  était  le  but  de  mes  recherches  et  de  comprendre 
moi-même  dans  quel  sens  je  devais  les  diriger. 

Gomme  je  l'ai  dit  plus  haut,  je  n'avais  plus  d'interprète^ 
mais  les  Tâliches  comprennent  presque  tous  le  turc  ou  le 
persan,  de  sorte  qu'en  peu  de  temps  j'eus  mis  au  courant 
cinq  ou  six  bons  limiers  qui  parcouraient  le  pays  à  la  re- 
cherche des  tombeaux.  Je  n'ai  jamais  eu  qu'à  me  louer  de 
mes  relations  avec  les  Tâliches  ;  c'est  un  peuple  doux,  très 
docile,  et  dont  j'ai  tiré  le  meilleur  parti  dans  mes  travaux, 
n  faut  dire  toutefois  qu'au  début  il  leur  répugnait  de  fouiller 
des  tombes;  mais  de  bonnes  explications  appuyées  de  ca- 
deaux les  décidèrent,  c  Pourquoi  ne  pas  violer  ces  sépul«- 
tures,  se  disent-ils  enfin;  ce  ne  sont  pas  des  restes  de  vrais 
croyants,  mais  bien  d'affreux  païens  et  ça  nous  rapporte 
de  bons  roubles.  » 

Pendant  deux  mois  j'ai  visité  les  montagnes  du  Lenkor^n, 
parcourant  tous  les  sentiers  et  vérifiant  toutes  les  assertions 
de  mes  chasseurs.  J'ai  successivement  fouillé  les  nécropoles 
de  Kravéladî,  Hovil,  Véri,  Mistaïl,  Djonu,  Tulu,  Hivéri,  etc., 
dans  lesquelles  deux  cent  vingt  tombeaux  ont  été  visités. 
Au  moment  où  mes  fouilles  prenaient  leur  plus  grand  dé- 
veloppement, je  les  voyais  arrêtées  par  l'administration 
russe,  un  oukase  de  l'empereur  interdisant  aux  personnes 
étrangères  à  la  Société  archéologique  de  Russie  de  fouiller 
dans  son  territoire.  Mes  recherches,  déjà  fort  avancées, 
eussent  été  très  complètes  s'il  m'avait  été  possible  d'y  con- 
sacrer encore  quelques  mois,  aussi  ai-je  tout  tenté  pour 
obtenir  les  autorisations  qui  m'étaient  nécessaires. 

De  retour  à  Lenkoràn  j'ai  passé  huit  jours  à  échanger  des 
télégrammes  avec  l'ambassade  de  France  à  Saint-Pétersbourg. 
Rien  n'était  possible,  paraît-il,  car  non  seulement  il  me  fut 
interdit  de  reprendre  mes  travaux,  mais,  de  plus,  mes  col- 
lections furent  saisies,  et  ce  n'est  qu'après  de  longs  pouiv 
parlers  diplomatiques  qu'elles  sont  enfin  parvenues  à  Paris. 

Il  ne  m'était  donc  plus  utile  de  rester  au  Lenkoràn,  mais 


12      VOYAGE  EN  PERSE  ET  DANS  LE  KURDISTAN. 

j'avais  encore  quelque  espoir  de  recevoir  dans  le  Qara- 
bagh  les  permissions  que  je  sollicitais  du  gouvernement 
russe.  Si  elles  me  parvenaient,  je  comptais  recommencer 
mes  recherches  dans  cette  région  et  dans  la  vallée  de 
l'Araxe.  C'est  pourquoi  la  mission  quitta  Lenkorân  dans 
les  premiers  jours  de  juillet  pour  se  diriger  vers  TAraxe.  Le 
chemin  qu'elle  suivit  traverse  dans  toute  sa  longueur  le  Len- 
korân entre  la  plaine  de  Moûghân  à  Bélasou-var  et  atteint 
le  fleuve  à  Karadoni.  Les  chaleurs  étaient  extrêmes,  aussi 
voyagions-nous  de  nuit;  de  plus,  la  plaine  de  Moughàn 
jouissant  d'une  très  mauvaise  réputation  d'insécurité,  j'avais 
été  abandonné  de  tous  mes  gens  et,  pour  traverser  ce  désert 
de  70  kilomètres  de  large,  nous  étions  seuls.  L'expédition  ne 
comptait  plus  que  Mme  de  Morgan  et  moi,  Pierre  Yaslin  et 
notre  cuisinier,  auquel,  fort  heureusement,  je  devais  de  l'ar- 
gent et  qui  suivait  son  payement. 

Pendant  six  jours  et  six  nuits,  nous  avons  fait  nous-mêmes 
le  métier  de  tcharvadars,  soignant  les  animaux,  les  char- 
geant et  surveillant  leur  marche;  enfin  nous  sommes  arrivés 
exténués  sur  les  bords  du  fleuve.  A  Karadoni  j'ai  recruté 
deux  paysans  qui  nous  ont  servi  de  muletiers,  et  après  avoir 
traversé  l'Araxe,  nous  sommes  entrés  dans  les  montagnes. 

Cette  partie  de  la  vallée  de  l'Araxe  est  très  dangereuse  à 
parcourir  en  été  ;  remplie  de  serpents  et  de  scorpions,  elle 
est,  de  plus,  infestée  de  brigands  et  de  contrebandiers  ;  aussi 
les  nombreux  postes  de  cosaques  qui  la  gardent  sont-ils  fort 
occupés  et  presque  journellement  font-ils  le  coup  de  feu  avec 
les  Kizil-bach,  ou  c  têtes  rouges  2>,  ainsi  nommés  à  cause  de 
la  teinture  qu'emploient  les  Persans  pour  rougir  leur  barbe. 
Dès  mon  arrivée  au  premier  poste  militaire,  j'avais  présenté 
mes  lettres  de  Tiflis  aux  officiers,  qui  nous  ont  fait  accom- 
pagner par  des  cosaques  de  poste  en  poste.  Partout  nous 
avons  reçu  Taccueil  le  plus  cordial. 
,  Parvenus  à  Choucha,  nous  nous  y  reposions  quelque 
temps. et  j'y  recevais  la  nouvelle  que  ma  demande  au  sujet 


VOYAGE  EN  PERSE  ET  DANS  LE  KURDISTAN.      i3 

des  fouilles  était  rejetée.  Ma  caravane  était  alors  dans  le  plus 
pitoyable  état;  les  mulets,  fatigués  par  la  chaleur  et  par  les 
très  longues  étapes,  étaient  tous  blessés  par  leur  bât  ;  nos 
chevaux  eux-mêmes  n*en  pouvaient  plus.  Quant  à  nous, 
nous  étions  fort  aises  de  trouver  un  peu  de  repos. 

Ne  pouvant  fouiller  sur  le  territoire  russe,  mon  séjour  y 
devenait  inutile;  aussi  mon  parti  fut-il  vite  pris  de  me 
rendre  à  Tauris  afin  de  m'y  entendre  avec  notre  consul  en 
vue  d'explorer  le  Kurdistan  d'Azerbeidjan. 

DeChoucha,  la  mission  partit  par  la  route  dite  des  con- 
trebandiers, qui,  traversant  l'Araxe  sur  le  pont  de  Khoudâ- 
férin,  coupe  la  Qara-dagh  et  passe  à  l'ouest  d'Ahar.  Après 
avoir  traversé  le  fleuve  et  laissé  nos  cosaques,  nous  avons 
pendant  un  jour  et  demi  longé  la  rive  droite  de  l'Araxe, 
visitant  des  villages  abandonnés  en  été  et  livrés  aux  fièvres 
et  aux  moustiques  ;  enfin  nous  avons  commencé  à  gravir 
les  pentes  des  montagnes.  Dans  ces  vallées  sauvages  sont 
quelques  villages  de  contrebandiers  plus  hostiles  aux  Euro- 
péens les  uns  que  les  autres,  et  sur  les  sommets  les  plus 
inaccessibles  sont  des  véritables  tribus  d'  «  outlaws  :»  com- 
posées de  criminels  et  de  brigands  de  toutes  les  races  ;  ils 
vivent  là,  à  l'abri  de  la  police  persane,  avec  leurs  chevaux, 
leurs  femmes  et  leurs  enfants. 

C'est  au  coucher  du  soleil,  au  milieu  d'un  brouillard 
intense,  que  notre  caravane  est  arrivée  au  milieu  de  ces 
brigands.  A  peine  nous  eurent-ils  vus  que  les  hommes  s'ap- 
prochèrent armés  jusqu'aux  dents,  pendant  que  les  femmes 
pliaient  rapidement  les  tentes  en  forme  de  parapluies  et 
chargeaient  sur  les  chevaux  le  modeste  avoir  du  ménage. 
Peu  faciles  au  début,  nos  relations  avec  ces  nomades  de- 
vinrent rapidement  cordiales  quand  ils  apprirent  que  nous 
n'étions  ni  Russes  ni  Persans ,  que  nous  venions  du  Pràn- 
kistân,  et  que  bien  certainement  nous  leur  laisserions  un 
souvenir  de  notre  passage.  Ces  brigands  sont  extrêmement 
redoutés  daps  l'Azerbeidjan;  ils  commettent  sans  cesse  des 


4J      VOYAGE  EN  PERSE  ET  DAKS  LE 

ravais  encore  :^^^^^^J;^ 
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M.  R.  de  Balloy 

hélait  informé  de 

-liions  pour  m'as- 

et  m'avait  chaude- 

,,esdel'Azerbeidjan. 

.  par  Son  Altesse  Im- 

Mlesse  l'Émir  Ni^am, 

,.beidjan,parSonExcel- 

inentgouvemeuràTaucs, 

-  pays,  nous  avons  pas^ 

..inent  délicieux.  ^  est^ 
..rachoisiuncoloneldart^^ 

\.  néréstrinations  futures. 

T      n!it?venu  avec  nous 
^^'"'rimedeîSans,  instruit 

asagesdupaysaP        .^^^^^.^„. 


^TAGE  EN  PERSE  ET  DANS  LE  KURDISTAN.  15 

'^  rinstpuction  publique  a  bien  voulu,  sur 

-^  le  colonel  Âbdi-Khan  Officier  d'Aca- 

mon  retour  à  Paris,  je  lui  ai  envoyé 

inscription  :  «  Souvenir  du  Kurdistan 

0-1891.  »  J'espère  que  ces  souvenirs  lui 

aauvais  jours  et  je  lui  souhaite  de  n'avoir 

rop  souvent  dans  les  pays  sauvages  où  il  a 

i  bien. 

^Tauris,  la  mission  s'est  avancée  vers  le  sud, 

.  le  lac  d'Ourmiah,  afin  de  gagner  le  Kurdistan 

,  en  visitant  sur  la  route  Maragha  et  ses  anciens 

its  musulmans. 

à  Miân-do-âb  que  commencent  les  tribus  kurdes; 
rs  jusqu'à  la  fin  de  notre  voyage,  nous  vivrons  toujours 
iiiilieu  de  ces  peuples  sauvages.  J'avoue  que  ce  n'a  pas 
.e  sans  un  certain  recueillement  que  j'ai  franchi  la  rivière 
frontière;  j'avais  présents  devant  les  yeux  les  difficultés  et 
les  dangers  que  nous  allions  afironter.  Je  pesais  nos  chances 
ionnes  et  mauvaises,  et  c'est  en  connaissance  de  cause  que 
j*ai  abordé  le  premier  village  kurde,  soutenu  et  encouragé 
par  cette  confiance  que  j'ai  dans  le  sort:  «  Je  m'en  tirerai 
bien,  me  suis-je  dit,je  suis  toujours  sorti  des  mauvais  pas.  > 
Certes,  l'accueil  qui  nous  attendait  à  Saoudj-Boulagh,  chef* 
liea  de  cette  petite  province,  n'était  pas  fait  pour  nous  in- 
spirer des  Craintes  pour  l'avenir;  mais  je  savais  fort  bien 
que  le  district  de  Moukri  est,  de  tout  le  Kurdistan,  le  plus 
civilisé,  et  que  Seïf-Eddin-Khan  était  le  plus  aimable  et  le 
plus  hospitalier  des  Kurdes.  Seïf-Eddin-Khan-Serdar,  fils 
de  l'ancien  gouverneur  de  l'Azerbeidjan  du  môme  nom, 
était  le  descendant  des  valis  de  Moukri  et,  par  suite,  avait 
une  autorité  incontestée  sur  les  diverses  tribus.  Malheureu- 
sement, peu  après  notre  départ  de  Moukri,  la  mort  est  venue 
enlever,  à  29  ans,  cet  homme  énergique  et  savant,  privant  la 
Perse  d'une  intelligence  d'élite. 
Notre  premier  soin  fut  de  visiter  les  parties  du  Moukri 


16      VOYAGE  EN  PERSE  ET  DANS  LE  KURDISTAN, 

habitées  par  les  Kurdes  sédentaires,  puis  nous  sommes 
entrés  dans  la  vallée  du  Kialvi  (petit  Zâb),  où  les  tribus  ma- 
mèches,  mêfïghoures,  des  Bask-i-Kolossa,  etc.,  sont  en 
guerre  perpétuelle  les  unes  contre  les  autres. 

C'est  pendant  cette  campagne  que  nous  sommes  allés  au 
col  de  Kèl-é-chin  estamper  les  inscriptions  delà  stèle  assy- 
rienne dont  Texistence  avait  été  signalée  par  Rawlinson; 
puis,  descendant  la  haute  vallée  du  petit  Zâb,  nous  sommes 
arrivés  à  Serdècht,  gros  village  perdu  dans  la  montagne  ei 
dont  le  gouvernement  était  confié  au  général  Ferrouk  Khan, 
un  ancien  Saint-Gyrienl  En  quittant  Moukri,  nous  somoies 
rentrés  dans  la  vallée  du  Tataou,  en  passant  par  Bané  et 
Sakkiz,  mais  ces  districts  n'étaient  plus  sous  l'autorité  de 
Seïf-Eddin-Khan  ;  ils  faisaient  partie  de  la  province  de 
Sihtiè:  aussi  avons-nous  été  fort  mal  reçus  par  la  popu- 
lation. Les  Kurdes  se  montraient  là  avec  leur  naturel  sau- 
vage et  à  deux  reprisés  ils  ont  tenté  de  m'assassiner.  De 
retour  dans  Moukri,  je  laissais  Mme  de  Morgan  et  toute 
notre  caravane  dans  le  château  fort  de  Serdarâbâd,  que 
mon  ami  Seïf-Eddin-Khan  avait  gracieusement  mis  à  notre 
disposition,  et  je  me  rendais  en  tchapari  à  Tauris,  afin  d'y 
régler  certaines  questions  relatives  à  la  suite  de  ma  mission. 
Nous  devions,  en  effet,  quitter  TAzerbeidjan  pour  nous 
rendre  à  Hamadan  par  Sibné,  et  les  lettres  dont  j'étais 
porteur  n'avaient  plus  d'efficacité  dans  ces  pays. 

Le  20  novembre  au  matin  nous  quittions  Serdarâbâd.  Il 
neigeait  et  nous  venions  d'apprendre  la  mort  de  notre  pau- 
vre ami  Seïf-Eddin-Khan. 

De  Serdarâbâd  à  Sihné  la  route  suit,  à  2,300  mètres  envi- 
ron d'altitude,  les  hauts  plateaux  du  Kizil-Ouzen.  Nous 
voyagions  dans  la  neige,  forcés  de  prendre  asile  pour  la 
nuit  dans  des  maisons  kurdes  pleines  de  vermine,  et  de 
partager  l'existence  de  ces  sauvages.  Deux  choses  me  font 
horreur  quand  je  pense  à  cette  affreuse  traversée  des  pla* 
teaux  :  la  nuit  passée  au  village  de  Tchoban-Kéré,  privés 


VOYAGE  EN  PERSE  ET  DANS  LE  KURDISTAN.       17 

de  nos  bagages  par  suite  d'une  erreur  de  nos  muletiers  et 
forcés,  pour  ne  pas  mourir  de  froid,  de  nous  entasser,  avec 
les  hommes  et  les  femmes  kurdes,  autour  du  koursi  qui 
réchauffait  toute  la  famille,  et  la  nuit  passée  à  Kilakan,  dans 
une  hutte  ouverte  à  tous  les  vents,  quand,  à  6  heures  du 
soir,  le  thermomètre  marquait  iV  au-dessous  de  zéro. 

Nous  espérions  trouver  bon  gîte  à  Sihné  ;  malheureuse- 
ment nous  comptions  sans  la  population,  qui,  comme  bien- 
v^iue,  nous  hua,  nous  lançant  des  pierres  et  des  ordures. 

Naturellement  notre  séjour  dans  cette  ville  inhospitalière 
ne  fuï  pas  de  longue  durée.  Nous  reprenions  vite  le  chemin 
du  froid  pour  arriver  à  Hamadan  le  plus  tôt  possible.  Mon 
désir  était,  après  avoir  passé  quelques  jours  à  visiter  l'em- 
placement de  l'antique  Ecbatane,  de  gagner Kirmanchahan, 
pois  Zohâb,  afin  d'y  attendre,  dans  un  climat  moins  rigou- 
reux, la  fin  de  l'hiver;  mais  j'avais  compté  sans  les  difficultés, 
parfois  insurmontables,  qu'on  rencontre  en  Perse  dans  les 
voyages  d'hiver. 

Au  moment  où^  après  avoir  visité  les  ruines  informes  de 
la  capitale  des  Mèdes,  nous  nous  disposions  à  partir,  la 
neige  tomba  de  nouveau  et  force  nous  fut  de  passer  dans 
notre  caravansérail  la  journée  du  l*'^  janvier. 

Il  était  tombé  tant  de  neige  que  j'en  mesurai  1  m.  60 
dans  la  plaine  des  environs  de  Hamadan,  les  caravanes  ne 
quittaient  plus  la  ville,  et  un  khan,  plus  pressé  que  les  autres, 
s'étant  aventuré,  perdit  en  route^  à  6  kilomètres  de  la  ville, 
sa  femme,  sa  fille,  deux  de  ses  domestiques  et  plusieurs 
chevaux.  C'est  le  lendemain  de  cet  accident  que  nous  nous 
mettions  en  route.  Quelques  tcharvadars  étaient  partis  le 
matin,  nous  suivions  leurs  traces;  le  temps,  devenu  très 
clair,  annonçait  plusieurs  journées  favorables  :  il  était  in- 
dispensable d*en  profiter.  Enfin,  après  mille  tourments  et 
de  véritables  batailles  pour  la  possession  du  sentier,  nous 
arrivions,  en  quelques  jours,  à  Asadàbâd,  où  nous  étions 
fort  mal  reçus.  Le  colonel  Abdi-Khan  conserve  probablement 

soc.  DE  6É06R.  —  1**  TRIMBSTRE  1893.  XIV.  —   2 


18      VOYAGE  EN  PERSE  ET  DANS  LE  KURDISTAN. 

encore  le  poignard  d'un  homme  qui  voulait  le  frapper  dans 
ce  village. 

D'Asadàbâd  nous  nous  rendions  à  Kirmanchaban,  visi- 
tant sur  notre  passage  Dinâver,  Kenghàver  et  Bisoutoun. 
Là,  nous  étions  reçus  par  le  mir-é-pendj  Ëssàm-el-Moulk, 
alors  gouverneur  de  la  province  et  nous  nous  arrêtions 
quelque  temps  afin  d'étudier  les  environs.  Six  jours  nous 
sufûrent  alors  pour  gagner  Zohàb,  en  passant  par  Kérind  et 
les  portes  du  Zagros. 

La  veille  de  notre  arrivée  à  Ser-i-Poul  nous  quittions  les 
neiges  au-dessus  de  Tagh-é-Ghirra,  pour  entrer  dans  le  prin- 
temps et  les  fleurs.  Nous  avions  supporté  l'hiver  pendant 
quatre  mois,  voyageant  et  travaillant  autant  que  les  cir- 
constances nous  le  permettaient,  mais  sans  jamais  perdre 
courage  et  nous  arrêter  pour  hiverner.  Après  de  telles  souf- 
frances, le  séjour  à  Zohâb  était  plus  enchanteur  encore; 
nous  ne  pouvions  nous  rassasier  de  la  vue  des  arbres  en 
feuilles,  des  orangers  et  des  dattiers. 

Les  populations  dangereuses  de  la  frontière  turque  nous 
préoccupaient  peu;  nous  étions  heureux  de  vivre  au  soleil 
et  de  ne  plus  fouler  la  neige. 

Pendant  le  cours  de  cette  expédition,  nous  avons  par- 
couru les  moindres  recoins  des  contreforts  du  Zagros,  et 
toute  la  plaine  voisine  de  la  Turquie.  Avec  quelle  ardeur 
nous  faisions  des  plans,  des  photographies,  des  estampa- 
ges! Bien  qu* ayant  visité  en  hiver  la  route  du  Zagros, 
je  m'étais  parfaitement  rendu  compte  de  sa  valeur  comme 
voie  de  pénétration  dans  le  plateau  persan,  mais  aussi 
j'avais  compris  qu'elle  n'était  qu'un  chemin  bien  détourné 
pour  les  armées  assyriennes  marchant  de  Mésopotamie  vers 
le  haut  Élaip,  et  c'est  l'étude  de  cette  autre  route  que  je  com- 
prenais devoir  exister  qui  me  conduisit  dans  le  pays  des  Kur- 
des Kialhours.  Après  avoir  visité  ces  montagnes  dont  les  no- 
mades sont  fort  hospitaliers,  nous  traversions  une  seconde 
fois.  Kirmancbahan  pour  reprendre  le  Gamas-àb  au  point 


TOTAGE  EN  PERSE  ET  DANS  LE  KURDISTAN.      19 

oà  il  était  marqué  en  points  sur  les  cartes.  Je  pensais 
trouver,  en  suivant  le  cours  de  cette  rivière,  un  chemin 
Tenant  s'embrancher  sur  celui  de  Babylone  à  Ecbatane  par 
le  Zagros  et  donnant  accès  dans  le  haut  Élam.  Mais  je  me 
heurtai  à  d'insurmontables  difficultés  naturelles,  et  dus 
faire  de  grands  détours  pour  passer  les  gorges.  Dès  lors^  la 
mission  descendit  lentement  le  cours  du  Gamas-âb  jus- 
qu'aux ruines  de  Ghirvan,  au  point  oti  cette  rivière  change 
de  nom  pour  porter  celui  de  Sein-Mèrrè.  Sur  la  route  étaient 
de  nombreuses  raines  ;  j'en  fis  l'étude  chaque  fois  que  le 
pays  était  désert  ou  que  les  tribus  n'étaient  pas  trop  mal- 
veillantes. Les  Kurdes  n'osaient  pas  nous  attaquer  de  front, 
ils  nous  savaient  bien  armés  et  décidés  à  défbndre  notre 
vie;  mais  peu  s'en  fallut  qu'au  sud  de  Houleilah  nous  tom- 
bions dans  une  embuscade  où  la  mission  tout  entière  au- 
rait été  massacrée. 

Un  peu  plus  au  nord,  mes  cavaliers  avaient  tué  un  indi- 
gène; depuis  lors  nous  ne  quittions  plus  nos  armes,  et 
bien  nous  en  prit,  car  j'ai  su  plus  tard  que  notre  attitude 
avait  fait  hésiter  les  nomades  de  BallawaRoud  et  nous  avait 
sauvé  la  vie. 

Enfin,  nous  arrivions  aux  ruines  de  Ghirvan,  près  d'un 
camp  de  nomades  du  Yali,  où  nous  étions  bien  reçus. 

Ces  Kurdes,  apprenant  que  nous  nous  rendions  chez 
leur  chef  Hussein-Kouli-Khan  et  ne  sachant  pas  dans  quelles 
conditions  nous  entrions  dans  le  Pouchl-é-Kouh  n'osèrent 
pas  nous  refuser  l'hospitalité. 

En  quittant  les  pays  persans,  je  n'avais  dit  à  personne 
que  je  comptais  visiter  le  Poucht-é-Kouh  ;  on  eût  cherché  à 
m'en  dissuader  ou,  qui  pis  est,  à  m'en  empêcher.  G'est 
donc  sans  m'être  annoncé  et  sans  introduction  pour  le 
grand  chef  que  je  me  rendais  chez  lui.  Hussein-Kouli-Khan, 
vali  du  Poucht-é-Kouh,  est  un  petit  souverain  ;  maître  ab- 
solu dans  ses  montagnes,  il  est,  en  paroles,  plein  d'égards 
pour  les  Persans,  mais  il  ne  désire  pas  les  voir  venir  chez 


20      VOYAGE  EN  PERSE  ET  DANS  LE  KURDISTAN. 

lui,  pas  plus  d'ailleurs  que  les  Européens.  Il  ne  veut  pas 
qu'on  trouble  sa  quiétude. 

Quelques  mois  avant  notre  visite  au  vali,  un  commer- 
çant suisse  de  Bagdad,  protégé  français,  avait  élé  assassiné 
par  les  nomades;  aussi  étais-je  fort  inquiet  sur  l'accueil  qui 
me  serait  fait  par  ce  potentat;  mais  la  visite  du  Poucht-é- 
Koub  présentait,  au  point  de  vue  scientifique,  un  intérêt 
considérable  ;  il  était  donc  indispensable  qu'elle  eût  lieu. 

C'est  dans  ces  dispositions  d'esprit  que  je  me  trouvais 
lorsque,  quittant  Gbirvan,  nous  avons  traversé  le  Kébir- 
Koub  (la  grande  montagne)  pour  entrer  dans  la  vallée  de 
l'Aftâb-Roud.  Deux  jours  après  nous  étions  dans  la  ville  de 
tentes  du  vali,  auquel,  suivant  la  coutume,  je  députai  le 
colonel  Abdi-Kban  pour  lui  présenter  mes  salams.  L'accueil 
ne  fut  pas  cbaud  au  début,  mais  peu  à  peu  je  devins  l'ami 
du  vieillard,  en  l'éclairant  de  mes  conseils  sur  des  canaux 
d'irrigation  qu'il  comptait  créer  dans  ses  basses  terres.  Dé-« 
sormais,  le  Poucbt-é-Kouh  nous  était  ouvert  et  le  vali  nous 
offrait  l'bospitalité  la  plus  généreuse.  J'espère  ne  pas  avoir 
abusé  de  la  gracieuseté  de  mon  h6te;  dans  tous  les  cas, 
j'en  ai  largement  usé,  et  pendant  près  d'un  mois  j'ai  par- 
couru le  pays,  me  faisant  montrer  tout  ce  qu'il  renfermait 
de  curieux. 

Je  désirais  visiter  aussi  le  sud  des  montagnes,  mais  le 
vali  s'y  opposa,  c  Faites-moi  l'amitié  de  ne  pas  désirer  ce 
voyage,  me  dit-il;  de  ce  côté  je  suis  en  guerre  avec  les 
Arabes  Beni-Lâm,  et  je  ne  puis  répondre  de  votre  sécurité; 
vous  êtes  certains  de  n'en  pas  revenir.  »  Devant  une  défense 
aussi  aimablement  exprimée,  et  surtout  devant  de  sembla- 
bles raisons,  je  n'avais  qu'à  m'incliner.  Je  passai  de  nouveau 
Kébir-Koub,  explorai  la  vallée  du  Seîn-Mèrrè  et  entrai 
dans  le  Louristan,  cbez  les  Feîli,  pour  atteindre  Kborre- 
màbàd. 

De  la  vallée  du  Seïn-Mèrrè  à  Kborremâbàd  la  route  est 
difficile  et  dangereuse;  la  majeure  partie  est  déserte,  et  les 


VOTAGE  EN  PERSE  ET  DANS  LE  KURDISTAN^      21 

rares  habitants  qu'on  rencontre  sont  très  hostiles  aux  étran- 
gers. 

Nous  avons  mis  quinze  jours  environ  pour  traverser  ces 
solitudes;  d'une  part,  j'étais  retardé  par  mes  études  géolo- 
giques, et  de  l'autre  j'avais  perdu  en  route  plusieurs  bêtes; 
bien  que  nos  chevaux  de  selle  fussent  eux-mêmes  chargés 
de  nos  bagages,  nos  malheureux  animaux  étaient  dans  un 
tel  état  d'épuisement  que  nous  faisions  de  très  petites 
étapes.  D'ailleurs  les  chaleurs  commençaient  à  se  faire  sen- 
tir, et  devant  faire  à  pied  le  chemin,  nous  nous  fatiguions 
-vite*  A  Khorremâbâd,  où  la  mission  s'est  arrrêtée  quatre 
jours,  j'ai  complété  mes-  notes  et  mis  mes  cartes  au  cou- 
rant. Il  était  indispensable  d'accorder  du  repos  à  nos  bêtes, 
qui,  pendant  deux  mois,  n'avaient  eu  pour  toute  nourri- 
ture que  l'herbe  que  nous  trouvions  sur  notre  chemin. 

De  Khorremâbàd  nous  nous  sommes  rendus  directement 
à  Boaroudjird  par  le  Hô-Roud;  le  chemin,  qui,  huit  jours 
auparavant,  était  coupé  par  des  tribus  pillardes,  se  trouvait 
libre  depuis  une  exécution  terrible  que  venait  de  faire  le 
gouverneur  de  la  province,  le  marédial  Seïf-el-Moulk. 
Seize  hommes  choisis  parmi  les  notables  de  ces  tribus 
avaient  eu  le  poignet  droit  coupé;  ils  étaient  morts  ex- 
sangues; deux  autres  avaient  été  fusillés  sur  place.  Cet 
exemple  avait  pacifié  la  vallée  du  Hô-Roud.  Bouroudjird, 
situé  en  dehors  du  Louristan,  est  la  capitale  d'un  pays 
comprenant  les  vallées  très  feiiiles  situées  entre  l'Elvend  et 
Kengâver  d'une  part  et  Sultanàbâd  de  l'autre. 

Ces  régions,  qui  jadis  comme  aujourd'hui  encore  formaient 
un  centre  très  peuplé,  réclamaient  une  étude  détaillée  ;  aussi 
ai-je  passé  deux  mois  environ  à  les  visiter. 

De  Bouroudjird  nous  sommes  allés  à  Dôouletâbâd  et,  de 
là  à  Touî-SIrkan  afin  d'y  visiter  les  ruines  des  villes  antiques 
situées  au  pied  méridional  de  l'Elvend. 

Notre  voyage  au  milieu  de  ces  restes  de  l'antiquité  eût  été 
beaucoup  plus  intéressant  si  nous  ne  nous  étions  trouvés  au. 


22      VOYAGE  EN  PERSE  ET  DANS  LE  KURDISTAN. 

milieu  de  populations  très  mal  disposées.  Leur  gouverneur, 
homme  chétif  et  sans  valeur,  n'ayant  pas  la  force  de  les 
maintenir,  nous  avons  été  attaqués  par  la  population  de 
Roû-i-Delàver  avec  une  telle  violence  que  c'est  tout  au  plus 
si  j'ai  pu  empêcher  le  colonel  Abdi-Khan,  Pierre  Vaslin  et 
mes  domestiques  indigènes,  qui  avaient  été  plus  ou  moins 
blessés,  de  faire  une  hécatombe  des  assaillants  en  tirant  à 
coups  de  carabines  dans  le  tas.  Quelques  jours  après,  je 
me  suis  plaint  télégraphiquement  à  Téhéran  de  cette  at- 
taque, et  d'après  la  réponse  qui  m'a  été  faite  par  Son  Al- 
tesse Emin-es-Sultan,  le  grand  vizir,  justice  a  été  faite  de 
ces  bandits. 

A  Néh&vend,  où  nous  nous  sommes  rendus  ensuite,  la 
population  ne  s'est  guère  montrée  plus  hospitalière  et, 
bien  que  nous  fussions  campés  fort  loin  de  la  ville,  venait 
nous  insulter  dans  notre  campement.  Le  plus  curieux  est 
que  les  plus  acharnés  étaient  des  fonctionnaires  du  gouver- 
nement, employés  de  la  douane  et  autres.  Enfin,  nous  quit- 
tions cette  ville  pour  retourner  à  Bouroudjird,  où  j'espérais 
trouver  le  gouverneur  afin  de  m'entendre  avec  lui  avant 
d'entrer  dans  le  Louristan  des  Baktyaris.  Comme  on  peut 
le  voir  sur  les  cartes,  la  rivière  qui  prend  sa  source  près 
de  Bouroudjird  traverse  dans  toute  sa  largeur  la  chaîne 
loure  pour  venir  à  Dizfoul  sous  le  nom  d'Ab-é-Diz.  Mon 
projet  était  de  descendre  ce  cours  d'eau  en  relevant  son  lit 
et  d'arriver  ainsi  dans  l'Arabistan. 

Malheureusement,  comme  on  le  verra,  j'ai  rencontré  de 
telles  difficultés  que  j'ai  dû  renoncer  à  mon  entreprise. 
SeIf-el-Moulk,émir-khan-serdar,  n'était  pas  à  Bouroudjird; 
il  avait  dû  se  porter  au  sud,  près  d'Aliabâd,  avec  sa  petite 
armée  de  six  cents  hommes,  afin  de  punir  le  brigandage 
d'un  chef  loure.  C'est  à  son  camp  que  je  dus  aller  pour  le 
voir  et  je  le  trouvai  cerné  par  les  nomades  révoltés  et  dans 
une  situation  très  précaire.  Naturellement,  il  fit  bonne 
mine  quand  j'arrivai  dans  son  camp  et  m'offrit  une  hospi- 


TOYAGE  EN  PERSE  EN  DANS  LE  KURDISTAN.      23 

talîlé  très  cordiale,  mais  il  eut  grand  tort  de  ne  pas  me 
renseigner  mieux  sur  la  situation  et  de  me  donner  des 
ordres  écrits  pour  tous  les  chefs  loures  de  la  montagne, 
pour  ceux  mêmes  qui  le  tenaient  en  échec.  Cette  faute 
a  failli  causer  la  perte  de  la  mission. 

Toutefois  je  marchai  avec  une  grande  prudence  et,  avant 
d'entrer  dans  les  pays  inconnus,  je  fis  Tascension  du 
pic  neigeux  d'Ochtorân-Kouh  (4,800  mètres),  afin  de  me 
rendre  compte  cle  la  nature  du  pays  dans  lequel  nous  allions 
pénétrer. 

En  quittant  Ochtorân-Kouh,  nous  nous  rendîmes  à  Bah- 
rein,  petit  village  situé  à  l'entrée  des  gorges.  D'après  les 
renseignements  que  je  pris,  je  vis  qu'on  ne  pouvait  suivre 
la  branche  septentrionale  de  l'Ab-é-Diz.  Je  résolus  d'aller 
chercher  l'autre,  celle  du  sud,  qui,  passant  entre  Kalian- 
Koah  et  Zerd-é-Kouh,  se  rend  également  à  Dizfoul.  Le  sen- 
tier que  nous  suivîmes  passe  entre  deux  plis  des  chaînes  co- 
lossales du  Louristan,  au  pied  occidental  d'Ochtorân-Kouh, 
par  le  lac  Gahar.  Sur  cette  route  longue  et  difficile,  les 
Hadjivends  nous  attaquèrent  à  plusieurs  reprises.  Enfin, 
après  cinq  journées  passées  au  milieu  des  rochers  et  des 
précipices,  nous  arrivions  chez  [Aslan-Khan,  le  chef  pour 
lequel  nous  avions  des  lettres.  La  réception  fut  plus  que 
froide;  le  khan,  sorte  de  brute  plus  barbare  que  les  ours 
de  ses  forêts,  nous  déclara  que  le  shah  et  le  gouverneur 
n^avaient  rien  à  voir  dans  son  domaine,  les  chargea  d'in- 
jures et  nous  déclara  que  les  routes  étaient  trop  mauvaises, 
que  nous  ne  passerions  pas,  qu'il  ne  répondait  pas  de  nous. 
Cette  explication  fut  renforcée,  le  soir  même,  par  une  at- 
taque de  la  part  des  gens  du  khan  et  force  nous  fut  de  re- 
culer. Nos  bagages  tentaient  ce  bandit  et  à  peine  l'avions- 
nons  quitté  que,  de  nouveau,  nous  étions  attaqués.  Ces 
premières  attaques  n'étaient  qu'une  alerte;  les  Lours  nous 
avaient  vus  bien  armés,  mais,  d'après  le  rapport  de  mes 
gens,  nous  devions  nous  attendre  à  un  assaut  très  vigoureux 


24      VOYAGE  EN  PERSE  ET  DANS  LE  KURDISTAN. 

pour  le  lendemain.  Aussi  ^vons-nous,  à  marches  forcées, 
gagné  les  forêts.  Privés  de  guides,  perdus  dans  un  chaos  de 
ravins  boisés  et  d'infranchissables  montagnes,  marchant 
sans  cesse  dans  des  sentiers  d'ours,  nous  avons  fait  bien 
des  étapes  avant  de  retrouver  une  autre  tribu.  Nous 
évitions  autant  que  possible  tout  contact  avec  les  no- 
mades; s'exposer  à  des  difficultés  et  accepter  un  combat 
eût  été  tout  perdre.  Aussi  avons«nous  toujours  recherché 
les  vallées  désertes  ou  les  forêts  pour  y  dresser  notre 
camp.  Certainement  cet  isolement  avait  une  grande  poésie 
et,  malgré  nos  inquiétudes,  nous  jouissions  de  la  nature 
vierge.  Mais,  pour  notre  caravane  et  pour  nous,  les  provi- 
sions faisaient  défaut,  et  quand  la  pêche  ou  la  chasse 
n'étaient  pas  fructueuses,  les  repas  étaient  fort  modestes. 

Enfin  nous  arrivions  chez  un  autre  chef,  Aîa-Khan,  sur 
lequel  j'avais  de  bons  renseignements  et  qui  devait  nous 
aider.  Amère  illusion  !  Il  nous  reçut  presque  aussi  mal 
qu'Aslan-Khan,  et  force  nous  fut  de  traverser  la  rivière  de 
Bahrein  au  lieu  dit  Top-é-Kazab  pour  rentrer  dans  le  Lou- 
ristan  des  Feîlis,  chez  les  Seghvends.  Dans  cette  tribu, 
nous  fûmes  moins  mal  reçus  ;  aussi,  désireux  de  prendre  un 
peu  de  repos,  nous  arrêtâmes-nous  plusieurs  jours  au  pied 
d'Hachtad-Pahlou-Kouh.  Oubliant  toute  préoccupation,  tous 
travaux,  tous  les  dangers  passés  et  à  venir,  nous  avons  con- 
sacré cinq  jours  à  chasser,  uniquement  à  nous  distraire; 
c'était  la  première  fois,  depuis  le  début  du  voyage,  que  je 
jn'arrêtais  pour  notre  plaisir.  Mais  le  pays  était  si  giboyeux, 
jios  bêtes  étaient  si  fatiguées,  nous-mêmes  étions  si  las  d'une 
vie  errante  et  de  perpétuelles  alertes,  que  nous  avions  un 
vrai  besoin  de  repos,  sinon  pour  le  corps,  car  aucune 
fatigue  ne  nous  atteignait  plus,  mais  du  moins  pour  l'esprit. 

Nos  chasses  furent  admirables,  au  milieu  d'un  gibier 
abondant.  Mme  de  Morgan  abattit  d*un  coup  de  carabine 
un  superbe  sanglier  qui  fuyait  au  galop  à  150  mètres  d'elle 
environ. 


VOYAGE  EN  PERSE  ET  DANS  LE  KURDISTAN.      25 

Reprenant  son  allure  ordinaire,  la  mission  quitta  Hach- 
tad-Pahloû-Kouh  pour  entrer  chez  les  Lours  Dirckvends, 
nomades  peu  avenants  que  nous  quittâmes  avec  plaisir 
pour  entrer  dans  les  ghermasir^  c'est-à-dire  dans  les  pâtu- 
ragesy  chauds  et  déserts  à  cette  époque  de  l'année.  Puisque 
la  route  par  l'Ab-é-Diz  nous  était  fermée,  j'avais  résolu  de 
rejoindre  le  Seïn-Mèrrè  à  Poul-é-6âmichàn,  point  où  nous 
l'avions  quitté  en  sortant  du  Poucht-é-Kouh. 

Nous  étions  alors  à  la  fin  du  mois  de  juillet;  les  gher- 
masir  étaient  abandonnés. 

Nous  voyagions  dans  un  désert;  mais  quelle  épouvantable 
chaleur  dans  ces  gorges  étroites,  au  33**  de  latitude,  :\ 
400  mètres  seulement  d'altitude  I  Je  croyais  avoir  jadis 
supporté,  en  Arabie  et  aux  Indes,  les  plus  fortes  températures; 
je  m'étais  grandement  trompé,  car  elles  n'étaient  rien  à 
côté  des  56*  à  l'ombre  que  nous  avions  tous  les  jours  entre 
Poul-é-Gâmichàn  et  Dizfoul.  Nous  n'avions  plus  la  force  de 
nous  mouvoir,  et  quand,  dans  les  passages  difficiles,  nous 
devions  faire  à  pied  quelques  kilomètres,  c'était  un  vrai 
martyre. 

EnfinnousarrivionsàDizfoulet,  àGhouchter,nous  passions 
environ  trois  semaines  à  visiter  jusqu'à  la  Kerkha  les  envi- 
rons de  ces  villes,  puis  descendant  le  Kàroun  par  Ahwaz  et 
El  Mohammereh,  nous  arrivions  à  Bendir-Bouchir  pour 
nous  embarquer  pour  l'Egypte  sur  un  bateau  anglais  chargé 
de  dattes. 

Nous  étions  à  Paris  le  l**"  octobre  1891,  heureux  d'avoir 
fait  ce  voyage,  mais  plus  contents  encore  de  l'avoir  terminé 
et  nous  demandant  si  nous  aurions  le  courage  de  le  recom- 
mencer. 

La  distance  parcourue  par  la  mission  est  d'une  évalua- 
tion très  difficile,  nous  avons  fait  tant  de  détours  et  de  cro- 
chets, j'ai  moi-même  fait  un  si  grand  nombre  de  courses 
accessoires  quand  notre  caravane  était  arrêtée  ! 

Plusieurs  fois  j'ai  fait  le  calcul  de  notre  itinéraire.  J'en  ai 


V 


26      TOTAGE  EN  PERSE  ET  DANS  LE  KURDISTAN. 

trouvé  toujours lalonguear  entre  19,000  et  21 ,000  kilomètres. 
C'est  pourquoi  je  me  suis  arrêté  au  nombre  de  20,000  qui, 
à  coup  sûr,  est  plutôt  au-dessous  qu'au-dessus  de  la  vérité. 
Un  chien  de  chasse  {irish  setter)  du  nom  de  Tobie,  qui  a 
fait  avec  nous  tout  le  voyage,  est  revenu  en  France. 

Ce  total  nous  eût  donné  une  moyenne  de  25  kilomètres 
par  jour  si  nous  avions  voyagé  sans  nous  arrêter;  mais  nous 
avons  rarement  parcouru  moins  de  40  kilomètres  en  une 
journée  et  nous  ne  devons  pas  compter  plus  d'un  jour 
d'arrêt  sur  trois.  D'ailleurs  la  distance  kilométrique  par- 
courue par  la  mission  est  une  question  secondaire;  souvent 
même  ai-je  regretté  qu'en  Perse  les  distances  fussent  si 
considérables  et  les  points  intéressants  si  éloignés  les  uns 
des  autres.  Que  diraient  la  plupart  des  voyageurs  en  Europe 
s'il  leur  fallait  faire  un  voyage  de  huit  jours  k  cheval  pour 
aller  vérifier  un  renseignement  souvent  erroné  !  Et  cepen- 
dant ce  mécompte  nous  est  arrivé  bien  souvent. 

Dans  les  lignes  qui  précèdent,  j'ai  remercié  le  gouver- 
nement persan  de  sa  bienveillance  à  l'égard  de  ma  mission; 
j'ai  dit  combien  j'étais  reconnaissant  à  M.  de  Balloy  du 
dévouement  qu'il  nous  avait  témoigné;  mais  je  ne  l'ai 
pas  fait  assez  vivement,  car  en  cent  occasions  son  inter- 
vention  nous  a  sauvé  la  vie.  Qu'il  sache  bien  que  nous  ne 
l'oublierons  jamais  ! 

Pour  mes  études  géographiques,  afin  de  rendre  mon  tra- 
vail plus  facile  à  consulter,  je  ferai  un  premier  chapitre  sur 
la  structure  générale  de  la  Perse,  exposant  sa  situation 
géographique  vis-à-vis  des  autres  contrées  de  l'Asie  anté- 
rieure, puis  je  décrirai  successivement  les  diverses  provinces 
traversées  par  mon  itinéraire,  m'abstenant  de  parler  de  celles 
que  je  ne  connais  pas  de  visu. 

Dans  mes  descriptions  des  provinces,  je  suivrai  toujours 
la  même  méthode  et  le  même  ordre,  passant  successivement 
de  la  géographie  physique  aux  recherches  minérales,  à  la 
flore  et  à  la  faune  ;  puis  je  parlerai  des  peuples  qui  les  habi- 


VOYAGE  EN  PERSE  ET  DANS  LE  KURDISTAN.      37 

tent,  de  leurs  mœurs,  de  leurs  coutumes,  des  monuments 
les  plus  intéressants,  m'attachant  le  plus  possible  à  mettre 
en  note  les  renseignements  d'un  ordre  secondaire,  qu'ils 
soient  inédits  ou  déjà  publiés  dans  d'autres  ouvrages. 

Les  illustrations  sont  toutes  tirées  des  collections  de  pho- 
tographies (il  a  été  exéculé  par  la  mission  six  cent  vingt 
photographies)  faites  et  développées  en  voyage.  Il  en  est  de 
même  pour  les  cartes,  qui  toutes  ont  été  dressées  par  moi- 
même.  D'ailleurs  je  signalerai  dans  chaque  cas  les  sources 
des  documents  qui  ne  me  sont  pas  personnels,  afin  de  per- 
mettre au  lecteur  une  vérification  facile.  Sans  parler  des 
plans  de  détail  dressés  au  cours  de  la  mission,  je  m'éten- 
drai plus  longuement  sur  les  trois  grandes  cartes  qui  forment 
les  principaux  résultats  géographiques  de  ma  mission  et  sur 
les  méthodes  employées  pour  les  relever. 

l""  Carte  des  rives  méridionales  de  la  mer  Caspienne.  — 
Minute  au  1/250,000,  comprenant  les  provinces  d'Asterâbàd, 
du  Mazandéran,  du  Ghilan  et  du  Taliche.  Dans  ce  travail,  le 
littoral  caspien  ayant  été  précédemment  relevé,  je  m'en 
suis  servi  pour  y  rattacher,  au  moyen  du  théodolite  et  de  la 
boussole,  les  points  de  l'intérieur  du  pays.  Les  détails  ont 
été,  pour  la  plupart,  relevés  à  la  boussole  en  mesurant  les 
distances  au  pas  ou  au  podomètre. 

2»  Carte  du  Kurdistan  de  Moukri. — Minute  au  1/250,000. 

Des  mesures  effectuées  par  les  officiers  persans  entre  Ma- 
ragha,  Miandoâb  et  la  presqu'île  Ghâhou  m'ont  tenu  lieu  de 
base,  que  j'ai  transportée  au  théodolite  jusqu'à  Serdecht,  en 
suivant  deux  voies,  celle  de  l'est  et  celle  de  l'ouest,  afin 
d'obtenir  une  vérification  de  mes  calculs.  Seuls,  les  grands 
triangles  ont  été  calculés;  les  autres  ont  été  établis  graphi- 
quement, les  levés  de  détail  ont  été  faits  à  la  boussole  et  au 
podomètre* 

8«  Carie  de  VElam.  —  Minute  au  1/750,000.  Cette  carte 
a  été  établie  par  agrandissement  de  la  carte  au  1/1,500,000 
de  H.  Kiepert,  dont  les  points  les  plus  importants  ont  été  vé- 


28      VOYAGE  EN  PERSE  ET  DANS  LE  KURDISTAN. 

rifiés  par  des  observations  de  hauteur  solaire  et  au  théodo- 
lite. Cette  carte  agrandie  de  H.  Kiepert  a  été  largement  cor- 
rigée; j'y  ai,  de  plus,  ajouté  les  levés  de  toutes  les  parties 
inexplorées  et  inconnues,  telles  que  le  Louristan  des  Bac- 
tyariSy  celui  des  Feîlis  et  le  Poucht-é-Kouh;  ces  levés  sont 
appuyés  sur  des  bases  de  15  et  35  kilomètres  mesurés  au 
cordeau  et  au  podomètre  dans  les  pays  plats  où  je  trouvais 
des  points  bien  définis,  exacts  sur  la  carte  de  H.  Kiepert. 

Jamais  il  n'avait  été  dressé  de  carte  complète  des  rives 
méridionales  de  la  mer  Caspienne. 

Le  Kurdistan  de  Moukri,  absolument  inconnu,  est  mar- 
qué en  blanc  sur  toutes  les  cartes  antérieures  à  mon  voyage. 
Quant  à  la  carte  de  l'Elam,  elle  est  absolument  inédite  en 
ce  qui  concerne  le  Poucht-é-Kouh  et  le  Louristan,  et  plus 
complète  que  ce  qui  avait  jamais  été  fait  pour  tons  les 
autres  pays.  Comme  de  juste  la  Mésopotamie,  où  je  ne  suis 
pas  allé,  est  extraite  des  cartes  antérieures  à  ma  mission. 


APERÇU    GÉNÉRAL 


DES 


TUMUC"HUMAC 


PAR 


HENRI  COUDRE  AU  i 


Oa  désigne  généralement  sous  le  nom  de  monts  Tamuo 
Hamac  la  chaîne  de  montagnes  qui  sépare  le  versant  de 
l'Amazone  de  celui  de  la  mer  des  Guyanes,  entre  l'embou- 
chure du  grand  fleuve  et  les  sources  de  TEssequibo. 

Je  ne  m'occuperai  ici  que  de  la  section  comprise  entre 
les  sources  de  l'Araguary  et  celles  de  l'Itany,  c'est-à-dire  de 
celle  qui  se  trouve  dans  le  prolongement  de  notre  colonie 
de  Cayenne. 

L'origine  du  mot  Tumuc->Humac  est  des  plus  obscures. 
Ce  nom,  d'apparence  mexicaine  ou  péruvienne,  ne  peut 
trouver  aucune  étymologie  acceptable  dans  les  langues  des 
tribus  indiennes  de  la  contrée.  Toutefois  le  vocable  c  Tumuc- 
Humac  >  paraît  de  création  relativement  récente.  Les  PP. 
Grillet  et  Béchamel  qui,  en  1674,  approchèrent  de  ces  mon- 
tagnes centrales,  ne  leur  donnent  point  encore  ce  nom  qui 
doit  dater  du  milieu  du  xviii*  siècle. 

Les  Tumuc-Humac  d'Itany  à  Araguary  étaient  encore  à 

1.  Les  pages  suivantes  sont  extraites  d'un  trarail  assez  considérable 
exécuté  par  M.  H.  Goudreau  pour  la  Société  de  Géographie  et  qui  est 
conservé  dans  les  archives  de  la  Société.  —  Voir  la  carte  jointe  à  ce 
.nmiiéro. 


30  APERÇU  GÉNÉRAL  DES  TUMUG-HUMAG. 

peu  près  complètement  inconnues  en  1887.  Les  trois  seuls 
voyageurs  qui  les  aient  vues,  trois  Français,  Patris  en  1767, 
De  Bauve  et  Leprieur  en  1831  et  1832,  le  D' Crevaux,  lors  de 
ses  voyages  du  Maroni  au  Yary  et  de  TOyapock  au  Parou,  ne 
donnent  que  dix  ou  douze  noms  de  sommets  que  leur  ont 
signalés  les  Indiens.  Aucune  étude  méthodique,  aucune 
vue  d'ensemble  :  en  1887  les  Tumuc-Humac  sont  encore 
figurées  par  une  ligne  qui  s'étend  droite  sur  la  carte  restée 
blanche. 

Sans  prétendre  donner  une  édition  ne  varietur  de  la 
géographie  de  ces  montagnes,  il  me  faut  cependant,  pour 
la  clarté  de  l'exposition,  présenter  comme  des  certitudes  les 
inductions  que  mes  diverses  marches  à  travers  cette  chaîne, 
de  1887  à  1891,  m'ont  fournies  sur  les  directions  générales 
et  le  groupement  des  chaînons  principaux. 

Les  Tumuc-Humac  d'entre  Itany  et  Araguary  présentent 
trois  chaînes  principales  plus  ou  moins  parallèles  entre  elles 
et  avec  la  côte  et  dirigées  sensiblement  E.-S.-Ë.  L'ensemble 
mesure  environ  300  kilomètres  de  longueur,  100  de  largeur 
et  couvre  une  superficie  d'à  peu  près  30,000  kilomètres  car- 
rés. L'altitude  maximum  (altitude  absolue),  ne  dépasse  pas 
800  mètres.  Elle  s'élève  insensiblement  de  l'est  à  l'ouest. 

La  CHAINE  SEPTENTRIONALE  Commence  sur  la  rive  gauche 
de  ritany,  coupe  les  hauts  affluents  du  Marouini  et  se 
continue  sur  les  bords  de  la  haute  Âraoua. 

La  CHAINE  CENTRALE  débute  sur  la  rive  droite  de  l'Itany, 
donne  les  sources  du  Marouini,  du  Kouc  et  du  Camopi  et  se 
termine  sur  la  basse  Eureupoucigne. 

La  CHAINE  MÉRIDIONALE  naît  au  confluent  du  Mapaouy, 
coupe  la  moyenne  Kouc  et  donne  les  sources  de  rOyapock, 
de  rOurouaïtou,  duMapari,  du  Garoni  et  del'Araguary.  Elle 
finit  en  collines  dans  les  prairies  du  cours  inférieur  de  ce 
dernier  fleuve. 

Aucune  de  ces  trois  chaînes  n'est  d'un  tracé  régulier  ni 
même  ininterrompu.  Le  tout  est  quelque  peu  incohérent, 


32  APEnçn  général  d^s  tuhuc-huhac. 

brisé,  avec  des  solutions  de  continuité,  des  raccords  incer- 
tains, des  inllexions  générales  problématiques.  Gbacune  de 
ces  cbaines  présente  plusieurs  chaînons  en  contreforts. 


I.  —  Chaîne  septentrionale 

La  chaîne  seplentrionale  se  compose,  de  l'ouest  h.  l'est, 
des  chaînons  ou  massifs  suivants  : 

Les  chaînons  d'Itany-Nord,  altitude  nioyenne500  métrés. 
—  Le  chaînon  de  la  Dent,  650  mètres  au  Teneaek-Patare, 
altitude  moyenne  :  500  mètres.  —  Le  massif  de  Mitaraca, 
altitude  :  580  mètres.  —  Le  chaînon  de  Conomi,  altitude  : 
450  mètres. —  Le  massif  d'Amaua.  —  Lecbainon  d'Oua- 
napi-Arauoa. 

De  plus  elle  possède  un  important  chaînon  septentrional, 
c'est  le  chaînon  ou  massif  des  monts  de  Pililipou.  De  tous 
les  chaînons  de  la  chaîne  septentrionale,  celui  que  je 
connais  le  mieux  (pour  l'avoir  parcouru  pendant  plus  de 
cinq  mois),  est  l'important  sjstëme  des  montagnes  de 
Pililipou. 

Ckainon  ou  massifs 
Mitaraca,  entouré  de  t( 
s'embranche,  par  des 
des  montagnes  de  Pilil 

Pililipou  est  une  moi 
sommet  des  Tumuc-Ht 
sionnaires  n'arrivèrent. 
Le  docteur  Patris,  méd 
au  commencement  de 
perdue),  parvint  le  pre 
chaîne,  à  cette  montai 
appelaient  alors  Tripoi 
Tripoupou  de  Patris  à  i 
Tumuc-Humac. 


APERÇU  GÉNÉRAL  DBS  TOKOe-HCHAC.  33 

LesRoucouyemies  duPililipou  aciuel  ont  conservé,  par 
la  tradition,  le  souvenir  de  ce  blanc  qui,  le  premier,  vint  les 
viâter  dans  leurs  déserts.  De  plus,  une  particularité  cu- 
rieuse ne  permet  pas  de  mettre  en  doute  la  bonne  foi,  pas 
plus  que  la  fidélité  de  souvenirs  de  ces  sauvages.  Patris 
avait  emmené  avec  lui  une  compagne,  nnedemoiselleDajar, 
qu'il  s'était  f  adjointe  comme  dessinatrice  »  disent  les 
Annales  de  la  colonie.   Patris    revint  sans  Mlle    Dujay, 


34         APERÇU  GÉNÉRAL  DES  TUMUG-HUMAG. 

Vu  de  Mitaraca  comme  de  Temomairemy  il  paraît  de  200 
mètres  environ  plus  élevé  que  ces  deux  montagnes,  ce  qui 
lui  donnerait  une  altitude  absolue  de  800  mètres  environ. 
Timotakem  est  aussi  une  montagne  «  à  trois  têtes  >  ;  le  pic 
central  seul  s'appelle  Timotakem,  le  pic  occidental  se 
nomme  Toapikem,  et  le  pic  oriental  Arouco  Patare.  Les 
Roucouyennes  donnent  aussi  parfois  au  massif  le  nom  de 
Pilili  Oupoutpeu  (les  sources  de  Pilili). 

J'ai  été  frappé  de  la  solution  de  continuité  qui  existe 
entre  Timotakem  et  Mitaraca.  Un  raccord  par  ces  deux 
monts  semblerait  logique  entre  le  chaînon  des  Pacolos  et 
celui  de  Pitilipou;  il  n'en  est  rien.  Du  sommet  de  Mitaraca 
je  n'ai  vu  jusqu'à  Timotakem  que  des  plateaux  faiblement 
ondulés.  Du  sommet  de  Témomaïrem  on  ne  peut  se  rendre 
compte  de  la  particularité  en  question  :  une  petite  montagne 
voisine,  Caoùanare  du  nord,  tient  tout  l'angle  obtus  sous 
lequel  sont  vus  Timotakem  et  Mitaraca. 

Massif deTapurangnannawe.^TaLfiXvàngùSLïïnscweesiixne 
grande  montagne,  montagne  mystérieuse,  connue  des  Rou- 
couyennes  comme  des  Oyampis,  où  les  rivières  Kouc  et 
Gouyary,  d'une  part,  Kerindioutou,  Yaroupi  et  Camopi,  de 
l'autre,  prendraient  leurs  sources  ;  cette  montagne  n'a  été  vue 
par  aucun  des  Indiens  actuels  de  la  contrée,  ni  par  moi-même. 
Aux  temps  lointain  du  cacique  oyampi  Ouaninika  et  de  la 
guerre  oyampie-roucouy enne,  au  commencement  de  ce  siècle , 
la  montagne  de  la  Promenade  des  Tapirs  (Tapûrangnannawe 
en  langue  oyampie)  était  fort  fréquentée;  de  nombreux 
sujets  de  Ouaninika  y  avaient  des  villages  à  sa  base  et  les 
Roucouyennes  convoitaient  cette  immense  forteresse  natu- 
relle où  ils  auraient  pu  établir  un  village  de  guerre  autre- 
ment imposant  que  celui  du  sommet  d'Ariquinamaye.  La 
tradition  a  conservé  le  souvenir  de  toutes  ces  choses,  mais 
aujourd'hui  pas  un  Oyampi  ne  pourrait  vous  conduire  à 
la  «  Grande  Montagne  :».  Je  la  cherchai  en  vain.  On  me  dit 
qu'elle  devait  être  là,  tout  près,  mais  je  ne  la  vis  point. 


APERÇU  GÉNÉRAL  DES  TUMUC-HUMAG.  35 

Tâfnéeatou  Jouitire'ydans  le  chaînon  d'Eureapoucigne,  a 
sa  légende.  cLa  montagne,  me  disent  les  Oyampis,  est  sur- 
montée d*une  énorme  roche  plate  sur  laquelle  on  voit  l'em- 
preinte des  pattes  d'un  tigre  et  des  pieds  d'un  homme.  Des 
roseaux  entourent  cette  roche  plate.  Sur  les  bords  de  la 
roche,  à  côté  des  roseaux,  on  voit  des  pattes  d'oiseaux, 
agamis  et  autres,  disposés  en  rond  par  la  bête  qui  les  a 
mangés.  > 

III.  —  Chaîne  méridionale. 

La  chaîne  méridionale  est  moins  bien  dessinée  encore  et 
beaucoup  plus  complexe  que  les  chaînes  septentrionale  et 
centrale. 

Sa  partie  occidentale^  qui  va  du  confluent  du  Mapaony  à 
la  source  d'Ourouaïtou,  est  peu  élevée  et  à  peu  près  recti- 
ligne.  Elle  est  d'ailleurs  peu  connue. 

Mais  la  partie  orientale,  plus  élevée,  est  très  complexe  • 
Elle  est  assez  bien  connue. 

Je  diviserai  tout  cet  ensemble  en  une  série  de  chaînons 
et  de  massifs  dont  l'étude  de  la  carte  montrera  la  distribu- 
tion. Je  ferai  une  place  à  part  pour  le  massif  de  l'Oyapock 
dont  il  est  difficile  encore  aujourd'hui,  malgré  mes  quatre 
mois  de  marche  à  travers  cette  région,  de  démêler  les 
directions  générales. 

L'ensemble  de  la  chaîne  méridionale  peut  être  décom- 
posé comme  suit  : 

Chaînon  Chimichimi-Courouapi,  400  mètres,  —  chaînon 
Georges  Perin,  400  mètres,  —  chaînon  du  Mapari,  —  chaî- 
non du  Caroni,  —  chaînon  d'Araguary,  —  chaînon  de 
Taouinoupame,  —  chaînon  d'Ourouaïton,  —  chaînon  du 
Piraouiri,  —  chaînon  du  Montaquouère,  —  chaînon  de 
l'Âgamiouare* 

1.  /ottitire,  montagne. 


36         APERÇU  GÉNÉRAL  DES  TUMUG-HUMAG. 

Je  diviserai  comme  suit  le  groupe  des  montagnes  des 
sources  de  TOyapock  : 

Ghalpon  d'Ourouari,  —  chaînon  de  Sonanre,  —  chaînon 
d'Iouitire  Où,  —  chaînon  de  Tayaouaou,  —  cbsdnon  de 
Marioua,  —  chaînon  de  Tacouandée,  —  chaînon  de  Bauve, 
—  chaînon  de  Kerindioutou,  —  massif  de  Malpocolé,  — 
massif  de  Maritowe. 

Chaînon  (TOurouari.  —  J'appelle  le  chaînon  composé 
des  monts  OutagnampayOualouria  et  Péouairapori,  chaînon 
d'Ourouari,  parce  que  cette  dernière  rivière  qui  y  prend 
ses  sources,  communique  pendant  Thiver,  par  les  marais, 
avec  le  formateur  le  plus  méridional  de  l'Oyapock,  Souanre, 
rOyapock  initial.  C'est  là  une  particularité  géographique 
intéressante  puisqu'il  s'agit  d'une  communication  naturelle, 
impraticable  d'ailleurs,  entre  le  bassin  de  l'Oyapock  et 
celui  de  l'Amazone. 

Chaînon  de  Souanre.  —  Ce  chaînon,  qui  longe  la  rive 
droite  de  Souanre,  ne  présente  que  deux  sommets  intéres- 
sants ;  le  plus  méridional  est  le  Yaouarapirocawe,  et  le  plus 
septentrional,  le  Taouarapipore. 

Yaouarapirocawe  (en  langue  oyampie  :  le  tigre  écorché) 
rappelle  aux  timides  populations  des  Oyampis  d'aujourd'hui 
un  haut  fait  d'armes  de  leurs  ancêtres.  Il  se  trouvait  sur 
cette  montagne  un  tigre  redouté;  un  guerrier  oyampi  jura 
de  rapporter  sa  peau.  Il  tua  et  écorcha  le  fauve.  Depuis  ce 
temps-là  la  montagne  s'appelle  Yaouarapirocawe. 

Yaouarapipore  (la  peau  du  tigre)  doit  avoir  une  expli- 
cation étymologique  plus  ou  moins  analogue.  Cette  mon- 
tagne a  été  prise  par  le  D' Crevaux  pour  la  véritable  source 
de  l'Oyapock)  laquelle  est  à  Ouatagnampa,  à  30  kilomètres 
environ  au  sud-ouest.  Crevaux  donna  son  nom  à  la  mon- 
tagne de  Yaouarapipore. 

Chaînon  de  Tacouandée.  —  Le  chaînon  de  Tacouandée 
est  le  plus  important  du  massif  des  sources  de  l'Oyapock,  et 
un  des  plus  importants  des  Tumuc-Huniac.  Je  l'ai  parcouru 


APERÇU  GÉNÉRAL  DES  TUMUC-HUMAG.         37 

à  peu  près  en  entier.  Son  altitude  dépasse  500  mètres. 
Le  chaînon  de  Tacouandée  s'étend  des  bords  du  Maïpo- 
colé  à  ceux  duToouatouc.  Son  premier  sommet  de  quelque 
importance  est  Pacaraouaritowe  qui  passe  pour  donner  les 
sources  du  Maïpocolé.  Un  peu  plus  à  Test  on  prend  la 
petite  rivière  Tacouandée  qui  a  donné  son  nom  à  la  chadne. 
C'est  sur  les  bords  de  cette  rivière  Tacouandée,  affluent 
du  Ouaatéou,  que  se  trouvent  les  montagnes  les  plus 
élevées  de  la  région,  montagnes  qui  dépassent  500  mètres  : 
louiconiy  Ipawe,  Tacouandée  et  Técawe.  Entre  louicoui 
et  Ipawe,  la  rivière  Tacouandée  traverse  un  petit  lac  perma- 
nent, le  seul  de  toute  la  chaîne  ;  il  mesure  à  peine  un  kilo- 
mètre de  longueur  sur  deux  ou  trois  cents  mètres  de  large. 
Je  ne  pense  pas  qu'il  faille  voir,  dans  cet  élargissement  de 
la  Tacouandée,  le  lac  mystérieux  sur  les  bords  duquel  la 
légende  plaçait  la  Manoa  del  Dorado.  C'est  une  sorte  d'étang 
aux  bords  vaseux  dont  le  sol  ne  m'a  guère  paru  aurifère. 

Massif  de  Maritowe.  —  Le  massif  de  Maritowe  se  rat- 
tache probablement,  —  mais  le  fait  n'est  pas  certain,  — 
d'un  côté  avec  le  massif  de  Tapûrangnannawe,  de  l'autre 
avec  le  chaînon  de  Tacouandée.  Il  se  compose,  au  sud,  de 
quatre  montagnes  dont  la  plus  occidentale,  celle  de 
Tacioundée,  a  450  mètres  ;  au  centre,  de  trois  montagnes 
sur  les  bords  de  Maritowe  ;  au  nord,  de  Tapouinawe  Jouitire 
qui  a  400  mètres,  sur  la  rive  gauche  de  Kerindioutou.  C'est 
dans  la  petite  crique  Maritowe  que  j'ai  vu  la  plus  haute 
chute  de  ces  contrées  :  c'est  une  série  de  cascades  mesurant 
près  de  50  mètres  de  hauteur. 

Pour  qui  étudie  avec  attention  cette  description  détaillée 
des  parties  connues  de  la  chaîne  des  monts  Tumuc-Humac, 
ils  est  impossible  de  ne  pas  se  rendre  compte  que  la  division 
adoptée  n'a  guère  qu'une  valeur  mnémotechnique. 

On  voudrait  trouver  un  faîte  de  partage  constituant  une 
chaîne  ininterrompue  donnant  la  division  des  eaux  entre  le 
versant  de  la  mer  de  Guyane  et  celui  du  fleuve  des  Amazones. 


38  APERÇU  GÉNÉRAL  DES  TUMUC-HUMAG. 

Mais  cela  est  impossible.  Les  sommets  situés  sur  cette  ligne 
imaginaire  :  Témomaïrem,  Timotakem,  Tapûrangnannawe 
ne  sont  pas  reliés  par  une  chaîne  continue.  Du  côté  de  l'est 
la  difficulté  augmente  encore.  Est-'Celachained'Agamiouare, 
au  nord  de  TAraguary,  qui  continue  la  ligne  centrale,  l'arête 
principale  des  Tumuc-Humac?  ou  bien  est-ce  celle  au 
sud  de  l'Araguary,  la  chaîne  Mapari-Icawe  ?  Il  semblerait 
que  ce  soit  cette  dernière,  mais  alors  comment  la  rattacher, 
autrement  que  par  des  brisures,  au  massif  de  Tapûrangnan- 
nawe? Et  si  c'est  la  chaîne  d'Agamiouare  qui  continue  le 
système  central,  ne  rencontre-lron  pas  encore  de  plus 
grandes  difficultés  pour  les  raccords  ? 

Il  me  paraît  plus  logique  d'admettre  que  les  Tumuc- 
Humac,  soulevées  dans  leur  ensembleselon  un  axe  est-sud-est, 
se  composent  de  plusieurs  chaînes  diversement  orientées  et 
mal  rattachées  entre  elles.  Aussi  bien,  ma  carte  au  625,000*, 
donnant  les  quelques  quarante  chaînons  ou  massifs  et  les 
quelques  deux  cents  sommets  que  j'ai  découverts,  et  mon 
cartouche  au  2,500,000*  donnant  un  essai  dé  coordination 
générale  du  système,  pourront  fournir  suffisante  matière 
aux  essais  de  déductions  synthétiques. 

L'analyse  des  chaînons,  des  massifs  et  des  sommets  prin- 
cipaux des  Tumuc-Humac  ne  saurait  constituer  à  elle 
seule  la  géographie  complète  de  la  chaîne;  il  faut  aussi 
donner  la  géographie  des  sources,  la  géographie  des  popu- 
lations, et  terminer  par  quelques  généralités. 


Les  sources. 

Nous  traiterons  d'abord  des  sources  du  versant  nord,  et 
ensuite  de  celles  du  versant  sud. 

Quatre  fleuves  drainent  vers  la  mer  des  Guyanes  les  pentes 
nord  de  la  chaîne  des  Tumuc-Humac,  ce  sont  le  Maroni, 
rOyapock,  le  Cachipour  et  l'Araguary. 


APERÇU  GÉNÉRAL  DES  TUMÙC-HUMÀC.         3d 

Il  nous  paraît  impossible  de  ne  pas  considérer  TÂraguary 
comme  un  tributaire  de  la  mer  des  Guyanes  plutôt  que 
comme  un  affluent  du  fleuve  deç  Amazones.  L'arête  princi- 
pale des  Tumuc-Humac  passe  certainement,  selon  moi,  au 
sud  de  l'Âraguary  par  le  système  Mapari-Icawe;  de  plus, 
dans  les  savanes  du  bas  du  fleuve^  où  viennent  mourir  les 
Tumucp-Humac,  les  collines  les  plus  élevées,  celles  de  la 
Pancada,  se  trouvent  au  sud  de  l'Araguary. 

Nous  nous  occuperons  plus  loin  du  problème  des  forma- 
teurs du  Gachipour  et  de  l'Araguary. 

Le  Marôni  est  représenté  aux  Tumuc-Humac  par  deux 
grands  cours  d'eau,  l'Itany  et  le  Marouini. 

Les  sources  de  l'Itany  sont  encore  aujourd'hui  inconnues. 
Elles  sont  plus  occidentales  que  les  derniers  sommets  du 
chaînon  d'Itany-Nord  et  de  celui  d'Itany-Sud. 

Des  affluents  de  la  haute  Itany  trois  sont  importants  : 
Ouaremàhpane,  Goulécoulé  et  Alama. 

D'après  les  Koucouyennes,  TOuaremahpane  prendrait  ses 
sources  à  l'important  sommet  de  Palourouimanepeu  qui, 
par  suite,  se  trouverait  sur  le  faite  de  partage,  avec  Témon- 
salrem  et  Timotakem.  La  crique  passerait  ensuite  entre 
Gouacoualmen  Patare^  et  le  pic  de  l'Erreur,  puis  elle  contour- 
nerait cette  autre  forte  masse  de  Ténének  Patare  avant  de  se 
jeter  dans  l'Itany. 

Le  Goulécoulé  vient  de  la  montagne  des  Trois  Sommets 
où  le  Mapaony  prend  aussi  sa  source.  Puis  le  Goulécoulé 
laisse  à  droite  les  collines  de  Groucroucrou,  à  gauche 
Ténének  Patare  et  traverse  ensuite  une  plaine  basse  coupée 
de  marécages  avant  de  se  réunir  à  l'Itany. 

L'Alama  est  le  plus  important  des  trois.  Ses  sources  sont 
au  chaînon  de  la  Dent.  Son  affluent,  le  Garapa,  longe  les 
monts  de  Pililipou.  Un  autre  grand  affluent  de  droite, 
Tayecoure,  viendrait  de  Taca  Patare  du  nord. 

1.  Patare,  Heu;  montagne*  ... 


40         APERÇU  GÉNÉRAL  DES  TUHUC-HUHAC. 

Les  Roucouyennes  placent  les  sources  da  Marouini  à 
Timotakem.  Ses  sources  seraient  donc  plus  méridionales 
que  celles  de  lltany  bien  que  cette  dernière  rivière  ait  un 
cours  plus  étendu. 

Les  Roucouyennes  de  Pililipou  ont  remonté  le  Marouini 
au-dessus  du  confluent  du  Chinalé  jusqu'à  Mitaraca.  La 
rivière  présente,  paraît-il,  trois  chutes  sur  ce  parcours.  Au- 
dessus  de  Mitaraca  le  Marouini  ne  serait  plus  accessible 
aux  pirogues.  La  rivière  se  rapproche  fort  près  de  Pouipoui 
Patare,  traversant  la  chaîne  pour  passer  au  sud  de  Gonomi. 

De  Mitaraca  au  Chinalé,  le  Marouini  reçoit  à  droite  trois 
affluents,  Courmouri  qui  est  une  petite  crique,  Pitandé  et 
Amana  qui  sont  de  la  force  de  TAlama  et  par  la  voie  des- 
quelles les  Roucouyennes  communiquaient  autrefois  avec 
le  haut  Couyary. 

Sur  la  rive  gauche  le  Marouini  reçoit^  dans  ce  parcours, 
trois  rivières  qui  descendent  des  massifs  de  Pililipou  : 
TAtouptoc,  l'Araîmoura  et  le  Palilipan. 

Un  grand  affluent  de  droite  du  Marouini  ainsi  que 
TAraoua,  grand  formateur  du  Maroni,  prendraient,  paraît-il, 
leurs  sources  dans  les  prolongements  de  la  chaîne  de  Mita- 
raca-Amana. 

Deux  importants  affluents  de  l'Oyapock,  le  Gamopi  et  le 
Yaroupi,  prendraient,  d'après  les  Oyampis,  leurs  sources  au 
massif  de  Tapûrangnannawe.  La  rivière  Ëureupoucigne 
prendrait  ses  sources  à  Ëureupoucigne  Jouitire,  ainsi  qu'un 
grand  affluent  de  gauche  duKerindioutou.  Mais  nous  devons 
étudier  avec  plus  de  développements  le  régime  des  sources 
des  trois  grands  formateurs  de  l'Oyapock,  le  Kerindioutou, 
le  Ouaatéou  et  le  Moutaquouère,  la  région  nous  étant  par- 
faitement connue. 

C'est  au-dessus  du  saut  Toussassagne  que  le  haut  Oyapock 
bifurque  une  première  fois.  La  branche  de  l'est  s'appelle 
Moutaquouère,  et  celle  de  l'ouest,  plus  importante,  Kerin  - 
dioutou.  Un  peu  plus  loin,  à  quelques  kilomètres  au-dessus 


APERÇU  GÉNÉRAL  DES  TUMUG-HUMAG.  41 

du  point  de  départ  du  sentier  des  montagnes,  Kerindioutou 
se  dédouble  à  son  tour.  La  branche  de  Touest  garde  le  nom 
de  Kerindioutou,  la  branche  du  sud  est  appelée  Ouaatéou. 
Les  deux  branches  sont  d'égale  importance.  Les  Oyampis 
considèrent  cette  dernière  comme  le  véritable  Oyapock  ini- 
iialy  tandis  que  le  Kerindioutou  et  le  Moutaquouère  seraient 
comme  de  simples  affluents. 

A  partir  de  la  bifurcation  du  Moutaquouère  il  n'y  a  plus 
d'Oyapock.  Or,  les  trois  formateurs  changeant  plusieurs  fois 
de  nom  dans  leur  parcours,  il  faut,  pour  bien  établir  l'ori- 
gine véritable  du  fleuve,  étudier  minutieusement  le  système 
des  sources. 

Le  Kerindioutou,  d'après  toutes  les  traditions  des  Indiens 
de  la  contrée,  vient  du  gros  massif  de  Tapûrangnannawe, 
centre  de  dispersion  qui  donnerait  aussi  des  eaux  au  Ya- 
roupi,  au  Gamopi,  au  Gouyary  et  au  Kouc.  Le  Maritowa, 
premier  affluent  de  droite  de  quelque  importance,  prend  sa 
source  dans  un  massif  qui  rattache  celui  de  Tapûrangnan- 
nawe au  chaînon  de  Tacouandée.  Plus  à  Test,  un  affluent  de 
gauche  viendrait  d'Ëureupoucigne  Jouitire.  Puis  le  Kerin- 
dioutou coule  entre  le  chaînon  auquel  j'ai  donné  son  nom 
et  le  chaînon  De  Bauve,  jusqu'au  confluent  avec  Ouaatéou. 

Le  Ouaatéou  reçoit  d'abord,  à  droite,  le  Ouasseyepenhi 
qu\  vient  de  Tayaouaou;  puis,  à  gauche,  le  Tacouandée  qui 
coule  au  pied  de  la  chaîne  du  même  nom;  puis,  un  peu  en 
aval  du  village  actuel  de  Jean-Louis,  il  se  divise  en  deux 
branches;  la  branche  orientale,  Irouaîté,  vient  de  Yaoua* 
rapirocawe,  la  branche  occidentale,  appelée  Souanre,  vient 
dumontOuatagnampaqui  serait  la  véritable  source  de  l'Oya- 
pock  puisque  les  Oyampis  considèrent  Souanre  comme  la 
véritable  source  du  fleuve.  Le  Souanre  et  le  Ouaatéou  con- 
tinuent en  effet  la  direction  générale  de  l'Oyapock,  le  cours 
de  ce  formateur  central  est  le  plus  méridional,  tout  en  étant 
plus  étendu  que  celui  de  Moutaquouère  et  aussi  étendu  que 
celui  de  Kerindioutou. 


43         APERÇU  GÉNÉRAL  DES  TUHUC-HUHÂG. 

Le  Moutaquouère  se  divise  également  en  deux  branches  : 
l'occidentale,  qui  vient  de.Tayaouaou  ou  des  plateaux  voisins, 
conserve  le  nom  de  Moutaquouère;  rorientale,  qui  vienX  du 
mont  Apoléco,.  s'appelle  Ouasseyéitou. 

Au  sud-est  des  sources  de  l'Oyapock  se  trouvent  quatre 
fortes  rivières,  puis  le  haut  Araguary.  Les  quatre  premières 
rivières,  l'Agamiouare,  l'Ourouaïtou,  le  Mapari  etleCaroni, 
m'ont  été  présentées  par  les  Oyampis  comme  se  réunissant 
pour  former,  sous  le  nom  d'Agamiouare  ou  d'Ourouaïtou,  le 
fleuve  Gachipour.  La  grande  rivière  formée  par  ces  quatre 
cours  4'eau  coulerait  parallèlement  à  l'Araguary  dont  elle 
se  rapprocherait  assez,  à  deux  jours  de  canotage  au-dessous 
du  confluent  du  Mapari  et  du  Garoni,  pour  communiquer, 
au-dessous  d'un  grand  saut,  avec  l'Araguary,  au  moyen 
d'une  rivière  qui  serait  comme  le  petit  Cassiquiare  de  la 
Guyane  orientale. 

Gette  communication  naturelle  entre  les  deux  fleuves, 
dans  la  région  de  leurs  sources,  paraît  certaine.  La  tradition 
en  existe  également  dans  le  bas  Araguary.  Hais  les  quatre 
rivières  :Agamiouare,  Ourouaïtou,  Mapari,  Garoni,  sont-elles 
bien  les  formateurs  du  Gachipour  et  ne  seraient-elles  pas 
plutôt  les  formateurs  de  l'Araguary  ?  L'Araguary  est  un  fleuve 
plus  important  que  le  Gachipour,  et  il  semblerait,  à  l'inspec- 
tion de  la  carte,  que  les  quatre  rivières  devraient  logique- 
ment appartenir  au  premier.  C'est  là  un  point  que  de  nou- 
velles explorations  pourront  seules  éclaircir. 

Tout  le  versant  sud  de  cette  partie  des  Tumuc-Humac  est 
drainé  par  le  Yary. 

Les  sources  du  Tary  sont  encore  aujourd'hui  inconnues^ 
comme  celles  de  Tltany  dont  elles  doivent  être  voisines. 
Au-dessus  du  grand  saut  Macayete,  le  Yary  n'est  guère  plus 
accessible  aux  pirogues.  Les  Roucouyennes  du  village  de 
Carëta  sont  allés  dans  les  hauts  du  Yary,  mais  non  à  ses 
sources.  A  l'ouest  du  méridien  de  Garéta,  c'est  le  mystère. 
On  sait  seulement  qu'à  l'ouest  des  sources  du  Yary  et  de 


APERÇU  GÉNÉRAL  DES  TUMUG-HUHAG.         43 

ritany^dans  la  région  du  Paron  et  duTapanahonisupérieurs^ 
les  montagnes  cessent;  on  entre  dans  une  région  de  hauts 
plateaux  herbeux,  savanes  qui  se  rattachent  peut-être  à 
celles  du  haut  Trombetta. 

Les  sources  du  Mapaony  sont  mieux  connues.  Elles  sont 
à  la  montagne  des  Trois  Sommets  d'où  descend  aussi  le 
Coulécoulé. 

Le  Pilili,  le  grand  afflhent  du  Mapaony,  vient  du  massif 
deTimotakem.  Chacun  des  trois  sommets  dont  se  compose 
ce  massif  donnerait,  diaprés  les  Roucouyennes  du  village 
d'Arissaoui,  un  formateur  à  la  crique  Pilili. 

Les  sources  du  Chimichimi  se  trouveraient,  d'après  les 
Indiens,  dans  la  chaîne  du  Pacolo.  Mais  ils  connaissent 
fort  peu  cette  région  où  ils  n'ont  jamais  eu  de  villages. 

Il  en  est  de  même  pour  le  Courouapi.  Dans  les  hauts  de 
la  rivière  on  rencontre  des  montagnes,  «  beaucoup  démon* 
tagnes  ».  Les  Roucouyennes  de  Pililipou  prétendent  que  le 
Gourouapi  prendrait  ses  sources  non  loin  de  celles  de  Pi- 
taudé.  Les  hommes  de  Taloucali  et  ceux  de  Marière  m'ont 
dit  que  leurs  villages  du  Gourouapi  avaient  été  visités,  il  y  a 
une  vingtaine  d'années,  par  des  Indiens  inconnus  qui  avaient 
descendu  leur  crique  en  pirogue.  Peut-être  de  ces  mysté- 
rieux Goussaris  dont  j*ai  fait  la  rencontre  dans  les  hauts  du 
Couyary?  Toujours  est-il  qu'il  existait  autrefois  des  sentiers 
entre  les  villages  du  massif  de  Pililipou  et  ceux  des  parties 
hautes  du  Gouyary. 

Les  sources  de  cette  dernière  rivière  ne  sont  pas  encore 
très  bien  connues.  Je  crois  les  avoir  traversées  à  la  fin  de 
1888,  mais  comme  il  n'existe  plus  d'Indiens  dans  la  région,  si 
ce  n'est  des  Indiens  hostiles  qui  n'ont  de  rapports  avec 
aucun  centre  du  voisinage,  il  est.impossible  de  savoir  le  nom 
des  criques  que  l'on  traverse. 

En  revanche,  les  sources  des  divers  formateurs  du  Kouc 
sont  à  peu  près  bien  connues  :  mes  marches  et  contre-marches 
dans  la  contrée  me  les  ont  fait  suffisamment  connaître. 


44         APERÇU  GÉNÉRAL  DES  TUMUG-HUMAG. 

Un  peu  en  amont  du  confluent  duRouapir,  Kouc  se  divise 
en  trois  branches  :  Kouc,  la  branche  mère;  Yacioundée,  la 
branche  centrale,  peu  importante;  et  Maïpocolé,  le  bras 
oriental,  qui  n'est  guère  moins  important  que  le  Kouc. 

Le  Kouc  vient  du  massif  de  Tapûrangnannawe. 

Le  Yacioundée  descend  de  la  montagne  à  laquelle  je 
donne  son  nom,  dans  le  massif  des  montagnes  de  l'est. 

Le  Maïpocoié  viendrait  du  mont  Pacaraouaritowe,  pro- 
longement des  massifs  de  Tacouandée  et  de  Marioua. 

LeRouapir  a  deux  formateurs,  le  PiracouareetrOurouari. 

Le  Piracouare  doit  descendre,  comme  le  Maïpocoié,  des 
environs  de  Pacaraouaritowe. 

Le  système  de  l'Ourouari  est  singulier.  L'Ourouari  vient 
du  mont  Ouatouria,  dans  le  chaînon  d'Ourouari  et  se  dirige 
d'abord  vers  le  nord-est.  Mais,  aux  environs  du  village 
oyampi  de  Maracaya,  les  plateaux  qui  flanquent  au  sud  la 
petite  montagne  Ouacariou,  rejettent  brusquement  l'Ou- 
rouari dans  le  sud-ouest.  Dans  la  première  partie  de  son 
cours  rOurouari  reçoit  un  faible  affluent  qui  communique, 
paraît-il,  pendant  l'hivernage,  avec  le  Téïtétou  Réyawe, 
affluent  de  gauche  de  Souanre,  établissant  ainsi  une  com- 
munication, d'ailleurs  bien  inutilisable  môme  par  pirogue, 
entre  le  Souanre  et  le  Rouapir,  i'Oyapock  et  l'Amazone. 

Le  régime  du  Piraouiri,  grand  affluent  de  gauche  du  haut 
Kouc,  n'est  pas  moins  bizarre.  Le  Piraouiri  s'avance,  flan- 
qué d'un  grand  affluent,  le  Galtaoué,  entre  le  bassin  de 
I'Oyapock  et  celui  de  l'Agamiouare.  Les  sources  du 
Piraouiri  sont  dans  les  plateaux  qui  relient  le  mont  Taya- 
ouaou  au  chaînon  de  Moutaquouère. 

Le  Kouc  présente  encore  un  affluent  intéressant,  un 
grand  affluent  de  gauche  :  le  Yaciouini  dont  les  sources 
doivent  se  trouver  du  côté  du  mont  Mapari.  C'est  le  Yaciouini 
que  suivaient  les  Roucouyennes  du  Yary  pour  se  rendre  aux 
villages  de  l'Ourouaîtou  et  du  Mapari.  Depuis  une  génération 
au  moins,  cette  voie  a  été  abandonnée  :  les  villages  de  l'est 


APERÇU  GÉNÉRAL  DES  TUMUG-HUMAG.         45 

disparaissent.  II  n'en  reste  plus  qu'un  seul,  celui  de  Ma- 
taoualé,  et  il  s'éteint.  Tous  les  anciens  sentiers  ont  été  aban- 
donnés. Je  n'ai  indiqué,  sur  ma  carte  au  1/1,250,000*  que  les 
sentiers  existants  :  ils  sont  rares.  Si  j'avais  marqué  tous  les 
anciens  sentiers  d'il  y  a  cinquante  ans,  la  carte  en  serait 
sillonnée.  Ces  Indiens  meurent,  sauf  ceux  d'une  seule  tribu, 
celle  des  Roucouyennes.  Sitôt  qu'ils  entrent  en  contact  avec 
les  civilisés  de  la  côte  ils  commencent  à  s'éteindre  et  au 
bout  de  quelques  générations  ils  ont  disparu. 

■ 

Le  Tary  reçoit  trois  affluents  de  gauche  qui  descendent 
delà  partie  des  Tumuc-Humac  dont  nous  nous  occupons. 

La  rivière  Garapana  doit  venir  des  abords  du  mont  Mapari, 
comme  le  Taciouini. 

Ulnipoco  et  le  Moucourou  sont  deux  mystérieuses  ri- 
vières, déjà  étudiées  par  de  Bauve,  la  première  surtout. 
Consultant  mes  souvenirs  personnels  et  avec  la  relation  de 
de  Bauve  sous  les  yeux, je  crois  pouvoir  conclure  qu'Inipoco 
et  Moucourou  prennent  leurs  sources  au  nord  de  la  chaîne, 
le  premier  entre  Mapari  etCaroni,  le  second  entre  Caroni  et 
Araguary. 

Inipoco  et  Moucourou  sont-ils  des  affluents  directs  du 
Tary  dans  lequel  ils  se  déverseraient  en  aval  de  la  chute  du 
Désespoir^  ou  bien  seraient-ils  deux  formateurs  supérieurs  de 
l'Araguary  qui  changerait  de  nom  dans  son  cours  supérieur 
ainsi  queTOyapock?  Pas  plus  les  Indiens  actuels  que  ceux 
du  temps  de  de  Bauve  n'ont  à  cet  égard  de  notions  suffisam- 
ment précises. 

Le  mont  Icawe,  qui  donne  les  sources  de  l'Araguary, 
donne  aussi  celles  de  Tlratapourou,  grand  affluent  de 
gauche  de  l'Araguary,  afQuent  libre  de  chutes,  paraîtrait-il, 
et  qui  aurait  été  autrefois  la  voie  courte  et  facile  suivie 
par  les  Indiens  de  l'Oyapock  pour  se  rendre  à  l'Amazone. 


46  APERÇC   GÉNÉRAL  DES  TCMUC-HUMÀC. 


Les  populations 

II  ne  s'agit  ici  que  d*Indiens  sauvages,  dont  un  sur  vingt 
peut-être  ont  vu  les  nègres  Bonis  de  TAoua,  guère  plus  civi- 
lisés ;  et  dont  un  sur  cent,  tout  au  plus,  ont  vu  les  blancs  de 
la  Guyane  française  ou  de  TAmazone. 

Ces  Indiens  appartiennent  à  quatre  tribus  :  les  Rou- 
couyennesy  les  Oyampis,  les  Galcouchianes  et  les  Goussaris. 

Les  Roucouyennes  (Ouayanas,  de  leur  nom  national) 
sont,  en  même  temps  que  la  grande  tribu  des  Tumuc-Hu- 
mac,  la  grande  tribu  de  la  Guyane  française.  Ils  possèdent 
35  villages  et  sont  au  nombre  d'environ  1,500. 

Geux  qui  habitent  notre  chaîne  des  Tumuc-Humac  sont 
répartis  en  27  villages  dont  voici  la  distribution  : 

Parou,  4  :  Ganéa,  Rémoune,  Amouamouetpé,  Talouman. 

—  Chemin  du  Yary  au  Parou,  2  :  Fourre,  Gouricha,  — 
Ariaouaou,  1  :  Moucouanari.  —  Itany,  2  :  Apoîké,  Ochi. 

—  Marouini,  3  :  Pililipou,  Peïo,  Acouli.  —  Haut  Yary,  3  : 
Yacoumane,  Opomoc,  Garéta.  —  Moyen  Yary,  4  :  Piaya- 
ouaye,  Atoupi,  Ouptoli,  Marière.  —  Alaméapo,  3  :  Ala- 
métaoua  et  deux  autres.  —  Mapaony,  3  :  Arissaoui,  Tépi, 
Souroui.  —  Ghimichimi,  1  :  Aloucolé.  -r- Gourouapi,  1  : 
Taloucolé. 

Ces  27  villages,  à  40  ou  45  habitants  par  village  renferment 
une  population  totale  d'environ  1,100  personnes. 

Les  Oyampis  sont  répartis  en  8  villages  dont  voici  la  dis- 
tribution : 

Haut  Oyapock,  1  :  Pierre.  —  Sentier  des  Tumuc-Humac, 
4  :  Gaolé,  Acara,  Jean-Louis,  Maracaya.  —  Maipocolé,  2  : 
Ouira,  Aripipoco.  —  Mapari,  1  :  Mataoualé. 

Ces  8  villages,  moins  peuplés  que  ceux  des  Roucouyennes, 
ne  donnent  guère  qu'un  total  de  250  individus. 

Les  Caicotichianes  sont  répartis  en  deux  villages,  celui 


APERÇU  GÉNÉRAL  DES  TUMUC-HUMAC.         47 

deMamhali  à  rOurouari  et  celui  de  Gouroua  sur  le  Yary^ 
en  aval  du  confluent  du  Kouc. 

Les  deux  villages  caicouchianes  ne  comptent  guère  plus 
de  50  personnes. 

Les  Coussaris  ne  sont  connus  que  comme  des  Indiens 
hostiles^  inabordables,  habitant  la  région  du  haut  Gouyàry. 
J'ai  ea  maille  à  partir  avec  eux,  et  les  Oyampis  les  redoutent 
fort.  Ils  sont  peut*être  une  centaine,  ou  peut-être  plus  nom- 
breaz. 

Oo  arriverait  donc  au  total  de  1,100  Roucouyennes, 
250  Oyampis,  50  Caicouchianes  et  100  Coussaris,  soit 
1,500  individus  pour  le  territoire  des  Tumuc-Humac,  terri- 
toire qui  mesure  30,000  kilomètres/carrés. 

Gela  nous  donne  la  proportion  de  l/:âO'  d'habitant  par  ki- 
lomètre carré,  c'est-à-dire  que  la  terre  des  Tumuc-Humac 
est,  en  proportion,  4,000  fois  moins  peuplée  que  celle  de 
Belgique,  1,400  fois  moins  que  celle  de  France.  Si  le  terri- 
toire français  n'était  pas  plus  densement  peuplé  que  celui 
des  Tumuc-Humac,  notre  pays  ne  compterait  guère  que 
265,000  habitants  !  Peuplés  comme  la  France,  les  Tumuc* 
Humac  auraient  2,100,000  habitants,  et  comme  la  Belgique 
6,000,000  au  lieu  des  d,500  individus  qu'on  y  trouve  au- 
jourd'hui. 

Pour  oe  qui  est  de  la  distribution  géographique  de  ces 
tribus  et  du  mouvement  de  leur  population,  quelques  notions 
safQront  pour  établir  la  géographie  historique  des  Tumuc- 
Humac  depuis  le  commencement  du  siècle  passé. 

Les  Roucouyennes  sont,  par  excellence,  la  tribu  des  Tu- 
muc-Humac Del'Araoua  et  du  Courouapi  à  l'est,  au  Tapa- 
nahony  et  au  Parou  à  l'ouest,  jusque  dans  la  moyenne 
Araona  au  nord  et  dans  le  moyen  Parou  au  sud,  on  voit 
toujours  des  Roucouyennes  installés,  depuis  les  premières 
lueurs  que  projetèrent  sur  ces  déserts,  à  partir  du  commen- 
cement du  xviii*  siècle,  les  voyages  des  missionnaires  de  la 
Guyane  française. 


48         APERÇU  GÉNÉRAL  DES  TUMCG-HUHAG. 

Pour  ce  qui  est  de  révolution  de  leur  nombre,  le  seul  do- 
cument scientifique  que  nous  puissions  réellement  consulter 
avec  profit  est  celui  que  nous  rapporte  Leblond,  en  1787, 
de  son  voyage  à  l'Araoua. 

L'éminent  voyageur  nous  apprend  que  les  Roucouyennes 
avaient  alors  32  villages.  Il  ajoute  que  leurs  chefs  lui  ont 
affirmé  que  le  nombre  de  leurs  u  flécheurs  »  ou  hommes 
faits,  atteignait  600.  Ce  qui  suppose,  ditLeblond,  une  popu- 
lation de  4,000  âmes. 

Aujourd'hui  nous  voyons  encore  35  villages  pour  toute  la 
tribu.  Mais  on  ne  trouverait  assurément  pas  une  moyenne 
de  plus  de  10  flécheurs  par  village  et  ce  chiffre  de  10  flé- 
cheurs ne  comporte  point  une  population  totale  supérieure 
à  40  ou  45  individus.  Cette  proportion  entre  le  nombre  des 
flécheurs  et  le  chiffre  de  la  population  totale  n'a  pas  dû 
changer.  S'il  en  est  ainsi  les  600  flécheurs  de  Leblond,  en 
1 787,  ne  donnaient  guère  qu'un  total  de  2,500  personnes 
pour  toute  la  population  roùcouyenne.  Cette  tribu  aurait 
donc  diminué  en  nombre  depuis  un  siècle  puisqu'aujour- 
d'hui  elle  ne  compte  certainement  pas  plus  de  1,500  per- 
sonnes. 

Les  Oyampis  disparaissent  d'une  façon  plus  rapide 
encore. 

Venus,  à  la  fin  du  siècle  passé,  des  bords  de  l'Amazone  où 
les  Portugais  voulaient  leur  imposer  la  réduction  en  vil- 
lages, les  Oyampis  s'établirent  d'abord  dans  le  massif  des 
sources  de  l'Oyapock.  Ils  passèrent  bientôt  la  chaîne  tout  en 
soutenant  une  longue  guerre  contre  les  Roucouyennes. 

En  1824,  l'ingénieur  Bodin  qui  visita  leurs  villages  du 
hautOyapock,  évalue  leur  nombre  h  6,000.  Déjà,  en  1819, 
Thébault  delà  Monderie  qui  visita,  dans  les  hauts  de  l'Eu- 
reupoucigne,  le  village  de  leur  capitaine  général  ou  cacique 
Ouaninika,  évalue  à  1,200  habitants  la  population  de  ce 
village. 

Mais  bientôt  la  décadence  commence.  Eu  1831,  de  Bauve 


APERÇU  GÉNÉRAL  DES  TUMUC-HUMAG.  49 

évalue  à  l,S00ou  1,500  le  nombre  des  Oyampis  que  la  va- 
riole vient  d'emporter  en  quelques  mois  dans  la  seule  rivière 
Moutaquouère. 

Aujourd'hui  les  Oyampis  ne  sont  guère  plus  de  300,  sur 
laiigne  de  Kouc-Oyapock,  entre  la  Yary  et  le  Camopi. 

Les  Caïcouchianes  ne  sont  guère  aujourd'hui  qu'une  cin- 
qnaotaine.  Aucun  document  ne  nous  fixe  sur  leur  nombre 
antérieur.  Nous  avons  seulement  quelques  lumières  sur  leur 
eiode. 

En  1766,  Patris  les  rencontra  aux  sources  de  l'Ouaqui. 
Les  textes  résumant  la  relation  de  Patris  qui  s'est  perdue, 
ap^Uent  ces  Indiens,  Galcucheens,  évidemment  à  cause 
d'une  erreur  typographique. 

En  1888,  je  trouvai  encore  quelques  Caîcouchianes  à 
rOuroaaitou.  Ils  étaient  arrivés  là  des  sources  de  l'Ouaqui, 
aune  époque  et  par  un  chemin  inconnus. 

Aujourd'hui 'les  Caîcouchianes,  qui  s'éteignent  et  qui 
bientôt  se  seront  fondus  dans  les  Roucouyennes  ou  les 
Oyampis,  ont  évacué  l'Ourouaïtou  d'oîi  ils  avaient  long- 
temps mené  contre  les  Oyampis  de  Moutaquouère  une 
guerre  d'assassinats  et  d'empoisonnements.  Ge  qui  reste  de 
la  tribu  est  concentré  aux  villages  de  Mamhali  et  de  Gouroua. 

Les  Coussaris  qui  ne  subsistent  plus  aujourd'hui  qu'à 
l'état  de  bandits  des  bois,  dans  les  hauts  du  Couyary,  sont 
cités  en  1729-1730,  par  les  PP.  Fauque  et  Lombard  dans 
le  bassin  du  haut  Oyapock. 

£nl831,  DeBauve  les  rencontra  sur  le  Mapari  et  l'Ini- 
poco.  En  1832,  Leprieur  les  cite  aussi  dans  le  Mapary  et  le 
haut  Araguary.En  1873,  le  conego  de  Souza  les  place  dans 
le  haut  bassin  de  l'Araguary. 

Ils  ont  fui  récemment  les  Oyampis  du  Moutaquouère  et 
les  Caîcouchianes  de  l'Ourouaïtou,  et  se  sont  rendus,  par  on 

ne  sait  quelle  voie,  dans  les  hauts  du  Kouc  et  du  Gouyary 

où,  complètement  isolés,  ils  ne  tarderont  sans  doute  pas  à 

s'éteindre. 

soc.  DE  GÉOdR.  —  1**  TRIMESTRE  1^93.  XIV.  —  4 


50         APERÇU  GÉNÉRAL  DES  TUMUG-HUMAC. 

Les  Coussaris,  de  même  que  les  Gaïcoucbianes  et  les  Oyam- 
piSy  sont  de  famille  et  de  langue  tupi;  les  Roucouyennes 
sont  de  famille  et  de  langue  caraïbe. 

Comme  intérêt  de  la  langue  et  des  mœurs  et  importance 
du  nombre,  les  deux  grandes  tribus  des  Tumuc-Humac 
sont  la  tribu  des  Roucouyennes,  dont  la  langue  serait  fort 
bien  comprise  par  les  Galibis  et  les  tribus  caraïbes  du  Vene- 
zuela et  de  l'Amérique  centrale,  et  la  tribu  des  Oyampis, 
dont  la  langue  serait  non  moins  bien  entendue  par  nombre 
d'autres  tribus  jusque  sur  les  bords  du  Rio  de  la  Plata*    . 


Généralités. 

Les  quelques  notes  qui  précèdent  suffisent,  je  pense,  à 
donner  de  la  géographie  des  Tumuc-Humac  une  notion  un 
peu  plus  précise  que  celle  que  nous  en  avions  jusqu'à  ce  jour. 

Toutefois,  sans  nous  départir  de  notre  point  de  vue  qui 
est  celui  de  la  pure  science  géographique,  qu'il  nous  soit 
permis  de  terminer  par  quelques  considérations  utilitaires, 
si  tant  est  que  ce  canton  détourné  de  l'univers  puisse  jamais 
être  d'une  utilité  bien  positive,  dans  un  avenir  si  éloigné 
qu'on  le  suppose. 

Si  l'on  veut  considérer  cette  chaîne  de  30,000  kilomètres 
carrés  comme  territoire  de  peuplement  futur,  il  faut  voir 
son  accessibilité,  son  climat,  la  richesse  de  son  sol,  l'impor- 
tance de  ses  productions  naturelles. 

Les  Tumuc-Humac  sont  à  environ  300  kilomètres  de  la 
côte,  en  ligne  droite.  Actuellement  on  met  de  20  à  25  jours 
de  canotage  pour  y  parvenir,  parce  que  les  fleuves  qui  y 
conduisent  sont  encombrés  de  chutes  s'opposant  à  toute 
navigation  rapide.  Dans  le  seul  Oyapock  j'en  ai  compté  plus 
de  120,  dont  plusieurs  fort  élevées,  et  une,  notamment,  les 
Trois  Sauts,  mesurant  20  mètres.  Mais  il  est  évident  que  le 
jour  où  il  y  aurait  nécessité  ou  même  intérêt  à  peupler  cette 


APERÇU  GÉNÉRAL  DES  TUMUG-HUMAG.         51 

province,  on  réfléchirait  qu'elle  se  trouve  tout  au  plus  à 
5  ou  6  heures  de  chemin  de  fer  du  littoral,  le  chemin  de  fer 
une  fois  construit! 

Bien  que  situées  presque  sous  la  Ligne,  les  Tumuc-Humac 
jouissent  d'un  climat  relativement  tempéré.  L'altitude  du 
plateau  de  soubassement  est  cependant  faible  puisqu'elle 
n'excède  guère  300  mètres,  mais  les  courants  marins 
abaissent  la  température  de  quelques  degrés.  La  moyenne 
est  de  24%  descendant  à  16^  pendant  la  nuit  et  ne  s'élevant 
pas  au-dessus  de  32**  pendant  les  grandes  chaleurs  du  jour. 
La  région  est,  à  l'heure  qu'il  est,  parfaitement  salubre,  mais 
il  n'est  pas  douteux  que  les  défrichements,  pour  moins 
meurtriers  sans  doute  que  dans  les  terres  noyées  du  littoral, 
occasionneraient  une  forte  mortalité  surtout  si  l'on  y  em- 
ployait des  travailleurs  de  race  européenne. 

Le  sol  est  plutôt,  dans  son  ensemble,  maigre,  pauvre,  que 
plantureux.  Les  dépôts  d'humus  sont  rares.  Les  endroits  sa- 
blonneux ou  argileux  dominent.  Déplus,  de  nombreux  ma- 
récages sillonnent  le  pays  dans  tous  les  sens,  jusqu'au  pied 
des  plus  hautes  montagnes.  Cependant,  grâce  aux  pluies 
fertilisantes  de  l'hivernage,  grâce  à  l'action  fécondante  du 
soleil  de  l'Equateur,  les  Indiens  peuvent  tirer,  pendant 
quatre  ou  cinq  années  de  suite  et  sans  engrais  de  ces  terres 
médiocres  et  mal  défrichées,  jusqu'à  quatre  récoltes  de 
maïs  par  an,  du  manioc  superbe,  de  la  canne  à  sucre  de 
quatre  mètres  de  hauteur  et,  en  général,  tous  les  produits 
tropicaux  dans  des  conditions,  en  somme,  des  plus  favo- 
rables. 

Les  produits  naturels,  spontanés,  sont  une  des  richesses 
les  plus  appréciables  de  cette  contrée. 

L'or  d'alluvion  a  été  constaté  sur  plusieurs  points.  Il  suf- 
fit qu'il  soit  aussi  abondant  que  dans  la  ^partie  moyenne  de 
la  colonie  pour  que  les  placériens  créoles  montent  bientôt 
l'exploiter.  Que  de  riches  filons  s'y  découvrent,  comme  dans 
lapartie  basse  de  la  colonie,  ou  mieux,  comme  dans  le  dis-* 


52         APERÇU  GÉNÉRAL  DES  TUMUC-HUMAG. 

trict  du  Gallao  ou  Venezuela,  et  300  kilomètres  ne  seront 
pas  un  obstacle  à  l'exploitation. 

Le  cacao  sylvestre,  le  caoutchouc,  la  salsepareille,  l'ipéca, 
la  noix  du  Brésil,  le  copahu,  ne  sont  pas  rares  dans  les  hauts 
plateaux. 

En  résumé,  cette  région  qui  n'est  ni  un  Eldorado  ni  un 
pays  perdu,  a,  dans  l'état  actuel  des  choses,  pour  elle  et 
contre  elle,  ce  fait  :  elle  est  vide.  Elle  nourrit  1 ,500  habitants, 
et  elle  pourrait  toujours  bien  en  nourrir  t«n  million  et  demi. 

Placée  là  comme  un  bastion  commandant  l'embouchure 
du  fleuve  des  Amazones,  la  région  des  montagnes  des  Tu- 
muc-Humac  intéressera  peut-être  dans  l'avenir. 

Il  me  suffit  de  l'avoir  découverte,  ou  à  peu  près. 


■*.p.fc»i' 


VOYAGE 

AU  GOURÂRA  ET  A  L'AOUGUERODT 

(1860) 

PAR 

I<e   C^mmandani  €OI<OIVIE17 

(SUITB*) 


Coup  éTœil  d'ensemble  sur  les  oasis.  —  Gourâra,  Touât 
et  Tidîkelt  sont  des  noms  génériques  d'archipels  d'oasis 
occupant  une  zone  de  terrain  d'environ  120  lieues  de 
longueur  du  nord  au  sud,  sur  une  largeur  moyenne  de 
25  à  30  lieues.  Cette  zone  habitée  est  au  sud  de  la  province 
d'Oran  et  commence  à  80  ou  90  lieues  au  sud  des  dernières 
limites  des  terrains  de  parcours  de  nos  tribus  sahariennes. 
On  peut  estimer  que  l'oasis  de  ces  archipels  la  plus  rappro- 
chée de  notre  littoral  algérien  est  à  une  distance  d'environ 
230  à  235  lieues  de  la  Méditerranée'. 

Ces  trois  archipels  comprennent  des  groupes  composés 
d'un  nombre  variable  d'oasis.  Une  statistique  de  ces  groupes 
et  de  leurs  oasis  a  été  faite  par  M.  le  lieutenant-colonel 

i.  Voir  le  Bulletin  du  1«  trimestre  1892. 

1  Tous  ces  chiffres  paraissent  exagérés.  On  approcherait  peut-être 
plus  de  la  réalité  en  disant  :  Ces  oasis  occupent  une  zone  d'environ 
305  kilomètres  de  longueur  du  nord  au  sud,  sur  une  largeur  variant  de 
5  iLilomètres  à  150  kilomètres.  Cette  zone  commence  à  200  kilomètres 
au  sud  des  dernières  limités  des  terrains  de  parcours  de  nos  tribus 
sahariennes.  L'oasis  de  ces  archipels  la  plus  rapprochée  de  la  Méditer- 
ranée en  est  à  650  kilomètres.  (H.  D.) 


54  VOYAGE  AU  GOURÂRA  ET  A  l'aOUGUEROOt. 

de  Colomb  dans  son  ouvrage  :  Notice  sur  les  oasis  du  Sahara 
et  les  routes  qui  y  conduisent^.  Ce  travail,  fait  avec  les  plus 
scrupuleuses  recherches,  accuse  chez  son  auteur  une  pa- 
tience bien  puissante  et  bien  persévérante,  car  rien  n'est 
plus  difficile  que  de  distinguer  dans  un  groupe  ce  qu'il  faut 
appeler  oasis  de  ce  qui  n'est  qu'une  habitation  isolée  et  for- 
tifiée, appartenant  à  une  famille  riche  ou  à  une  réunion  de 
quelques  marabouts,  quelquefois  même  à  un  seul  homme 
qui  a  pour  compagnons  de  son  isolement  quelques  aratins 
et  ses  esclaves.  Ces  qaçba  isolées,  placées  à  faible  distance 
d'une  grande  oasis  ont  leur  nom,  qui  est  généralement  un 
nom  de  famille  ou  de  fraction.  D'autres  fois,  on  les  appelle 
qaçba  de  €  un  tel  ». 

Les  marabouts  généralement  respectés  de  tous  ont  le  plus 
spécialement  des  habitations  isolées  afin  de  se  distinguer  de 
la  masse,  de  donner  leur  nom  à  un  lieu  habité  et  laisser 
ainsi  un  souvenir.  Souvent  ce  nom  a  la  prétention  de  s'ap- 
peler oasis,  zaoula,  et  fait-on  précéder  le  nom  de  la  frac- 
tion ou  du  marabout  du  mot  qeçar  ou  zaouiya  ou  qaçba 
de  €  un  tel  »  ou  des  Oulâd  c  un  tel  >. 

Le  premier  archipel,  le  Gouràra,  comprend  les  groupes 
qui  prennent  leurs  eaux  au  pied  des  'areg  et  au  pied  des 
berges  de  la  grande  sebkha  dite  sebkha  du  Gouràra.  Ce  bas- 
sin immense  reçoit  ou  du  moins  recevrait  toutes  les  eaux  des 
oasis  du  Gouràra  si  les  pluies  pour  cela  étaient  assez  abon- 
dantes et  le  terrain  moins  sableux.  Toutes  les  oasis  sont  bâ- 
ties sur  des  dépressions  qui  y  aboutissent. 

Les  oasis  de  Touàtsont  dans  le  bassin  de  TouàdTouàt,  qui 
n'est  que  la  continuation  de  l'ouâd  Mes'aoûd  et  de  Fouàd 
Messàoura. 

Enfin,  les  oasis  du  Tidikelt  sont  toutes  dans  un  ouàd  qui 
n'est  que  la  continuation  de  l'ouàd  d'Ouargla.  Ainsi 
d'Ouargla  pour  se  rendre  au  Tidikelt  on  n'a  pas  à  quitter 

1.  Revue  algérienne  et  coloniale^  2«  trimestre  de  1860,  p.  S9, 301, 495. 


VOYAGE  AU  GOURÂRA  ET  A  L'AOUGUEROÛT,  55 

l'ouâd  d'Ouargla,  et,  ce  qui  prouve  encore  davantage  ce  fait 
qui  nous  est  assuré,  c'est  qu'au  Tidikelt  on  a  pu  amener  les 
eaax  à  la  surface  du  sol  par  les  moyens  artésiens  qu'emploient 
les  Ouargliens  *, 

Pour  nous,  les  bas-fonds  de  Gourâra,  du  Touât  et  du  Tidi- 
kelt sont  les  anciens  réceptacles  des  dernières  eaux  dilu- 
Tiennes.  De  tous  côtés  d'immenses  ouàds  conduisent  à  ces 
bas-fonds.  Ainsi  TAougueroût  est  situé  dans  la  vallée  d'El- 
Golêa'  et  Methlîli,  vallée  qui  se  rejoint  à  la  grande  sebkha 
gouràrienne  en  passant  entre  le  djebel  Bâten  au  sud-est  et 
les  'areg  au  nord-ouest.  L'ouâd  de  Ouargla  au  contraire  passe 
an  sud  du  plateau  du  djebel  Bâten  et  forme  une  grande 
vallée  entre  cette  montagne  et  le  plateau  du  Ahaggâr.  Enfin 
Touâd  Messâoura  est  la  grande  ligne  du  parcours  des  eaux 
de  la  rive  ouest  de  ces  mers  intérieures  desséchées  au- 
jourd'hui*. 

Nous  nous  bornerons  ici  à  indiquer  les  noms  des  divers 
groupes  d'oasis  par  archipel. 

L'archipel  du  Gourâra  est  situé  au  nord  des  deux  autres. 

l^'GroupedeTegânet,  dont  lesoasis  obéissent  àla  djema'a^. 
Ce  groupe  a  peu  d'importance.  Les  caravanes  Hamiân  y 
passent  tous  les  ans  sans  s'y  arrêter. 

2*  Groupe  de  Tabelkouza  que  nous  avons  visité.  Le  cheikh 
'AbdEllâhiOuIedËl-Ëkhal  y  est  tout-puissant.  Ce  groupe  est 
important.  Les  oasis  ne  sont  pas  fortifiées  ;  ce  sont  des  oasis 
arabes  riches.  Les  Oulâd  Ziâd  du  cercle  de  Géryville  y  passent 
U)us  les  ans. 


1.  Cette  théorie  est  absolument  inexacte  ;  à  ce  point  que  le  contraire 
Mt  la  vérité.  L*ouâd  Miya,  désigné  par  Fauteur  comme  ouàd  d'Ouarglâ, 
prend  son  origine  sur  les  sommets  du  Bâteu  du  Tademâyt,  au  nord 
<l*ln-Çàlata,  et  il  va  s'abaissant  jusqu'à  Ouarglâ  (ou  Warglâ)  vers,  le  nord. 

H.  D. 

2>  Tout  ceci  est  également  inexact,  sauf  ce  qui  concerne  la  vallée 
d'El-Golêa  et  MethlUi.  (H.  D.) 

3.  Assemblée  des  notables.  (H.  D.) 


56  VOYAGE  AU  GODRÂRA  ET  A  l'AOUGUEROÛT. 

Dans  ce  groupe  nous  comprendrons  les  deux  oasis  de 
Stdi  Mançoûr  et  Oulâd  'Aïàch,  visitées  tous  les  ans  par  les 
Terâfi, 

On  donne  souvent  le  nom  générique  de  Tinerkouk  à  l'en- 
semble de  toutes  les  oasis  arabes  de  ce  district,  dont  les 
habitants  ont  le  nom  générique  de  Hehârza. 

3*  Le  groupe  des  oasis  Khenâfsa,  comprenant  les 
Djereïfât,  oasis  bâties  sur  le  djerf  (berge)  est  du  chott 
Gourâra* 

4®  Les  Oulâd  Sald,  groupe  oii  il  n'y  a  rien  d'important 
que  la  grande  oasis  des  Oulâd  Sald.  La  djema'ay  est  toute- 
puissante. 

5**  Timimoun,  groupe  comptant  quelques  oasis  isolées  et 
distinctes,  mais  l'oasis  elle-même  de  Timimoun  est  seule 
importante.  Quelques  hommes  y  sont  prépondérants  ;  ce 
sont  :  Ël-Hâdj  Mohammed  'Abd  Er-Rahmân,  Ël-Hâdj  Yoûsef, 
El-Hâdj  'Alt,  des  Oulâd  Talha. 

La  djema'a  y  jouit  d'une  grande  autorité  pour  les  ques- 
tions vitales. 

G""  Gharouîn,  dont  les  oasis  obéissent  à  la  djema'a. 

V  Talmln,  qui  est  dans  les  mêmes  conditions. 

8*  Zouâ,  groupe  dont  toutes  les  oasis  sont  importantes. 
Mohamed  El-Mahdi  Ould  Cheîkh  Mohammed  y  jouit  d'une 
grande  autorité,  ainsi  que  Cheîkh  'Abd- Allah  à  Delduûn. 

9*"  Deghàmecha;  quatre  grandes  oasis.  Les  hommes  prin- 
cipaux sont  :  Mohammed  Sâlem,  chez  les  Oulâd  Râched, 
Mohammed  Çâlah,  à  Métarfa,  Cheikh  Moûsa,  àKeberten. 

10'  Aougueroût.  Chefs  :  Cheîkh  Ould  Qaddoûr,  Cheîkh 
Mohammed  Ben  Djelloûl  et  El-Hâdj  Mohammed  Ben  Selîmân. 

11*"  Tesâbit,  groupe  important  de  soixante-dix  oasis. 

ii'*  Sebâ  et  Guerâra,  traits  d'union  entre  le  Gourâra  et  le 
Touât. 

L'archipel  du  Touât  est  situé  au  sud  du  Gourâra  et  au 
nord-est  duTidîkelt.  Il  comprend  les  groupes  suivants  : 

1*  Bouda.  Ce  groupe  comprend  le  Bouda  Foûqâni  et  le 


VOYAGE  AU  60URÂRA  ET  A  l'AOUGUEROÛT.  57 

Bouda  Tahtâni  (Bouda  d'en  haut,  et  Bouda  d'en  bas).  El-Man- 
çoùr  est  le  chef-lieu  de  ces  groupes. 

2*  Tîmmi.  C'est  là  pour  nos  gens  le  groupe  le  plus  impor- 
tant de  tout  le  Touât. 

Le  chef-lieu,  nommé  Adghar,  est  une  ville  populeuse  où 
réside  le  chef  du  district^  nommé  El-Hftdj  Mohammed  Ould 
£1-Hâdj  £1-Haseïn,  qui  jouit  d'une  autorité  incontestable. 
C'est  au  Timmi  que  vont  toutes  nos  caravanes  (voir  la  Notice 
de  M.  le  lieutenant-colonel  de  Colomb). 

3*  Tamentit,  groupe  visité  par  les  Rezaïna  chaque  année. 
4Boû  Faddi,  groupe  nommé  aussi  qeçar  Ouiàd  £]-Hâdj, 
souvent  compris  dans  le  Tamentît.  Les  Boû  Faddi  font 
tous  les  ans  des  voyages  au  Soudan. 

5*Tasfaout.  —  6<»  Finoughîn.  —  7"  Tamcst.  —  8*  Zaglou. 
-  9*  Boû  'Alî.  —  W  Zegmir*.  —  11*  Tilloûlîn.  —  12-  Sali. 
— 13«  Reggàn. 

Ces  neuf  groupes,  quoique  importants,  offrent  peu  d'inté- 
rêt actuellement  à  nos  études,  situés,  comme  ils  le  sont,  en 
dehors  de  la  ligne  du  Soudan  et  presque  jamais  visités  par 
nos  caravanes,  si  ce  n'est  exceptionnellement  lorsjde  la  di- 
sette des  dattes. 

LeTidikelt  comprend  deux  fractions  dont  chacune  compte 
ses  oasis.  Ge^ont  les  Oulâd  Zenân  et  In-Çâlah.  Les  oasis  du 
Tit  et  Aqablî  sont  isolées.  Elles  appartiennent  aux  Oulâd 
Zenân  qui  comptent  le  groupe  d'Aoulef  dans  leurs  dépen- 
dances. Le  chef  des  Oulâd  Zenân  se  nomme  Moûleî  Ahmed 
Ould  Moûleî  Heïba.  Le  groupe  d'oasis  d'In-Çâlah  est  sous 
l'autorité  des  Oulâd  Boû-Adjoûda. 

L'archipel  du  Tidikelt  est  situé  à  Test  de  celui  de  Touât  et 
au  sud-est  du  Gourâra.  Sa  position  sur  le  chemin  du  Soudan 
loi  donne  une  grande  importance  ;  c'est  là  qu'a  lieu  le  transit 
le  plus  considérable  des  apports  soûdâniens. 

1.  Et  mieux  :  Anzei^îr.  (H.  D.) 


58  YOTAGE  AU   GOURÂRA  ET  A  L'aOUGUEROÛT. 

Nous  renvoyons  au  travail  de  M.  de  Colomb  pour  tout  ce 
qui  concerne  le  détail  des  divers  groupes  d'oasis  (voir  aussi 
la  carte). 

Dispersion  des  caravanes  dans  le  Toudt.  —  Chacune  de 
nos  tribus  va  toujoui*s  faire  des  achats  dans  les  mêmes 
oasis  dont  elle  constitue  plus  spécialement  la  clientèle. 

Les  Hamiàn^  Chafâa^  se  rendent  aux  oasis  des  Zouà  et  de 
Deghâmecha,  c'est-à-dire  à  Deldoûn,  Oulàd  Râched,  Me- 
tarfa,  etc.;  quelquefois,  suivant  les  besoins,  ils  poussent 
jusqu'à  Keberten  et  Sebâ. 

11  est  à  remarquer  que  tous  les  achats  de  dattes  ont  lieu 
dans  le  Touât  et  fort  peu  dans  le  Gourâra.  Le  Gouràra  est 
surtout  utilisé  par  les  caravanes  pendant  leur  passage;  il 
produit  moins  de  dattes  à  beaucoup  près  que  le  Touât.  Au 
retour,  ceux  qui  n'ont  pas  complété  leurs, achats  dans  le 
Touât  achèvent  leur  chargement  dans  le  Gourâra.  Le  temps 
consacré  aux  échanges  est  ordinairement  de  quinze  à  vingt 
jours  ;  on  fixe,  avant  de  se  séparer,  l'époque  et  le  lieu  de  la 
réunion. 

Les  HamiânDjenba  vontauTesâbit,  c'est-à-dire  àBrinkân, 
à  El-Habela  et  dans  les  qe'oûr  qui  en  dépendent.  Un  seul 
Hâmiân,  le  nommé  'Abd- Allah  Ould  'Ali  Ben  Khelîf,  achète 
ses  dattes  au  Tîmmi,  à  la  Zaouiya  de  Meloûka. 

Les  Terâfi  se  rendent  au  Tîmmi,  à  l'exception  de  la  frac- 
tion des  Oulâd  Seroûr,  qui  va  faire  ses  achats  dans  les  oasis 
de  Bouda;  c'est-à-dire  à  Ël-Mançoûr,  à  Draho,  et  aux  petits 
qeçoûr  qui  en  dépendent. 

Toutes  les  autres  fractions  s'installent  dans  le  Tîmmi, 
dont  le  chef-lieu  est  Adghar. 

Au  Tîmmi,  les  oasis  sont  nombreuses,  les  dattes  en 
grande  quantité  et  la  sécurité  est  complète. 

Le  chef  du  Tîmmi,  nommé  Ël-Hâdj  Mohammed  Ould  El- 

1.  Et  mieux  :  Hamiy&n.  (H.  D.) 

2.  Probablement  mieux  :  Cha'àfa.  (H.  D.) 


VOYAGE  AU  GOURÂRA  ET  A  L'AOUGUEROÛT.  59 

Hâdj  Hasse!n,  est  un  homme  cité  pour  sa  probité,  sa  fermeté 
et  son  influence;  lui-même  préside  à  l'installation  des  cara- 
?anes,  pour  lesquelles  il  y  a  des  enceintes  faites  exprès. 

L'installation  habituelle  des  Terâfi  est  la  suivante  : 

Les  Oulad  Ma'ala  et  deux  douars  des  Derrâga  Gharâba 
(les  Eerâhmîya)  organisent  leurs  campements  à  Adghar.  Les 
Derrâga  Gherâga  s'installent  à  Zegâga  Amerad,  plateau 
sitaé  entre  les  oasis  de  Taridal  et  Oulâd  Brâhîm. 

Les  Oulâd 'Abd  El-Kerîm  se  placentàOugguedînS  à  Oulâd 
Âroûsa,  Oulâd  'Ai  sa,  Benî  Tâmer ,  et  Zaouiya  Oulâd  Sîdi  Bekrî. 

Les  douars  des  Derrâga  Gharâba  autres  que  ceux  déjà 
cités  campent  avec  les  Oulâd  'Abd  El-Kerîm. 

Les  Oulâd  Ziâd  Gharâba  et  Gherâga  font  leurs  achats 
dans  les  oasis  du  Zouâ  et  à  Ouachda,  Taoursit,  villes  du 
Timimoun. 

Les  Rezaïna  se  placent  tous  à  Tamenijt. 

Les  Laghouât  et  les  Oulâd  Sîdi  Cheikh  font  leurs  achats 
dans  l'Aougueroût,  chez  les  Khenâfsa  et  chez  les  Ghorfa. 
I^ur  chef  politique  et  religieux,  Sîdi  Hamza,  possède  dans 
rAoagueroût  de  grandes  quantités  de  palmiers  et  de  beaux 
jardins,  principalement  â  Qeçar  El-Hâdj. 

Lorsque  la  récolte  des  dattes  au  Timmi  ne  sufQt  pas  aux 
demandes  des  acheteurs  ou  que  le  prix  en  est  trop  élevé, 
une  portion  des  Terâfi  va  compléter  ses  provisions  au 
groape  de  Tâmest,  traversant  pour  cela  le  groupe  de  Ta- 
mentît  et  celui  de  Finnoughîn. 

Une  fois  les  caravanes  à  destination  et  les  campements 
installés,  chacun  vaque  à  ses  affaires.  On  fait  généralement 
garder  les  chameaux  par  les  plus  pauvres  de  la  caravane,  que 
Ton  rémunère  pour  cela,  ou  par  des  malheureux  desqeçoûr. 
On  achète  le  fourrage  nécessaire  aux  chameaux  et  qui  con- 
siste dans  des  fleurs  de  dattiers^,  des  noyaux  de  dattes  et  du 
WQe  ou  foçça. 

1.  Ouggaendin  d'après  M.  de  Colomb.  (H.  D.) 

2*  Au  moment  de  la  floraison,  les  qeçoûriens  ont  l'habitude  d'enlever 


60  VOYAGE  AU  GOURÂRA  ET  A  L'AOUGUEROÛT. 

Ce  trèfle  est  d'une  venue  admirable.  On  le  fauche  tous 
les  vingt  jours. 

Enfin,  malgré  les  achats,  on  se  rend  de  temps  en  temps 
dans  les  lieux  où  poussent  le  dertn  et  le  dhomrdn  pour  y 
chercher  de  ces  herbes. 

Les  Terâfi  vont  chercher  du  derin  dans  les  parages  situés 
entre  le  Ilmmi  et  Bouda. 

Les  Hftmiân  en  trouvent  près  de  Tesâbit. 

Achat  et  mesurage  des  dattes.  —  Les  achats  de  dattes 
se  font  le  plus  souvent  contre  argent,  c'est-à-dire  que  l'éva- 
luation du  prix  est  généralement  fixée  en  numéraire.  Il  en 
est  de  même  de  la  vente  des  moutons,  laines,  beurre,  grains, 
kouskoussou  que  les  caravanes  ont  apportés.  Le  payement 
est  toujours  effectué  par  des  échanges,  il  est  vrai,  mais  le 
prix  des  matières  d'échange  a  été  évalué  en  valeur  moné- 
taire. 

Les  laines  et  moutons  se  vendent  à  la  toison,  les  grains  à  la 
gueça'a  ou  à  la  zegguenlyay  les  dattes  se  vendent  à  la  charge 
(hamel)  ou  à  la  gueça'a. 

La  charge  de  dattes,  el-hamel,  est  une  mesure  qui  donne 
à  peu  près  le  chargement  d'un  chameau  de  moyenne  taille. 
La  charge  et  la  gueça'a  ne  sont  pas  identiques  dans  toutes 
les  oasis. 

Nous  donnerons  ici  la  valeur  de  la  charge  dans  les  groupes 
offrant  des  types  différents.  On  distingue  la  charge  deTîmmi, 
celle  de  Bouda  et  Tesâbit,  celle  de  Timimoun,  Tamenttt  et 
Zouà.  La  charge  de  Tîmmi,  celle  qui  est  le  plus  en  usage, 
comprend  six  gueça'a. 

La  gueça'a  est  une  mesure  fictive,  en  ce  sens  qu'il  n'y  a 
pas  de  vases  de  sa  capacité  employésau  mesurage.  La  gueça'a 
se  compose  de  12  zegguen  (espèce  de  boisseau)  ;  chaque 

sur  chaque  dattier  la  moitié  des  régimes  femelles  en  fleur,  afin  d'avoir  ainsi 
tous  les  ans  une  récolte.  Sans  cette  précaution,  il  arriverait,  comme  dans 
nos  oasis,  que  les  dattiers  ne  produiraient  que  tous  les  deux  ans.  (H.  D.) 


VOYAGE  AU  GOURÂRA  ET  A  l'AOUGUEROOt.  61 

zeggaenîya*  comprend  8  mestemeny  chsiqne  mestemoûna^ 
est  le  i^olume  représenté  par  six  poignées  de  blé,  la  poignée 
étaDt  prise  sans  se  servir  du  pouce,  mais  seulement  des 
qaatre  autres  doigts  de  la  main. 

La  zegguenîya  de  Timmi  s'évalue  aussi  avec  des  dattes. 
Elle  comprend  douze  palmées  de .  dattes,  c'est-à-dire  douze 
fois  ce  que  Ton  peut  retirer  de  dattes  d'un  tas,  en  y  intro- 
duisant une  main  et  la  soulevant  à  plat,  la  paume  en  dessus. 

Ces  palmées  se  nomment  lahoua. 

Pour  le  mesurage,  on  se  sert  de  vases  que  l'acheteur 
remplit  tant  qu'il  peut,  sans  toutefois  comprimer  les  fruits  et 
qui,  ainsi  remplis,  donnent  à  peu  près  les  résultats  en  quanti- 
tés indiquées  ci-dessus. 

Dans  les  groupes  de  Bouda  et  Tesâbit,  la  charge  est  de 
10  gueça'a;  chaque  gueça'a  comprend  6  zegguen.  La  zeggue- 
oiya  est  la  même  que  celle  de  Timmi,  d'où  il  résulte  que  la 
charge  de  Tesâbit  et  Bouda  est  plus  petite  d'un  sixième  que 
celle  de  Timmi. 

Dans  les  groupes  de  Tamentît  et  de  Zouâ,  et  au  Timi- 
moan,  la  charge  comprend  60  gueça'a.  La  gueça'a  est  un 
pea  plus  forte  que  la  zeggueniya  de  Timmi,  tandis  que  la 
zeggaeniya  de  Timmi  comprend  8  mestemen. 

La  gueça'a  de  Timimoun  en  comprend  10  et  deux  tiers 
de  l'évaluation  de  Timmi.  Il  est  vrai  qu'à  Timmi  on  donne 
12  zeggueniya  à  la  charge,  tandis  qu'à  Timimoun  on  ne 
donne  que  60  gueça'a. 

Il  résulte  toutefois  de  l'évaluation  ci-dessus  que  la  charge 
du  Timimoun  et  de  Tamentit  est  un  peu  plus  forte  que 
celle  de  Timmi  et  dans  la  proportion  de  21  à  20  à  peu  près. 

Rien  n'est  plus  variable  que  le  prix  des  dattes  :  il  varie 
entre  2  fr.  50  et  50  francs  la  charge,  suivant  les  récoltes.  En 
1858,  le  prix  moyen  de  la  charge  était  de  10  à  15  francs,  sui- 
^ot  la  qualité;  en  1859,  il  était  de  40  à  45  francs. 


1.  Singulier  de  %egguen,  (H.  D.) 
t.  SÎDgolier  de  mestemen*  (H.  D.) 


62  VOYAGE  AU   GOURÂRA  ET  A  l'aOUGUEROÛT. 

Monnaies.  —  Nous  avons  dit  que  révaluation  des  prix 
des  denrées  d'échange  se  faisait  ordinairement  en  argent. 
Cette  évaluation  donne  lieu  généralement  à  l'emploi  d'une 
dénomination  monétaire  fictive  :  le  metkal  ou  miskal^,  mon^ 
naie  qui  n'existe  pas,  ou  plutôt  qui  n'existe  plus.  Le  metkal 
joue  dans  les  transactions  le  rôle  que  joue  encore  chez 
nous  le  petit  écu  de  3  francs  qui  n'existe  plus.  Mille  écus 
chez  nous  veulent  dire  trois  mille  francs. 

Le  metkal  représente  10  ouqiya  ou  3  fr.  35  dans  le  Touât 
et  le  Gourâra. 

Les  pièces  de  monnaie  ayant  cours  et  qui  se  trouvent  dans 
les  oasis  sont  : 

Le  doûro  boû  medfa'  ',  piastre  aux  colonnes,  d'Espagne  ;  sa 
valeur  est  de  18  ouqiya  ou  6  francs  au  Touât,  16  ouqtya 
ou  5  fr.  35  au  Tidïkelt. 

Le  doûro  français,  notre  pièce  de  5  francs,  qui  est  très 
estimée;  sa  valeur  est  de  16  ouqtya  ou  5  fr.  35  au  Tîmmi, 
15  ouqiya  ou  5  francs  au  Tidïkelt. 

Le  riâl,  valant  6  ouqiya  ou  24  mouzoûna  =  2  francs. 

Le  rebia\  valant  6  mouzoûna  (ou  6  oudjouh)  =  0  fr.  50. 

Vouqiya  ou  dirhem,  valante  mouzoûna  =  Ofr.  333. 

On  compte  généralement  3  ouqiya  dans  le  franc.  Prise 
isolément,  Vouqiya  passe  pour  0  fr.  35. 

Le  thenin,  valant  3  mouzoûna  =  Ofr. 25. 

Enfin  la  mouzoûna  (ou  oudjy  face),  dont  la  valeur  est  un 
peu  plus  grande  que  6  liards  (sept  centimes  et  demi).  C'est 
une  toute  petite  pièce  d'argent. 

Poids  et  mesures.  —  Pour  tous  les  articles  d'une  assez 
grande  valeur  sous  un  petit  volume,  les  transactions  ne  se 

r 

1.  Mieux  mithqâL  Cette  monnaie  de  compte,  représentant  un  poids, 
est  marocaine  d'origine.  Mais  tout  en  équivalant  à  dix  ouqiya,  comme 
au  Touât,  au  Maroc,  le  mithqâl  ne  vaut  que  cinquante  centimes.  (H.  D.) 

2.  Douro  aux  canons,  à  cause  des  colonnes  d*Hercule  que  portent  ces 
pièces  espagnoles,  et  que  les  Arabes  prennent  pour  des  canons.  (H.  D.) 


Y0TÂ6E  AU  GOURÂRA  ET  A  L'AOUGUEROÛT.  63 

font  plus  au  mesurage,  mais  au  poids,  l'unité  de  poids  est  la 
livre.  Cette  livre  est  à  peu  près  la  même  que  la  nôtres 

Les  livres-poids  des  marchands  représentent  le  poids  de 
17  doûro  boû  medfa'.  Cette  livre  comprend  17  onces  que 
Ton  nomme  aouâq  (au  singulier  ouqlya).  Le  doûro  boû 
medfa'  représente  l'once  par  son  poids;  les  subdivisions  de 
l'once  s'obtiennent  ainsi  par  les  subdivisions  monétaires. 

Les  liquides  précieux  se  vendent  au  moyen  de  certains 
vases  que  chaque  marchand  s'est  donné  comme  mesure.  Ces 
liquides  sont  le  mieU  l'huile.  Quant  aux  essences,  elles  se 
Tendent  au  flacon  et  à  vue  d'œil.  Il  en  est  de  môme  du 
bearre,  que  l'on  vend  en  bloc  et  au  jugé. 

Gomme  unité  de  mesure  longitudinale,  ils  emploient  la 
coadée  ou  dhera%  et  la  palme  ou  cheber. 

Quelques  marchands  ont  aussi  une  mesure  graduée  qu'on 
appelle  kdla  (c'est  probablement  la  canne)  et  qu'ils  ont 
achetée  aux  caravanes  marocaines. 

Cette  mesure  est  un  peu  plus  grande  que  la  coudée,  et  il 
nous  est  impossible  de  préciser  sa  longueur. 

Races  distinctes  des  oasis.  — Mœurs  et  coutumes  des 
habitants.  —  Pendant  notre  séjour,  nous  avons  pu  étudier 
les  divers  types  d'habitants  qu'on  trouve  dans  les  oasis.  Il 
nous  a  semblé  hors  de  doute  qu'il  y  avait  quatre  races  dis* 
tinctes  : 

Arabes,  Zenâta  ou  Berbères  (race  blanche)  ;  Harâtîn  ou 
autochtones.  Nègres  (race  noire). 

Il  sera,  croyons-nous,  curieux  d'étudier  un  jour  l'histoire 
de  chaque  groupe  appartenant  à  ces  diverses  races.  Les 
questions  que  nous  avons  adressées  aux  habitants  du  Gou- 
râraeldu  Touât  ne  nous  ont  rien  appris  de  saillant;  aussi 
ûous  bornerons-nous  à  transcrire  ici  les  déductions  que 

1.  D'après  Tindication  qui  suit  la  livre  du  Touât  pèse  au  plus  0  kil.  460, 
l)  poids  d'une  piastre  aux  colonnes,  qui  est  Tonce  du  Touât,  étant  de 
0  kil.  027045.  (H.  D.) 


64  VOYAGE  AU  GOURÂRA  ET  A  L*AOUGUEilOÛT. 

nous  avons  tirées  de  Tétat  des  choses  existantes  dans  la 
société  gourârienne  et  touâlienne. 

Tout  d'abord  dans  les  oasis,  on  remarque  une  grande 
distinction  de  forts  et  de  faibles.  Les  forts  et  puissants 
sont  originaires  de  race  blanche,  les  faibles  appartiennent 
à  la  race  noire.  Cette  distinction  joue  un  grand  rôle;  aussi 
la  tradition  de  Torigine  ne  se  perd-elle  point,  en  dépit  des 
mélanges  qui  ont  altéré  soit  les  traits,  soit  la  couleur  de 
la  peau.  Les  races  blanches  et  leurs  descendants,  quelle  que 
soit  devenue  leur  couleur,  sont  races  nobles,  les  races  noires 
sont  races  de  plèbe. 

Les  races  nobles  se  partagent  les  oasis  que  Ton  distingue 
en  arabes  et  zenâta  ou  berbères.  Les  oasis  arabes  sont 
groupées  ensemble,  les  oasis  berbères  paieillement.  Dans  les 
unes  et  les  autres  se  retrouvent  les  deux  autres  races,  dans 
les  mômes  conditions  d'infériorité,  servage  pour  Tune,  escla- 
vage pour  l'autre. 

Si  l'on  étudie  les  groupements  des  oasis  berbères  et  des 
oasis  arabes,  on  trouve,  que  leur  distinction  territoriale  ré- 
pond à  des  conditions  stratégiques  bien  formulées.  Les 
oasis  arabes  composent  les  groupes  du  nord  et  ceux  de 
l'est,  formant  une  ligne  de  places  fortes  opposée  à  toute 
agression  du  sud  et  de  l'ouest,  et  constituant  une  occupa- 
tion militaire  très  rationnelle  pour  un  peuple  envahisseur  : 
c'est  un  front  de  bataille  faisant  face  à  l'est,  et  dont  l'aile 
droite,  à  portée  des  renforts,  est  surtout  très  forte.  Si, 
à  côté  de  cette  remarque,  nous  plaçons  celle  que  les  frac- 
tions arabes  du  Gourâra  et  du  Touât  sont  sœurs  des  frac- 
tions des  Mekhâdema  etSaliddeMethlîli  et  Ouarglâ,  habitant 
au  nord-est,  tout  l'historique  du  Gourâra  et  du  Touât  se 
dessine  à  grands  traits.  Le  flot  musulman  explique  tout. 
Les  Berâber  ou  Berbères,  fuyant  devant  le  torrent  islamique, 
ont  envahi  le  Gourâra  et  le  Touât  et  s'y  sont  installés;  ils 
ont  pour  cela  dépossédé  les  Harâttn  cultivateurs  du  sol  et  en 
ont  fait  leurs  fermiers.  Plus  tard,  les  Arabes  ont  continué 


VOYAGE  AU   GOURÂRA  ET  A  l'AOUGUEROÛT.  65 

leurs  envahissements  et  ont  amené  les  Berbères  à  compo- 
sition. 

Il  en  est  résulté  pour  ces  derniers  un  partage  du  sol  et 
la  conversion  à  la  loi  de  Mohammed.  Quant  aux  dépossédés, 
ilsoDt  changé  de  maîtres  dans  le  partage,  restant  attachés 
à  la  glèbe. 

Pour  les  nègres  esclaves  ou  affranchis,  leur  origine  n'est 
pasdouteuse»  chaque  jour  la  traite  terrestre  répare  les  pertes 
de  la  veille. 

Noos  avons  tenu  à  émettre  dès  l'abord  ces  déductions 
qui  nous  ont  frappés  parce  que  nous  croyons  qu'on  s*est 
trompé  beaucoup  à  propos  des  Harâttn  (au  singulier  on 
dit  Hartâni). 

La  couleur  noire  des  Harâttn  a  fait  croire  qu'ils  étaient  des 
affranchis  ou  fils  d'affranchis,  nègres,  il  n'en  est  rien.  C'est 
une  race  à  part,  et  nous  n'hésitons  pas  à  voir  en  eux  les 
anciens  propriétaires  des  oasis  réduits  à  la  condition  de 
cultiver  pour  leurs  vainqueurs  leurs  anciennes  terres  qu'on 
leur  a  enlevées  par  droit  de  conquête.  La  couleur  noire  des 
Haràtîn  est  plus  bleue  que  celle  des  nègres  ;  leur  nez  n'est 
pas  épaté,  leur  front  n'est  pas  déprimé;  ils  sont  plus  grêles, 
plus  intelligents,  ils  n'ont  pas  les  marques  et  tatouages  sou- 
daniens;  bref,  ils  offrent  tous  les  caractères  d'une  classe  à 
part  dans  la  race  noire  ^ 

Enfin,  nous  donnerons  encore  pour  preuve  l'antipathie 
qui  règne  entre  les  nègres  et  les  Harâtin.  Le  Hart&ni  entre  en 
fureur  si  vous  l'appelez  nègre,  il  n'est  point  esclave  ni 
affranchi,  il  ne  veut  pas  qu'on  le  confonde  avec  l'originaire 
du  Soudan.  A  son  tour,  et  c'est  là  un  fait  singulier,  le  nègre 
est  froissé  si  vous  l'appelez  Haràtîn,  il  se  hâte  de  vous  dire 
qu'il  est  esclave  ou  affranchi  et  de  rectifier  votre  erreur. 

1.  Les  Haràtîn  sont  bien,  dans  le  Touàt,  comme  dans  le  Fezzàn,  TOuàd 
fttgb,  etc...  les  représentants  de  l'ancienne  race  garamantique.  Comp. 
^ire  Exploration  du  Sahara:  les  Touareg  du  Nord,  1864,  pp.  278, 294  et 
«wv.  (H.  D.) 

toc.  DB  6É0€1.  —  1*'  TRIMESTRE  1893.  XIV.  ^  5 


66  VOYAGE  AU  GOURÂRA  ET  A  L'AOUGUEROÛT/ 

S'il  est  esclave,  ce  n'est  pas  sa  faute^  il  n'a  pas  été  le  plus 
fort;  il  obéit  à  son  maître  parce  qu'il  le  faut  bien,  mais  il 
tient  son  origine  pour  bonne  et  honorable  en  dépit  du 
malheur  qui  le  rive  à  sa  chaîne,  tandis  qu'il  méprise  celle 
des  Haràlîn. 

Ge  n'est  pas  seulement  une  division  territoriale  qui  sé- 
pare les  oasis  berbères  des  oasis  arabes.  Les  Zenâta  ou  Ber- 
bères, comme  leurs  frères  les  Kabyles  de  l'Algérie  et  du 
Maroc,  ont  conservé  leur  cachet  particulier,  leur  amour 
d'indépendance  et  de  liberté  ;  comme  eux  aussi  ils  ont  fait 
à  l'islamisme  le  sacrifice  de  leur  foi  religieuse,  mais  en  de- 
venant musulmans  ils  ne  se  sont  pas  fusionnés  dans  la  grande 
famille  arabe,  ils  ont  gardé  leur  autonomie  et  la  langue  qui 
leur  est  propre. 

Nous  n'avons  pas  pu  recueillir  des  renseignements  cer- 
tains sur  la  lutte  longue  et  ardente  que,  nous  n'en  doutons 
pas,  a  amenée  la  conversion  des  Zenâta  du  Gourâra  et  du 
Touât.  La  position  des  oasis  arabes  et  l'origine  de  leurs 
habitants  indiquent  suffisamment  que  l'agression  musul- 
mane est  venue  du  nord  et  par  Methlili  et  Golôa'.  Les  pre- 
miers efforts  se  sont  portés  sur  les  oasis  les  plus  rapprochées 
du  nord-est,  les  plus  à  portée  des  secours  et  des  communi- 
cations avec  les  parties  soumises  du  Tell  et  du  Sahara.  Ge 
fut  le  groupe  de  Tabelkouza  et  de  Tinerkouk  qui  dut  être 
le  premier  but  des  efforts  des  envahisseurs.  Après  cela,  de- 
vant la  difficulté  de  percer  les  oasis  berbères  nombreuses 
et  puissantes,  la  conquête  dut  s'attacher  à  se  créer  un  rem- 
part contre  toute  agression  et  pour  cela  prolonger  sa  ligne 
d'occupation  dans  le  sud  en  s'emparant  des  oasis  les  plus 
à  Test  de  l'archipel.  C'était  d'ailleurs  la  route  du  Soudan^ 
où  l'achat  et  la  capture  des  esclaves  devait  fournir  ample 
moisson  d'adeptes  du  mahométisme.  Il  est  probable  qu'In- 
Çàlah  fut  occupé  par  les  Arabes  après  leur  installation  dans 
les  oasis  des  Djereîfât,  des  Khenâfsa  et  de  TAougueroût.  Ge 
qui  tend  à  prouver'qu'In-Çàlah  a  été  longtemps  oasis  arabe, 


VOYAGE  AU  GOURÂRA  ET  A  L'AOUGUEROÛT.  67 

c'est  le  nombre  de  serviteurs  religieux  qu'y  compte  la  fa- 
mille de  Sîdi  Cheikh. 

Cette  occupation  toute  rationnelle  d'une  ligne  de  places 
allant  du  nord  au  sud,  ayant  au  nord  un  massif  puissant  et 
serré  d'oasis  pour  maintenir  les  communications  avec  le 
Tell  et  le  Sahara  à  l'est,  n'offrait  pas  seulement  aux  Arabes 
une  route  pour  aller  au  Soudan,  mais  elle  leur  permettait 
de  continuer  en  sûreté  leur  vie  de  peuple  pasteur.  Leurs 
oasis  mettaient  à  l'abri  de  toute  agression  les  immenses 
espaces  occupés  par  les  Gha'anba  situés  à  l'est  du  Gou- 
râra  et  du  Touàt  et  au  nord  du  djebel  Bâten.  Ces  habi- 
tudes pastorales  se  sont  conservées  en  effet  jusqu'à  nos 
jours. 

Parmi  les  oasis  du  Tinerkouk,  celle  d'Adghar  a  longtemps 
joiié  le  rôle  de  capitale  des  Arabes,  et  ce  n'est  qu'à  la  fin 
du  siècle  dernier  qu'elle  a  perdu  ce  rang  pour  disparaître 
presque  entièrement.  Adghar,  et  probablement  les  tribus 
arabes  qui  s'y  rattachaient,  mettait  huit  cents  cavaliers  et 
plusieurs  milliers  de  fantassins  sous  les  armes.  Un  sultan  y 
gouvernait  et  se  revêtait  d'or  et  de  soie. 

Nous  ayons  visité  ce  qui  reste  de  cette  reine  des  oasis  et 
sur  ses  débris  nous  avons  fait  l'aumône  au  pelit-fils  de  son 
dernier  sultan.  C'était  un  vieillard  couvert  de  haillons,  au- 
trefois né  dans  la  pourpre. 

La  destruction  d'Adghar  date  d'une  soixantaine  d'années 
environ. 

<  La  puissance  est  mère  de  l'injustice,  disent  les  Arabes^ 
mais  l'iniquité  ne  profite  jamais.  ii> 

Les  sultans  d'Adghar,  éblouis  par  leurs  richesses  et  la 
force  de  leurs  soldats,  étaient  devenus  de  redoutables  tyrans, 
impitoyables  pour  leurs  ennemis,  leurs  voisins  et  môme 
pour  leurs  serviteurs.  Leur  aveuglement  et  leur  tyrannie 
amenèrent  des  luttes  intestines,  des  émigrations^  des  mas- 
sacres. L'étranger  prit  part  à  ces  luttes,  et  de  massacres  en 
massacres,  de  destruction  en  destruction,  leur  capitale,  au- 


68  VOYAGE   kV  GOURÂRA  ET  A  l'AOUGUEROÛT. 

trefois  si  florissante,  devint  un  monceau  de  ruines.  Les 
survivants  de  ces  dissensions  s'éloignèrent,  car  le  doigt  de 
Dieu  s'était  appesanti  sur  leur  cité;  ils  se  réfugièrent 
à  Brinkân  et  chez  les  Touareg,  où  ils  sont  encore  aujour- 
d'hui. 

Il  ne  revint  que  quelques  familles  qui  vivent  aujourd'hui 
au  milieu  des  débris  de  toute  cette  splendeur,  débris  que 
les  sables  leur  disputent,  car  sur  des  étendues  immenses 
les  sables  ont  enterré  les  palmiers,  dont  la  cime,  seule  vi- 
sible, semble  protester  contre  le  flot  qui  l'engloutit.  Dans 
les  bas-fonds  des  dunes  nous  retrouvâmes  des  canaux 
qu'alimentent  des  puits  recouverts  aujourd'hui.  Ces  canaux 
roulent  de  grandes  quantités  d'eau  qui  se  perdent  dans  les 
sables.  Il  y  avait,  dit-on,  autrefois  dix-huit  conduits  pareils 
dont  chacun  aurait  fait  tourner  un  moulin. 

Tout  ce  passé  de  luxe,  de  prospérité,  comme  de  malheur 
et  de  misère,  s'ensevelit  journellement  sous  le  linceul  jau- 
nâtre que  la  brise  étend  en  se  jouant. 

La  lutte  entre  la  race  berbère  ou  kabyle,  dont  font  partie 
les  Zenâta,  et  la  race  arabe  a  dû  être  longue  et  opiniâtre; 
tout  dénote,  encore  aujourd'hui,  le  caractère  particulier 
des  combattants.  Ce  dut  être  une  guerre  à  mort  bien  terrible. 
Chez  les  Arabes,  un  enthousiasme  fanatique,  ne  reculant  de- 
vant aucun  péril,  le  qoràn  d'une  main,  le  glaive  de  l'autre; 
la  conversion  ou  la  mort.  Chez  les  Berbères,  une  énergie 
sombre,  un  acharnement  de  résistance  que  leur  a  donné  le 
génie  des  obstacles,  etqui  de  guerre  lasse  a  dû  céder  un  jour 
cependant  devant  Timpitoyable  dilemme  de  la  bannière 
musulmane,  mais  sans  autre  concession.  Le  Berbère  a  dû 
sacrifier  sa  foi  religieuse^  mais  il  n'a  rien  sacrifié  de  plus,  et 
il  est  resté  BedoAce,  c'est-à-dire  ennemi.  Du  jour  où  il  s'est 
converti,  sa  résist^ance  a  été  toute-puissante,  car  il  a  détruit 
l'arme  la  plus  terrible  de  ses  adversaires,  le  fanatisme. 

Les  deux  peuples  sont  restés  en  présence  avec  les 
simples  qualités  militaii*es  qui  leur  étaient  propres,  c'est-à-> 


VOYAGE  AU  GOURÂRA  ET  A  l'aOUGUEROÛT.  69 

dire,  les  Arabes,  avec  l'habitude  d'initiative,  l'esprit  d'aven- 
tare,  la  hardiesse,  cherchant  la  liberté  dans  l'espace;  les 
Berbères,  avec  l'habitude  de  la  résistance  organisée',  l'esprit 
de  leur  nationalité,  le  courage  du  foyer,  cherchant  la  liberté 
dans  le  coin  de  terre  dont  ils  avaient  fait  leur  dernier  rem- 
part. 

Ce  sont  les  descendants  de  ces  deux  races  que  nous  avons 
trouvés  encore  en  face  de  nos  colonnes  quand  nous  avons 
mis  le  pied  sur  le  sol  africain.  Les  Arabes  nous  ont  attaqués 
partout  où  ils  l'ont  pu.  Les  Kabyles  nous  ont  attendus.  Les 
premiers  nous  ont  fait  une  guerre  de  vitesse,  de  surprises, 
les  derniers  une  guerre  pied  à  pied.  Ge  qui  explique  que 
les  Kabyles  ont  été  les  derniers  soumis,  car  nous  avons  dû 
parer  d'abord  les  coups  qui  nous  étaient  portés  avant  d'aller 
chercher  un  ennemi  qui  se  bornait  à  nous  attendre. 

La  scission  profonde  qui  existe  entre  les  Arabes  et  les 
Zenàta  du  Gourâra  et  du  Touât  est  tout  entière  dans  les 
traditions  des  qualités  militaires  anciennes  des  deux  races, 
et  cette  tradition  se  lit  sur  le  sol.  Les  oasis  berbères  sont 
admirablement  fortifiées,  les  jardins  sont  entourés,  les  eaux 
sont  défendues,  tout  est  prévu  pour  la  résistance  de  pied 
ferme.  Les  Zenâta  ne  sont  pas  voyageurs  ;  ils  n'ont  pas  de 
troupeaux,  pas  de  cavalerie,  ils  ne  commercent  que  chez 
eux,  sont  industriels,  mais  sédentaires. 

Les  Arabes  ont  leurs  fortifications  moins  bien  entendues; 
quelques-unes  de  leurs  oasis,  surtout  celles  du  Tabelkouza, 
n'ont  pas  de  murs,  mais  des  maisons  et  des  tentes  jetées  çà 
et  là  au  milieu  des  palmiers.  En  revanche,  ils  sont  organisés 
pour  le  déplacement  et  par  suite  pour  la  réunion  de  leurs 
forces.  Ils  ont  des  troupeaux  de  chameaux  qui  paissent  au 
nord  et  à  l'est  de  leur  ligne  d'oasis,  ils  ont  des  chevaux  et 
des  fantassins  habitués  à  voyager,  à  chasser,  à  lutter  en 
rase  campagne. 

Les  Zenâta  sont  inexpugnables  pour  les  Arabes.  Ceux-ci 
tf  ont  à  leur  tour  rien  à  redouter  d'un  peuple  qui  ne  con- 


70  VOYAGE  AU  GOURArA  ET  A  L'AOUGUEROÛT. 

naît  qae  ses  murs  et  n'en  sort  pas.  C'est  ce  qui  leur  permet, 
quoique  bien  moins  nombreux  que  les  Zenâta,  de  vivre  côte 
à  côte  avec  eux  et  d'en  être  même  redoutés.  Aussi  disent- 
ils  avec  orgueil  qu'ils  sont  respectés  par  les  invasions  des 
tribus  marocaines.  Tandis  que  les  oasis  berbères,  pour  s'en 
débarrasser  et  sauver  leurs  palmiers,  sont  souvent  obligées 
de  payer  rançon  et  d'éloigner  les  bandes  pillardes  à  coups 
de  dattes,  ils  s'en  débarrassent,  eux,  en  se  réunissant,  allant 
leur  offrir  le  combat,  et  les  chassent  à  coups  de  fusil. 

Il  nous  a  paru  nécessaire  de  bien  établir  la  distinction 
sociale  qui  existe  entre  les  deux  races  qui  se  sont  partagé 
la  possession  des  oasis  parce  que  cette  distinction  jette  un 
jour  nouveau  sur  bien  des  questions  qui  ont  été  débattues, 
et  surtout  sur  la  question  commerciale  qui  a  tant  occupé  et 
occupe  encore  la  presse  algérienne.  Nous  croyons  que  ce 
qui  a  le  plus  manqué  aux  débats,  ce  sont  les  données  cer- 
taines. Chacun  a  donné  sa  théorie,  nul  ne  s'est  préoccupé 
de  savoir  si  la  base  qui  lui  servait  à  la  bâtir  était  vraie. 
On  a  ainsi  égaré  l'opinion. 

Nous  traiterons  plus  loin  de  la  question  commerciale, 
dont  nous  avons  fait  un  chapitre  séparé,  nous  nous  bornons 
ici  à  indiquer  à  grands  traits  ce  qui  est  résulté  pour  le  com- 
merce de  cette  différence  d'organisation  des  deux  races  pré- 
pondérantes du  Gouràra  et  du  Touàt. 

Les  oasis  berbères,  en  raison  précisément  de  leur  force 
de  résistance,  de  leurs  habitudes  d'industrie,  sont  devenues 
des  centres  commerciaux  importants,  parce  que  les  ri- 
chesses y  sont  en  sûreté  et  les  marchands  de  tout  pays 
tiennent  à  avoir  leurs  magasins  à  l'abri.  Leurs  habitants 
sont  casaniers,  ils  ne  voyagent  pas  et  ne  commercent  que 
chez  eux  ;  les  caravanistes  y  sont  toujours  bien  accueillis  et 
y  trouvent  des  échanges  rapides.  Ces  caravanistes  sont 
Arabes  ;  à  eux  les  voyages,  les  explorations,  qui  ne  sont  pas 
dans  les  mœurs  des  Zenâta.  Vivant  ainsi  les  uns  par  les 
autres^  il  en  est  résulté  des  associations  commerciales,  dont 


VOYAGE  AU  GOURÂRA  ET  À  L'AOUGUEROÛT.  71 

les  bailleurs  de  fonds  ont  été  toujours  les  Berbères.  Les 
grands  négociants  des  oasis  zenâta  sont  devenus  de  véri- 
tables armateurs  d«  caravanes.  Ils  associent  les  Arabes  cara- 
vanistes  aux  bénéfices.  Mais  c'est  un  rude  métier  que  celui 
de  caravanîste ;  il  faut  être  jeune,  brave,  entreprenant;  les 
voys^es  sont  longs  et  périlleux.  Si  les  bénéfices  sont  gros,  les 
fatigues  sont  énormes,  et  tel  qui  fait  une  fois  le  voyage  au  Sou- 
dan attendra  que  le  besoin  le  presse  pour  le  renouveler.  C'est 
ce  qui  explique  que  les  Arabes  ne  s'enrichissent  pas,  tandis 
que  les  armateurs  berbères  y  font  fortune.  Chaque  année, 
en  effet,  ceux-ci  trouvent  des  besogneux  qui  se  risquent  aux 
voyages  lointains  ;  chaque  année  ils  ont  de  gros  gains,  tandis 
que  l'Arabe  se  repose  après  une  campagne  pénible.  C'est  là 
ce  qui  explique  que  tout  le  commerce  soit  pour  ainsi  dire 
aux  mains  des  Zenâta. 

Les  Berbères,  nous  avons  dit,  ont  conservé  leur  autono- 
mie et  leur  langue  particulière.  Nous  retrouvons  aussi  dans 
leurs  oasis,  comme  chez  les  Kabyles,  cette  même  organisation 
des  djema*a  assemblées  souveraines.  Si  quelques  hommes 
jouissent  dans  les  djema'a  d'une  autorité  incontestée,  d'une 
initiative  puissante,  ce  n'est  qu'un  résultat  d'influence  et 
non  de  droit.  Cette  autorité,  cette  influence,  pourront  s'exer- 
cer sans  opposition  dans  des  affaires  de  minime  importance, 
mais  seront  sans  force  dans  les  grandes  questions  d'intérêt  gé- 
néral. C'est  surtout  par  les  alliances  de  famille,  par  le  nombre 
et  la  richesse  des  parents  que  cette  influence  s'établit.  C'est 
à  l'omnipotence  des  djema'a  que  nous  avons  dû  le  refus  de 
relations  que  nous  avons  éprouvé  et  l'attitude  hostile  qui 
nous  a  été  opposée.  Il  est  probable  que  les  riches  commer- 
çants n'auraient  pas  mieux  demandé  que  d'entrer  en 
relations  commerciales,  mais  la  masse  du  peuple  les  en  a 
empêchés. 

Chez  les  Arabes,  l'influence  du  chef  est  au  contraire  toute^ 
poissante,  surtout  l'influence  religieuse.  La  présence  parmi 
nous  de  Stdi  Boû  Beker,  fils  du  célèbre  marabout  Sîdi  Hamza, 


72  yOYAGE   AU  GOURÂRA  ET  A  L'AOUGUEROÛT. 

nous  a  amené  tous  les  chefs  arabes  dont  l'autorité  nous  a 
ouvert  toutes  les  oasis>  en  dépit  du  mauvais  vouloir  de  la 
masse,  qui  a  protesté  par  l'abstention,  en  se  bornant  à 
nous  tolérer  par  obéissance  pour  ses  chefs. 

Arabes  et  Berbères  croiraient  dégénérer  s'ils  travaillaient 
le  sol.  Adonnés  à  cette  molle  paresse  que  les  climats  chauds 
engendrent,  ils  se  bornent  à  surveiller  les  travaux  de  leurs 
gens  à  peau  noire;  leurs  dattiers  leur  offrent  non  seulement 
le  pain  quotidien,  mais  le  moyen  de  se  procurer  les  den- 
rées alimentaires  de  luxe  que  nos  caravanes  leur  apportent, 
ainsi  que  les  épices,  cotonnades,  métaux,  huiles,  savons, 
denrées  industrielles  et  coloniales  dont  ils  ont  besoin  et 
que  les  Marocains  fournissent.  Sous  les  palmiers,  les  Harâtîn 
et  les  nègres  cultivent  quelques  légumes,  navets,  carottes, 
melons,  pastèques,  orge,  blé,  conconabrôs  pour  les  maîtres; 
quelques  cotonniers,  figuiers  et  grenadiers,  enfin  une  plante 
fourragère  nommée  foçça  qui  n'est  autre  chose  qu'une  espèce 
de  trèfle  à  végétation  très  active,  que  Ton  coupe  tous  les 
vingt  jours,  temps  suffi3ant  pour  qu'il  grandisse  de  plus  d'un 
pied.  Ce  trèfle  sert  à  nourrir  les  quelque^  chèvres  que  pos- 
sède chaque  maison.  Les  travaux  d^eau,  les  fegâguir^y  les 
puits,  les  canaux,  la  construction  des  habitations  en  briques 
cuites  au  soleil  sont  les  œuvres  des  nègres.  Ils  sont,  par  droit 
de  naissance,  voués  au  travail  pour  les  castes  privilégiées,  et 
acceptent  du  reste  sans  difficulté  la  position  qui  leurest  faite. 
Quand  nous  disons  sans  difficulté,  on  pourrait  nous  opposer 
que  la  condition  forcée  de  l'esclave,  anormale  pour  l'être 
dénué  de  raison,  doit  soulever  au  moins  dans  son  cœur  le 
désir  d'une  liberté  dont  il  voit  que  d'autres  jouissent.  Eh 
bien  !  nous  en  doutons,  au  moins  pour  la  grande  majorité  des 
esclaves.  C'est  qu'en  effet  lent  position  est  généralement 
préférable  à  celle  des  Harâtîn.  Le  Hartâni  est  librQ  en  droit, 
mais  n'en  a  pas  moins  à  supporter  les  dures  exigences  de  ce 

r  1.  Au  singulier  foggâra  :  puits  à  galerie  souterraine.  (H.  D.) 


VOYAGE  AU  GOUUlRA  ET  A  l'AOUGUEROÛT.  73 

maître  impitoyable  qu'on  nomme  la  faim.  Ge  n'est  qu'à  la 
condition  de  travailler  qu'il  peut  vivre  sur  un  sol  qui  ne  lui 
appartient  pas,  et  dont  il  ne  récolte  pour  lui  que  le  cin- 
qaième  des  produits  obtenus  par  ses  labours.  Le  nègre 
esclave  est  obligatoirement  nourri,  vêtu  et  logé  par  son 
maître;  il  a  pour  le  proléger  le  code  islamique  appliqué  ri- 
gooreusement  au  Gourâra  et  au  Touât  dans  toutes  ses 
prescriptions  paternelles.  Si  Tesclave  souffre  de  la  faim 
chez  son  maître,  on  oblige  ce  dernier  à  le  vendre.  Les  mau- 
Tais  traitements  lui  sont  rarement  infligés  et  jamais  sans 
motif.  Si  ce  n'était  cette  torture  morale,  que  nous  lui  attri- 
buons volontiers  et  qu'il  a  rarement,  de  se  savoir  marchan- 
dise, sa  condition  matérielle  est  cent  fois  préférable  à  celle 
du  Hartâni,  pour  lequel  il  a  du  reste,  ainsi  que  nous  l'avons 
dit,  le  plus  souverain  mépris. 

La  haute  opinion  que  l'Arabe  et  le  Berbère  ont  de  leur 
position  sociale  dans  le  milieu  où  ils  vivent,  leur  a  fait  con- 
tracter des  habitudes  aristocratiques  qui  ne  manquent  pas 
d'une  certaine  dignité.  Leur  manière  de  se  draper  a  un  ca- 
chet de  noblesse,  leur  démarche  est  lente  et  grave,  on  voit 
qu'ils  étudient  leur  maintien;  ils  affectent  la  discrétion  et 
le  calme  dans  leurs  relations  de  politesse.  Ces  dehors  de 
lenteur  et  de  froideur  tiennent  aussi  du  reste  à  leurs  habi- 
tudes de  paresse.  Pendant  les  longues  journées  d'été 
sous  ce  ciel  embrasé,  le  milieu  du  jour  se  passe  à  dor- 
mir, pendant  que  les  Harâtîn  et  les  nègres  n'ont  d'autre 
occupation  que  de  diriger  l'eau  des  conduits  dans  les 
jardins  et  de  dormir  ensuite  sur  le  sable  à  Tombre  des 
palmiers.  Tout  ce  monde  se  réveille  avec  le  déclin  du  soleil; 
les  femmes  des  riches  montent  sur  les  terrasses  pour  humer 
les  premières  bouffées  fraîches  du  soir  et  travailler  à  leur 
tissage,  pendant  que  celles  des  malheureux  et  les  négresses 
préparent  les  aliments.  Les  hommes  sortent  et  vont  s'as- 
surer du  travail  des  serviteurs.  On  conduit  dans  les  jardins 
les  quelques   chèvres  et  brebis  à  poil  ras  (daman)    que^ 


74  VOYAGE  AU  GOURÂRA  ET  A  l'AOUGUEROÛT. 

chaque  famille  possède  pour  se  procurer  le  lait  destiné  à 
affranchir  les  dattes  *  •  Après  le  repas  du  soir,  on  se  répand 
en  foule  dans  les  jardins  pour  y  jouir  de  la  douce  tempéra- 
ture; les  joueurs  de  flûte  se  font  entendre;  les  chanteurs 
les  accompagnent  de  la  voix  et  en  frappant  de  leur  main  en 
cadence;  les  négresses  et  les  enfants  jouent  et  dansent;  les 
hommes  graves  forment  des  mVâd  où  Ton  cause  des  nou- 
velles du  jour,  des  histoires  passées,  tout  en  fumant  le 
tabagha  (tabac)  acheté  dans  les  oasis  au  sud  de  Tîmmi.  La 
pipe  du  fumeur  passe  de  bouche  en  bouche,  les  groupes 
principaux  se  tiennent  près  des  portes;  l'entrée  de  ces 
portes  est  un  long  vestibule  couvert  de  larges  bancs  en  pierre 
où  se  tiennent  des  réunions  et  où  couche  toujours  nombreuse 
compagnie. 

Gomme  on  le  voit,  la  première  partie  de  la  nuit  est  toute  au 
mouvement,  à  la  joie,  au  plaisir,  au  travail  :  les  serviteurs 
sont  occupés  dans  les  jardins  à  l'arrosage.  Ce  n'est  qu'après 
le  milieu  de  la  nuit  que  les  chants  cessent  peu  à  peu  ;  cha- 
cun se  dispose  à  dormir  au  frais,  les  riches  et  leurs  femmes 
sur  les  terrasses,  les  nègres  et  Harâtln  sur  le  sable,  dans  les 
jardins,  à  portée  de  leurs  travaux.  Le  calme  règne  ensuite 
jusqu'à  l'appel  matinal  du  muezzin  qui  convoque  à  la  prière. 
Les  hommes  prient  avec  une  ferveur  affectée,  vont  ensuite 
à  leurs  affaires,  visiter  leursjardins,  pendant  que  les  femmes 
ont  repris  leurs  travaux  et  que  le  déjeuner  se  prépare;  après 
quoi  chacun  ira  chercher  le  coin  le  plus  frais  pour  la  sieste 
ou  meguîL 

On  sait  tout  ce  qu'il  y  a  de  repos  et  de  calme  dans  l'exis- 
tence des  habitants  des  oasis.  C'est  à  ces  habitudes  paisibles 
que  l'on  doit,  selon  nous,  attribuer  la  douceur  de  leurs 
mœurs,  douceur  beaucoup  plus  grande  encore  chez  les  Ber- 
bères que  chez  les  Arabes. 

Les  travaux  ordinaires  sont  peu  de  chose  :  ils  se  bornent 

1 .  La  datte  est  un  fruit  très  nourissant,  très  sain  mais  échauffant  ;  le 
lait  est  rafraîchissant.  (H.  D.) 


VOYAGE  AU  GOURÂRA  ET  A  L'AOUGUEROÛT.  75 

aiu  soins  des  palmiers  et  à  une  culture  maraichère  insigni- 
fiante; le  peu  de  blé  et  d'orge  qu'on  ensemence  est  cultivé 
par  planches,  comme  les  légumes;  il  n'y  a  de  pénible  que  les 
travaux  d'art,  l'entretien  et  le  curage  des  canaux  ;  des  murs 
d'enceinte  d'habitation.  Ces  travaux  se  font  en  commun  par 
les  propriétaires  des  eaux,  pour  les  fegàguir  et  canaux,  par 
tout  le  monde  pour  les  murs  de  défense,  etparcbacuupour 
sa  propre  maison,  bien  entendu,  toujours,  au  moyen  des 
clients  Harâtîn  ou  des  esclaves. 

Les  habitants  des  oasis  sont  bons,  hospitaliers,  peu  vindi- 
catifs, amis  des  plaisirs  sensuels,  très  probes  dans  leurs  re- 
lations commerciales  ou  amicales,  fanatiques  à  l'extrême 
dans  leurs  convictions  religieuses.  Leur  pays  est  encore  un 
pays  à  miracles  où  les  chérifs  ont  beau  jeu  pour  se  faire  hono- 
rer et  bien  traiter,  surtout  ceux  quise  posent  en  martyrs  des 
chrétiens.  Aussi  les  marabouts  y  jouissent-ils  d'une  grande 
TÔiération  et  ont-ils  trouvé  moyen  d'y  pulluler. 

Les  tolba^  y  sont  en  grand  nombre,  les  chorfa^  pareille- 
ment, chacun  jouant  de  son  mieux  son  rôle  de  prédestiné, 
poar  améliorer  sa  position  sur  cette  terre  en  attendant  mieux 
pour  l'autre  vie. 

Quelques  écrivains  ont  parlé  des  mœurs  des  oasis  du 
Gourâra  et  du  Touâtet  s'ils  ne  s'accordent  pas  sur  le  plus  ou 
moins  de  libertinage,  ils  n'en  constatent  pas  moins  qu'il 
existe  dans  ces  oasis  une  plus  grande  licence  que  dans  nos 
possessions  en  général. 

Cet  amour  des  plaisirs  sensuels  tient  à  l'oisiveté,  à  la  con- 
dition et  à  l'éducation  misérables  des  femmes,  et  enfin  aux 
facilités  que  donnent  les  labyrinthes  des  jardins. 

Les  femmes  des  djoudd  ou  nobles,  se  respectent  et  sont 
respectées  de  tous;  elles  sortent  rarement  et  toujours 
accompagnées  de  négresses  ou  de  femmes  de  Harâtîn;  elles 

1.  Tolba  est  le  pluriel  de  tâleb,  lettré,  étudiant  en  théologie.  (H.  D.) 

2.  Chorfa  est  le  pluriel  de  cherîf  :  noble,  c'est-à-dire  descendant  de 
lohammed,  le  prophète.  (H.  D.) 


76  VOYAGE  AU  GOURArA  ET  A  L'AOUGUEROÛT. 

se  tiennent  le  plus  souvent  sur  leurs  terrasses  et  vaquent 
aux  travaux  de  l'intérieur.  Leurs  maris  et  leurs  parents  ont 
pour  elles  la  même  jalousie  que  les  Arabes  et  les  Kabyles 
de  nos  possessions,  et  il  leur  serait  difficile  de  mal  se  con- 
duire avec  l'existence  de  réclusion  presque  perpétuelle, 
dans  les  villages  bien  peuplés  d'où  le  mari  s'absente  rare- 
ment. 

Les  reproches  de  licence  et  de  libertinage  s'appliquent 
aux  malheureuses  femmes  des  Haràtîn  (ce  sont  le  plus  sou- 
vent les  veuves,  les  orphelines)  et  aux  pauvres  négresses,  qui 
n'en  peuventmais.  Comme  on  le  voit,  misère  et  malheur  sont 
les  pourvoyeurs  de  la  débauche  dans  un  pays  où  la  femme 
ne  connaît  pas  le  mot  pudeur,  où  regorgent  les  mendiants, 
ou  la  hideuse  famine  fait  tous  les  ans  son  apparition. 

A  leur  arrivée  près  d'une  oasis,  les  caravanes  sont  littéra- 
lement assaillies  par  des  vieillards  mourant  de  faim,  de 
chétifs  enfants  criant  misère,  des  femmes  demi-nues  nous 
tendent  la  main,  tous  Harâlîn.  Le  nègre  et  la  négresse  es- 
claves sont  nourris  par  leur  maître;  la  loi  religieuse  lui  en 
fait  un  devoir,  mais  le  Hartâni  n'a  que  ses  bras  et  son  travail 
pour  se  procurer  le  cinquième  seulement  des  produits  du  sol 
de  son  std  ou  patron.  Ce  patron  doit  aide  et  protection  à 
son  client  en  retour  d'un  dévouement  et  d'une  obéissance 
presque  absolus.  Cette  protection  est  bien  souvent  illusoire 
et  n'est  dans  tous  les  cas  qu'un  hautain  échange  où  tout  le 
bénéfice  est  pour  le  seigneur.  Que  le  Hartâni  meure,  sa  fille, 
sa  veuve,  conserveront  cette  protection  de  leur  patron. 

Cette  protection  ira  presque  à  quelques  aumônes  insuffi- 
santes, lùaislafaim  ne  tardera  pasà  se  faire  sentir.  Heureuses 
les  jeunes  et  jolies,  elles  courront  les  jardins  et  trouveront  à 
vivre  sans  que  personne  leur  fasse  honte,  et  tel  qui  le  jour 
aura  l'air  de  les  mépriser  le  soir  ira  secrètement  leur  porter 
ses  vices  et  son  obole. 

M.  le  général  Daumasfait  direà  un  vieillard  de  Timimoun  : 
€  Allez,  jeunes  gens,  vous  anîiuser  dans  les  jardins  avec  les 


VOYAGE  AU   GOURÂRA  ET  A  L'AOUGUEROOt.  77 

jeanes  filles.»  Cette  phrase  a  été,  delà  pari  de  M.  le  lieutenant- 
colonel  de  Colomb,  l'objet  de  réfutations  sérieuses.  Pour  nous, 
Doas  n'y  voyons  que  renonciation  en  style  animé  d'une 
idée  générale  sur  la  facilité  des  mœurs  des  oasis  et  nous 
croyons  assez  à  la  possibilité  d'un  pareil  propos  égrillard 
dans  an  moment  de  bonne  humeur  et  de  réminiscence  de 
jeunesse.  Certainement,  dans  toutes  les  oasis  il  existe 
des  coureuses  de  jardins,  des  khedddmàt  'alâ  rouâhhoum 
plasou  moins  avérées,  que  les  jeunes  gens  connaissent  et 
qui  vivent  plus  ou  moins  bien  de  ce  que  nous  nommerons  (à 
regret)  leurs  charmes.  Ce  sont  généralement  des  veuves  ou 
orphelines  de  Harâtin  et  des  négresses  que  leurs  maîtres  ou 
maîtresses  livrent  à  ce  commerce. 

Si  dans  certains  points  des  chefs  influents  s'opposent  à 
un  dévergondage  trop  ébonté,  ils  le  tolèrent  cependant  en 
principe  et  ne  luttent  que  contre  les  scandales  trop  patents. 

Nous  avons  bien  involontairement  pu  juger  par  nous- 
mêmes  du  peu  de  soin  apporté  à  maintenir  dans  de  justes 
bornes  l'étalage  de  leurs  vices  et  de  leur  misère  par  les  mal- 
beareuses  prostituées  des  oasis. 

Kous  avons  vu,  dès  notre  arrivée  à  Sîdi  Mançoûr,  deux  ou 
trois  jeunes  Hartànîyât  et  négresses,  d'allures  non  équivoques 
qui,  parées  de  bijoux,  le  front  ha^^t,  s'en  venaient  en  plein 
jour  dans  les  tentes  de  nos  Arabes  y  entamer  effrontément  les 
conversations  les  plus  gaillardes  et  ré  pondre  hardiment  aux 
qaolibets  des  jeunes  gens.  Nous  avons  vu  à  toutes  les  oasis 
nombre  de  nos  convoyeurs  qui,  à  la  tombée  de  la  nuit,  quit- 
taient le  camp,  munis  de  quelques  poignées  de  grain  ou  de 
farine,  et  rentraient  plus  tard  les  mains  vides,  ré  pondant  par 
on  sourire  confus  et  une  indication  non  douteuse  aux  ques- 
tions embarrassantes  que  leur  adressaient  leurs  amis  en 
riant. 

Tous  les  jours  déjeunes  femmes  venaient  mendier  dans  les 
tentes  et  savaient  parler  à  voix  basse. 

Il  nous  est  arrivé  de  demander,  à  propos  d'une  négresse  et 


78  VOYAGE  AU  GOURÂRA  ET  A  L'A0UGUER0<^. 

son  enfant  qu'une  femme  arabe  offrait  à  la  vente,  pourquoi 
on  la  séparait  de  son  mari.  On  nous  répondit  qu'elle  n'était 
pas  mariée.  «Mais  cet  enfant,  quel  estson  père?  — Qui  le  sait? 
Les  jardins  !  Grâce  à  eux,  sa  maîtresse  en  tirera  100  francs  de 
plus  à  cause  du  c  marcassin  >  (nom  que  Ton  donne  aux 
négrillons)  >. 

Cependant  les  oasis  que  nous  avons  visitées  sontréputées 
pour  celles  où  les  mœurs  sont  les  plus  pures.  Que  serait-ce 
à  Timimoun,  à  Deldoûn,  à  Adghar  de  Timmi,  aux  Oulâd 
Sa'ïd,  etc.,  etc.? 

Pour  que  ces  détails  hideux  soient  venus  nous  heurter  en 
face,  il  faut  que  la  lèpre  soit  bien  vivace  et  bien  profonde. 
Que  signifie  d'ailleurs  cette  vente  d'esclaves  où  les  jeunes  né- 
gresses se  vendent  d'autant  plus  cher  qu'elles  sont  plus  jolies 
et  que  leur  corps  est  moins  flétri  ? 

Que  ce  soit  le  grand  trafic  des  esclaves,  trafic  qui  porte 
presque  uniquement  sur  des  femmes  jeunes,  filles  et 
enfants,  et  qui  tous  les  ans  enamènedes  milliersdu  Soudan, 
que  ce  soit  cette  habitude  déjouer  avec  la  chair  humaine,  que 
ce  soient  la  misère  et  Tabsence  du  sens  moral  chez  les  Harâ- 
tin,  que  ce  soit  les  latitudes  de  la  loi  musulmane  qui  per- 
mettent à  rhomme  toute  liberté  avec  ses  esclaves,  que  ce 
soient  les  facilités  de  mariage  et  de  divorce,  nous  n'en  devons 
pas  moins  constater  une  grande  immoralité  dans  les  oasis 
du  Gourâra  et  du  Touât,  où  la  femme  à  peau  noire  n'est  rien, 
et  se  donne  à  qui  la  veut,  heureuse,  l'infortunée  qu'elle  est, 
quand  on  la  prend. 

Le  costume  du  pays  est  en  général  le  costume  arabe,  mais 
dépouillé  de  tout  son  luxe.  La  plupart  des  habitants,  hommes 
et  femmes,  sont  fort  peu  vêtus.  La  mise  des  femmes  otfre 
seule  quelques  singularités.  Celles  qui  appartiennent  à  une 
famille  aisée  portent,  outre  le  hâîk  qui  s'attache  sur 
les  épaules,  une  espèce  de  jupon  formé  d'un  long  hâïk 
dont  elles  s'entourent  le  corps,  qu^elles  fixent  autour  de  la 
taille  au  moyen  d'une  corde  qui  permet  de  laisser  retomber 


VOYAGE  AU   GOURÂRA  ET  A  l'aOUGUEROÛT.  79 

sur  les  hanches  la  partie  supérieure  de  ce  hâïk.  Afin  de  don- 
ner de  l'ampleur  pour  la  marche,  elles  plient  assez  artiste- 
ment  cette  étoffe  sur  la  corde  une  fois  que  celle-ci  est  attachée. 
Elles  portent  aussi  comme  nos  femmes  arabes  des  bracelets 
de  pied  et  de  main,  en  corne,  en  bois,  en  étain,  cuivre, 
argent  et  or,  ainsi  que  d'immenses  pendants  d'oreilles  fort 
lourds. 

Les  négresses  et  les  HartâniyÀt  vont  toujours  tête  nue  ; 
leur  coiffure  consiste  en  tresses  faisant  tout  le  tour  de  la 
tête  et  tombant  jusqu'à  la  naissance  du  cou;  sur  le  sommet 
de  la  tête,  les  cheveux  ëont  maintenus  lisses. 

Pour  se  coiffer,  voici  le  procédé  qu'elles  emploient.  Elles 
peignent  leurs  cheveux  et  les  font  retomber  tout  naturell  ement 
autour  de  la  tête  ;  elles  se  ceignent  ensuite  avec  une  corde 
destinée  à  séparer  la  partie  à  maintenir  lisse  de  celle  du  des- 
sous qui  sera  tressée.  Ces  tresses  se  terminent  par  des 
bouts  d'ambre,  de  corail,  des  kourdi  ou  cowries  du  Soudan. 
Cette  coiffure  ne  manque  pas  de  grâce.  Les  jeunes  filles  ont 
pour  naarque  distinctive  l'épaule  gauche  nue,  c'est-à-dire 
que  le  hàlk,  au  lieu  de  s'attacher  sur  l'épaule,  s'attache  sous 
l'aisselle  de  ce  bras. 

Les    langues  parlées   sont  de  trois  sortes  :  l'arabe,  le 
zenâti  et  une  langue  soudanienne. 

La  rareté  des  pluies  permet  d'employer  pour  les  con- 
stractions  les  briques  en  terre  cuite  au  soleil.  Cependant 
chaque  orage  amène  des  désastres.  Les  villages,  si  petits  qu'ils 
soient,  ont  tous  une  citadelle  ou  qaçba  qui  est  leur  refuge 
en  cas  d'attaque  sérieuse.  Le  choix  de  l'emplacement  des 
qaçba  est  toujours  judicieux.  Mais,  à  l'exception  des  qaçba 
des  grandes  oasis,  toutes  les  autres  sont  prenables  par  le 
manque  d'eau,  dont  elles  ne  sont  approvisionnées  qu'au 
moyen  de  peaux  de  bouc  qu'on  y  transporte  à  l'avance. 
Ces  qaçba  seraient  de  très  mauvais  moyens  de  résistance 
contre  une  force  européenne  munie  de  canons  et  de  petits 
mortiers.  Elles  deviendraient  de  véritables  nids  à  bombes 


80  VOYAGE  XV  GOURÂRA  ET  A  L'aOUGUEROÛT. 

oùy  par  suite  de  rentassement  des  défenseurs  et  de  leurs 
familles,  chaque  projectile  amènerait  des  pertes  cruelles. 

La  justice  est  rendue  par  des  qâdhi,  que  nommait 
autrefois  l'empereur  du  Maroc  lorsque  les  oasis  lui  payaient 
l'impôt,  ce  qui  n'a  plus  lieu  depuis  trente  ou  quarante  ans. 

Les  qàdhi  sont  aujourd'hui  nommés  par  les  djema'a,  ou 
par  les  chefs  de  l'autorité  ;  ils  ne  règlent  que  les  contes- 
tations de  jurisprudence  civile;  ils  ne  font  point  les  mariages 
et  divorces.  Ce  sont  les  imâm  des  mosquées  que  l'on  nomme 
aussi  chdhed  (celui  qui  dit  dans  les  mosquées  la  chehâday 
la  profession  de  foi),  qui  règlent  les  contestations  ayant 
une  grande  connexité  avec  la  religion  et  qui  font  les  mariages 
et  divorces. 

Les  répressions  des  crimes  et  délits  sont  faites  par  la 
djema'a  ou  par  le  chef  ayant  assez  d'autorité  pour  cela. 
Pour  les  crimes  et  délits  contre  les  personnes,  autres  que 
les  crimes  contre  les  mœurs,  la  peine  appliquée  est  celle 
du  talion;  l'adultère,  le  viol,  quand  ils  sont  punis,  le  sont 
par  la  flagellation  et  l'exposition  publique  à  un  pilori.  Le 
vol  est  puni  de  l'amende,  de  la  flagellation  et  du  pilori, 
suivant  la  gravité.  Pour  cette  dernière  peine,  le  patient  est 
attaché  vigoureusement  à  un  poteau  vertical  et  on  le  laisse 
ainsi  gardé  par  quelques  hommes  pendant  tout  le  temps 
fixé  pour  sa  peine  ;  il  est  privé  de  nourriture  pendant  tout 
ce  temps. 

A  Timimoun  et  à  Âdghar  du  Tlmmi,  les  chefs  qui  y 
commandent  et  dont  l'autorité  est  incontestée  pour  tout  ce 
qui  touche  à  la  police,  punissent,de  leur  propre  autorité, et 
sans  consulter  la  djema'a.  Ils  frappent  des  amendes  dont 
ils  recueillent  le  montant;  ils  ont  à  leur  solde  des  chaouch, 
un  khôdjay  un  mouedhdhen  (muezzin),  un  forgeron,  un  ma- 
réchal-ferrant,  etc.;  ils  prélèvent  pour  ces  dépenses  des  ziâra 
ou  offrandes  religieuses. 

Les  crimes  sont  fort  rares,  ils  font  date  dans  les  oasis 
où  ils  ont  été  commis. 


VOYAGE  AU  GOURÂRA  ET  A  L'AOUGUEROOt.  81 

Le  voleur,  oatre  la  punition  corporelle,  est  frappé  de  répro- 
bation. Il  faut  ordinairement  qu'il  s'expatrie.  Ses  filles,  ses 
fils,  ne  trouveront  pas  à  se  marier.  L'épithète  de  voleur  est 
one  grosse  injure. 

Les  vols  sont  ordinairement  le  fait  des  esclaves.  Le  maître 
est  responsable.  C'est  lui  qui  punit  l'esclave  ou  le  fait  punir. 
Toatefois,  le  châtiment  est  toujours  modéré,  car  «  le  nègre 
n'est  point  noble;  c'est  une  brute  que  ses  mauvais  instincts 
de  race  maudite  ont  entouré,  et  qui  a  une  valeur  marchande 
qu'on  ne  doit  point  altérer  »• 

L'hospitalité  est  partout  pratiquée  sur  une  large  échelle. 

L'étranger  est  toujours  hébergé  pendant  trois  jours 
enliers  dans  la  plupart  des  oasis.  Cette  mesure  bienveillante 
tient  non  seulement  à  la  douceur  des  habitants,  mais  encore 
an  grand  intérêt  qu'ils  ont  à  faciliter  aux  étrangers  l'accès 
de  leur  pays.  L'absence  de  caravanes  serait  un  malheur 
immense  pour  le  Gourâra,  le  Touât  et  le  Tidikelt. 

Le  pays  des  oasis  ressemble,  quant  à  la  configuration  du 
sol,  aux  chotts  de  nos  possessions. 

Les  oasis  sont  adossées  aux  pentes  douces  des  rebords  qui 
limitent  de  grands  bassins. 

C'est  ce  qui  explique  le  parti  adroit  que  leurs  habitants  ont 
su  prendre  pour  se  procurer  de  grandes  quantités  d'eau,  par 
le  moyen  des  fegâgui.  Us  ont  foré  des  puits  dans  les  parties 
élevées,  de  manière  à  créer  ainsi  des  sources  souterraines 
qu'ils  ont  reliées  par  des  conduits,  et  ont  ensuite  creusé,  sui- 
vant la  ligne  de  la  plus  grande  pente,  une  série  de  puits  pour 
construire  les  canaux  souterrains  de  communication  qui  les 
amènent  â  fleurde  terre.  De  là  les  eaux  sont  distribuées  pro- 
portionnellement aux  droits  des  coassociés  dans  la  construc- 
tion delà  foggâra.  Des  contestations  fréquentes  ont  lieu  pour 
l'usage  des  eaux;  elles  sont  réglées  par  un  kidl  el-mâ  (mesu- 
reur de  l'eau).  Ce  dernier  possède,  pour  le  mesurage,une  plan . 
ehette,percéedetrousayantentreeuxune  proportion  connue, 
qui  permet  d'évaluer  le  débit  des  canaux,  et  de  répartir  l'eau 

soc.  DE  6É06B.  —  1**  TRIMESTRK  1893.  XIY.  —  6 


82  VOYAGE  AU  GOURÂRA   ET  A  L'aOUGUEROÛT. 

dans  toutes  les  proportions.  C'est  lui  qui  règleaussi  les  heures 
de  répartition  pour  la  nuit  et  pour  le  jour.  La  division 
première  de  l'eau  est  toujours  facile  entre  les  propriétaires 
originaires  :  elle  consiste  à  faire  autant  d'ouvertures  de 
même  diamètre  à  une  même  hauteur  qu'il  y  a  de  parts 
égales  à  faire,  et  à  attribuer  à  chacun  le  nombre  de  parts 
qui  lui  reviennent.  Mais,  cette  première  répartition  faite, 
viennent  les  ventes  et  cessions  d'eau,  faites  le  long  du  trajet 
du  conduit  de  chacun  des  premiers  propriétaires.  La  foggâra 
s'ensable,  a  besoin  d'être  nettoyée,  les  sous^cheteurs  n'ont 
pas  la  quantité  d'eau  qui  leur  a  été  vendue .  de  là  contes- 
tation que  le  kiâl  el-mà  est  appelé  à  régler,  etc. 

Si  la  diversité  d'origine  et  la  lutte  des  Arabes  et  Berbères 
a  laissé  des  traces  profondes  dans  les  mœurs,  dans  les 
habitudes  administratives,  dans  la  langue  et  dans  le  grou- 
pement général  des  oasis,  d'autres  causes  étrangères  ont 
modifié  dans  les  détails  quelques-uns  de  ces  traits  saillants 
qui  différenciaient  les  deux  races.  Ces  causes  sont  l'influence 
étrangère  d'un  peuple  puissant,  les  Marocains,  et  les  querelles 
intestines,  ardentes,  durant  encore  aujourd'hui  et  que  nous 
voyons  tous  les  jours  se  renouveler  sans  que  nous  en 
connaissions  l'origine  :  la  lutte  des  Safiàn  et  des  Ihàmed. 

Nous  retrouvons  dans  les  oasis  berbères  des  familles 
d'origine  arabe  ayant  une  grande  prépondérance  et  dont 
l'autorité»  s'affaiblissant  aujourd'hui  tous  les  jours  devant 
celle  des  djema'a,  a  été  autrefois  toute-puissante  non  seule- 
ment  sur  l'oasis  où  elle  habitait  mais  sur  des  districts  entiers. 
La  présence  et  l'influence  de  ces  familles  arabes  s'explique 
par  l'antique  soumission  au  Maroc  des  oasis  berbères.  Ce 
sont  des  familles  de  chefs,  autrefois  nommés  par  les 
empereurs  du  Maroc,  alors  que  le  Goaràra,  le  Tou&t  et  le 
Tidtkelt  reconnaissaient  leur  suxeraineté.  Des  fiefs  furent 
créés  par  ces  empereurs  en  faveur  des  familles  de  no- 
blesse religieuse. 

Ces  fiefs  furent  transmis  en  apanage  à  leurs  héritiers  et 


VOYAGE  AU  GOURÂRA  ET  A  L'AOUGUEROÛT.  83 

aujourd'hui  que  les  oasis  ont  cessé  de  reconnaître  la 
suzeraineté  marocaine  depuis  nombre  d'années,  la  souve- 
raineté des  djema'a  tend  à  reprendre  ses  droits,  inscrits 
dans  les  traditions  de  la  masse.  La  souveraineté  de  ces 
vieilles  familles  tend  à  ne  plus  devenir  qu'une  influence 
puissante.  C'est  ce  qui  a  lieu  à  Timimoun  et  à  Adghar  du 
Tîmmi,  où  les  familles  d'El-Hâdj  'Abd  Er-Rahmânet  d'El-- 
Bâdj  Mohammed  Ben  EI-Hâdj  Hasen  ont  encore  une  autorité 
considérable  pour  les  questions  administratives  du  deuxième 
ordre,  autorité  qui  s'efface  devant  celle  de  la  djema'a  pour 
les  questions  d'une  importance  générale. 

Les  querelles  intestines  ont  créé  deux  grands  partis  que 
l'on  nomme  Ihâmed  et  Saflàn,  dont  les  luttes  ont  souvent 
ensanglanté  le  sol  des  oasis,  qui  sont  encore  en  présence  et 
au  moindre  prétexte  recourent  aux  armes.  Nous  avons 
recherché  l'origine  de  ces  deux  partis  qui  jouent  un  grand 
rôle  encore  aujourd'hui,  ainsi  que  nous  l'indiquerons  plus 
loin. 

L'explication  qui  nous  a  été  donnée  ne  pouvant  ration- 
nellement nous  satisfaire,  nous  avons  dû  l'attribuer  à  d'an- 
ciennes révoltes  politiques  de  familles  puissantes,  se  dispu- 
tant la  souveraineté  du  pays,  tout  en  reconnaissant  la 
suzeraineté  marocaine.  Autrement  dit,  des  luttes  de  puis- 
santes familles  féodales  entre  elles. 

Un  fait  à  noter,  c'est  que  toutes  les  oasis  arabes  sont  dans 
le  même  parti,  celui  dés  Ihàmed,  ou  neutres  le  plus  souvent, 
tandis  que  nous  trouvons  une  scission  dans  celles  des  Ber- 
bères. En  outre,  nous  trouvons  des  groupes  qui  sont  neutres 
tant  chez  une  race  que  chez  l'autre.  Enfin,  nous  trouvons 
des  tribus  nomades  ayant  pris  fait  et  cause  les  unes  pour 
les  Ihàmed,  les  autres  pour  les  Saflàn. 

Pour  qui  counsdt  l'esprit  qui  a  présidé  à  l'envahis- 
sement arabe,  la  conclusion  infaillible  à  déduire  de  ces 
simples  observations,  c'est  que  la  rivalité  des  Ihàmed  et  des 
Safiàn  est  postérieure  à  la  conversion   des   Zenâta  ou 


84  VOYAGE  AU  GOURÂRA  ET  A  L'AOUGUEROÛT. 

Berbères  et  que  son  origine  n'est  pas  religieuse.  Ce  qui  le 
prouve^  c'est  que  parmi  les  nomades,  d'origine  arabe,  nous 
trouvons  des  tribus  de  l'un  et  de  l'autre  parti,  et  pareillement 
cbez  les  nomades  d'origine  berbère. 

Pour  qu'ils  se  soient  ainsi  divisés  en  Ihàmed  et  en  Safiân, 
il  a  fallu  qu'ils  fussent  sollicités  par  quelque  intérêt  politique, 
et  non  point  religieux,  ni  par  un  intérêt  de  race. 

Nous  n'avons  pas  à  jeter  un  grand  jour  sur  cette  question 
et  ce  que  nous  en  dirons  n'a  d'autre  but  que  d'attirer 
l'attention  des  futurs  historiens  de  ces  contrées  sur  un  passé 
obscur  que  de  nouvelles  recherches  parviendront  un  jour 
à  éclairer. 

M.  le  lieutenant-colonel  de  Colomb,  dans  son  excellente 
Notice  sur  les  oasis  du  Sahara,  fait  remonter  l'origine  de 
la  querelle  à  une  époque  peu  éloignée  de  nous,  vers  1825. 
Nous  croyons  que  ce  n'a  été  là  qu'une  reprise  des  hostilités, 
mais  que  l'existence  des  partis  remonte  bien  plus  loin. 

En  effet,  la  guerre  entre  Cheikh  El-Barka,  du  district  de 
Bouda,  et  son  beau-père  El-Hâdj  El-Uaseîn  du  Tîmmi,  ne 
suffirait  pas  à  expliquer  les  nombreuses  et  sanglantes  luttes 
qui  se  sont  produites,  depuis  lors,  entre  des  oasis  qui  n'ont 
pas  pris  part  à  la  querelle  des  deux  districts  de  Bouda  et 
Tîmmi.  D'ailleurs,  Cheïkh  El-Barka  une  fois  mis  à  mort  par 
son  beau-frère  et  son  beau-père,  la  guerre  ne  dura  guère  que 
quelques  mois.  Adghar  fut  assiégé  inutilement  par  Moham- 
med Cheïkh,  frère  de  Cheikh  El-Barka.  Forcé  de  lever  le  siège 
devant  les  contingents  des  Touareg,  il  fut  poursuivi  jusqu'à 
Bouda,  oh  la  paix  fut  conclue  à  la  demande  du  fils  de  Cheïkh 
El-Barka  lui-même,  qui  était  neveu  de  Cheïkh  Mohammed 
du  Timmi  par  sa  mère. 

M.  de  Colomb  ajoute  :  c  La  guerre  des  Safiàn  et 
Ihàmed  n'a  pas  cessé  un  instant  depuis  cette  époque,  il  n'y 
a  plus  eu  de  grands  rassemblements,  mais  la  discorde  est 
partout  et  les  districts  voisins  sont  toujours  en  querelle  et 
les  armes  à  la  main  ;  il  y  a  même  des  districts  qui  ont  des 


^ 


VOYAGE  AU  GOURÂRA  ET  A  l'aOUGUEROÛT.  85 

Isar  appartenant  aux  deux  partis  :  Tsabit  est  du  nombre, 
et  Tannée  dernière  encore  les  gens  de  El-Ma'iz  et  dé  El- 
Habela,  qui  sontlbàmed^  altaquèrenlBrinkân,  qui  est  Safiân. 

c  Aatrefois,  paraît-il,  les  oasis  reconnaissaient  la  sou- 
feraineté  des  empereurs  du  Maroc  et  leur  payaient  un 
împ6t.  > 

Ce  rapprochement  entre  l'antique  suzeraineté  marocaine 
et  les  luttes  actuelles  dont  le  caractère  est  essentiellement 
politique,  semble  indiquer  que  ce  consciencieux  et  érudit 
auteur  ait  eu  comme  un  pressentiment  qu'il  y  avait  entre 
ces  deux  faits  une  obscure  relation.  Pour  nous,  nous  croyons 
que  c'est  un  reste  de  guerres  féodales  entre  deux  familles 
rivales,  une  guerre  de  Guelfes  et  de  Gibelins,  dont  les  chefs 
ayaut  disparu,  les  masses  sont  restées  divisées. 

Quoi  qu'il  en  soit  et  pour  nous  arrêter  aux  actualités,  nous 
dirons  que  les  haines  entre  Ihâmed  et  Safiân  sont  encore 
maces  aujourd'hui,  qu'elles  ne  se  bornent  pas  aux  oasis, 
mais  s'étendent  à  toutes  les  tribus  nomades,  Berâber,  Arabes 
et  Touareg,  qui  ont  des  relations  avec  elles. 

Aussi,  quand  une  tribu  du  parti  ih&med.  ne  trouve  pas  à 
s'approvisionner  de  dattes  dans  les  oasis  ihâmed  où  elle  a 
l'habitude  de  faire  ses  achats,  elle  se  garde  d'aller  dans 
les  oasis  safiân,  mais  va  dans  d'autres  qeçoûr  de  son 
parti. 

La  liste  que  nous  publions  des  qeçoûr  et  des  tribus  que 
compte  chaque  parti  donne  la  clef  de  la  dispersion  de  nos 
caravanes. 

Les  Ihâmed  comptent  : 

Toutes  les  oasis  de  Meharza  et  Tinerkouk  et  de  Tabel- 
kouza  (qui  prennent  peu  part  à  ces  haines); 

Les  oasis  des  Khenâfsa  du  Djereïfât,  —  des  Oulâd  Deroùd, 
feus  l'Aougueroût,  —  des  Béni  Mahlel  de  Timimoun,  —  du 
poupe  de  Zouâ,  —  des  Deghâmecha,  —  des  Oulâd  Sa'îd,  — 
Keberten,  Oufrân,  Oulâd  Mahmoud,  El-Ma'iz,  —  El-Habela 
(do  groupe  du  Tesâbit).  ^ 


86  VOYAGE  AU  60URÂRA  ET  A  L'AOUGUEROÛT. 

Toutes  les  oasis  duTîmmî, — de  Tamest, — Anzegmir, — 
Sali,  —  de  tout  le  Tidikelt,  —  toutes  les  tribus  touareg,  — 
les  Douï  Menla'  (tribu  nomade  marocaine),  —  les  Benî 
Mahmed  (tribu  nomade  marocaine),  —  lesHamiàn  Djenba 
(tribu  saharienne  du  cercle  de  Sebdou), — les  Trâfi,  moins  une 
fraction  (du  cercle  de  Géryville),  — les  Oulâd  Moûmen,  frac- 
tion des  Laghouât  (du  cercle  de  Géryville), — les  Guerâridj, 
fraction  du  Laghouât  (du  cercle  de  Géryville). 

Les  Safiàn  comptent  : 

Timimoun  ;  —  Boû  Guemma,  Gharef,  Àqboûr  (dans  l'Aou- 
gueroût)  ;  —  les  oasis  de  Talmtn  ;  —  Gharouîn;  —  Tesâbit 
(à  l'exception  de  El-Ma'ïz  et  de  El-Habela)  ;  —  Bouda  ;  — 
Tamentît  et  Boû  Fûaddi  ; — Zaglou  ; — Boû  'Alî  ; — Reggân  ; 
—  les  Ghenânema  du  Maroc,  qeçoûr  et  tribu  ;  —  les  Ida  Où 
Belâl  (tribu  berbère  marocaine);  —  les  Arabes  d'Abda  (du 
Maroc);  —  les  Hamiàn  Chafa  (du  cercle  de  Sebdou);  —  les 
Rezâïna  (du  cercle  de  Salda)  ;  —  les  Oulâd  Ziyâd  (du  cercle 
de  Géryville)  ;  —  les  Rezeïgât  (du  cercle  de  Géryville)  ;  —  les 
Oulâd  Seroûr  (du  cercle  de  Géryville). 

Enfin,  le  parti  neutre  se  compose  de  l'Aougueroût,  à 

l'exception  des  oasis  que *■ 

de  l'oasis  de  Sebâ,  point  de  passage  obligé  de  toutes  les 
caravanes  allant  de  nos  possessions  au  Touât. 

Des  oasis  de  Finnoughîn,  groupe  peu  important. 

En  comparant  cette  liste  avec  celle  de  la  dispersion  des 
caravanes,  on  voit  que  chaque  parti  fait  ses  provisions  dans 
les  oasis  de  son  bord. 

Nos  tribus,  en  raison  de  leur  éloignement,  ont  dû  rarement 
prendre  une  part  active  aux  luttes  qui  ont  eu  lieu.  Mais,  ce 
qui  est  arrivé  fréquemment  et  arrive  encore  aujourd'hui, 
c'est  que  nos  caravanistes  tentent  des  coups  de  main  sur  les 
oasis  du  parti  opposé,  jamais  sur  celles  du  leur.  Ainsi,  par 
exemple,  quand  les  Terâfi  passent  devant  Timimoun,  il  est 

1.  La  copie  du  travail  du  commandant  Colonieu  qui  sert  de  texte  pré- 
sente ici  une  lacune.  (H.  D.) 


YOYAGE  AU  GOURÂRA  ET  A  L'AOUGUEROÛT.  87 

rare  que  des  coups  de  fusil  ne  soient  pas  échangés  dans  les 
jardins  où  nos  gens  vont  chercher  à  voler  des  nègres  ou 
des  négresses.  Aussi  ne  les  accueille-tron  jamais  en  nombre 
dans  la  ville  elle-même.  Quand  le  soi-disant  sultan  Ben  Seroûr 
a  voulu  piller  la  caravane  des  Terâfi^  il  Ta  attendue  à  Timi- 
moon,  où  on  lui  a  prêté  main  forte  et  où  il  a  succombé  dans 
la  latte. 

C'est  cette  haine  vivace  des  Ibàmed  et  Safiân  qui  tous  les 
jours  encore  sert  de  prétexte  aux  tribus  marocaines  pour  le 
pillage.  Un  mois  avant  notre  arrivée  au  Gouràra^une  troupe 
de  Berbères  était  venue  mettre  à  composition  quelques  oasis 
du  parti  opposé,  et  faire  gratis  ample  provision  de  dattes 
après  avoir  brûlé  une  oasis,  tué  quelques  malheureux  et 
enlevé  quelques  esclaves. 

Les  Harâlîn  sont  principalement  les  souffre- douleur  de 
ces  bandes  qui  rappellent  par  leurs  excès  les  grandes  com- 
pagnies du  xrv^  siècle  ;  aussi  chaque  année  des  migrations 
ont  lieu  dans  nos  possessions,  émigrations  d'autant  mieux 
aceaeillies  par  nos  indigènes  que  la  traite  qui  les  alimentait 
autrefois  de  serviteurs  ne  leur  est  plus  permise. 

C'est  la  guerre  incessante  des  Ihàmed  et  Safiân  qui 
explique  ces  quantités  de  qaçba  en  ruines,  ces  canaux 
obstrués,  ces  fegâguir  comblées,  ces  palmiers  boûr  qui 
attristent  le  voyageur  dans  toute  l'étendue  du  pays  des 
oasis,  et  en  font  une  contrée  de  ruines.  Sans  la  guerre,  le 
Gourâra,  le  Toii&t  et  le  Tidîkelt  seraient  un  immense 
jardin  de  120  lieues  de  long. 

Vente  et  achat  de  dattes.  Commerce  et  industrie.  — 
Quand  une  caravane  arrive  aune  oasis,  le  jour  de  son 
arrivée  elle  s'installe.  Si  elle  est  peu  nombreuse,  elle  se  place 
dans  le  haoûch  de  l'oasis.  On  appelle  haoûch  une  grande  cour 
ménagée  à  côté  des  murs  de  l'oasis  et  servant  à  mettre  à 
l'abri  des  maraudeurs  les  animaux  de  transport.  Après  les 
premières  amitiés,  des  deux  côtés  on  s'informe  des  non- 


88  VOYAGE  AU  GOURÂRA  ET  A  L'AOUGUEROÛT. 

velles  de  la  récolte,  etc.;  deux  ou  trois  jours  se  passent  sans 
qu'il  soit  question  d'échanges;  chacun  renchérit  sur  ce 
qu'il  possède. 

Nos  cavaliers  d'escorte  appartenaient  à  toutes  les  tribus  du 
cercle  de  Géryviile.  La  plupart  d'entre  eux  n'avaient  pas  va 
l'Aougueroût,  n'avaient  par  suite  aucun  ami  dans  le  district. 
Or,  d'usage,  chacun  fait  ses  achats  tous  les  ans  dans  le 
même  pays,  dans  la  même  oasis,  et  souvent  chez  le  même 
individu.  Beaucoup  d'achats  de  dattes  se  font  même  par 
avance,  soit  d'une  année  à  l'autre,  soit  au  printemps  par 
de  petites  caravanes  que  nos  tribus  envoient. 

Cette  absence  d'intimité  d'échanges  nuisit  les  premiers 
jours  aux  transactions.  Les  gens  de  l'Aougueroût  se  tinrent 
à  l'écart  et  demandèrent  un  prix  très  élevé  de  leurs  dattes. 
Ils  avaient,  du  reste,  dans  leurs  haoûchs,  quelques  caravanes 
des  Zouà  de  Géryviile  qui,  d'habitude,  s'approvisionnaient 
chez  eux.  De  leur  côté,  nos  gens  cotèrent  très  haut  leurs 
moutons  et  leurs  apports  en  grains,  beurre  et  laines.  Pendant 
trois  jours,  les  rares  achats  qui  se  firent  portèrent  sur  les 
dattes  de  rebut  ou  hachefy  destinées  à  nourrir  les  moutons, 
les  chevaux  et  les  chameaux.  Nos  gens  formulèrent  l'inten- 
tion d'égorger  leurs  moutons  et  de  les  manger  plutôt  que  de 
les  donner  à  vil  prix  et  de  rem  porter  leurs  provisions.  Tout 
cela  n'était  que  la  comédie  habituelle  en  temps  de  cherté 
des  dattes. 

Les  caravanes  des  Zouâ  partirent  bientôt^  ayant  achevé 
leurs  achats.  Gela  amena  quelques  échanges.  Les  djema'a  se 
réunirent  et  tinrent  conseil  pour  fixer  les  prix  de  vente. 
De  notre  côté,  nos  gens  s'entendirent  pour  obtenir  des 
réductions.  Enfin  la  lassitude,  les  efforts  de  Stdi  Bod  Beker  et 
quelques  achats  partiels  importants  amenèrent  une  entente 
générale,  et  en  quelques  jours  tous  les  achats  étaient 
complets. 

Les  premiers  échanges  sont  ceux  de  moutons  vivants 
pour  du  hachef  destiné  aux  autres  moutons,  aux    cha- 


YOTAGE  AU  GOURÂRA  ET  A   L'AOUGUEROÛT.  89 

meanz.  On  livre  pour  cela  les  moutons  maigres  et  fa- 
tigués, chacun  pour  un  certain  nombre  de  gueça'a  dehachef. 
nfut  donné  de  15  à  25  gueça'a.  La  gueça'a  de  TAougueroût, 
ainsi  qu'on  Ta  vu  dans  un  précédent  paragraphe,  est  double 
de  celle  de  Timimoun.  Il  faut  30  gueça'a  pour  faire  une 
charge.  Nous  avons  évalué  à  vue  d'œil  son  volume  à  environ 
4  litres  1/2. 

Tient  ensuite  l'échange  des  bonnes  dattes  contre  des  mou- 
tons. L'essentiel,  pour  les  caravanistes,  est  de  se  débar- 
rasser promptement  de  leurs  hôtes  ovines,  qu'ils  ne  peuvent 
nourrir  qu'à  grands  frais,  et  qui,  faute  d'herbages,  fatiguées 
de  la  route,  maigrissent  et  perdent  de  leur  valeur,  tandis 
que  les  habitants  du  pays  tiennent  aussi  à  acheter  les  mou- 
tons encore  bien  portants  qui  se  remettent  bien  vite  dans 
leurs  jardins. 

Cette  année-là,  les  dattes  étaient  chères,  la  récolte  avait 
été  faible  partout.  Les  prix  qui  s'établirent  furent  les 
smvants  :  1  fr.  80  la  gueça'a  de  dattes  rouges  {themirdt)^ 
c'est-à-dire  de  dattes  estimées,  et  1  fr.  50  la  gueça'a  de 
dattes  ordinaires. 

Quant  aux  moutons,  leur  évaluation  eut  lieu  aussi  en 
argent,  sur  le  taux  de  10  à  20  francs  la  pièce.  Le  prix  de 
la  teison  fut  fixé  à  3  francs. 

Ainsi  on  donnera  de  6  à  12  gueça'a  de  dattes  rouges 
par  mouton,  suivant  son  plus  ou  moins  de  beauté,  et  de  7  à 
14  gueça'a  de  dattes  ordinaires.  Il  est  des  indigènes  qui 
moyennant  deux  beaux  moutons  et  une  toison  de  laine, 
purent  charger  un  chameau  de  dattes. 

Après  l'échange  des  moutons  vient  celui  du  beurre,  du 
blé,  de  Torge,  des  fèves  et  de  la  laine.  On  fixa  pour  le  blé 
4  gueça'a  de  dattes  pour  1  gueça'a  de  blé  ;  3  gueça'a  de 
dattes  pour  1  gueça'a  d'orge;  6  gueça'a  de  hachef  pour.l 
gueça'a  d'orge. 

Quant  au  beurre  fondu  (dehân),  c'est  au  jugé  que  les  tran- 
sactions s'opèrent.  Nous  vîmes  constamment  obtenir  de 


90  VOYAGE  AU  GOURÂRÀ  ET  A  l'AOUGUEROÛT. 

deux  à  trois  charges  de  dattes  pour  une  outre  contenant  de 
12  à  15  kilogrammes  de  beurre. 

Depuis  de  longues  années  les  dattes  n'avaient  été  aussi 
chères.  Ce  prix  fit  monter  à  40  ou  45  francs  celui  de  la 
charge  de  dattes.  Mais,  somme  toute,  cela  permit,  avec  deux 
ou  trois  moutons  d'avoir  une  charge  de  ce  fruit,  c'est-à- 
dire  120  kilogrammes  à  peu  près. 

!Nous  savons  que  pour  les  transactions  on  convertissait 
chaque  denrée  en  argent.  Malgré  cela,  une  fois  les  échanges 
terminés,  alors  que  les  caravanistes  n'ont  plus  que  de 
l'argent  monnayé,  un  nouveau  prix  s'établit  pour  les  tran- 
sactions contre  le  numéraire,  et  ce  prix  est  plus  faible  que 
le  .prix  conventionnel  établi  dans  les  échanges. 

L'argent  est  rare  au  Gourâra  et  au  Tou&t;  on  le  recherche 
parce  qu'il  permet  d'acheter  les  denrées  industrielles  ou 
commerciales  que  les  Marocains  apportent.  D'ailleurs,  les 
provisions  des  caravanistes  sont  presque  achevées  ;  ils  vont 
partir.  Ceux  qui  ont  excédent  de  dattes  veulent  s'en  débar- 
rasser. Ce  prix  fut  fixé  à  1  fr.  25  pour  nos  gens.  Chacun 
compléta  sa  cargaison  avec  du  numéraire.  Les  pièces 
d'or  furent  acceptées  par  quelques  habitants  ;  d'autres,  en 
majorité,  les  refusèrent.  Quelques-uns  les  acceptèrent  con- 
ditionnellement  afin  de  s'en  servir  pour  acheter  à  nos  gens, 
des  chevaux,  des  tapis,  ou  des  denrées  de  la  pacotille  que 
nous  avions  emportée. 

Il  parait  qu'au  Timmi  quelques  caravanes  de  Tafilàla^ 
avaient  recherché  avidement  l'or  français,  offrant  même 
une  prime  considérable  qu'on  nous  dit  être  de  1  à  2  fr.  pour 
une  pièce  de  20  fr.  Nous  n'avons  pu  vérifier  le  fait  ;  nous 
savons  seulement  que  quelques  Arabes  des  oasis  qui  se  pro- 
posaient d'aller  au  Tafilàla  recherchaient  notre  or.  Quanta 
la  pièce  de  5  francs  française,  elle  fut  toujours  évaluée 
5fr.  50  dans  les  échanges. 

1.  Plus  exactement  :  Tafllêlt.  (H.  D.) 


TOTAGE  AU  GOURÂRA  ET  A  L'AOUGUEROOT.  91 

Quelques  jours  avant  le  départ  des  caravanes,  les  habi- 
tants envoient  à  la  vente  de  nombreux  hâ!ks  et  burnous 
que  les  caravanistes  achètent  pour  leurs  femmes,  leurs 
enfants  et  pour  eux-mêmes.  L'expérience  leur  a  appris  qu'au 
retour  dans  le  Dahra(on  appelle  Dahra^  les  hauts  plateaux, 
pays  de  parcours  habituel  de  nos  nomades),  la  transition 
d'an  pays  chaud  à  un  climat  où  la  température  est  froide 
les  surprendra  et  qu'ils  doivent  se  prémunir.  En  outre,  le 
bon  marché  des  vêtements  les  engage  à  faire  emplette.  Un 
hS^  de  laine  [grossier  large  de  S  mètres  sur  9  mètres  de 
long,  coûte  de  8  à  15  francs;  s'il  est  d'un  tissu  fort  et  serré, 
il  va  jusqu'à  25  ou  30  francs.  Un  burnous  coûte  de  20  à 
28  francs,  mais  pour  valoir  ce  prix  il  faut  qu'il  soit  fort  et 
épais.  Ceux  de  qualité  inférieure  coûtent  de  8  à  15  francs. 
Une  habitude  qu'ont  les  Touàtiens,  quand  ils  envoient  ces 
yètements  à  la  vente,  c'est  de  les  saupoudrer  de  craie 
blanche,  afin  de  donner  au  tissu  un  aspect  plus  brillant,  de 
le  fait  paraître  serré.  C'est  une  coutume  assez  sotte,  d'autant 
plos  que  nul  ne  s'y  trompe;  peut*être  aussi  provient-elle  de 
la  nécessité  de  la  conservation  des  tissus  fabriqués.  Ce  sont 
les  fenimes  qui  tissent  les  étoffes  avec  la  laine  achetée 
aux  caravanes. 

Cette  industrie  est  commune  à  tous  les  qeçoûr,  ainsi 
que  la  fabrication  de  nattes  grossières  en  feuilles  de  pal- 
mier, de  paniers  de  diverses  formes  nommés  tadara^  de 
couffins',  vases,  entonnoirs,  plateaux;  le  tout  est  obtenu  en 
tressant  la  feuille  du  palmier. 

Les  tissus  les  plus  estimés  pour  hâîk  et  burnous  sont 
ceux  des  Oûlad  Sa'!d,  Oulàd  'ATftch,  de  Deldoûn,  des  Zouâ. 

Au  moment  où  nous  écrivons  ces  lignes  (février  1862), 
nos  caravanes  reviennent  de  leur  voyage  habituel  au  Gou- 

1.  Dahra,  en  arabe  algérien,  veut  dire  c  nord  »  ;  c*6st  le  pays  c  au 
nord  j  d*un  autre.  (H.  D.) 

2.  Sorte  de  grands  cabas  dont  la  paire  contient  une  charge  d*àne. 
(H.  D.) 


92  VOYAGE  AU  GOURArA  ET  A  L'AOUGUEROOT. 

râra.  Les  dattes  étaient  très  abondantes  et  la  charge  du  cha- 
meau a  varié  entre  10  et  15  francs.  Aussi  nos  tribus 
viennent-elles  d'organiser  une  seconde  grande  caravane  pour 
aller  faire  de  nouveaux  achats. 

On  s'est  bien  souvent  demandé  pourquoi  nos  Sahariens  se 
bornaient  au  commerce  des  denrées  alimentaires  avec  le 
Gourâra  et  le  Touât,  et  comment  il  se  faisait  qu'ils  n'eussent 
jamais  tenté  de  faire  comme  les  Marocains  et  d'aller  cher- 
cher un  lucre  dans  le  trafic  des  denrées  industrielles  contre 
les  produits  soudaniens;  pourquoi  aussi  les  caravanes  qui, 
au  dire  des  Arabes,  venaient  autrefois  apporter  les  produits 
soudaniens  dans  les  contrées  algériennes  avaient  cessé  leurs 
voyages. 

Nous  croyons  pouvoir  répondre  en  connaissance  de  cause 
à  ces  deux  questions,  car  nous  avons  interrogé  les  gens  du 
Gourâra  et  nos  indigènes* 

Nos  gens  se  bornent  au  commerce  des  dattes  parce  qu'il 
est  non  seulement  le  seul  qui  leur  soit  nécessaire,  indis- 
pensable même,  mais  parce  qu'il  est  plus  facile  et  surtout 
bien  plus  productif  pour  eux  que  tout  autre. 

Nos  Sahariens,  habitant  sous  la  tente,  n'ont  besoin 
d'argent  que  pour  augmenter  leurs  troupeau^.  Que  feraient- 
ils  de  nos  meubles,  de  notre  luxe  européen,  avec  la  nécessité 
où  ils  sont  de  se  déplacer  sans  cesse  ?  Ce  qu'il  leur  faut,  ce 
sont  de  beaux  troupeaux  de  chameaux  pour  leurs  transports 
et  pour  le  lait  des  chamelles,  ce  sont  des  chevaux,  et  enfin 
de  nombreux  moutons.  Yoilà  leur  luxe,  car  c'est  ce  qui  les 
fait  vivre,  c'est  ce  qui  leur  permet  les  voyages  de  chaque 
jour.  Sous  la  tente,  que  feraient-ils  d'argent  ou  d'objets  de 
luxe?  Leur  confortable  consiste  en  provisions  de  beurre,  de 
blé,  d'orge,  de  tapis,  de  laines,  d'outrés,  avec  des  serviteurs, 
des  chevaux  et  de  belles  armes.  L'Arabe,  par  le  commerce 
des  dattes,  obtient  quand  il  le  veut  un  bénéfice  annuel  de 
900  p.  100.  Pour  une  mesure  de  blé,  il  obtient  trois  ou 
quatre  mesures  de  dattes  au  Gourâra.  Ces  fruits  rapportés 


VOYAGE  At  GOURÂRA  ET  A  l'AOUGUEROÛT.  93 

dans  le  nord,  pour  chaque  mesure  de  dattes  il  obtient^  dans 
le  Tell,  trois  mesures  de  blé.  On  voit  donc  que,  par  ces  deux 
Toyages  annuels,  avec  une  mesure  de  blé  il  en  obtient  neuf. 
Non  seulement  il  a  un  gain  énorme,  mais  il  n'a  à  craindre 
aucune  mauvaise  chance.  Il  trouve  très  aisément  le  place- 
ment de  sa  marchandise,  son  attirail  habituel  de  transport 
lui  suffit,  il  n'a  ni  à  paqueter  ni  à  repaqueter,  il  ne  court 
aocnn  risque  de  perte  par  suite  de  casse  ou  de  détérioration, 
n  est  sûr  d'avoir  de  quoi  manger  en  route,  et  il  est  certain  de 
son  bénéfice.  Le  blé,  l'orge,  les  fèves,  les  dattes,  lui  servent 
pour  ses  animaux,  pour  sa  famille;  au  départ,  il  s'en  va 
avec  ses  animaux  chargés  au  tiers  et  revient  avec  ses  trans- 
ports complets. 

II  lui  reste  les  laines  de  ses  moutons  pour  les  petits  achats 
de  son  ménage,  de  sa  tente,  comme  il  dirait.  Il  a  ses 
vêtements  assurés  par  ses  femmes,  il  a  le  lait  de  ses  cha- 
melles, de  ses  brebis;  il  possède  aussi  ses  chevaux;  il  n'a 
d'autres  vœux  à  former  que  de  voir  reverdir  les  immenses 
plaines  oti  pâturent  ses  troupeaux. 

L'Arabe  du  sud  est  certainement  le  plus  heureux  et  le  plus 
riche  des  indigènes  de  l'Algérie. 

Nous  avons  constaté  que  quelques  années  pluvieuses 
doublent  et  quadruplent  la  fortune  des  Sahariens.  Ils  le 
saveat  bien  eux-mêmes;  leurs  ennemis  les  plus  cruels  sont 
l'épizootie  et  la  sécheresse.  Mais  trois  années  de  suite  plu- 
vieuses et  sans  épidémie  triplent  la  fortune  et  le  bien-être 
de  chacun. 

J'ai  connu  un  Arabe  intelligent  qui  employait  un  procédé 
bien  simple  pour  s'enrichir,  et  qui  y  réussissait.  Il  avait 
divisé  ses  troupeaux  de  moutons  en  deux  parties,  compre- 
nant, l'une  les  deux  tiers,  l'autre  le  restant  de  ses  brebis. 
L'année  était-elle  bonne,  il  gardait  tous  ses  moutons,  et  leur 
chiffre  doublait.  L'année  d'après  s'annonçait-elle  mauvaise, 
il  vendait  les  deux  tiers,  vivait  avec  ce  qu'il  avait  gardé  et 
une  faible  portion  de  l'argent  de  la  vente.  Les  pluies  rame- 


94  VOYAGE  AU  GOURÂRA  ET  A  L'AOUGUEROÛT. 

naient-elles  des  herbes,  il  achetait  des  troupeaux,  les  dou- 
blait encore  et  ainsi  de  suite.  La  masse  ne  peut  faire  ainsi. 
Aussi  sait-elle  qu'une  mauvaise  année  n*est  qu'un  malheur 
passager  qui  sera  bien  vite  réparé  aux  premières  pluies. 

En  revenant  du  Gourâra,  la  grande  préoccupation  des 
caravanistes  est  de  savoir  si  les  montagnes  du  Dahra  sont 
couvertes  de  neige.  Les  premières  questions  sont  pour 
demander  s'il  a  plu,  si  l'herbe  a  poussé,  si  les  moutons  ont 
trouvé  des  pâturages. 

Quant  aux  dattes  qu'il  apporte,  le  caravaniste  va  les 
emmagasiner  dans  les  oasis,  pour  ne  pas  être  obligé  de  les 
traîner  avec  lui  dans  les  pérégrinations  de  sa  tribu.  S'il  a 
besoin  d'argent,  il  va  vendre  une  partie  de  ses  dattes,  ou  les 
échanger  contre  des  grains  en  triple  quantité  qu'il  viendra 
ensuite  apporter  aux  marchés  européens.  Mais  il  a  rarement 
ce  besoin  d'argent,  ses  laines  sont  là  pour  garnir  sa  bourse 
et  payer  son  impôt. 

On  le  voit,  un  double  échange  annuel  plein  de  bénéfices 
et  d'avantages  matériels,  conforme  à  ses  goûts,  à  ses  besoins, 
fait  une  loi  à  l'Arabe  du  sud  de  se  borner  au  simple  com- 
merce des  dattes  avec  les  oasis  du  sud  de  l'Algérie,  au  lieu 
de  se  risquer  à  un  trafic  assurément  moins  productif,  plein 
de  fatigues  et  de  chance  de  pertes. 

Aussi  les  caravanes  qui,  dit-on,  venaient  autrefois  du 
Gourâra  et  du  Touât  dans  les  possessions  algériennes, 
n'étaient-elles  jamais  le  fait  de  nos  Sahariens.  C'étaient  les 
Arabes  caravanistes  de  nos  oasis  qui  venaient  trafiquer  dans 
le  nord  des  produits  soudaniens^.  Leur  grand  commerce  con- 
sistait dans  la  vente  des  nègres  qu'ils  amenaient.  Non  seule- 
ment notre  conquête  a  coupé  court  à  ce  commerce,  mais 
les  caravanistes  ont  eu  à  subir  les  vexations  des  tribus  du 
sud  qui  ont  exploité,  pour  les  dépouiller,  la  terreur  que 
nous  inspirions.  Une  caravane  suivait-elle,  on  la  menaçait 

1.  Cette  phrase,  si  la  copie  da  manuscrit  autographe  est  exacte,  détruit 
Mdée  énoncée  dans  la  précédente.  (H.  D.) 


VOYAGE  AU  GOUrARA  ET  A  l'AOUGUEROOt.  95 

des  Français^  on  lui  parlait  de  la  nécessité  de  se  cacher,  on 
loi  achetait  à  bas  prix  ses  produits  et  on  la  congédiait  en 
ayant  l'air  de  l'avoir  protégée  contre  nous.  Les  Arabes  goa« 
rànens  nous  l'ont  fort  bien  dit  :  «  Nous  ne  dépassions 
jamais  £l-Abiod Sîdi-Cheïkh  elle  Mezâb.  Nous  avions  peur 
des  Français.  On  nous  achetait  à  très  bas  prix,  et  nous  pré- 
férions vendre  aux  Marocains.  Ainsi,  en  1860,  un  des  chefs 
d'une  oasis  arabe  du  Gourâra  a  apporté  au  Mezàb  une 
trentaine  de  dépouilles  d'autruches  qu'il  a  vendues 
45  francs  celles  des  mâles,  et  25  francs  celles  des  femelles. 
D'ailleurs,  Sîdi  Hamza  et  les  marabouts  des  OulâdSîdiEch- 
Cheikh  trouvaient  encore  moyen  de  prélever  une  dlmereli- 
giense  sur  ces  ventes.  » 

Nous  leur  donnâmes  l'assurance  qu'en  venant  s'adresser 
aux  Français  ils  trouveraient  une  vente  facile  de  tous  leurs 
produits,  et  ils  nous  firent  la  promesse  d'engager  les  gens 
des  oasis  berbères  à  diriger  leurs  caravanes  sur  nos  posses- 
sions, car,  ainsi  que  nous  l'avons  dit,  les  Arabes  des  oasis  ne 
sont  que  les  convoyeurs  des  Berbères. 

Du  reste,  qu'il  nous  soit  permis  de  constater  que  les  cara- 
vanes de  l'intérieur  de  l'Afrique,  qui  venaient  autrefois  en 
Algérie,  avaient  une  très  minime  importance,  en  dehors  de 
la  vente  des  esclaves.  L'ancien  commerce  de  l'ivoire,  de  la 
poudre  d'or  et  autres  produits  du  Soudan,  à  Alger  ouà  Oran, 
n'a  jamais  été  très  important,  que  nous  sachions.  Quelques 
peaux  d'animaux  féroces,  des  dépouilles  d'autruche  et  des 
dattes  étaient  à  peu  près  tout  ce  que  les  marchands  d'es* 
claves  apportaient  avec  le  maroquin. 

Que  nous  cherchions  le  commerce  avec  l'Afrique  centrale, 
je  le  comprends,  mais  que  nous  l'obtenions  quand  la  con- 
quête vient  à  peine  de  s'achever,  quand  nous  sommes  encore 
partout  l'arme  au  pied  dans  nos  postes  fortifiés,  c'est  plus 
difficile.  Il  est  un  élément  dont  nous.  Français,  voulons  ton* 
jours  nous  passer,  c'est  celui  qui  use  les  haines,  modifie  les 
habitudes  et  change  l'esprit  des  nations,  c'est  le  temps.  Que 


96  VOYAGE  AU  60URÂRA  ET  A  L'AOUGUEROÛT. 

nous  cherchions  à  en  activer  les  effets,  c'est  une  loi  du  progrès 
et  de  la  civilisation;  mais  nous  ne  tenons  pas  assez  compte 
de  sa  puissance,  et  c'est  ce  qui  fait  que  souvent  nous  nous 
heurtons  à  des  obstacles  insurmontables  avant  que  le  temps 
les  ait  un  peu  aplanis. 

Nous  ne  sommes  installés  sérieusement  dans  le  sud  que 
depuis  une  dizaine  d'années.  Nous  avons  eu  à  guerroyer 
pour  maintenir  nos  possessions  sahariennes  à  l'abri  des 
voisins.  Nous  sommes  à  peu  près  parvenus  à  donner  à  nos 
nomades  une  organisation  régulière  qui  a  doublé  leurs  forces 
et  les  garantit  aujourd'hui  contre  l'ennemi  extérieur,  que  cet 
ennemi  vienne  du  Maroc,  de  la  Tunisie  ou  du  grand  désert. 

C'est  là  un  immense  résultat  pour  si  peu  de  temps.  Au- 
jourd'hui, avec  trois  ou  quatre  petits  postes  occupés  par  une 
ou  deux  compagnies  d'infanterie,  et  jetés  comme  des 
vedettes  à  de  grandes  distances  de  tout  centre  du  littoral, 
nous  faisons  la  loi  dans  une  zone  de  250  lieues  de  long  sur 
150  de  large,  et  cela  à  des  populations  nomades,  agiles 
et  très  nombreuses.  Nous  n'y  employons  pas  un  soldat 
par  douàr,  pas  un  homme  par  50  lieues  carrées.  Notre 
force,  c'est  l'organisation  des  tribus,  c'est  notre  police  inces- 
sante, ce  sont  les  bienfaits  de  notre  civilisation,  la  sécurité 
que  nous  avons  su  créer,  la  justice  que  nous  avons  fait  régner. 
Ces  résultats  sont  d'hier,  ils  sont  à  peine  atteints,  et  déjà  nous 
rêvons  à  aller  commercer  avec  Timbouktou,  où  à  peine  la 
nouvelle  de  ce  résultat  est  connue,  puisque  la  plupart  de  nos 
voisins  du  Maroc  et  de  la  Tunisie  l'ignorent. 

Je  me  souviens  d'avoir  causé  à  Alger  avec  des  officiers  de 
la  suite  du  bey  de  Tunis  et  avec  les  envoyés  de  l'empereur 
du  Maroc.  Les  uns  et  les  autres  connaissent  les  Gha'anba  de 
nom,  et  se  sont  refusés  à  croire  que  la  majeure  partie  des 
Gha'anba  nous  payait  l'impôt,  et  cependant  nous  en 
avions  amené  une  trentaine  avec  leurs  mehâra*^  à  Alger. 

1.  Dromadaires,  c'est-à-dire  chameaux  de  course.  (U.  D.) 


VOYAGE  AU  GOURÂRA  ET  A   l'AOUGUEROOt.  97 

Qoeronnous  pardonne  cette  digression.  Notre  but  est  de 
démontrer  que,  de  quelques  années  encore,  nous  ne  devons 
pas  songer  à  un  commerce  réel  avec  l'Afrique  centrale. 
Attendons  d'avoir  dans  le  sud  une  organisation  forte  et  pas- 
sée à  rétat  normal  par  Thabitude.  C'est  par  les  indigènes 
rattachés  à  nous  et  dirigés  que  la  voie  doit  s'ouvrir.  Là  où 
il  y  a  dix  ans  M.  Berbrugger  est  allé  en  explorateur  auda- 
cieuxyà  Warglây  vont  aujourd'hui  nos  officiers  avec  quelques 
spahis,  recevoir  l'impôt,  et  lorsque  des  convulsions  ont 
agité  ce  pays,  nous  y  avons  lancé,  par  un  simple  ordre, 
des  cavaliers  pris  parmi  les  pasteurs  du  sud,  pour  couper 
court  au  désordre  et  ramener  prisonnier  l'auteur  des 
troohles. 

Nous  aussi,  nous  sommes  allé  en  explorateur  dans  le  Oou- 
rira  et  TAougueroût,  et  nous  y  avons  été  mal  accueilli.  Notre 
coDYictioQ  est,  cependant,  qu'avec  le  temps,  dans  dix  ans 
peu^être,  on  ira  au  Gourâra  et  au  Touât  comme  on  va 
aujourd'hui  à  Warglà.  C'est  cette  conviction  qui  nous  a 
eogagé  à  écrire  ces  lignes,  qui,  sans  cela,  n'auraient  qu'un 
^ble  intérêt  de  curiosité.  Nous  irons  au  Gourâra  et  au 
Tooàt  parce  que  nos  nomades  y  vont,  qu'ils  y  sont  redoutés 
et  respectés  et  que,  déjà,  par  suite  de  la  solidarité  que 
nous  avons  créée  dans  nos  tribus,  par  l'unité  du  comman- 
dement, elles  déblayent  chaque  année  les  obstacles  qui  se 
trouvent  sur  la  voie.  Nous  n'avons  trouvé  qu'un  passage 
<^cile;ce  passage  n'existait  certainement  pas  il  y  a  quelques 
^QDées.  C'est  aux  Arabes  du  Gourâra  et  du  Touât  que  nous 
le  devons,  et  cela  parce  que  nous  venions  avec  des  Arabes* 
Plus  tard,  ce  sont  ces  Arabes  du  Gourâra  et  du  Touât  qui 
nous  feront  accueillir  des  Berbères  du  même  pays.  Ils  ne 
l'oQt  pas  voulu  ou  ne  l'ont  pas  pu,  peu  nous  importe;  quand 

ils  le  voudront,  ils  le  pourront. 

{A  suivre.) 


SOG.  Dl  GiOGB.  —  1*  TRIMESTRE  1893.  XIV.  —  7 


LA 


RIVIÈRE  SOUTERRAINE  DE  BRAMABIAU 

(GARD*) 
1868— 18Q» 

1»AR 


Depuis  que  j'ai  effectué,  les  27  et  28  juin  {888,  la  pre- 
mière traversée  des  grottes  et  de  la  rivière  souterraine  de 
Bramabiau,  de  nouvelles  investigations,  continuées  chaque 
année  avec  succès,  ont  grandement  accru  Tintérêt  de  ce 
site  des  Gévennes,  qui  est  réellement  un  des  phénomènes 
naturels  les  plus  remarquables  de  la  terre. 

Le  développement  total  des  ramifications  intérieures  au- 
jourd'hui connues  dans  les  cavernes  de  Bramabiau  est  de 
6,850  mètres  environ,  au  lieu  de  1,700  en  1888,  et  leur 
enchevêtrement  présente  une  disposition  des  plus  instruc- 
tives en  ce  qui  concerne  l'allure  et  le  travail  des  eaux  sou- 
terraines. 

Ne  voulant  ici  étudier  Bramabiau  qu*au  point  de  vue  de 
la  géographie  physique  et  de  l'hydrologie,  je  renverrai  pour 
les  détails  descriptifs  et  les  récits  d'explorations  à  ce  que 
j'ai  précédemment  publié*,  et  je  résumerai  brièvement  la 

topographie  des  lieux. 

* 

1.  Voir  les  deux  planches  Jointes  à  ce  numéro. 

t.  Lu  C^vennet,  chap.  xi,  Paris,  Delagrave,  lS90,in-8%— Annuaire  du 


LA  RIVIÈRE  SOUTERRAINE  DE  BRAMABIAU.  99 

Dans  l'angle  occidental  du  département  du  Gard,  sur  le 
revers  septentrional  des  Cévennes  et  le  flanc  sud-ouest  du 
mont  Aigoual  (1,567  mètres),  au  pied  même  du  col  de  la  Se- 
reyrède,  un  ruisseau  sourd  des  spongieux  tapis  d'herbes  qui 
recouvrent  un  soi  de  granit.  Sous  le  nom  de  Bonheur j  il 
serpente  vers  l'ouest  pendant  5  kilomètres  dans  un  large 
vallon,  élevé  de  1,100  à  1,200  mètres  au-dessus  du  niveau 
de  la  mer.  Jadis  ce  vallon  fut  un  lac  (peu  profond)  dont  les 
eaux  étaient  retenues  à  l'ouest  par  une  digue  de  calcaires 
brans  de  l'infralias,  appuyés  ici  sur  le  granit;  à  l'extrémité 
Dord  et  au  point  le  plus  bas  de  cette  digue,  le  déversoir  du 
lac  tombait  en  cascades  brusques  dans  un  autre  vallon,  un 
ravin  plutôt  (celui  de  Bramabiau  ou  de  Saint-Sauveur  des 
Pourcils)  coupé  en  précipice  jusqu'à  100  mètres  de  profon- 
deur. 

Âajoord'hui  le  déversoir  a  reculé  vers  l'amont,  les  cas- 
cades passent  sous  terre  et  le  lac  s'est  vidé  par  les  flancs 
crevassés  de  sa  digue  occidentale;  le  Bonheur  a  agrandi  les 
fissures  du  calcaire,  en  a  fait  de  longues  cavernes  et  reparaît 
dans  le  ravin  de  Saint-Sauveur,  au  fond  d'une  sorte 
d'alcôve  latérale^,  sous  la  forme  d'une  source  parfois  si 
bruyante  après  les  pluies  qu'on  Ta  nommée  Bramabiau  (le 
bœuf  qui  brame);  avec  cette  nouvelle  dénomination  le 
Bonheur  reprend  sa  course  sous  le  ciel  et  se  jette  5  kilo- 
mètres plus  loin  dans  le  Trévesel,  affluent  de  la  Dourbie. 

Le  plan  d'ensemble  au  12,500*  qui  ôgure  à  gauche  et  en 
bas  de  la  planche  ci-annexée  expliquera  ces  dispositions. 

Le  sommet  de  la  digue  calcaire  se  trouve  à  l'altitude  de 
1,128  mètres  au  nord  du  village  de  Gamprieu  (1,1 10  mètres). 
A  gauche  du  lieu  dit  les  Plos,  on  distingue  nettement  sur 

Clab  Alpin  français,  année  1888.  —  Bulletin  de  la  Société  géologique  ^ 
1889,  d'  série,  t.  XVII,  p.  613.  —  Association  française  pour  V avance- 
ment des  Sciences^  1890  (Limoges),  3"  partie,  p.  26.  —  Tour  duMonde^ 
1886,  2*  semestre,  p.  311. 
1.  V.  la  gravure  du  T<mr  du  Monde^  1886,  II,  p.  313. 


100  LA  RmÈRE  SOUTEBRAIME  DE  BRÂIIABUU. 

place  le  tracé  de  deux  anciens  bras  ou  déversoirs  du  Bonheur 
qui  alimentaient  les  cataractes  aériennes;  des  champs  cul- 
tivés les  occupent  à  présent. 

C'est  le  plus  occidental  de  ces  deux  bras  qui  a,  peu  à  peu, 
miné  la  digue  :  d'abord  (point  n*  5)  an  beau  tunnel  (long 
de  40  mètres)  de  la  Beaume  (la  grotte),  obstrué  maintenant 
par  Teffondrement  partiel  de  sa  voûte,  mais  resté  franchis- 
sable pour  les  promeneurs,  sinon  pour  Jes  eaux  qui  n'y 
passent  plus  jamais;  il  fut  donc  un  temps  où  une  cascade 
aussi,  au  sortir  de  ce  couloir  rectangulaire,  s'élançait  à  pic 
dans  l'alcâve  de  Bramabiau  en  une  colonne  d'eau  de  près 
de  100  mètres. 

Ensuite,  à  400  mètres  en  amont  et  au  sud-est  de  la  Beaume^ 
le  Bonheur  a  foré  une  autre  galerie  plus  régulière  encore, 
longue  de  75  mètres,  large  de  20,  haute  de  12.  C'est  le 
Grand  Tunnel  (n*  2  du  plan.  Y.  la  gravure). 

Enfin,  le  ruisseau  a  affouillé  plus  haut  môme  le  calcaire 
de  sa  rive  gauche,  car,  de  nos  jours,  en  temps  de  séche- 
resse, il  disparaît  quelquefois  tout  entier  à  environ  100  mètres 
en  avant  du  Grand  Tunnel  dans  les  fissures  de  son  lit  ou 
de  sa  berge;  ces  fentes,  invisibles  quand  l'eau  est  abon- 
dante, constituent  en  réalité  la  première  perte  contempo- 
raine du  Bonheur  (n*  1  du  plan)  ^ 

Ici  revenons  sur  nos  pas  pour  voir  comment  sont  distri- 
buées les  autres  pertes  actuelles  ;  il  faut  pour  cela  pénétrer 
sous  le  Grand  Tunnel  qui  est  facile  à  parcourir  (altitude 
i  ,095  mètres). 

A  peu  près  au  milieu  de  ce  tunnel  et  sur  sa  rive  droite 
une  ouverture  large  et  très  basse  forme  la  deuxième  perte  ; 
on  Ta  appelée  trou  de  la  Trauche^  du  nom  d'un  individu 
qui  s'y  était  suicidé  le  7  février  1888  et  dont  le  corps  y  fut 
retrouvé  le  4  septembre  suivant.  Le  28  juin  de  cette  même 
année,  nous  n'avions  pas  pu  (MM.  Gaupillat,  Mély  et  moi) 

1.  Jusqu'au  Grand  Tunnel  mèmei  il  existe  dans  le  lit  du  ruisseau  plu- 
sieurs fissures  analogues. 


LA  niTIËRE  80UTERIUIITE  DE  BRilUBIAU.  101 

explorer  celte  perte  dont  l'eau,  courante  et  absorbée,  rem- 
plissait tonte  la  section. 


1  ■■'. 


Au  bOQt  du  tunnel,  les  strates  calcaires  de  la  voûte  ODt 
cédé  complètement  et  le  plafond  s'est  effondré,  créant  un 


102  LA  RIVIÈRE   SOUTERRAINE  DE   BRAUABIAU. 

véritable  aven  (abîme  ou  gouffre)  de  20  à  25  mètres  de  pro- 
fondeur et  de  diamètre  (n*  3  du  pjan  d'ensemble)  par  où 
Ton  peut  remonter  à  la  surface  du  plateau  de  Gamprieu. 
On  le  nomme  Aven  du  Balset  (Y.  la  coupe  longitudinale 
n»  1,  partie  droite). 

A  gauche  du  Balset,  une  caverne  (dite  la  Grotte  aux  trois 
mille  BêteSy  à  cause  des  nombreuses  carcasses  jetées  par 
les  habitants  ou  charriées  par  le  torrent)  s'ouvre  à  angle 
droit  sur  le  tunnel  et  se  prolonge  pendant  60  mètres  vers 
le  sud  (n**  4  du  plan). 

Dans  la  paroi  occidentale  (rive  droite)  du  Balset  et  de  la 
Grotte  existent  cinq  crevasses  verticales  :  ce  sont  les  pertes 
3  à  7  (Y.  le  plan  détaillé)  par  où  achève  de  disparsdtre  toute 
la  portion  du  Bonheur  qui  n'est  pasengloutie  par  lesdeuxpre- 
mières.  Le  28  juin  1888,  nous  n'avions  pas  vu  la  troisième; 
la  quatrième  était  rendue  impraticable  par  l'eau,  assez  haute 
ce  jour-là  pour  y  arriver  abondante;  et  les  trois  dernières, 
successivement  parcourues,  nous  avaient  fait  rejoindre  le 
courant  souterrain  dans  une  grande  salle  souterraine  que 
nous  baptisâmes  le  Carrefour.  Continuant  la  descente  inté- 
rieure nous  avions  découvert  successivement  (Y,  le  plan 
détaillé)  la  Grande  Fourche  avec  plusieurs  jaillissements 
d'eau  hors  de  crevasses  impénétrables  à  ce  moment;  —  la 
Petite  Fourche;  —  la  Cascade  du  Bain  de  siège  coulant  à 
grosses  volutes;  —  la  source  abondante  du  Pas  du  Diable; 
—  le  Grand  Aven,  impossible  &  escalader,  de  la  quatrième 
cascade;  en  tout  1,500  mètres  de  galeries  (dont  700  oc- 
cupés parle  courant  principal);  avec  des  difficultés,  racon- 
tées ailleurs  et  que  je  ne  veux  pas  rééditer,  nous  étions 
heureusement  ressortis  à  la  source  de  Bramabiau,  par 
1,005  mètres  d'altitude,  à  440  mètres  de  distance  à  vol 
d'oiseau  et  à  90  mètres  en  dessous  de  l'entrée  du  Grand 
Tunnel,  au  fond  de  l'admirable  alcôve  de  rochers  (n*  6  du 
plan  d'ensemble)  haute  de  120  mètres,  longue  de  250, 
formée  par  un  replij  du  ravin  de  Saint-Sauveur,  et  où  se 


LA.  RIVIÈRE  SOUTERRAINE  DE  RRiMARIAU.  103 

précipitait  jadis,  à  maindroite|Ia  cascade  demi-souterraine 
delà  Beanme  (n*  5,  voir  ci*dessus). 

On  Yoit  quelle  extrôme  complication  présente  ce  site( 
ftraDge,  ce  système  en  quelque  sorte  du  Bonheur-Brama* 
biao  :  anciennes  cascades,  deux  tunnels,  un  aven,  une  grotte, 
ptasiears  pertes  de  rivière,  tout  un  réseau  de  galeries  sou- 
terraines ramenant  les  eaux  par  une  source  unique  dans 
no  ravin  voisin  profond  de  100  mètres,  telle  est  la  plus 
brève  définition  que  Ton  puisse  en  donner.  Or,  cette  com- 
plication est  plus  grande  encore  sous  terre  qu'à,  la  surface 
puisque,  depuis  la  première  traversée,  près  de  5  kilomètres 
de  ramifications  internes  ont  été  pas  à  pas  découverts  jus- 
qn'aa  15  septembre  1892. 

Il  importe  de  rendre  à  chacun  la  part  qui  lui  revient  dans 
ces  recherches  nouvelles. 

Mis  en  goût  par  l'originalité  de  ces  €  promenades  dans  le 
Qoir  inconnu  »,  M.  Mély,  instituteur  à  Gamprieu,  qui 
m'avait  accompagné  jusqu'à  la  septième  cascade  (celle  du 
Bain  de  Siège),  consentit  à  continuer  l'exploration  après 
mon  départ. 

En  1888,  il  rectifia  plusieurs  erreurs  sur  le  cours  de  la 
galerie  principale  (V.  coupe  longitudinale  n*  1),  découvrit 
environ  200  mètres  de  galeries  dans  la  Fourche  du  nord, 
tni  8'ouvre  à  droite  et  à  3  mètres  au-dessus  du  sol  de  la 
salle  du  Grand  Carrefour  (V.  le  plan  détaillé),  et  conjectura 
lue  les  eaux  absorbées  par  la  deuxième  perte  (Trou  de  la 
Tronche)  débouchaient  à  la  septième  cascade. 

L'année  suivante,  aux  basses  eaux,  il  trouva  300  nou- 
▼eanx  mètres  de  couloirs  {le  Labyrinthe)  au  delà  de  la 
Fonrche  du  Nord  (ce  qui  faisait  en  tout  2  kilomètres),  et 
acquit  la  certitude  que  le  flot  de  la  Tronche  allait  bien  au 
Bain  de  siège. 

Enfin,  en  1890,  il  eifectuait  la  deuxième  et  la  troisième 
^versée,  le  2  juillet  (avec  dix  habitants  de  Camprieu), 
«t  le  14  août  (avec  M.  Marcellin  Pellet  et  six  autres  per- 


104  LA  RIVIÈRE  SOUTERRAINE  DE  RRAMARIAU. 

sonnes),  constatait  que  le  Bonheur  se  perdait  cette  fois 
tout  entier  avant  l'entrée  du  tunnel  (par  les  fissures  de  la 
première  perte),  et  que,  la  Tronche  étant  vide,  la  septième 
cascade  et  la  source  du  Pas  du  Diable  ne  coulaient  pas. 

Ayant  peu  après  quitté  Caroprieu  pour  un  poste  moins 
sévère,  M.  Mély  dut  abandonner  ses  recherches.  Heureuse- 
ment, elles  furent  reprises  sans  interruption  par  l'un  de  ses 
collègues,  M.  Félix  Mazauric,  instituteur  à  Yauvert  (Gard), 
qui,  avec  une  persévérance  et  une  énergie  des  plus  louables, 
a  su  en  trois  saisons  successives  (1890  à  1892)  découvrir  à 
lui  tout  seul  près  de  4  kilomètres  de  sinuosités  ignorées,  et 
non  des  plus  aisées  à  parcourir;  aussi,  me  fais-je  un  devoir 
et  un  plaisir  de  déclarer  que,  dans  la  confection  du  plan 
inédit  publié  ci-contre,  c'est  lui  qui  a  eu  le  plus  grand 
et  le  plus  long  labeur. 

Le  15  septembre  1890,  avec  M.  Randpn,  M.  Mazauric 
réussissait  à  son  tour  la  traversée;  engagés  dans  la  Fourche 
du  Nord;  tous  deux  errèrent  pendant  plusieurs  heures  dans 
l'inextricable  réseau  du  Labyrinthe,  s'égarèrent  même  com- 
plètement dans  le  c  passage  du  Souci  »,  y  découvrirent  une 
foule  de  corridors  nouveaux  et  d'avens  obstrués  (galerie  de 
la  CroiXy  etc.),  et  rejoignirent  (pour,  la  première  fois)  la 
galerie  principale  par  le  couloir  de  la  cascade  du  Bain  de 
siège  qui  ne  coulait  pas.  La  source  du  Pas  du  Diable  était 
à  sec  également. 

En  1891,  M.  Mazauric,  accompagné  de  son  père,  explora 
à  cinq  reprises  différentes  l'intérieur  du  Bramabiau  (11  et 
29  août,  7,  9  et  16  septembre)^  :  avec  mille  peines  et  cou- 
rant de  véritables  dangers  au  milieu  de  chaos  de  pierres 
inconsistants  ou  sous  des  dalles  mal  équilibrées  (une  de  ces 
dalles  mesure  10  mètres  de  longueur,  5  à  6  de  largeur,  et 
0  m.  20  à  1  mètre  d'épaisseur),  il  acheva  l'investigation 
complète  du  Labyrinthe,  de  ses  puits  profonds  parfois  de 

1.  M.  Randon  a  pris  part  aux  recherches  du  7  septembre  1891. 


LA   RIVIÈRE   SOUTERRAINE   DE  BRAMABIAU.  105 

15  mètres,  de  ses  talus  monstrueux,  de  ses  galeries  super- 
posées et  de  ses  avens  comblés  (Y.  le  plan)  ;  il  réussit  à  en 
débrouiller  renchevètrement  presque  inextricable,  à  visiter 
la  troisième  perte  (7  septembre)  et  même,  grâce  à  la  sé- 
cheresse, à  remonter  tout  le  cours  (rempli  de  vase  gluante 
et  de  dangereux  éboulis)  de  la  rivière  du  nord,  pour  res- 
sortir enfin  par  la  fissure  très  basse  du  trou  de  la  Trouche, 
(9  septembre;  les  difficultés  furent  presque  insurmonta- 
bles) ;  sur  la  rive  droite  de  cette  branche  septentrionale,  il 
découvrit  plusieurs  autres  systèmes  de  galeries,  toutes 
bloquées  par  des  éboulements. 

D'autre  part,  à  l'extrémité  de  la  Grande  Fourche,  il 
pénétra  dans  la  dernière  des  sources  souterraines  que 
j*avais  remarquées  en  1888  (les  autres  ne  coulaient  pas) 
et  remonta  pendant  150  mètres  une  galerie  large  de 
1  mètre  au  plus,  haute  quelquefois  de  20  mètres,  qu'il 
nomma  avec  raison  la  rivière  du  Sud  :  à  un  carrefour  se 
trouvent,  dans  la  roche  vive,  des  trous  étages  dans  une  cas- 
cade, ayant  jusqu'à  1  mètre  de  profondeur  et  de  diamètre 
{les  Marmites)  et  creusés  par  les  remous  de  l'eau  comme  les 
Marmites  de  géants  des  géologues.  De  ce  carrefour  diver- 
gent plusieurs  corridors  plus  ou  moins  praticables  (Y.  le 
plan)  ;  les  uns  (larges  de  0  m.  15  mais  très  élevés)  vont  pro- 
bablement rejoindre  les  fissures  qui  se  voient  sur  le  côté 
gauche  (oriental)  de  la  Grotte  aux  trois  mille  Bêtes  ;  les  autres 
(dont  la  section  entière,  0  m.  30,  était  occupée  par  l'eau 
courante),  communiquent,  sans  doute  possible,  avec  les 
fentes  qui,  dans  le  lit  même  du  Bonheur,  forment  en  amont 
du  tunnel  la  première  perte;  cette  perte  est  la  plus  impor- 
tante, la  seule  qui  ne  chôme  jamais,  qui  soit  pérenne. 

En  1890  et  1891,  M.  Mazauric  avait  augmenté  de  près 
de  3  kilomètres  la  longueur  développable  des  catacombes 
de  Camprieu  (soit  environ  5  kilomètres  en  tout). 

Sur  ma  demande,  il  voulut  bien  revenir  à  la  charge  les  12, 
13  et  14  septembre  1892  :  toujours  accompagné  de  son 


106  LA  RIVIÈRE  SOUTERRAINE  DE  RRAMABIAU. 

père,  il  étudia  cette  fois  la  partie  inférieure  des  cavemes^ 
en  aval  de  la  cascade  du  Bain  de  Siège  :  le  résultat  fut  l'ac- 
quisition d'uD  nouveau  kilomètre  ;  —  la  constatation  que  I^ 
salle  du  Repos  était  double  et  obstruée  par  deséboulis  em* 
péchant  de  rejoindre  la  galerie  de  la  Croix  (V.  le  plan),  — 
et  que  la  source  à  double  orifice  (rive  droite)  du  Pas  du 
Diable,  encore  à  sec  à  ce  moment,  devait  dériver  aussi,  par 
une  canalisation  impraticable,  du  système  du  trou  de  la 
Tronche;  —  la  découverte  d'une  série  de  ruelles  débou- 
chant assez  haut  (5  à  30  mètres  au-dessus  du  torrent)  dans 
la  paroi  de  droite  entre  la  sixième  et  la  deuxième  cascades 
(du  Pont  et  de  TÉchelle),  etc.,  etc.;  —  et,  enfin,  la  trou- 
vaille, sur  la  rive  gauche,  d'un  autre  réseau  de  grottes  s'ou- 
vrant  en  deux  places  sur  la  galerie  principale,  l'une  en 
aval  des  rapideSy  inaccessible  à  cause  de  sa  hauteur  (15  mè- 
tres), l'autre,  facile  à  escalader,  au  Pas  du  Diable  lui-même. 

A  la  première  partie  de  ce  réseau  un  caractéristique 
gisement  de  barytine  et  de  minerai  de  fer  a  fait  donner  le 
nom  de  le  Filon.  Un  petit  bassin  en  occupe  à  peu  près 
le  milieu  ;  de  là,  se  bifurque  vers  l'est  la  galerie  du  Filon 
que  M.  Mazauric  suivit  pendant  140  mètres  jusqu'à  un 
autre  bassin  d'eau  qui  l'arrêta* 

Enfin,  le  15  septembre  1892,  je  rejoignais  moi-même  mon 
heureux  et  infatigable  continuateur,  auquel  j'avais  donné 
rendez-vous  pour  me  rendre  compte  sur  place  de  ses  dé- 
couvertes; après  en  avoir  vérifié,  sur  les  principaux  points 
(rivières  du  Nord  et  du  Sud,  salle  du  Repos,  Filon,  etc.), 
l'exactitude  absolue  et  avoir  constaté  que  ses  croquis  topo- 
graphiques présentaient  toute  l'approximation  désirable, 
nous  parvînmes  ensemble  au  bassin  d'eau  du  Filon. 

Cette  fois,  nous  le  franchîmes  en  marchant  dans  l'eau 
jusqu'à  la  ceinture  pendant  30  ou  35  mètres;  au  bout  du 
bassin  nous  continuâmes,  plus  ou  moins  à  sec,  à  travers 
des  couloirs  en  forme  de  tunnels  à  voûtes  rondes  et 
de  hautes  salles   effondrées    dont   l'exploration   reste  à 


UL  RIVIÈRE   SOUTERRAINE  DE  BRÂMARIAU.  107 

acherer;  pressés  par  le  temps,  la  fatigue  et  la  faim,  nous 
dûmes  à  regret  laisser  de  c6té  la  c  galerie  inexplorée  >, 
(qui,  peut-être,  se  termine  par  un  éboulis  à  quelques  mè- 
tres plus  loin  ou  peut-être  y  au  contraire,  conduirait  à 
d'autres  kilomètres  de  souterrains)  et  renoncer  à  Tescalade 
de  plusieurs  fissures  verticales  ou  très  inclinées  (marquées 
Aven?  sur  le  plan),  débouchés  possibles  d'étages  supplé- 
mentaires de  cavernes. 

Nous  ne  saurions  rien  conjecturer  de  plus  précis  à  ce 
sujet;  toutefois,  M.  Mély  a  entendu  dire  par  plusieurs 
paysans  qu'au  bout  du  Saut  des  Bayles,  à  l'extrémité  ouest 
du  plateau  de  Camprieu,  il  existerait  une  autre  caverne 
considérable  et  inexplorée  au  lieu  dit  Mas  Bouisset;  aurait- 
elle,  par  hasard, quelque  relation  avec  les  galeries  du  Filon? 

En  revenant  sur  nos  pas,  nous  constatâmes  avec  plaisir 
que  le  couloir  ascendant  qui  se  détache  au  nord-est  de  la 
salle  de  la  Bifurcation  aboutit,  à  30  mètres  au-dessus  delà 
quatrième  cascade  de  la  galerie  principale,  dans  la  cheminée 
même  du  Grand  Aven  oùGaupillat,  Foulquieretmoi,  nous 
n'avions  pu  nous  élever  que  d'une  quinzaine  de  mètres 
depuis  la  rivière  le  27  juin  1888  (Y.  la  coupe  longitudinale 
n*  II);  la  descente  était  impossible  sans  échelles  de  cordes, 
mais  ce  raccordement  offrait  un  double  intérêt;  il  dégageait 
l'inconnue  du  grand  aven  et  fournissait  un  précieux  point 
de  repère  et  de  recoupement  pour  toute  cette  partie  du  plan. 

Ayant  découvert  ainsi  environ  400  mètres  de  nouvelles 
ramifications  et  abandonnant  à  d'autres  le  plaisir  de  recher- 
cher oil  peuvent  conduire  lès  fissures  que  nous  délaissions, 
nous  regagnâmes  le  c  bassin  d'eau  n,  le  Pas  du  Diable,  la 
petite  Fourche,  le  Carrefour  et  le  Balset;  chacun  à  notre 
tour,  nous  ne  manquâmes  point,  conformément  à  la  tradi- 
tion suivie  depuis  le  28  juin  1888,  de  tomber  complètement 
dans  4  ou  5  pieds  d'eau  courante  du  haut  d'une  certaine 
corniche  élevée  de  3  mètres  et  décidément  fort  rébarbative, 
entre  la  salle  du  Repos  et  les  Rapides* 


108  Lk  RIVIÈRE   SOUTERRAINE  DE  BRAMARIAU. 

Tel  est  le  résumé  des  reconnaissances  complémentaires 
faites  sous  le  plateau  de  Gamprieu  de  1889  à  1892. 

En  additionnant  les  longueurs  mesurées  (au  décamètre 
ou  au  pas)  et  portées  sur  nos  croquis,  nous  obtenons  pour 
le  développement  total  des  ramifications,  supposées  mises 
bout  à  bout,  une  longueur  de  6,350  mètres.  Sur  le  plan  ci- 
contre  au  12,500%  le  curvimètre  n'arrive  pas  à  ce  chiffre,  car 
il  a  été  impossible  de  figurer  toutes  les  galeries  de  la  Fourche 
du  nord  et  du  Labyrinthe  qui  s'entrecroisent  et  se  superpo- 
sent en  un  véritable  fouillis  :  on  s'en  rendra  compte  en  exa- 
minant la  coupe  tranversale  n»  I  (couloir  du  Bain  de  Siège) 
qui  donne  un  exemple  de  ces  intersections  et  de  ces  étages, 
et  en  remarquant  qu'il  n'y  a  pas  moins  de  onze  puits  dans 
cette  région. 

Quant  à  l'exactitude  des  tracés,  elle  n'a  certes  rien  de 
mathématique*;  des  instruments  de  précision  seraient  vite 
faussés,  salis  et  mis  hors  de  service  parmi  ces  voles  basses 
ou  resserrées ,  tortueuses  ou  à  pic,  où  Ton  ne  cesse  de  se  traîner 
à  plat  ventre  dans  la  boue  que  pour  sauter  dans  l'eau  jus- 
qu'aux épaules,  oti  la  marche  à  quatre  pattes  sur  des  pierres 
anguleuses  et  coupantes  alterne  avec  le  cheminement  le 
long  de  précaires  corniches  que  les  doigts  seuls  peuvent 
appréhender,  tandis  que  les  pieds  battent  le  vide...  ou  la 
rivière  !  Le  simple  carnet  de  poche  à  boussole  du  lieutenant- 
colonel  Prudent  nous  a  seul  servi  pour  tous  nos  levers';  les 
nombreux  confluents  de  galeries  ont  grandement  diminué 
les  chances  d'erreur  en  multipliant  les  recoupements  de 
contrôle;  et  ceux  du  Bain  de  Siège  et  du  Grand  Aven  ont 
démontré  que  les  opérations  étaient  suffisamment  justes. 

1.  Notons  ici  que  deux  erreurs  de  dessin  ont  trop  aUongé  la  branche 
ouest  de  la  petite  Fourche  et  trop  raccourci  les  distances  :  1**  de  son  gros 
éboulis  au  Bain  de  Siège  (100  mètres  au  lieu  de  60)  ;  ^  du  Bain  de  Siège 

aux  Rapides  (60  mètres  au  lieu  de  30). 

2.  Voir  E.-A.  Martel,  Levers  topographiques  sommaires  dans  les  caver- 
nes (Bulletin  de  la  Société  de  Topographie  de  Francey  2*  trimestre  1892, 
p.  50-55.  Congrès  de  la  Sorbonne). 


LA  RIVIÈRE  SOUTERRAINE  DE   BRAMABIAU.  109 

Bref,  Bramabiau,  avec  ses  t)  kilomètres  à  6  kilomètres  et 
demi  de  galeries  actuellement  connues  (en  chiffres  ronds), 
est  en  extension  la  première  grotte  de  France  et  la  troi- 
sième d'Europe  (Aggtelek  en  Hongrie,  8  kilomètres  700  mè- 
tres; Adelsberg  en  Istrie,  8  kilomètres  connus;  Han*sur- 
Lesse  en  Belgique,  5  kilomètres  connus). 

Voyons  maintenant  comment  l'eau  y  circule  et  les  effets 
qu'elle  y  a  produits.  D'abord  il  y  a  trois  séries  de  pertes 
principales  :  l"*  lit  du  Bonheur  avant  le  Tunnel  ;  i^  trou  de  la 
Tronche;  3*  les  pertes  3  à  7  (Balset  et  Grotte).  Elles  corres- 
pondent respectivement  à  trois  branches  du  courant  sou- 
terrain, rivière  du  Sud,  rivière  du  Nord,  rivière  du  Milieu 
(V.  le  plan). 

Pendant  les  sécheresses,  celle  du  sud  coule  seule,  quand 
le  Bonheur  ne  dépasse  pas  la  première  perte  comme  nous 
l'avons  tous  trois  constaté,  M.  Mély,  M.  Mazauric  et  moi. 

La  rivière  du  milieu  est  la  plus  souvent  tarie,  bien  qu'elle 
fonctionne  fréquemment  en  plein  été;  ainsi,  j'ai  vu  l'eau  se 
précipiter  dans  la  quatrième  perte  les  9  septembre  1884, 
30  août  1885,  28  juin  et  1'' juillet  1888,  et  dans  les  quatre 
pertes,  4  à  7,  le  26  juin  1889  ;  à  cette  dernière  date  les  eaux 
étaient  tellement  hautes  et  abondantes  qu'il  eût  été  impos- 
sible de  tenter  la  traversée,  réussie  juste  un  an  plus  tôt. 

Quant  au  trou  de  la  Tronche  (rivière  du  Nord),  il  sert 
de  trop  plein  à  la  première  perte,  et  ne  s'assèche,  bien 
entendu,  qu'après  les  déversoirs  n**  3  à  7. 

La  rivière  du  Sud  utilise  une  partie  de  la  Grande  Fourche 
au  milieu  de  laquelle  elle  se  perd  à  main  droite  (côté  est), 
sous  le  gravier,  pour  suivre  pendant  50  mètres  une  route 
invisible  et  reparaître  dans  le  lac  où  elle  rejoint  la  rivière 
du  milieu. 

Att  fond  de  la  Grande  Fourche,  un  éboulis  de  sables  et  de 
concrétions  calcaires,  est  encore  un  aven  obstrué  qui  com- 
munique bien  probablement  avec  un  creux  situé  sur  le 
plateau  au  milieu  d'un  pré  à  côté  de  l'église  de  Gamprieu  ; 


110  LA  RIVIÈRE  SOUTERRAINE   DE  BRAMABIAU. 

dans  ce  creux,  fermé  par  des  galets,  Teau  des  pluies  dispa- 
raît rapidement.  En  déblayant  tout  cela  on  trouverait  peut^ 
être  d'autres  galeries. 

La  salie  du  Grand  Carrefour  et  celle  du  Dôme  (ou  du  Lac) 
sont  bien  plus  rapprochées  l'une  de  l'autre  que  je  ne  l'avais 
figuré  sur  mon  plan  de  1888  et  ne  forment,  en  réalité, 
qu'une  seule  voûte,  haute  certainement  de  plus  de 
40  mètres,  longue  de  75  à  80,  lai^e  de  10  à  30  ;  le  sol  est 
un  chaos  d'immenses  blocs  détachés  du  plafond,  dont  le 
sommet  ne  doit  être  qu'à  utie  bien  faible  distance  de  la 
surface  du  plateau  de  Camprieu  (Y.  la  coupe  longitudinale 
n^  1);  il  est  possible  qu'un  jour,  l'eau  ayant  rongé  le  pied 
des  murailles  qui  soutiennent  cette  voûte,  multiplié  les 
éboulemeûts  et  élargi  davantage  le  vide  souterrain,  le  toit 
peu  épais  s'écroule  pour  former  un  aven  d'efiTondrement 
comme  leBalset,  mais  plus  creux  encore.  Déjà  on  voit  très 
bien  au  sommet  des  coupoles  du  Carrefour  et  du  Lac  des 
strates  déchaussées  qui  paraissent  fort  mal  équilibrées  l'une 
sur  l'autre. 

A  son  tour,  la  rivière  du  Nord  rejoint  le  canal  formé  par 
les  deux  autres  à  la  cascade  du  Bain  de  siège  (la  sep- 
tième en  remontant). 

M.  Mazaùric  a  remarqué  que  tous  les  éboulis,fort  escarpés, 
des  galeries  latérales  à  la  rivière  du  Nord  ont  une  incli- 
naison générale  de  Test  à  l'ouest;  il  en  tire  cette  conclusion 
vraisemblable  qu'ils  ont  bouché  d'anciennes  pertes,  situées 
dans  la  partie  du  lit  primitif  du  Bonheur,  qui  s'étendait 
entre  le  tunnel  supérieur  et  celui  de  la  Beaume. 

Enfin,  nous  avons  déjà  vu  que  la  galerie  de  la  Croix  a  dû 
communiquer  jadis  avec  la  double  salle  du  Repos  par  des 
ruelles  aujourd'hui  oblitérées,  et  que  la  source  (rive  droite) 
du  Pas  du  Diable  est  sans  doute  une  dérivation  inexplo- 
rable de  la  rivière  du  Nord,  puisqu'elle  tarit  et  coule  en 
même  temps  que  la  septième  cascade. 
'  Quant  aux  galeries  du  Filon  et  du  Grand  Aven  ce  sont 


LA  RIVIÈRE   SOUTERRAINE  DE  BRAHABIAU.  111 

des  affluents  souterrains  qui  ne  coulent  qu'après  les  grandes 
pluies  ou  la  fonte  des  neiges,  et  auxquels  les  différents 
tTeos  que  nous  n'ayons  pas  pu  explorer  apportent  (peut- 
être  i  travers  des  canaux  encore  inconnus)  les  eaux  d'in- 
filtration de  la  partie  occidentale  du  plateau  de  Gamprieu 
(le  saut  des  Bayles,  voir  le  plan  d'ensemble)  drainées  par 
les  innombrables  fissures  du  terrain  calcaire. 

Aafond  de  la  galerie  du  Grand  Aven,  on  est  arrêté  par 
une  coulée  presque  à  pic  de  terre  végétale^  indice  de  la 
proximité  de  la  surface  du  sol. 

Il  faut  remarquer  que  dans  la  branche  nord-ouest  et  la 
plus  reculée  de  la  galerie  du  Grand  Aven  on  descend  de 
quelques  mètres  à  contre-pente,  comme  l'indique  la  flèche 
sur  le  plan  :  mais,  au  delà  d'un  bassin  d'eau  formé  par 
cette  déclivité  et  à  partir  de  la  Grande  Dalle  éboulée,  la 
braoche  remonte  vite  et  aboutit  encore  à  un  aven.  Cette 
p^sagère  descente  doit  être  considérée  comme  un  acci- 
dent dû  à  quelque  inclinaison  de  strates  ou  à  quelque  rem- 
blai argileux  :  quand  l'eau  remplit  toutes  ces  galeries^  elle 
hachit  l'obstacle  en  le  transformant  en  siphon. 

Pareille  disposition  s*observe  entre  la  salle  de  la  bifur- 
cation et  le  Grand  Aven  ;  ces  dénivellations  expliquent^ 
wi  que  dans  la  plupart  des  grottes,  les  retenues  d'eau 
loi  se  sont  produites  dans  les  parties  basses  des  couloirs 
(V.  les  coupes  longitudinales  n^'  2  et  3). 

Leg  éboulis  du  fond  de  la  salie  du  Havre  sont  trop  escarpés, 
l^p  inconsistants,  trop  dangereux  pour  que  M.  Mazauric 
^t  pu  s'assurer  delà  communication,  très  probable  d'aiU 
leurs,  de  cette  salle  avec  un  point  quelconque  du  Grand- 
^ven. 

Une  dernière  petite  grotte  qu'il  a  trouvée  le  13  septembre 
1S92  sur  la  rive  gauche  du  couloir  de  sortie,  un  peu  en 
^ont  de  la  deuxième  cascade,  pourrait  bien  mener,  si  on 
déblayait  sa  fis$ure  obstruée  terminale,  jusqu'à  la  caverne 
^^  0$iements;  celle-ci  est  située  (en  dehors  du  plan)  dans 


112  LA  RIVIÈRE   SOUTERRAINE  DE  BRAMABIAU. 

TAlcôve  et  à  la  sortie  de  Bramabiau,  à  gauche  et  au-dessus 
de  la  première  cascade  et  ramifiée  en  trois  couloirs  (150  à 
200  mètres  de  développement).  Le  hasard  Ta  fait  découvrir 
le  28  novembre  1888,  par  des  ouvriers  qui  en  ont  acciden- 
tellement déblayé  la  fissure  d'entrée  en  reboisant  les  flancs 
de  l'alcôve;  on  y  a  trouvé  de  nombreux  ossements  néoli- 
thiques; M.  G.  Fabre,  le  savant  géologue  et  inspecteur  des 
forêts,  qui  s'occupe  de  ressusciter  la  végétation  dans  ces 
parages  et  de  construire  l'observatoire  de  l'Aigoual,  se 
propose  d'efiectuer  là  quelque  jour  des  fouilles  qui  ne 
sauraient  manquer  d'être  intéressantes  ;  en  attendant,  il  a 
pris  l'excellente  précaution  de  faire  murer  cette  caverne 
pour  éviter  les  dépradations  des  curieux  maladroits;  il 
faudrait  rechercher  si,  là  encore,  il  y  a  des  ramifications 
étendues  et  une  liaison  quelconque  avec  les  autres  réseaux 
de  galeries. 

Au  point  de  vue  de  la  formation  des  cavernes  et  du  mode 
de  progression  des  eaux  souterraines  dans  les  terrains  cal- 
caires, Bramabiau  a  une  importance  capitale  :  nulle  part, 
croyons-nous,  on  n'a  trouvé  jusqu'ici  (même  à  Han-sur-Lesse 
et  dans  le  Karst)  un  cavernement  aussi  minutieux,  pour 
ainsi  dire,  un  craquelage  aussi  accentué  du  sous-sol.  Sous 
une  surface  d'environ  dix  hectares  (500  mètres  de  longueur 
sur  200  de  largeur)  on  connaît  déjà  plus  de  6  kilomètres  de 
canaux  développés  !  Et  tout  n'est  pas  découvert  ! 

Il  semble  qu'ici  la  nature  se  soit  plu  à  vouloir  démontrer 
elle-même,  et  sans  i*éplique  possible,  que  les  cavernes 
n'ont  souvent  d'autre  origine  que  les  fractures  préexis- 
tantes du  sol  et  leur  agrandissement  ultérieur  par  les  eaux 
sauvages.  L'exemple  est  topique  et  probant. 

Quant  à  rechercher  quelle  est  au  juste  l'action  dislocante 
(contractions,  failles,  plissements,  glissements^  retraits, 
tremblements  de  terre,  etc.,  etc.)  qui  a  ainsi  découpé  la 
terre  en  innombrables  polyèdres  irréguliers,  quant  à  fixer 
précisément  la  proportion  dans  laquelle  la  force  érosive  de 


LA  RIVIÈRE  SOUTERRAINE  DE   ERAMABIAU.  113 

Teau  a  allongé^  élargi,  dilaté  ces  fentes  où  Tattirait  la  pesan* 
tenr,  nous  ne  saurions  le  faire  ici,  sous  peine  de  transformer 
en  dissertation  purement  géologique  cette  notice  déjà  trop 
longue. 

Toujours  est-il  qu'à  Bramabiau,  comme  dans  la  plupart 
des  terrains  calcaires,  deux  sortes  de  fissures  peuvent  se 
distinguer  :  les  unes  parallèles  aux  assises,  aux  couches, 
aux  strates  du  sol,  séparent  ces  assises  les  unes  des  autres, 
se  nomment  joints  de  stratification  et  ressemblent  aux 
joints  qui  séparent  les  assises  de  pierres  de  taille  dans  les 
constructions  architecturales  ;  les  autres,  perpendiculaires 
ou  obliques  aux  strates  et  en  recoupant  quelquefois  plu- 
sieurs épaisseurs  sur  plus  de  100  mètres  de  hauteur,  sont 
longues  et  étroites  et  s'entrecroisent  quelquefois  elles- 
mêmes;  elles  rappellent  les  lézardes  des  vieux  murs  en 
ruines  ;  on  sait  que  M.  Daubrée  leur  a  donné  le  nom  signi- 
ficatif de  diaclases  (Sta,  à  travers,  et  lAflu»,  briser,  diviser). 

Par  leurs  multiples  intersections  dans  une  quantité  de 
plans  différents,  les  joints  et  les  diaclases  ont,  à  l'avance, 
tracé  aux  eaux  souterraines  les  voies  qu'elles  avaient  à 
suivre;  sollicitées  par  une  force,  la  pesanteur,  qui  les  con- 
traint toujours  à  descendre,  ces  eaux  ont  glissé  en  tranches 
minces  entre  les  strates  (par  les  joints),  —  ou  coulé  le  long 
et  dans  le  bas  des  diaclases,  —  ou  passé  de  joint  à  diaclase 
(et  réciproquement)  selon  le  caprice  des  dispositions  de 
toutes  ces  crevasses.  Dans  le  premier  cas,  il  s'est  formé  des 
galeries  basses  ou  tunnels,  où  la  largeur  l'emporte  sur  la 
hauteur;  dans  le  second  cas,  des  allées  longues,  étroites  et 
élevées  ;  dans  le  troisième  cas,  des  dénivellations  brusques 
(cascades  ou  siphons). 

A  Bramabiau,  on  rencontre  constamment  le  troisième 
cas,  par  exemple,  à  l'ancienne  cascade  près  du  Bain  de 
siège  (V.  coupe  transversale  n°  1),  au  Grand  Aven  (coupe 
longitudinale,  n®  2),  aux  cinq  pertes  de  la  Grotte  aux 
trois  mille  Bétes^  etc.  (Y.  ci-après). 

soc.  DE  6É0GB.  —  l*'  TRIMESTRE  1893.  XIY.  —  8 


114  LÀ  RIVIÈRE   SOUTERRAINE   DE  BRAMABIÀU. 

^  Aux  endroits  les  plus  fissurés,  Teau,  à  force  de  couler  sur 
ou  contre  la  roche,  a  fini  par  l'user,  la  limer,  la  désagréger, 
grâce  à  cette  force  mécanique  vive  qu'on  nomme  V érosion  ; 
les  strates  et  les  parois  séparatives  des  cassures  se  sont 
crevées,  rompues,  écroulées*  et  un  grand  vide  unique  en 
est  résulté  comme  à  la  salle  du  Carrefour,  où  l'on  dis- 
tingue  très  nettement  de  grandes  dalles  tombées,  ap- 
puyées l'une  sur  l'autre  et  ressemblant  à  un  château  de 
cartes  démoli  (coupe  longitudinale  n"  1). 

Entre  les  strates  (coupées  elles-mêmes  verticalement  par 
des  leptoclases  [Xsttto;,  menu],  ou  petites  diaclases),  de 
minces  couches  de  marne,  épaisses  de  2  à  5  centimètres, 
ont  à  certains  endroits  facilité,  une  fois  délayées  par  l'eau, 
le  travail  de  décollement  qui  a  donné  naissance  aux  tunnels. 
Les  deux  principaux  sont  le  grand  tunnel  supérieur  du 
Bonheur  et  celui  de  la  Beaume  ;  sur  leurs  planchers,  des 
tables  rocheuses,  chaotiques,  détachées  des  voûtes,  ra- 
content leur  genèse;  celui  de  la  Beaume,  nous  l'avons  vu 
plus  haut,  a  fini  même  par  se  fermer  presque  entièrement  à 
force  de  débiter  son  plafond  ;  le  Grand  Tunnel,  dont  le  toit 
n'a  pas  partout  10  mètres  d'épaisseur,  sera  quelque  jour 
tout  entier  à  ciel  ouvert  comme  le  Balset,  son  extrémité, 
si  le  Bonheur  continue  à  y  faire  gronder  ses  crues  pendant 
un  nombre  suffisant  de  siècles. 

Au  Trou  de  la  Tronche,  les  strates  ne  sont  pas  assez  frac- 
turées, ou  bien  l'eau  a  eu  trop  peu  d'action  jusqu'ici  pour 
qu'un  large  portique  latéral  se  soit  ouvert. 

A  la  sixième  et  à  la  septième  perte  commencent  à  appa- 
raître les  diaclases,  fissures  verticales  et  non  plus  horizon- 
tales, qui  recoupent  les  joints  désarticulés  de  la  Grotte  aux 
trois  mille  Bêtes;  ces  diaclases,largesde0m.50à5  mètres, 
hautes  quelquefois  de  30,  40  et  même  50  mètres,  forment 
surtout  les  étroites  avenues  de  la  rivière  du  Sud,  des 
Fourches  et  de  la  galerie  principale  (V.  la  coupe  transver- 
sale nM). 


LA  RIVIÈRE  SOUTERRAINE   DE  BRAHABIAtJ.  115 

Dans  le  Labyrinthe^  il  y  a  une  alternance  inextricable  de 
Toutes  basses  et  de  rainures  élevées^  comme  en  témoignent 
la  coupe  transversale  b?  1  et  le  tunnel  (long  de  14  mètres, 
haut  et  lai^e  de  3  à  4  mètres)  indiqué  dans  la  région  des 
puits.  Un  autre  tunnel  bien  caractéristique  s'est  rencontré 
près  de  la  salle  de  la  bifurcation  dans  la  galerie  du  Grand 
Aven,  qui,  comme  sa  voisine  du  Filon,  est  plus  large  que 
haute  et  paraît  être  une  dilatation  de  joints.  En  revanche, 
c'est  dans  des  diaclases  que  sont  pratiquées  les  avens 
inexplorés  qui  font  descendre  en  ces  galeries  les  grandes 
pluies  du  plateau  de  Gamprieu.  La  Qgure  ci-contre  (sortie 
du  Grand  Tunnel)  donne  le  type  des  joints  écartés  et  des 
strates  disloquées;  l'héliogravure  placée  en  tête  de  ce  numéro 
(grande  galerie  intérieure),  celui  des  diaclases  élargies. 

Enfin,  à  la  sortie,  Talcôve  elle-même  de  Bramabiau  n'est 
peut-être  bien  que  le  produit  d'une  fissuration  plus  com- 
pliquée encore,  d'une  corrosion  plus  énergique,  d'une 
réunion  de  plusieurs  galeries  en  une  seule  et  d'un  aff'aisse- 
ment  général  qui,  d'une  caverne,  a  fait  un  ravin. 

Dans  les  Mémoires  de  V Académie  des  sciences  pour  1768, 
Montet  a  décrit  sommairement  la  source  de  Bramabiau  et 
parlé  d'un  éboulement  colossal  qui,  survenu  en  1766,  aurait 
barré  toute  la  sortie  ;  cet  éboulement  a  fort  bien  pu  être 
précédé  de  beaucoup  d'autres  plus  formidables  encore. 

On  est  en  droit  d'attribuer  à  la  force  érosive  de  l'eau 
les  effets  les  plus  surprenants  quand  l'on  constate,  comme 
dans  le  couloir  de  la  rivière  du  Sud,  les  Fourches  et  la 
grande  galerie  de  sortie,  qu'en  différents  niveaux,  il  existe 
sur  les  parois  des  élargissements,  sortes  de  lits  successifs, 
devenus  aujourd'hui  des  corniches,  larges  quelquefois  de 
50  centimètres,  chargées  de  graviers  et  cailloux  roulés,  et 
qui  ont,  en  bien  des  endroits,  facilité  l'exploration;  ces 
élargissements  proviennent  soit  d'une  grande  abondance  de 
l'eau  à  certaines  époques,  soit  ^d'une  moins  grande  dureté 
de  la  roche  à  ces  niveaux  ;  en  tout  cas,  ils  démontrent  que 


116  LA  RIVIÈRE   SOUTERRAINE  DE   BRAMABIAU. 

l'eaa  est  une  lime  et  an  rabot  bien  puissants,  pour  dilater 
et  approfondir  ainsi  une  fissure  !  (Y.  coupes  transversales 
n*»  2,  3  et  4). 

Quelle  énergie  destructive  doit  acquérir,  quand  elle  est 
emprisonnée  dans  les  étroitesses  du  Bramabiau,  l'eau  fu- 
rieuse qui  a  pu  flotter  et  élever  jusqu'à  plus  de  $0  mètres 
au-dessus  du  sol  des  galeries  les  branches  ou  les  troncs 
d'arbres  entraînés,  comme,  par  exemple,  dans  la  branche 
ouest  de  la  Petite  Fourche!  (Y.  coupe  transversale  n""  4). 

Partout,  d'ailleurs,  on  observe  des  stries  ou  rayures  dues 
au  frottement  des  galets  roulés,  et  en  maints  endroits  des 
diaclases  entr'ouvertes  que  l'eau  a  à  peine  entamées,  les 
abandonnant  pour  d'autres  plus  propices. 

A  .ce  propos,  une  question  se  pose  :  les  eaux  du  Bonheur 
ont-elles  été  autrefois  plus  abondantes  que  de  nos  jours,  ou, 
au  contraire,  les  crues  que  l'on  observe  tous  les  ans 
sont-elles  assez  fortes  pour  avoir  amené  l'expansion  des 
fissures  au  point  où  elle  se  trouve  ?  Etant  données  l'étendue 
restreinte  du  bassin  supérieur  du  ruisseau  (10  à  12  kilo- 
mètres carrés  entre  la  Sereyrède  et  Gamprieu),  —  sa  situa- 
tion en  terrain  granitique  imperméable  au  pied  d'un  som- 
met (l'Âîgoual)  particulièrement  soumis  aux  grandes  va- 
riations atmosphériques  et  aux  pluies  subites,  —  et,  par 
conséquent,  son  allure  essentiellement  torrentielle,  on  peut 
se  demander  si,  oui  ou  non,  le  Bonheur  a  jadis  coulé  plus 
fort  que  maintenant?  Une  étude  attentive  de  ses  gonfle- 
ments, prolongée  pendant  plusieurs  années,  au  besoin  même 
à  l'aide  d'instruments  enregistreurs,  permettrait  seule  de 
répondre  à  cette  question,  en  faisant  connaître  exactement 
l'amplitude  des  variations  de  niveaux,  tant  extérieurs 
qu'intérieurs. 

Et  ce  travail  n'aurait  pas  qu'un  intérêt  théorique  :  il 
ferait  connaître  sur  quelle  échelle  se  poursuit  l'usure,  la 
démolition  des  souterrains;  MM.  Mély  et  Mazauric,  au 
cours  de  leurs  différentes  visites,  ont  maintes  fois  remarqué 


U  RITI&RE   SOUTERRAINE   DE   BRAMABIiU.  117 

des  altérations  du  lit  souterrain,  surtout  dans  la  rivière  du 
Nord;  moi-même,  en  septembre  1892,  je  n'ai  plus  retrouvé 
deux  sources  que  j'avais  vues  en  1888  dans  la  Grande 
Fourche,  et  les  formes  rocheuses  de  la  sixième  perte  (entrée 


da  public)  et  de  la  deuiîème  cascade  (près  de  la  sortie) 
m'ont  paru  toutes  changées.  Si  des  modiâcations  sont  aussi 
facilement  discernables  dans  le  court  espace  de  cinq  années, 
U lànten  conclure  que  la  formation  de  Bramabiau  est  un 


118  LA  RIVIÈRE   SOUTERRAINE  DE  BRAMABUfJ. 

phénomène  actuel  et  non  ancien^  —  que  les  flux  d'eau  con* 
tinuent  à  évider  le  sous-sol,  —  que  des  effondrements  sont 
à  craindre^  au  moins  dans  la  partie  supérieure  en  amont  de 
la  septième  cascade  (Fourche,  Carrefour  et  Labyrinthe),  — 
et  qu*un  jour  viendra  où  les  voûtes  affaissées,  triturées, 
délayées  des  cavernes  feront  place  à  une  étroite  vallée  à  ciel 
ouvert,  à  un  canon  prolongeant  l'alcôve  actuelle  vers 
Tamont. 

Si  cette  hypothèse  devient  une  probabilité,  il  importera 
d'obvier  aux  dangers  de  sa  réalisation,  dangers  qui  pour- 
raient être,  par  exemple,  soit  l'éboulement  du  plateau  qui 
porte  le  village  même  de  Gamprieu,  soit  la  formation  d'un 
barrage  souterrain  ou  aérien  (comme  en  1766),  puis  la 
débâcle  d'eaux  accumulées  rompant  leurs  digues  et  rava* 
géant  les  vallées  d'aval  jusqu'à  Trêves,  etc. 

Les  précautions  consisteraient  alors  à  détourner  le  Bon- 
heur en  amont  de  sa  première  perte,  ^our  le  ramener,  à 
travers  les  Plos,  à  son  ancienne  cascade  extérieure,  à  l'ori- 
gine même  du  vallon  de  SaintrSauveur;  quelques  digues 
barreraient  les  pertes  anciennes  et  actuelles,  et  on  n'aurait 
qu'à  en  réparer  les  brèches  de  temps  à  autre.  Le  service 
forestier,  qui  a  fait  tant  de  louables  efforts  et  de  jolis  tra- 
vaux pour  reboiser  les  ravinements  de  Bramabiau,  n'accueil- 
lerait certes  pas  avec  plaisir  un  projet  semblable.  Mais  qui 
sait  si  l'on  n'éviterait  pas,  par  cette  correction  fluviale,  qui 
parait  bizarre  au  premier  abord,  quelque  futur  cataclysme 
analogue  à  ceux  de  Livet,  Plurs,  AUeghe,  Goldau,  Bagnes, 
Nanga-Parbat,  Elm,  Saint-Gervais,  etc.  *. 

Bien  d'autres  choses  restent  à  étudier  dans  Bramabiau. 

• 

1.  Livet  (lac  Saint-Laurent,  vallée  de  la  Romanche  entre  Bourg- 
d'Oisans  et  Grenoble),  li-15  septembre  1219;  Plurs  (près  Ghiavenna, 
Lombardie),  4  septembre  1618  ;  AUeghe  (Alpes  Dolomitiques,  Vénétie), 
janvier  1772;  Goldau  (Schwyz,  Suisse),  2  septembre  1806;  Val  de  Bagnes 
(Valais,  Suisse),  débâcles  du  glacier  de  Gétroz,  1595  et  16  juin  1818  ; 
l^anga-Parbat  (bords  du  haut  Indus,  Inde),  1841  ;  Elm  (Glaris,  Suisse), 
11  septembre  1881;  Saint-Gervais  (Haute-Savoie),  12  juillet  1892. 


LA  RIYIÈRE   SOUTERRAINE   DE  BRAMABIAU.  119 

D'abord  le  filon  minéral  découvert  en  1892  par  M.  Mazau- 
ric,  demanderait  à  être  attentivement  examiné  et  fournirait 
peut-être  au  géologue  quelque  indication  précise  sur  Tori- 
gîne  des  cassures  du  sol  en  ces  lieux.  D'autant  plus  que 
dans  le  fon^  du  vallon  de  Saint-Sauveur  un  filon  de  quartz 
(d'où  sourdent  même  quelques  sources)  recoupe  la  pente 
da  nord  ou  de  droite  (presque  en  face  de  l'alcôve)  au  point 
de  contact  des  trois  terrains  de  granit,  de  schistes  cristal- 
lisés et  de  calcaire,  entre  le  Causse  Noir  et  rÀigoual.  C'est 
là  que  les  cascades  des  anciens  déversoirs  du  Bonheur  ont 
dû  le  plus  fortement  désagréger  Tinfra-lias. 

n  faudrait  rechercher  pourquoi  les  dépôts  de  carbonates 
de  chaux  ou  concrétions  calcaires  qui,  sous  le  nom  de 
stalagmites  et  stalactites,  font  l'ornement  pittoresque  de  la 
plupart  des  grottes,  manquent  presque  totalement  à  Bra- 
mabiau  ;  on  n'en  trouve  que  d'insignifiants  en  trois  ou  quatre 
endroits  (fourche  du  Nord,  galerie  du  Pilon,  etc.)  I 

Est-ce  à  cause  de  la  nature  particulière  du  terrain,  ou  la 
conséquence  d'un  suintement  trop  faible,  ou  enfin  parce 
que  l'eau  s'élève  trop  souvent  et  trop  haut  dans  les  fissures 
dont  elle  rince  les  parois  ? 

A  déterminer  aussi  la  faune  et  la  flore  qu'on  peut  ren- 
contrer dans  ces  eaux  et  galeries  souterraines. 

D'après  ce  que  nous  avons  observé  depuis  cinq  années, 
la  météorologie  des  cavernes  réserve  bien  des  surprises, 
puisque  les  températures  trouvées  au  cours  de  nos  recherches 
oscillent  de  —  1*  à  -{^  14\  Il  y  a  là  beaucoup  de  questions  à 
résoudre. 

Pour  Bramabiau,  je  rapporterai,  sans  commentaires,  mes 
lectures  du  15  septembre  1892: 

6  heures  du  matin,  première  perte,  air  extérieur 12*5 

—  —        eau  du  Bonheur,  refroidie  par  la  nuit...      8^8 

1.  Silice  et  alumine,  6,60;  peroxyde  de  fer,  81,80;  perte  par  calcina- 
tion,  11,30;  acide  phosphoriquc,  0,09  (analyse  faite  àTËcole  des  mines). 


120  LA  RIVIÈRE  SOUTERRAINE  DE  BRAMABIAU. 

7  heures  du  matin,  rivière  du  Sud  au  fond  de   la  Grande 

Fourche,  eau 11*3 

—  —        Grande  Fourche  (courant  d'air),  air.....      S^'G 

C'est  un  renversement  complet,  Teau  se  réchauffant  dans 
la  caverne,  sans  doute  au  contact  des  roches,  et  l'air  s*y 
refroidissant  par  suite  de  l'évaporation  provoquée  par  les 
courants  d'air. 

10  heures  1/2  du  matin,  sortie,  eau 10*  2 

11  heures  —       source  en  face  de  la  sortie,  eau....    11* 

—  —       air  à  l'ombre  —  18* 

Enfin  l'action  des  froids  de  l'hiver,  des  gelées  sur  les 
roches  fissurées  exposées  à  Tair  libre  (Grand  Tunnel,  Balset 
et  alcôve  de  sortie)  mérite  aussi  qu'on  se  demande  quelle 
part  elle  a  prise  à  ces  curieuses  démolitions. 

Maintenant  le  temps  est  passé  des  légendes  qui  faisaient 
engloutir  pour  toujours  les  imprudents  aventurés  dans  les 
pertes  du  Bonheur;  Bramabiau  n'est  plus  un  objet  de  ter- 
reur ni  de  superstition  ;  on  lui  a  arraché  une  partie  de  ses 
secrets  et  il  ne  faut  plus  que  de  patients  chercheurs  et  ob- 
servateurs pour  connaître  tout  ce  qu'on  peut  y  apprendre 
encore. 

Déjà  une  passerelle  en  fer  conduit  de  la  sortie  à  la  salle 
du  Havre;  bientôt,  sans  doute,  l'aménagement  de  part  en 
part  sera  complété,  et  les  études  deviendront  faciles  dans 
ces  hypogées  étranges. 


^*m€ttmm9* 


>    •  • 


OUEST  DE  JAVA 

LA  RAGE  SOUNDANAISE;  SES  RAPPORTS  AVEC  LES  HOLLANDAIS 

ET   LE  PAYS   qu'elle  HABITE 

d'après    les    SOURCES    LES   PLUS    RÉCENTES 

PAR 

B.  A.  EEKHOUT 


Le  public  croit  que  File  de  Java  n'est  habitée  que  par 
une  seule  race  d'indigènes,  les  Javanais  ;  c'est  une  erreur. 
Gomme  la  Grande-Bretagne  et  l'Irlande,  les  îles  de  Java 
et  de  Madura,  qui  sont  presque  toujours  considérées  en- 
semble,  possèdent  trois  races  ou  catégories  d'indigènes, 
très  distinctes  l'une  de  l'autre. 

Ce  sont  :  dans  l'ouest  de  Java,  les  Soundanais,  qui 
comptent  environ  cinq  millions  d'âmes;  dans  le  centre  de 
Jaya,  les  Javanais,  qui  forment  la  plus  grande  partie  de  la 
population,  soit  environ  quinze  millions  d'âmes;  et  dans 
l'extrême  est  de  Java  et  l'île  de  Madura,  les  Madurais,  qui 
représentent  environ  trois  millions  de  têtes.  De  même  que 
les  Anglais,  les  Ecossais  et  les  Irlandais  ont  toujours  à 
cœur  de  faire  entre  euxune  grande  distinction, — un  Anglais 
préférant  n'être  pas  pris  pour  un  Ecossais  ou  un  Irlandais 
et  vice  versa^  —  les  indigènes  de  Java  tiennent  essentielle- 
ment à  être  appelés  Soundanais,  Javanais  et  Madurais  et  à 
faire  sérieusement  la  distinction  entre  ces  trois  races. 
>  On  a  déjà  beaucoup  parlé  de  la  race  indigène  prépondé* 
rante  de  Java,  des  Javanais,  et  des  contrées  qu'elle  habite. 


122  OUEST  DE  JAVA. 

Ce  n'est  pas  le  cas  pour  la  race  soundanaise^  qui  habite 
l'ouest  de  l'île  et  qui,  de  concert  avec  les  diverses  popula- 
tions de  Java,  sera  sans  doute  appelée  un  jour  à  coloniser 
toutes  les  autres  îles  de  la  Sonde. 

Nous  parlerons  donc  de  ce  pays  admirable  qui  a  nom 
Touest  de  Java  et  de  la  race  soundanaise  qui  l'habite. 

Les  possessions  néerlandaises  dans  l'Extrême-Orient  sont 
presque  cinquante  et  une  fois  plus  grandes  que  la  mère- 
patrie,  ou  plus  que  trois  fois  plus  grandes  que  la  France. 

Nous  ne  parlerons  pas  ici  des  études  et  des  suppositions 
des  savants  pour  démontrer  que  la  plupart  des  îles  de  la 
Sonde  jusqu'au  détroit  de  Macassar  ont  appartenu  autre- 
fois à  la  terre  ferme  du  continent  de  l'Asie.  Il  suffira  de 
constater,  entre  autres  choses,  que,  d'après  eux,  la  mer  de 
Java  n'existait  pas  aux  temps  préhistoriques,  et  par  con- 
jséquent  que  Java  et  Bornéo  ne  formaient  qu'une  seule  terre. 
Sur  ce  point  nous  avons  à  faire  remarquer  que  depuis 
le  commencement  de  ce  siècle  on  a  constaté  un  accroisse* 
ment  annuel  presque  régulier  de  la  côte  septentrionale  de 
Java,  surtout  vers  le  milieu  de  la  côte;  on  pourrait  donc 
calculer  le  temps  au  bout  duquel  cette  mer  de  Java  ne  for- 
mera plus  qu'un  grand  canal  entre  les  deux  îles,  si  toutefois 
les  actions  volcaniques  ne  viennent  pas  mettre  ces  calculs 
en  défaut. 

L'origine  du  nom  de  Java  se  perd,  comme  la  plupart 
des  anciens  noms  géographiques,  dans  les  ténèbres  de  l'an- 

tiquité. 

Ce  sont  probablement  les  Hindous  qui  furent  les  pre- 
miers navigateurs  de  Toccident  ayant  débarqué  sur  les  côtes 
de  Java..  Entraînés  par  les  ,vents  de  la  mousson  d'ouest,  ces 
navigateurs  intrépides  durent  arriver  d'abord  à  l'île  de  Su- 
matra, qu'ils  nommaient  €  Soewama-Dwipa  »  (Ile  d'Or). 
Leurs   connaissances    de  l'archipel  furent  certainement 


OUEST  DE  JAVA.  123 

presque  aussi  étendues  que  nos  connaissances  actuelles 
sur  les  parages  du  pôle  sud,  c'est-à-dire  que  les  Hindous 
connaissaient  seulement  une  partie  du  littoral  de  Java. 

Ge  sont  eux  qui  ont  donné  à  l'île  de  Java  le  nom  de 
c  Jawa-Dwîpa  )^  qui  signifie  :  c  pays  du  Millet  »,  uoe  graine, 
le  Panicum  italicuiUf  qu'on  peut  trouver  encore  partout 
dans  les  forêts  vierges  de  l'île.  Nous  trouvons  le  témoignage 
le  plus  ancien  concernant  ce  nom  chez  le  géographe  grec 
Claude  Ptolémée,  au  second  siècle  de  notre  ère.  C'est  lui 
qui,  énumérant  les  divers  pays  de  la  péninsule  indienne  et 
les  îles  de  rArchipel,  appelle  l'île  de  Java  «  Jabadioe  », 
synonyme  d'c  île  du  Millet  i.  Ptolémée  a  donné  le  nom, 
comme  il  était  prononcé  dans  la  langue  du  peuple,  ou  pra- 
crit.  Dan^  cette  langue,  le  mot  «  dioe  >  de  «  Jabadioe  »  est 
identique  au  «  dwîpa  »  du  sanscrit  comme  on  le  constate 
encore  dans  les  mots  c  Laquedives  »,  Maldives,  etc. 

C'est  ce  qu'a  démontré  le  savant  professeur  Kern,  de 
l'université  de  Leyde.  On  lit  dans  le  Ràmâjana  (édition  de 
Bombay  1863),  que  les  c  singes»,  c'est-à-dîre  les  c  vents  », 
de  Hanoémàn  recevaient  Tordre  de  chercher  pour  Râmà, 
aussi  dans  l'Extrême-Orient,  la  Sitâ  volée. 

C'est  pourquoi  on  trouve  écrites  ces  lignes  :  c  Fouillez  soi- 
gneusement €  Jawa-Dwîpa  »,  dont  sept  royaumes  font  la 
parure,  le  pays  d'or  et  d'argent,  riche  en  mines  d'or.  » 

Selon  M.  Kern,  le  temps  où  le  poème  du  Ràmâjana  fut 
composé  ne  peut  différer  beaucoup  de  l'époque  où  vivait 
Ptolémée,  ce  qui  rend  doublement  remarquable  l'harmonie 
des  deux  informations.  Ptolémée  fait  suivre  immédiatement, 
des  lignes  suivantes,  son  interprétation  du  nom  de  e:  Jaba- 
dioe» :  cOn  dit  que  cette  île  est  très  fertile  et  produit  beau- 
coup d'or.  A  son  extrémité  occidentale  elle  possède  une 
capitale  du  nom  d'Argurê,  ce  qui  signifie  :  c  Ville  d'Argent.  » 
Donc,  le  Ràmâjana  de  THindoustan  et  Ptolémée  d'Alexan- 
drie sont  d'accord  sur  la  richesse  du  pays  en  or  et  en  argent 

Or,  on  ne  pouvait  dire  cela  que  de  Sumatra,  car  l'or  et 


124  OUEST  DE  JAVA. 

Targent,  en  grande  abondance  dans  cette  île,  ne  se  trouvent 
qu'en  petite  quantité  à  Java.  Il  en  faut  conclure  que,  dans 
les  temps  les  plus  reculés,  on  parlait  des  îles  de  Sumatra  et 
de  Java  comme  étant  unies  et  ne  formant  qu'une  île,  celle 
de  €  Jawa-Dwîpa.  >  C'est  seulement  auxir  siècle  que  le  nom 
de  «  Soewarna-Dwîpa  >  ou  «  île  d*Or  »,  fut  employé  séparé- 
ment pour  l'île  de  Sumatra,  ainsi  qu'on  peut  le  constater 
dans  un  ouvrage  hindou,  le  €  Kathasâritsâgara  »,  compilé 
d'anciennes  sources. 

De  même,  dans  les  anciennes  histoires  javanaises,  on 
trouve  la  preuve,  que  le  mot  «  Jawa-Dwîpa  »  doit  être  tra- 
duit par  «  île  du  Millet  >.  Ces  histoires  racontent  que,  dans 
la  première  année  de  Tère  javanaise,  qui  commençait  le 
8  août  de  l'année  70  de  la  nôtre,  un  certain  Praboe  Djâjâ 
Bâjâ,  descendant  d'Ardjoenâ  à  la  cinquième  génération, 
débarquait  à  l'île  de  Java.  Il  trouva  qu'une  certaine  graine 
connue  sous  le  nom  de  «  djawa^voet  »  était  la  principale 
nourriture  de  la  population.  Aussi  changea-t-il  le  nom  de 
«  Noesâ-Kèndèng»,  que  l'île  avait  porté  jusqu'alors,  en  celui 
de  Noesâ-Djâwâ.  A  présent  le  nom  javanais  pour  millet  est 
toujours  «  djawrawoet  »,  mais  ce  n'est  pas  la  forme  origi- 
nale. Ce  nom  :semble  avoir  été  formé  par  la  réunion  des 
mots  «  djâwà  »  et  €  awoet  »,  qui  veut  dire  c  millet  aux  fines 
graines  ».  En  malais,  le  millet  se  nomme  encore  djawa  ;  en 
langue  desDajaks  de  Bornéo  c  djawrae  »,  et  en  langue  des 
Battaks  de  Sumatra  c  djaba  oerè  »,  oh  le  mot  c  oerè  »  atout 
à  fait  la  même  signification  que  le  mot  javanais  €  awoet  ». 

Si  tous  ces  mots  des  langues  de  l'archipel  malaisée  djawa  » , 
€  djawae  b,  <  djaba  »,  sont  exactement  les  synonymes  du 
mot  sanscrit  «  jawa  »  et  du  «  jaba  »  de  Ptolémée  dans 
c  Jabadioe  d,  cela  s'explique  par  le  changement  fréquent  de 
la  lettre;  en  d;,  et  de  w  en  b.  Le  premier  changement  sur- 
tout est  très  remarquable.  Le  ;  du  sanscrit  a  été  changé 
dans  presque  tous  les  dialectes  de  l'Hindoustan  en  dj,  ce 
qui  a  été  aussi  le  cas  dans  la  langue  javanaise.  De  même 


Tir 


OUEST  DE  JAVA.  125 

que  les  indigènes  de  Java  changent  toujours  la  lettre  ;  en 
dj  dans  les  noms  hollandais  qui  commencent  par  un  j  et 
qu'ils  ont  adoptés  dans  leur  langue,  de  même  les  anciens 
Hollandais,  dans  beaucoup  de  noms  javanais  commençant 
par  djf  changeaient  les  lettres  dj  en  une  simple  j,  comme 
dans  Japara,  Jacatra.  Le  nom  de  l'île  Java  a  été  également 
modifié  par  les  Hollandais,  de  c  Djav^a  i»  en  Java,  lequel  est 
redevenu,  par  conséquent,  sauf  le  changement  de  la  lettre 
w  en  Vy  que  Ton  doit  aux  Portugais,  semblable  à  la  forme 
originaire  du  sanscrit  c  Jawa  >.  Enfin,  du  côté  de  l'Extrême- 
Orient,  la  définition  de  Java>  comme  c  île  du  Millet  >  s'est 
frayé  aussi  un  chemin  dans  les  écrits  chinois,  quoique 
ceux-ci  datent  de  quelques  siècles  plus  tard. 

On  peut  presque  assurément  admettre  que  les  Hindous 
furent  les  premiers  colonisateurs  de  l'Archipel.  Ils  y  trou- 
Tèrent  une  population  barbare  ayant  une  sorte  de  religion 
semblable  à  celle  des  anciens  Polynésiens. 

On  a  constaté  que  la  plus  grande  partie  des  diverses 
populations  des  îles  à  l'ouest  de  Java  ne  forma  autrefois 
qu'une  seule  race,  celle  des  Malais,  au  moment  où  proba- 
blement presque  toutes  ces  îles  ne  constituaient  qu'un  seul 
pays.  Après  la  formation  des  différentes  îles,  il  s'établit  une 
différence  entre  les  diverses  populations,  les  unes  étant  plus 
civilisées  que  les  autres.  Même  dans  .les  grandes  îles  telles 
que  Sumatra,  Bornéo,  Java  et  Gélèbes,  la  population  elle- 
même  offrait  bientôt  des  différences,  suite  des  diverses 
situations  de  climat  et  de  terrain.  Ainsi  se  formèrent  à  Java 
les  trois  races  distinctes  des  Soundanais,  Javanais  et  Madu- 
rais. 

Les  Hindous,  en  s'établissant  dans  les  îles  malaises,  y 
introduisirent  le  premier  développement  de  leur  civilisa- 
tion et  de  leur  religion,  brahmanique  d'abord,  bouddhiste 
ensuite.  Ils  enseignèrent  aux  indigènes  la  culture  du  riz, 
dont  les  graines  furent  importées  par  eux  de  i'Hindoustan, 
avec  lequel  ils  restaient  toujours  en  communication.  Quand 


126  QWST  DE  JAVA. 

ils  retournaient  dans  leur  patrie,  ils  profitaient  de  la 
mousson  d'est,  les  vents  favorables  conduisant  sans  peine 
leurs  bateaux  vers  les  plages  du  pays  natal.  D'autre  part, 
chaque  mousson  d'ouest  apportait  de  nouveaux  contingents 
de  colonisateurs  hindous,  toujours  munis  de  beaucoup 
d'éléments  utiles  pour  l'agriculture. 

Il  est  à  peu  près  certain  que  ce  furent  les  Hindous  qui 
introduisirent  à  Java  l'arbre,  ou  au  moins  la  graine  de 
l'arbre  connu  sous  le  nom  de  «  djati  >,  qui  ressemble  à 
l'arbre  de  c  teak  >,  des  forêts  énormes  de  cette  essence, 
forêts  probablement  plantées  par  eux,  forment  de  nos 
jours  une  des  richesses  des  Indes  néerlandaises.  En  outre 
ils  introduisaient  à  Java  la  plante  de  coton  et  le  buffie.  Us 
apprirent  à  la  population  l'emploi  de  la  charrue  et  de  la 
herse,  la  construction  des  terrasses  et  des  conduites  d'eau 
pour  la  culture  du  riz,  le  filage  et  le  tissage  des  étoffes 
de  coton,  la  manipulation  des  métaux,  la  fabrication  des 
armes,  la  taille  des  pierres  de  trachite  et  la  fabrication  des 
briques  et  de  la  poterie.  C'est  sous  leur  direction  que  les 
indigènes  construisirent  des  chemins  et  des  vaisseaux  avec 
lesquels  ils  coururent  la  mer.  Java  reçut  des  Hindous  le 
jeu  de  la  «  wajang  »  et  le  c  gamelan  »,  conservés  encore 
de  nos  jours,  et  qui  constituent  la  musique  nationale,  ainsi 
que  le  théâtre  national  ;  on  a  pu  les  voir  et  les  entendre 
à  Paris  pendant  Texposition  de  1889.  En  un  mot,  presque 
tous  les  éléments  de  l'art  et  de  l'industrie  de  Java  sont 
d*origine  hindoue. 

La  langue  des  indigènes  fut  enrichie  par  celle  des  Hindous. 
Les  caractères  de  l'écriture  javanaise  sont  empruntés  à 
l'alphabet  des  Hindous,  et  la  littérature  javanaise  est 
encore  un  écho  de  la  poésie  transplantée  par  ces  derniers 
à  Java. 

Mais,  ce  qui  est  plus  important,  les  Hindous  introdui- 
sirent à  Java  l'institution  des  communes,  qui  forme  encore 
de  nos  jours  la  base  de  la  société  réglée,  et  qui  s'est  main- 


OUEST  DE  JAVA.  127 

tenae  intacte  dans  le  cours  des  siècles,  le  gouvernement 
néerlandais  l'ayant  respectée  comme  une  des  bases  de  son 
autorité. 

Les  Hindous  fondèrent  dans  Tarchipel  des  royafumes'  où 
les  indigènes  furent  considérés  comme  des  esclaves.  Peu  à 
peu,  en  se  mariant  avec  les  femmes  indigènes,  ils  s'assimi- 
lèrent le  peuple.  Aussi  ne  peut-on  plus  retrouver  à  présent 
dans  les  nations  indigènes  qui  habitent  l'île  de  Java  une 
trace  des  vrais  anciens  Hindous.  Le  peuple  primitif  a  été 
civilisé  par  eux  et  ils  se  sont  perdus  dans  ce  peuple.  C'est 
surtout  au  centre  et  à  Test  de  Java  qu'on  retrouve  encore 
les  preuves  dé  la  domination  hindoue  dans  les  ruines  de 
ces  temples  magnifiques  et  splendides  que  sa  civilisation 
avancée  savait  construire.  A  l'ouest  on  ne  trouve  que 
quelques  monuments  inférieurs  de  l'art  hindou,  et  il  semble 
démontré  par  toutes  les  investigations  qu'on  a  faites  à  ce 
sujet  que  ces  contrées  sont  restées  le  plus  en  retard  pour 
l'adoption  d'une  certaine  civilisation. 

Les  royaumes  de  Java  fondés  par  les  Hindous  disparurent 
dans  le  cours  des  siècles  et  furent  reniplacés  par  d'autres, 
tout  comme  chez  nous.  On  se  faisait  la  guerre  pour  avoir 
la  suprématie  ;  mais,  dans  ces  différentes  guerres,  la  plus 
grande  partie  de  l'ouest  de  Java  resta  toujours  subordonnée 
aux  seigneurs  du  centre  et  de  l'est,  qui  traitaient  les 
populations  montagnardes  de  ces  contrées  comme  leurs 
véritables  vassales  et  comme  des  esclaves.  Il  est  intéressant 
de  constater  que,  même  de  nos  jours,  les  Soundanais  con- 
sidèrent chaque  individu  de  la  race  javanaise  avec  un  certain 
respect,  tandis  que  les  Javanais  regardent  toujours  les 
Soundanais  comme  un  peuple  inférieur.  Cela  prouve  une 
fois  de  plus,  si  c'était  encore  nécessaire,  l'état  d'asservis- 
sement dans  lequel  les  Javanais  ont  toujours  tenu  les 
Soundanais.  C'était  pour  eux  une  nation  taillable  et  cor- 
véable à  merci,  et  ils  en  ont  abusé. 

A  présent  encore  on  peut  reconnaître  ainsi  la  grande 


128  OUEST  DE  JATÂ. 

différence  entre  on  Javanais  et  on  Sonndanais;  le  premier» 
fier^  se  sentant  on  homme  en  état  de  défendre  ses  droits  et 
résolu  à  tenir  sa  place  dans  l'histoire  dn  monde  ;  Tautre, 
soumis,  acceptant  toujours  l'opinion  des  autres  et  tenant 
ses  propres  chefs  en  grand  respect,  même  s*ils  abusent  de 
leur  pouvoir.  Lorsque  les  Hollandais,  en  devenanat,  près  les 
Javanais,  maîtres  de  Fonest  de  Java,  ont  abusé  aussi  de  cette 
situation  envers  les  Souodanais,  c'est  en  grande  partie 
parce  qu'ils  trouvaient  le  terrain  déjà  préparé. 

C'est  pendant  la  domination  hindoue  que  s'est  formé  le 
premier  état  dont  on  retrouve  les  traces  dans  l'histoire 
soundanaise.  Mais,  par  le  manque  presque  absolu  de  toutes 
sources  certaines,  on  ne  peut  déterminer  dans  quel  temps 
ce  royaume  a  existé.  On  sait  seulement  qu'il  était  situé  dans 
l'ouest  de  Java,  et  subordonné  à  celui  du  centre,  pour 
dominer  le  peuple  montagnard,  souche  de  la  nation  soun- 
danaise. Ce  royaume  fut  remplacé  par  un  autre^  également 
hindou,  connu  sous  le  nom  de  royaume  de  c  Padjadjaran  >. 

De  celui-ci,  nous  trouvons  plus  de  traces. 

Les  inscriptions  sur  pierre  et  suc  cuivre  qu'on  a  décou- 
vertes font  connaître  le  nom  exact  de  ce  royaume,  et 
aussi  l'emplacement  de  sa  capitale,  qui  se  trouvait,  selon 
quelques-uns  environ  à  la  place  actuelle  de  la  ville  de  Bui- 
tenzorg,  le  cBogor»  des  Soundanais  et  la  résidence  du  gou- 
verneur générai  des  Indes  néerlandaises.  Une  autre  inscrip- 
tion trouvée  sur  une  pierre  raconte  les  faits  et  gestes  d'un 
certain  prince  Parèboe-Ratoe  Poerana,  dont  on  parle  aussi 
dans  les  anciens  écrits  soundanais  commeleRadja-Poerana. 

On  le  nomme  dans  cette  inscription  le  fondateur  de 
Pakoewon  et  roi  du  royaume  de  Pakoewon-Padjadjaran. 
Selon  ce  que  nous  avons  appris  pendant  notre  séjour  dans 
les  pays  soundanais,  ce  ne  serait  pas  à  Buitenzorg  qu'on 
devrait  chercher  l'ancienne  capitale  du  royaume  de  Padjad- 
jaran,  mais  plutôt  là  où  se  trouvent  à  présent  les  planta- 


OUEST  DE  JAVA,  129 

tioDs  de  thé  de  Tentreprise  Parakansalak,  dont  une  des 
divisions  porte  encore  aujourd'hui  le  nom  de  Pakoewon  ; 
oa  peut  y  reconnaître  assez  aisément  des  fossés  qui  se  suc- 
cèdent les  uns  les  autres  avant  d'arriver  à  un  plateau  qui 
fat  probablement  le  centre  de  la  résidence  royale,  et  qui 
semblent  tout  à  fait  avoir  été  creusés  par  la  main  des 
hommes.  En  outre,  cette  place  se  trouve  située  beaucoup 
plus  dans  le  vrai  pays  soundanais  que  la  ville  de  Buitenzorg. 
Quant  à  la  date  exacte  de  la  fondation  de  ce  royaume,  on 
D'à  pas  pu  la  découvrir. 

La  religion  des  Hindous,  telle  qu'elle  fut  transplantée  et 
modifiée  à  Java,  était  la  glorification  des  forces  delà  nature. 
Cette  forme  de  religion  ne  pouvait  donc  influer  favorable- 
ment sur  les  mœurs  de  la  population  javanaise.  L'intro- 
duction de  l'islamisme  par  les  Arabes,  qui  succéda  au 
brahmanisme  et  au  bouddhisme,  améliora  beaucoup  lasilua^ 
tien  générale  et  fit  ressortir  de  nouveau  les  bonnes  qualités 
de  la  race  malaise.  Ce  ne  fut  pas  par  la  conquête,  comme 
les  Hindous,  que  les  Arabes  introduisirent  leur  religion  dans 
l'ile  de  Java,  mais  par  le  commerce.  Jusqu'au  vii*  siècle  de 
notre  ère,  les  Arabes  n'avaient  pas  eu  une  influence  impor- 
tante en  dehors  de  leur  pays,  nonobstant  les  grandes  qualités 
dont  la  nature  les  avait  dotés  et  la  haute  situation  civilisée 
qu'ils  avaient  atteinte  sous  beaucoup  de  rapports.  Ils  étaient 
divisés  en  de  nombreuses  tribus,  qui  guerroyaient  les  unes 
contre  les  autres.  Par  la  propagande  de  la  religion  juive  et 
par  celle  du  christianisme,  ils  furent  mêlés  dans  des  querelles 
de  religion  qui  les  aflaiblirent  encore  davantage. 

C'est  au  commencement  de  ce  vii«  siècle  que  parut 
chez  eux  un  prophète  et  conquérant  Mahomet  qui  inaugura 
une  nouvelle  religion  composée  des  éléments  des  divers 
cultes  de  l'Arabie,  et  réunit  sous  une  seule  domination  les 
tribus  divisées,  en  formant  d'elles  des  soldats  irrésistibles. 
De  ce  moment  les  Arabes  devinrent  la  première  nation  de 

*0C.  DE  GéOCR.  —  1"  TBIMESTRE  1893.  XIV.  —  9 


13d  OUEST  DE  JAVA. 

TAsie»  et  pendant  un  certain  temps  la  première  nation  du 
monde. 

L'énergie  qu'ils  tenaient  de  Mahomet  fit  d'eux  les  pre- 
miers commerçants  de  TOrient  et  leur  inspira  le  goût  des 
expéditions  et  découvertes  lointaines^  qui  les  entraîna 
bientôt  jusqu'aux  mers  de  l'archipel  malais.  Il  semble  qu'ils 
visitèrent  tout  d'abord  les  côtes  nord  de  l'île  de  Sumatra  ; 
mais  dans  les  plus  anciens  écrits  arabes,  à  commencer  par 
le  journal  de  voyage  de  Soleimân,  de  Tannée  851  de  notre 
èrCy  on  retrouve  chez  tous  les  géographes  arabes  la  des- 
cription de  l'empire  de  c  Zabedj  :»,  le  grand  royaume  des 
Hindous  avec  ses  branches  nombreuses.  Dans  ce  nom  l'on 
a  reconnu  unanimement  le  «  Jabadioe  »  de  Ptolémée. 
'  Les  commerçants  arabes,  qui  visitèrent  ces  îles  et  y  rési- 
dèrent parfois  longtemps,  ont  probablement  préparé  l'in- 
troduction de  la  nouvelle  religion  par  la  conversion  des 
femmes  indigènes  qu'ils  épousaient  et  des  personnes  qu'ils 
prenaient  à  leur  service  ou  avec  lesquelles  ils  nouaient  des 
relations  commerciales.  Et  quand  ils  trouvaient  le  terrain 
favorable,  ils  essayaient  des  conversions  sur  une  plus  grande 
échelle.  Le  premier  de  ces  essais  dont  la  légende  parle  fut  fait 
dans  le  royaume  de  Padjadjaran,  à  l'ouest  de  Java,  par  un 
Arabe  nommé  Hadji  Poerwa;  mais  il  n'aboutit  pas.  On  fut 
plus  heureux  dans  l'est  de  Java,  où  un  certain  Maulana 
Malik  Ibrahim  fut,  selon  les  plus  anciens  écrits,  le  premier 
qui  y  prêcha  l'islamisme.  On  a  retrouvé  sa  tombe  au  cime- 
tière de  la  petite  ville  de  Orissée,  près  de  Soerabaya.  D'après 
l'inscription  de  ce  tombeau,  il  mourut  le  12  rebioe'  1  awal 
de  l'année  822  de  la  c  Hedjra  »  ;  date  qui  correspond  au 
8  avril  1419  de  notre  chronologie. 

C'est  depuis  ce  temps  que  des  Arabes  de  distinction,  en 
épousant  les  filles  ou  parentes  des  seigneurs  de  l'est,  parvin- 
rent à  convertir  à  la  nouvelle  religion  des  royaumes  entiers, 
qui  ensuite  fivent  la  guerre  aux  royaumes  non  convertis. 
Et,  bien  qu'il  se  soit  écoulé  encore  beaucoup  d'années  avant 


OUEST  DE  JAVA.  131 

la  conversion  de  toute  Tîle  de  Java,  c'est  à  partir  de  ce 
moment  qae  rislamisme  est  devenu  la  nouvelle  religion  du 
peuple.  Quoique  Hnlluence  des  Arabes  sur  l'histoire  de  Java 
ait  été  très  grande,  on  ne  peut  pas  dire  qu'ils  ont  possédé 
rarchipel  comme  une  colonie,  les  royaumes  qui  se  succé- 
dèrent sous  rislamisme  étant  des  États  tout  &  fait  indépen- 
dants. 

Dans  l'ouest  de  Java,  ce  fut  un  chéik  arabe,  Noerroe'ddln 
Ibrahim  ibn  Maulana  Israîl,  qui  y  introduisit  l'islamisme.  Il 
acquit  ensuite  une  grande  réputation  par  la  guérison  d'une 
femme  attaquée  de  la  lèpre  et  fut  reconnu  par  les  chefs 
indigènes  comme  leur  seigneur.  Il  s'établit  à  l'endroit  oii  se 
trouve  à  présent  la  ville  de  Ghéribon  et  en  devint  par  con- 
séquent le  fondateur,  comme  il  fut  le  fondateur  de  la 
dynastie  des  sultans  de  ce  nom.  C'est  dans  ces  temps  qu'on 
trouve  pour  la  première  fois  les  noms  des  régents  de  Galoe^ 
de  Soekapoera  et  de  Limbangan,  qui  embrassèrent  la  nou- 
Telle  religion  et  s'unirent  à  la  dynastie  de  Ghéribon»  Encore 
à  présent  la  régence  de  Galoe  forme  une  des  divisions  de  la 
province  de  Ghéribon^  de  même  que  les  régences  de  Soe- 
kapoera et  de  Limbangan  forment  deui  des  cinq  divisions 
de  la  province  du  Préanger.  G'e^t  dans  ce  dernier  pays 
surtout^  reconnu  comme  le  berceau  de  la  nation  soun-^ 
danaise  dans  l'ouest  de  Java,  que  le  vrai  type  soundanais 
s'est  le  mieux  conservé. 

La  province  actuelle  de  Bantam,  dans  l'extrême  ouest, 
n'a  été  qu'une  colonie  des  Javanais  de  l'est,  ensuite  un 
sultanat  indépendant  auquel  les  Hollandais  mirent  fin  dans 
le  commencement  de  notre  siècle.  La  province  actuelle  de 
Batavia,  quoique  dans  la  région  montagneuse  encore  en 
partie  peuplée  par  des  Soundanais,  n'est  plutôt  qu'une 
colonie  malaise,  tandis  que  la  province  de  Krawang  dans 
le  nord  et  l'ouest  de  Java,  ne  conserve  plus  dans  la  popu- 
lation le  caractère  vraiment  originaire  des  Soundanais,  qu'on 
trouve  encore  à  présent  dans  la  province  montagneuse  du 


132  OUEST  DE  JAVA. 

Préanger.  Ce  sont  donc  surtout  les  Soundanais  de  la  pro-^ 
vince  du  Préanger  et  le  pays  splendide  qu'ils  habitent  que 
nous  avons  à  cœur  de  faire  mieux  connaître. 

Après  les  Arabes,  ce  furent  les  Portugais  qui  arrivèrent 
de  l'occident  comme  troisième  nation  prépondérante  dans 
l'Orient  et  dans  rarchipei  Malais. 

La  jalousie  de  la  grande  découverte  de  Colomb,  accom- 
plie au  service  de  l'Espagne,  la  soif  de  l'or  et  des  aven- 
tures se  réunirent  avec  l'emportement  de  la  croyance  pour 
diriger  vers  l'orient  les  vaillants  enfants  du  Portugal.  Yasco 
de  Gama  passa,  le  18  octobre  1497,  le  cap  de  Bonne- 
Espérance.  Neuf  ans  plus  tard,  Alfonso  d'Albuquerque  con- 
quit Goa  dans  l'Hindoustan  et  dirigea  ses  vues  vers  l'archipel 
malais,  oh  le  royaume  de  Malacca,  grand  et  puissant  par 
son  commerce  florissant,  était  considéré  comme  la  clef  des 
pays  de  l'Extrême-Orient. 

Avant  les  Portugais  il  n'y  avait  que  très  peu  d'Euro- 
péens qui  se  fussent  aventurés  dans  ces  parages.  Les  plus 
connus  étaient  Marco  Polo,  de  Venise,  vers  l'année  1290; 
le  moine  italien  Fra  Odorico  d'Udine,  vers  1318;  le  Vénitien 
Nicolo  de  Gonti,  vers  1430,  et  Ludovico  di  Varthema,  de 
Bologne,  vers  1505. 

De  même  que  dans  l'ancienne  histoire  indigène  de  Java, 
plus  ou  moins  fantastique  et  comme  enveloppée  de  nuages, 
il  est  très  difficile  de  se  former  une  idée  exacte  de  Tétat 
des  populations  de  Java  d'après  les  écrits  portugais,  mais 
pour  d'autres  raisons.  Partout  on  y  trouve  une  tendance 
exagérée  à  l'action  des  vanteries,  des  rodomontades  qui 
fait  un  curieux  contraste  avec  la  sobriété  des  anciens  récits* 
de  voyage  hollandais.  Mais  en  général  ce  n'était  pas  à  des- 
sein qu'on  forçait  la  vérité.  Les  Portugais  ne  connaissaient 
pas  la  langue  des  peuples  au  milieu  desquels  ils  se  trou- 
vaient aux  Indes.  Us  n'avaient  aucune  idée  de  leur  état 
politique  et  social,  de  leurs  mœurs  ni  de  leur  religion. 


I 
p 


OUESr  DE   JAVA.  Iâ3 

Hais  ce  qui  dans  leurs  écrits  est  le  comble  de  rinvraisem- 
blance,  c'est  leur  mutilation  des  noms  propres.  Les  Portu- 
gais ont  une  oreille  très  peu  sûre  pour  l'interprétation  des 
sons  étrangers.  De  là,  probablement,  les  métamorphoses 
eorieoses  que  des  mots  latins  aussi  bien  que  des  mots 
arabes  ont  subies  dans  leur  langue.  Ils  reproduisirent  les 
noms  comme  ils  les  entendaient,  et  les  rendirent  ensuite 
selon  leurs  organes  peu  flexibles. 

Nou8  savons  par  les  écrits  portugais  que,  dans  ces  temps, 
les  royaumes  de  Java  avaient  établi  partout  leur  puissance 
ftor  les  ties  de  Tarchipel,  en  y  fondant  des  colonies,  et  en 
oatre  que  la  lutte  de  l'islamisme  contre  le  siwaïsme  n'était 
pas  encore  tout  à  fait  finie  par  la  victoire  de  la  religion 
arabe.  Les  Portugais  furent  les  premiers  Européens  qui 
nouèrent  des  relations  avec  l'ouest  de  Java.  Effrayés  par  les 
combats  continuels  qu'ils  durent  soutenir  dans  l'est  de  l'île 
contre  les  indigènes  javanais,  ils  visitèrent  pour  la  première 
fois,  en  4521,  les  ports  de  l'ouest  du  pays  de  Soenda,  dont 
les  noms  «  Xacatara  »,  c  Tangaram  >  et  «  Bantam  »  font 
reconnaître  facilement  ceux  de  Djakarta,  la  présente  ville 
de  Batavia,  de  Tangérang  et  de  Bantèn  ou  Bantam.  D'après 
leors  écrits,  tout  l'ouest  était  connu  sous  le  nom  de  Soenda. 
La  partie  intérieure  était  plus  montagneuse  que  le  centre 
ou  l'est  de  Java,  tandis  qu'elle  les  surpassait  de  beaucoup 
eo  fertilité.  Les  ports  que  nous  venons  de  nommer  faisaient 
QD  grand  commerce  avec  les  autres  îles  de  la  Sonde. 

Le  poivre  surtout  fut  un  des  premiers  articles  d'expor- 
tation du  pays  de  Soenda;  on  en  évaluait  la  récolte  annuelle 
à  environ  trois  millions  de  kilogrammes.  La  ville  la  plus 
importante  se  trouvait  dans  les  montagnes,  avec  une  popu- 
lation de  50,000  âmes,  elle  était  connue  des  Portugais  sous 
le  nom  de  «  Dajo  ».  Il  est  facile  de  reconnaître  dans  ce  mot 
le  €  Dajeuh  »  des  Soundanais,  qui  signifie  «  capitale  »; 
c'est  la  capitale  du  royaume  de  Padjadjaran  dont  il  est 
question.  Enfin  l'écrivain  portugais  nous  montre  Iqs  babi- 


iSè:  OVEST  VM.  JAVA. 

taets  comme  des. païens,  remplis  de  baine  pour  les  maho- 
métaas  et  toujours  eu  guerre  pour  ne  pas  subir  le  joug  des 
rois  du  cenlre  de  Java. 

Chose  curieii$p,.dan3,oes  temps-là,  od  parle  de  l'ouest  de 
Java  comme  d'une  lie  s^par^e  de  l'autre  partie.  Et,  bien 
qu'on  n'ait  jamais  pu  prouver  la  vérité  de  cette  supposition, 
en  parlant  delà  nature  de  l'Ile  npus  rappellerons  qu'un  des 
ingénieurs  des  mines  du  gouvernement  des  Indes  néerlan- 
daises, lui  aussi,  a  émis  cette  idée,  que,  dans  des  temps 
préhistoriques,  l'ouest  de  Java  dut  être  une  lie  tout  k  fait 
séparée  du  centre  et  de  l'est. 

Quoique  les  Portugais  eussent  conclu  des  traités  avec  les 
princes  possesseurs  deS;  ports  de  l'ouest,  ils  ne  s'aventu- 
rèrent jamais  dans  l'intérieur.  Ce  fut  alors  que  le  conabat 
contre  le  sîwalisme  aboutit  h  la  victoire  de  l'islamisme,  et 
ils  nous  racontent  entre  autres  comment  le  régent  ou  le 
seigneur  du  pays  de  Soenda  fut  appelé,  en  qualité  de  vassal 
du  roi  du  centre  de  Java,  à  lui  venir  en  aide  dans  cette 

guerre;  ordre   qu'il   exécuta  en  partant  accompagné  de 

40  vaisseaux  et  de  7,000  soldats  et  assisté  par  le  Portugais 

Mendez  Pinto  et  49  de  ses  compatriotes. 
C'est  également  du  temps  des  Portugais  que  le  i:oyaume 

de  Padjadjaran,  dans  '''-•'■'~ —  ■*"  " •    <■■■'   J-tt—it 

k  ce  moment  ont  voit 

de  Bantam  et  de  Chérit 

de  l'empire  de  Matara 

l'intérieur  de  l'ouest, 

des  régences,  qui  sont 

province  actuelle  du  I 

javanaise  fût  employéi 

rieurs.   Jusqu'à  la  su 

furent  toujours  des  Éti 

au  pouvoir  des  prince: 

Les  difficultés  que  le 


136  OUEST  DE  JAVA. 

trois  grandes  périodes  très  différentes  dans  rhistoire  des 
Soundanais  :  celle  de  la  Compagnie  générale  des  Indes- 
Orientales,  qui  dura  jusqu'à  l'année  1800;  la  période  de 
transition,  pendant  la  domination  successive  de  la  France  et 
de  l'Angleterre  jusqu'à  l'année  1816;  et  enfin  la  troisième 
période,  celle  de  la  domination  hollandaise,  renouvelée 
jusqu'à  nos  jours. 

Commencée  avec  un  capital  de  13  millions  de  francs,  la 
Compagnie  générale  a  connu  pendant  les  deux  siècles  de 
son  existence  des  années  d'une  prospérité  surprenante,  mais 
aussi  des  années  de  grands  déboires.  Ayant  épuisé  ses  forces, 
elle  fut,  en  1800,  dissoute  par  l'État,  qui  paya  ses  dettes 
s'élevant  à  280  millions  de  franc?,  mais  qui,  en  échange, 
reçut  un  Empire,  qui  forme  encore  maintenant  la  plus 
grande  ressource  des  Pays-Bas. 

Pendant  le  règne  de  la  Compagnie,  les  relations  des 
Hollandais  avec  la  race  soundanaise  devinrent  de  plus  en 
plus  étendues  et  ils  commencèrent  à  mieux  connaître  le 
pays  qu'elle  habite.  Comme  nous  l'avons  déjà  indiqué,  nous 
laisserons  de  côté  le  pays  des  anciens  sultanats  de  Bantam 
et  de  Chéribon  pour  ne  parler  exclusivement  que  de  la 
province  des  régences  du  Préanger,  qu'on  peut  considérer 
comme  la  véritable  patrie  des  Soundanais. 

Autrefois,  lorsque  ces  régences  étaient  encore  vassales  des 
princes  du  centre  de  Java,  elles  leur  payaient  un  tribut, 
consistant  surtout  en  produits  du  sol,  et  connu  sous  le  nom 
de  €  contingents  ».  En  outre,  il  existait  des  stipulations 
pour  l'exécution  des  travaux  de  main-d'œuvre  non  payée, 
connus  sous  le  nom  de  services  seigneuriaux.  Pour  le  reste, 
les  régents  étaient  les  maîtres  absolus  de  leur  peuple; 
presque  tous  furent  de  véritables  satrapes. 

Quand  la  Compagnie  entra  par  des  traités  dans  les  droits 
des  princes  du  centre,  elle  acquit  aussi  le  pouvoir  sur  les 
régences  du  Préanger.  Elle  laissa  tout  à  fait  de  côté  le  trai- 
tement des  indigènes  par  leurs  chefs,  mais  exigea  de  ces 


OUEST  DE  JAVA.  131 

derniers  les  produits  qu'ils  payaient  autrefois  en  contribu- 
tions aux  princes  du  centre.  L'idée  originaire  de  la  Com- 
pagnie, relativement  au  commerce  avec  les  indigènes,  s'était 
changée  tout  à  fait  dans  le  cours  des  années  en  un  vrai 
monopole.  Elle  tira  ses  lucratifs  produits  de  c  contributions 
forcées  i  et  de  <  contingents  ]».  Les  premières  furent  presque 
toujours  stipulées  par  des  traités.  Les  princes  et  régents 
indigènes  pouvaient  faire  avec  la  population  ce  qu'ils  vou- 
laient, à  condition  de  livrer  à  la  Compagnie  des  produits 
pour  le  marché  européen.  C'est  ce  qu'on  appelait  les  <  con- 
tingents ». 

Tantôt  ce  fut  une  partie  de  la  récolte,  tantôt  la  récolte 
entière,  qu'on  reçut  à  des  prix  fixes,  mais  toujours  très  bas. 
Dans  aucun  cas,  la  Compagnie  ne  s'occupait  de  la  popu- 
lation, qu'elle  laissait  tout  à  fait  sous  la  direction  des  chefs 
indigènes.  Alors  ceux-ci  ne  devinrent  pas  seulement  des 
agents  de  la  Compagnie,  mais  ils  furent  encore  forcés  de 
disposer  successivement  du  travail  de  la  population  et  du 
prodoit  du  sol.  De  cette  manière  la  Compagnie  se  rendit 
maîtresse  de  la  plus  grande  partie  des  produits  de  la  terre, 
sans  jamais  se  demander  si  le  payement  en  était  l'équiva- 
lent et  si  un  tel  épuisement  pouvait  durer. 

En  outre,  sur  les  sommes  que  la  Compagnie  donnait  en 
payement,  une  partie  était  dilapidée  par  ses  propres  fonc- 
tionnaires; les  régents  en  prenaient  aussi  leur  part,  pour 
se  dédommager  du  manque  de  salaire  qu'ils  ne  recevaient 
pas  de  la  Compagnie.  Enfin  les  chefs  inférieurs  en  préle- 
vaient encore  une  part  ;  après  quoi  on  distribuait  le  restant 
à  la  population  qui,  taillable  et  corvéable  à  merci,  devait 
donc  se  contenter  d'un  salaire  minime  pour  un  travail  con- 
sidérable. La  culture  forcée  du  caféier  fut  surtout  funeste 
aux  Soundanais,  à  l'époque  de  la  Compagnie.  Sous  le  gou- 
verneur général  Zwaardekroon,  1718-1725,  on  étendit  beau- 
coup cette  culture  dans  les  régences  du  Préanger.  La 
culture  en  fut  d'abord  tout  à  fait  libre;  la  Compagnie  promit 


188  OUEST  DE   JAVA. 

pour  chaque  «  picul  »  de  125  livres  un  prix  de  15  écus,  soit 
environ  32  francs.  Dans  cet  espoir,  la  population  comaiença 
à  planter  le  caféier  en  grandes  quantités.  Mais  bientôt  un 
changement  se  produisit  :  la  Compagnie  exigea  le  produit 
pour  elle^  et  diminua  le  prix.  Alors  la  culture  devint 
forcée.  La  Compagnie  conclut,  pour  la  livraison  du  café,  des 
contrats  avec  les  régents,  qui  forcèrent  la  population  à 
planter  le  caféier,  à  entretenir  les  plantations  en  bon  état 
et  à  livrer  le  produit. 

A  la  fin  du  xviii*  siècle,  alors  qu'on  avait  reconnu  que  le 
café  prendrait  la  première  place  dans  le  commerce  de  la 
Compagnie,  on  ordonna  Textension  des  plantations.  Mais 
avec  l'augmentation  des  produits  et  par  conséquent  des 
bénéfices,  le  peuple  sentit  au  plus  haut  degré  l'oppression 
de  cette  culture.  Dans  les  contrats  avec  les  régents  il  était 
stipulé  que  chaque  ménage  devait  entretenir  300  arbres  de 
café,  nombre  qui  fut  porté  plus  tard  à  1000. 

Le  prix  de  125  livres  par  r  picul  Hf  fut  abaissé  à  l  écus  1/2, 
soit  environ  9  fr.  50;  mais  le  planteur,  qui  n'en  recevait 
souvent  que  la  moitié,  devait  livrer  des  <c  piculs  :»  d'un  poids 
de  180  livres  au  lieu  de  125.  Les  fonctionnaires  de  la  Com- 
pagnie agissaient  même  de  façon  que,  dans  beaucoup  de. 
cas,  ni  les  régents  ni  les  planteurs  ne  recevaient  un  centime 
du  prix  fixé.  On  comprendra  combien  dans  ces  conditions 
la  culture  forcée  du  caféier  fut  haïe  des  Soundanais.  Mais 
cela  importait  peu  à  la  Compagnie.  A  la  fin  de  son  existence, 
celle-ci  pouvait  se  vanter  qu'elle  avait  travaillé  pendant 
plus  de  trois  quarts  de  siècle  pour  établir  une  culture  qui 
promettait  des  profits  durables,  mais  il  en  ressortait  aussi 
que  ces  profits  auraient  été  infiniment  plus  grands,  si  une 
administration  meilleure  avait  su  prévenir  les  abus  et 
gagner  le  Soundanais  à  cette  culture  par  un  traitement  plus 
raisonnable. 

La  période  suivante,  surtout  sous  le  gouverneur  général, 


OUEST  DE  JAVA.  139 

maréchal  Daendels,  peut  être  considérée  comme  le  com- 
mencement d'une  nouvelle  ère,  et  quoique  la  lutte  entre 
ceux  qui  voulaient  continuer  le  régime  de  Tancienne  Com- 
pagnie et  ceux  qui  tendaient  à  réparer  nos  fautes  envers  les 
Indes  dure  encore  de  nos  jours,  on  est  enfin  arrivé  à  recon- 
naître que  nous  avons  de  grandes  obligations  à  remplir 
envers  les  populations  de  Java.  Daendels  fut  en  réalité 
le  premier  réformateur  de  Tancien  régime;  bien  que  ne 
supprimant  pas  les  livraisons  en  produits,  il  prit  néanmoins 
les  soins  nécessaires  pour  que  les  indigènes  et  leurs  chefs 
reçussent  les  prix  des  produits  livrés  par  eux,  tandis  qu'il 
ordonnait  que  dans  les  régences  du  Préanger  chaque  indi-^ 
vidu  ne  travaillât  que  la  sixième  partie  de  l'année  pour  les 
plantations  du  caféier. 

Le  systèoie  de  la  Compagnie  était  fondé  sur  le  dédain 
pour  l'indigène  et  la  méconnaissance  de  ses  dispositions 
naturelles.  C'est  dans  ce  sens  que  ses  fonctionnaires  agis- 
saient«  Cependant,  quand  elle  commença  à  décliner,  on  se 
demanda  si  les  défauts  des  indigènes  n'avaient  pas  dû  con- 
tribuer plutôt  &  l'asservissement  dans  lequel  ils  se  trouvaient 
depuis  des  siècles,  et  où  la  Compagnie  les  avait  laissés,  sans 
faire  le  moindre  effort  pour  les  relever  de  leur  misère. 

Le  gouvernement  de  Daendels  fut  en  réalité  une  période 
de  transition  que  prolongea  l'interrègne  anglais  du  lieute- 
nant-gouverneur sir  Thomas  Stamford  Raffles.  C'est  lui  qui 
jeta  les  premières  bases  du  système  pour  arriver  à  une  esti- 
mation régulière,  système  d'après  lequel  les  indigènes 
savaient  quel  était  le  montant  de  la  contribution  annuelle 
due  par  eux  au  gouvernement.  Il  prépara  le  terrain  pour 
une  ère  de  liberté  qui  commence  à  luire  et  qui  certainement 
aurait  vu  beaucoup  plus  tôt  le  jour  sans  les  besoins  de  la 
Hollande  en  Europe.  La  révolution  belge  avait  épuisé  le 
trésor  hollandais  et  il  fallait  coûte  que  coûte  empêcher  la 
ruine  de  la  patrie.  Ce  fut  encore  une  fois  les  Indes  et  leurs 
populations  qui  en  payèrent  les  frais. 


140  OUEST  DE   JAVA. 

Le  gouTerneur  général,  qui  trouva  cette  combinaison, 
était  le  général  comte  van  den  Bosch,  qui,  arrivé  en  1830 
aux  Indes,  y  introduisit  un  système  de  cultures  forcées, 
d'après  ce  principe  que  les  indigènes  étaient  trop  pauvres 
pour  payer  leurs  contributions  en  argent.  Pendant  la  période 
de  transition,  on  avait  beaucoup  amélioré  le  sort  des  indi- 
gènes, mais  la  culture  forcée  du  caféier  avait  été  laissée 
intacte  dans  les  régences  du  Préanger.  Les  Soundanais  pro- 
duisaient alors  annuellement  une  quantité  de  80,000  «  pi* 
culs  >  de  café,  soit  5  millions  de  kilogrammes,  pour 
laquelle  le  gouvernement  payait  à  peine  4  centimes  la  livre. 
De  cette  manière,  les  Soundanais  ne  gagnaient  par  jour 
que  14  centimes  pour  le  travail  énorme  qu'on  exigeait  d'eux. 

Il  est  incontestable  que  la  race  soundanaise  a  eu  fort 
à  souffrir  de  cette  culture  forcée,  qui  a  commencé  dans  les 
premières  années  du  xviii'  siècle  et  qui  a  tué  en  elle  toute 
initiative  pour  son  propre  développement,  parce  qu'elle 
n'avait  pas  le  temps  de  penser  ni  de  travailler  à  autre  chose. 

En  arrivant  à  Java,  le  gouverneur  général  van  den  Bosch 
constata  que  la  population  soundanaise  payait  chaque  année 
au  gouvernement,  en  contribution  en  café,  une  valeur  de 
13  francs  par  tête.  Il  se  dit  qu'avec  un  tel  résultat,  vu  les 
besoins  du  trésor  de  la  Hollande,  il  était  possible  d'étendre 
la  culture  du  caféier  dans  toute  l'île  de  Java. 

Le  café  devenait  alors  le  principal  article  de  son  nouveau 
système  de  cultures  forcées,  dont  il  se  promit  beaucoup 
de  profits  pour  le  gouvernement  hollandais,  en  n'oubliant 
pas  toutefois  de  garantir  aux  indigènes  un  payement  plus 
fort  pour  leurs  produits.  On  appliqua  le  même  système  à 
l'indigo,  à  la  canne  à  sucre,  au  thé,  au  tabac,  à  la  culture 
du  ver  à  soie  et  de  la  cochenille.  Mais,  si  ingénieux  que  fût 
le  système  de  M.  van  den  Bosch,  sans  contredit,  avec 
Daendels  et  Raffles,  un  des  trois  gouverneurs  généraux  les 
plus  remarquables  de  notre  siècle,  il  a  prouvé,  dans  la  pra- 
tique, que  c'était  de  nouveau  pour  le  développemenjt  mUA- 


OUE^T  DE  JAVA.  141 

iectael  et  matériel  des  indigènes  un  retard  de  nombre 
d'années. 

Les  meilleures  lois,  mal  interprétées,  appliquées  abu- 
sivement, risquent  souvent  de  compromettre  la  prospérité, 
la  réputation  et  l'avenir  d'un  pays.  C'est  ce  qui  arriva  avec 
les  lois  van  den  Bosch.  S'il  avait  pu  poursuivre  son  œuvre 
dans  le  sens  qu'il  s'était  proposé,  il  serait  devenu  le  bien- 
faiteur des  Indes  néerlandaises,  parce  qu'il  apprenait  aux 
indigènes  la  culture  de  produits  nouveaux  destinés  au 
marché  européen,  ce  qui  leur  permettait  de  tirer  meilleur 
profit  de  leurs  terres  excessivement  fertiles.  Mais  il  fut  forcée 
par  les  événements  et  les  besoins  du  trésor  hollandais,  de 
matiler  et  de  gâter  son  système;  l'établissement  d'un  mono- 
pole à  l'instar  de  l'ancienne  Compagnie  générale,  avec  tous 
les  abus  qui  en  furent  nécessairement  la  suite  paralysait 
le  développement  naturel  de  la  population. 

De  ce  système  de  culture  et  de  livraison  forcées  il  est 
résulté  que,  depuis  le  gouvernement  de  van  den  Bosch, 
la  Hollande,  c'est-à-dire  l'État,  a  reçu  comme  profits  nets 
de  ses  colonies  des  Indes,  plus  d'un  milliard  et  demi  de 
francs,  au  moyen  duquel  la  mère-patrie  a  pu  diminuer  sa 
dette  nationale,  construire  ses  fortifications  et  établir  un 
réseau  très  complet  de  chemins  de  fer  en  Hollande,  sans 
demander  pour  cela  un  centime  aux  Hollandais. 

D'un  autre  côté,  l'état  des  choses  à  Java  devint  tellement 
grave,  que  les  plus  réactionnaires  furent  forcés  de  prêter 
l'oreille  à  ceux  qui  prêchaient  d'introduire  les  réformes 
libérales  les  plus  sérieuses  à  Java  et  dans  toutes  nos  pos- 
sessions des  Indes,  afin  de  pouvoir  enfin  payer  notre  dette 
envers  des  populations  souffrantes  et  jusqu'alors  trop 
négligées.  Heureusement,  avec  les  idées  plus  généreuses  de 
ce  siècle,  on  s'est  engagé  dans  cette  voie  ;  les  temps  sont 
passés  où  la  convoitise  de  la  mère-patrie  pourrait  accaparer 
de  nouveau  les  excédents  du  service  annuel  des  colonies. 

Les  quinze  dernières  années  ont  changé  comme  par  en- 


m  OUEST  DE  JAVA.  ■ 

chantement  l'aspect  du  pays  oriental  et  le  Hollandais  peut 
constater  avec  orgueil  que  le  progrès  a  été  des  plus 
frappants,  malgré  les  crises  industrielles  qui  se  sont  pro- 
duites de  temps  en  temps.  Le  système  des  cultures  forcées, 
ce  fléau  de  Java,  a  été  presque  tout  à  fait  abandonné.  La 
seule  culture  de  ce  genre  qui  existe  encore  dans  l'Ile,  celle 
du  caféier,  a  vécu  ses  plus  beaux  jours  et  sera  sans  doute 
remplacée  par  un  autre  système,  basé  sur  le  travail  libre, 
qui  payera  ses  contributions  au  gouvernement  eh  argent. 
Dès  lors,  il  ne  restera  plus  que  les  travaux  forcés  pour 
Tentretien  des  chemins  publics.  On  peut  comparer  ces  tra- 
vaux au  «  service  vicinal  »  en  France,  service  sur  lequel 
M.  Waddington,  ambassadeur  de  France  en  Angleterre,  a 
publié  un  article  très  intéressant  dans  le  Nineteenth  Cen- 
tury  de  juin  1888.  Mais  ces  c  prestations  en  nature  >,  qui 
exigent  encore  aujourd'hui  des  indigènes  un  travail  consi- 
dérable annuel,  seront  sans  doute  améliorées,  aussitôt  qu'on 
introduira  les  «  subventions  industrielles  »  et  les  c  gouver- 
nements locaux  »,  qui  permettront  de  prélever  des  «  cen- 
times additionnels  :»,  comme  dans  les  départements  français. 
Aujourd'hui,  c'est  encore  le  gouvernement  central  de 
Batavia  et  de  Buitenzorg,  qui  dirige  tout  dans  les  Indes, 
même  les  affaires  les  plus  insignifiantes. 

Mais  le  développement  constant  du  pays  tend  irrésisti- 
blement, qu'on  le  veuille  ou  non,  vers  la  décentralisation 
et  l'introduction  du  système  des  gouvernements  locaux. 
Aussi  loin  qu'il  puisse  être  développé  avec  succès,  ce 
système  tendra  à  élever  le  pays  à  la  vie  publique.  Il  enlèvera 
au  gouvernement  central  des  actes  odieux  d'intervention 
mesquine  et  les  petites  lois  impopulaires.  Il  diminuera  tous 
les  sentiments  d'antagonisme  entre  le  peuple  et  le  gouver- 
nement central  et  il  donnera  une  connaissance  plus  exacte 
des  buts  véritables  de  ce  dernier.  Il  popularisera  les  impôts 
et  ouvrira  pour  les  indigènes  aisés  des  carrières  utiles,  sinon 
élevées.  11  associera  enfin  les  hommes  éminents  aux  grandes 


OUBST  DE  JAVA«  143 

entreprises  et  à  la  stabilité  des  institutions  dans  lesquelles 
ils  auront  dès  lors  un  intérêt  personnel  et  prééminent. 

S'il  y  a  une  contrée  aux  Indes  où  le  gouvernement 
central  aurait  le  plus  de  succès  en  faisant  les  premiers  essais 
de  l'introduction  d'un  gouvernement  local,  ce  serait  incon- 
testablement cette  même  province  des  régences  du  Préanger, 
patrie  de  la  race  soundanaise,  pays  qui  commence  à  se  déve- 
lopper si  admirablement  par  la  seule  introduction  du  chemin 
de  fer  de  TÉtat,  qui  le  parcourt  au  centre  dans  toute  sa 
longueur.  Quand  la  nation  hollandaise  commencera  enfin  à 
comprendre  plus  clairement  la  puissance  des  chemins  de 
fer  comme  instrument  de  prospérité  nationale,  —  non 
comme  une  industrie  qui  se  rémunère  elle-même,  mais 
comme  un  levier  pour  toutes  les  autres  industries,  —  alors 
l'opinion  publique  sera  de  plus  en  plus  favorable  à  la  création 
des  milliers  de  kilomètres  de  chemins  de  fer  dont  nos  pos* 
sessions  ont  besoin  pour  leur  développement  progressif. 

La  province  des  régences  duPréanger,  qui  forme  la  partie 
montagneuse  de  l'ouest  de  Java,  est  une  des  contrées  des 
plus  belles  du  monde.  Elle  rivalise,  pour  la  beauté  de  sa 
nature,  avec  les  pays  les  plus  privilégiés  de  la  terre.  On  peut 
la  comparer  à  la  Suisse  pour  la  majesté  de  ses  montagnes 
imposantes  et  enchevêtrées;  elle  est  l'égale  de  la  Scandi- 
navie par  la  splendeur  de  ses  forêts  vierges  et  de  ses  cas- 
cades, et  elle  peut  rivaliser  avec  l'Italie  pour  le  charme  de 
ses  poétiques  vallées.  Mais  elle  surpasse  tous  ces  pays  par 
la  beauté  terrifiante  de  ses  volcans,  qui  rappellent  toujours 
le  mémento  mori. 

n  n'est  pas  de  pays  au  monde  qui,  sur  une  surface  aussi 
restreinte  que  les  régences  du  Préanger,  contienne  un 
plus  grand  nombre  de  volcans  actifs,  éteints  ou  en  ruines, 
et  dont  elles  tirent  pour  la  plus  grande  partie  leur  extrême 
fertilité.  Aussi  le  pays  est-il  plutôt  un  pays  d'agriculteurs. 
Le  terrain  y  consiste  presque  partout  en  matières  éruptives^ 


144  PUEST  DE  JAVA. 

quoiqu'on  y  ait  découvert  dans  le  cours  de  ce  siècle  des 
gisements  d'excellent  charbon  et  quelques  minéraux,  comme 
le  cuivre  el  le  zinc.  Quant  au  charboUi  l'attention  du  capital 
et  de  Ténergie  européenne  commence  à  se  tourner  de  ce 
côté,  et  ce  serait  un  nouveau  levier  pour  le  développement 
de  la  prospérité  des  Soundanais,  si  les  efforts  qu'on  fait 
pour  l'exploitation  de  ces  houillères  aboutissaient  à  un 
résultat  sérieux. 

Tout  à  l'heure,  nous  parlions  des  Portugais  et  de  l'idée 
qu'on  avait  jadis  que  l'ouest  de  Java  était  une  tle  à  part. 

Or,  près  de  la  baie  de  Plaboean,  au  nord-ouest  des 
régences  du  Préanger,  on  a  découvert  des  gisements  de 
charbon  qui  se  trouvent  sur  la  même  ligne  que  les  gise- 
ments de  même  formation,  découverts  dans  les  plaines 
de  Soekaboemi,  de  Radjamandala  et  de  Palimanan  en  Ché- 
ri^on,  près  de  la  côte  septentrionale  de  l'Ile. 

L'ingénieur  des  mines  aux  Indes  néerlandaises,  dont  il  a 
été  question  plus  haut,  a  émis  Thypothèsequeces  gisements 
ne  formaient  autrefois  qu'un  seul  ensemble,  et  qu'on  doit 
chercher  ici,  entre  la  baie  de  Chéribon  au  nord  et  celle 
de  Plaboean  au  sud,  la  véritable  ligne  où  l'ouest  de  Java 
était  séparé  de  l'autre  partie  de  Tile  par  la  mer.  Selon  lui, 
les  gisements  de  charbon  ont  été  brisés  dans  le  cours  des 
siècles  par  des  soulèvements  de  terrain,  tandis  que  la  mer 
était  repoussée  par  les  éruptions  successives  des  volcans 
avoisinants,  qui  l'ont  comblée  au  moyen  des  matières  érup- 
tives  formant  à  présent  la  terre  fertile  de  ces  régions.  C/est 
une  hypothèse  qui  peut  être  contestée,  mais  qui  a  néan- 
moins beaucoup  de  vraisemblance. 

Une  autre  hypothèse,  émise  par  ce  même  ingénieur,  se 
rapporte  à  la  récente  découverte  de  veines  de  cuivre  et  de 
zinc  au  sud  de  la  ville  de  Soekaboemi.  Jusqu'à  présent 
on  n'avait  pas  soupçonné  la  présence  de  métaux  dans  la 
province  des  régences  du  Préanger.  Les  veines  de  cuivre 
et  de  zinc  ont  été  découvertes  d'une  manière  assez  curieuse. 


OUEST  DE  JAVA.  145 

il  y  a  six  ans,  par  des  indigènes  qui  travaillaient  à  une 
conduite  d'eau  pour  leurs  rizières.  Les  veines  de  ces  métaux 
fareni  mises  à  nu  par  le  déblayement,  et  on  aurait  fait 
certainement  des  recherches  plus  minutieuses  pour  une 
exploitation  éventuelle,  si  la  baisse  de  prix  du  cuivre  n'avait 
pas  découragé  les  personnes  qui  s'y  étaient  intéressées. 

Cet  ingénieur  a  aussi  découvert  autrefois  ces  môm^s  miné- 
raux sur  les  pentes  méridionales  de  la  montagne  Sawal^  dans 
la  province  de  Ghéribon,  à  la  même  latitude  que  les  veines 
trouvées  au  sud  de  la  ville  de  Soekaboemi.  De  là  sa  suppo- 
sition que  toute  la  partie  méridionale  de  la  province  des  ré- 
gences du  Préanger,  située  à  la  latitude  de  V  15  au  sud  de 
réquateur,  doit  renfermer  par  ci  et  par  là,  des  veines  de 
cuivre  et  de  zinc,  parce  que,  selon  son  hypothèse  les  deux 
places  doivent  se  relier  ensemble.  Or,  cette  partie  méridionale 
est  encore  à  présent  à  peu  près  inconnue,  à  cause  de  sa  faible 
population  et  de  son  accès  difficile.  Aussi  avons-nous  la 
conviction  que  cette  partie  méridionale  du  pays  soundanais 
donnera  encore  beaucoup  de  surprises  au  point  de  vue  de 
la  science  géologique  et  des  résultats  pratiques  qui  en  décou- 
leront, aussitât  que  l'attention  se  portera  sur  ces  contrées 
pour  les  ouvrir  à  l'agriculture  et  à  Tindustrie  par  la  con* 
straction  d'un  chemin  de  fer. 

Tout  à  l'heure  nous  disions  que  les  Soundanais  étaient 
en  premier  lieu  des  agriculteurs.  Nous  n'avons  pas  l'in- 
tention pour  le  moment  de  parler  des  grandes  cultures 
destinées  au  marché  européen,  et  inaugurées  par  le  capital 
et  l'énergie  de  l'occident;  non  plus  que  de  la  culture  toujours 
forcée  du  caféier  qui,  nous  l'espérons,  sera  bientôt  tout  à 
fait  volontaire;  nous  voulons  seulement  fixer  l'attention  sur 
une  culture  populaire,  qui  a  toutes  les  chances  de  devenir, 
aussi  bien  que  le  riz,  une  des  plus  grandes  industries  du 
pays.  G^est  la  culture  du  coton,  connue  à  Java  depuis 
l'occupation  des  Hindous.  Cette  culture  est  très  aimée  par 

SOG.  DE  GAoGR.  —  1*'  TRIMESTRE  1893.  XIV.  —  10 


146  OUEST  DE  JAVA. 

les  Soundanais,  mais  jusqu*à  présent  elle  n'a  pas  été  déve- 
loppée, ns  plantent  ce  qui  est  nécessaire  pour  leurs  propres 
besoins  et  ne  pensent  pas  à  l'exportation,  parce  que  ni  le 
gouvernement  ni  le  capital  européen  ne  s'intéressaient  à 
cette  culture  pour  l'élever  à  la  hauteur  qu'elle  mérite. 
A  cet  égard,  les  Hollandais  pourraient  prendre  leçon  des 
Indes  anglaises.  Sans  devenir  planteur  lui-môme,  le  gouver- 
nement, dans  ce  pays  classique  des  Hindous,  a  su,  pendant 
la  guerre  de  Sécession  des  États-Unis  de  l'Amérique,  déve- 
lopper l'initiative  de  la  population  pour  l'ancienne  culture 
du  coton. 

Aujourd'hui  les  Indes  anglaises  occupent,  après  les  États- 
Unis,  la  place  principale  sur  le  marché  du  coton.  C'est  sur  la 
ferme  initiative  des  vice-rois  lord  Mayo  et  lord  Lytton, 
qu'on  a  obtenu  ce  résultat  magnifique.  Des  Hollandais  se 
dirent  alors  qu'il  n'y  avait  aucune  raison  pour  que  Java, 
et  surtout  la  partie  méridionale  de  la  province  des  régences 
du  Préanger,  ne  pût  devenir  un  grand  pays  de  production 
du  coton;  parmi  eux,  un  jeune  homme  de  nos  amis, 
M.  Hendrik  Willink,  dont  le  père  et  la  famille  occupent 
une  situation  importante  dans  l'industrie  cotonnière  de  la 
Hollande.  Développer  la  culture  du  coton  chez  les  Souu- 
danais,  afin  d'en  faire  une  importation  sur  les  marchés 
européens,  telle  fut  son  ambition.  Il  étudia  les  conditions 
particulières  aux  Indes  anglaises,  et  devina  la  prospérité  qui 
résulterait  pour  les  Soundanais  de  cette  culture,  aussitôt 
que  le  capital  européen  aurait  aidé  à  son  développe- 
ment. 

Ayant  pris  toutes  les  mesures  nécessaires,  au  moment  de 
commencer  son  œuvre,  il  succomba  en  décembre  1890, 
à  l'âge  de  vingt-trois  ans,  à  la  maladie  la  plus  funeste  (les 
tropiques,  la  fièvre  pernicieuse,  la  malaria. 

C'était  le  plus  jeune  des  fils  de  la  famille,  et  le  seul  qui 
eût  été  aux  Indes  ;  on  pouvait  donc  craindre  que  l'essai  ne 
fût  plus  poursuivi.   Mais,    Dieu   merci,  la  persévérance 


'j' 


■V. 


w. 


OUEST  DE  JAVA.  147 

hollandaise  n'est  pas  morte  et  l'expérience  sera  continuée 
par  d'autres  nationaux. 

On  a  souvent  émis  des  théories  sur  la  race  soundanaise^ 
qui  n'aurait  pas  grande  valeur  et  qu'il  serait  mutile  de 
chercher  à  développer.  Nous  protestons  contre  cette  opinion. 
Cette  race  promet  de  jouer  encore  un  rôle  très  important 
dans  l'histoire  de  Java,  aussitôt  qu'elle  pourra  employer 
tonte  sa  vigueur,  tout  son  temps,  k  travailler  à  son  dévelop* 
pement,  grâce  à  la  civilisation  et  aux  connaissances  euro^ 
péennes. 

Les  Hollandais  ont  commencé,  surtout  dans  les  quinze 
dernières  années,  à  aider  de  tout  leur  pouvoir  au  dévelop- 
pement de  l'éducation  indigène  comme  base  d'une  civili- 
sation bien  fondée.  La  construction  de  chemins  de  fer,  l'éta- 
blissement des  grands  travaux  publics,  aussi   bien  que 
l'institution  d'un  service  topograpbique,  ont  formé  surtout 
de  très  bons  ouvriers,  qui  certainement  sèmeront  partout 
les  connaissances  acquises.  On  perçoit  à  présent  une  ten- 
dance à  développer  l'industrie  artistique  et  à  élever  par  là 
le  sentiment  des  indigènes.  Dans  cette  voie,  l'art  ancien  des 
Hindous  s'ajoutera  sans  doute  à  ce  que  les  indigènes  peu- 
vent produire  dès  maintenant,  pour  ouvrir  à  Ilndustrie  et 
aux  arts  indigènes  un  vaste  champ  de  laborieuse  activité. 
Nous  pourrions,  en  finissant,  rappeler  ce  qu'un  Hollandais 
du  commencement  de  ce  siècle,  le  comte  Dirk  de  Hogendorp, 
et  un  ingénieur,  M.  de  Bruijin,  ancien  directeur  des  travaux 
publics  aux  Indes,  disaient  à  propos  des  Soundanais;  mais 
nous  nous  contenterons,  de  citer  ces  paroles,  pleines  de 
sens,  du  célèbre  indianiste  hollandais,  M.  le  professeur  Veth  : 
€  Un  jugement  général  sur  l'intelligence  de  la  race  sounda- 
naise  devrait  se  baser  sur  une  expérience  beaucoup  plus 
considérable  que  celle  que  nous  possédons  dès  à  présent. 
Que  croit-on  que  les  anciens  Grecs  auraient  bien  pensé 
des  peuples  étrangers,  qu'ils  désignaient  sous  le  nom  de 
barbares,    ou  les  Romains    de  nos  ancêtres  Germains? 


148  OUEST  DE  JAVA. 

Croit-on,  en  vérité,  que  jamais  ils  se  les  seraient  repré- 
sentés comme  leurs  semblables  quant  à  la  disposition  natu- 
relle et  à  rintelligehce?  Pnt-ils  jamais  eu  une  vague  idée  de 
ce  que  leurs  descendants  deviendraient  ?  Et  en  effet,  ils  ne 
furent  pas,  dans  ces  temps,  leurs  semblables;  il  fallut  une 
période  de  beaucoup  de  siècles  pour  les  conduire  à  une  telle 
élévation.  L'ennoblissement  d'une  race  d'hommes  est  un 
travail  du  temps.  Il  n'y  a  pas  seulement  l'éducatron  des 
individus,  mais  aussi  celle  des  races  entières;  car  ce  qui  a 
été  fait  pour  et  par  une  génération,  ne  se  perd  pas  tout  à 
fait  pour  la  suivante.  La  science  des  temps  modernes 
reconnaît  même  l'avancement  des  animaux. 

«  Est*ce  qu'elle  interdirait  alors  cette  disposition  à  une 
race  d'hommes  quelconque  ? 

<c  Si  nous  reconnaissons  à  présent  que  la  race  soundanaise 
se  trouve  actuellement  beaucoup  en  arrière  de  l'Européen, 
il  n'y  a  aucune  raison  de  désespérer  de  son  avenir.  » 


Le  Gérant  responsable^ 
Gh.  Maunoir, 

Secrétaire  général  de  la  CommisRion  centrale. 


4675.  —  L.-Imprimeries  réunies,  B,  rue  Mignon,  2.  >-  May  et  Mottsroz,  dir. 


RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL 

FAIT 

A  LA  SOCIÉTÉ  DE  GÉOGRAPHIE 

Dans  sa  sëance  ^nérale  da  21  aTril  1893 
AU    HOM    D'UNE    COXMISSIOH    COMPOSÉE    DE 

MH.  Milne-Edwards,  Grandidier,  Hamy,  Huber,  Maunoir 
Prince  Roland  Bonaparte,  Caspari. 


Rapport  de  M.  W.  Huber 

Rapporteur  général. 

La  Commission  centrale  a  décidé  de  supprimer,  cette 
année,  la  lecture  des  rapports  sur  les  prix. 

Cette  mesure  qui  rompt  avec  les  traditions  de  notre 
Société,  s'impose  par  la  multiplicité  des  récompenses  que 
de  généreux  donateurs  vous  permettent  de  décerner.  —  La 
séance  de  ce  soir  serait  entièrement  consacrée  à  rappeler 
des  voyages  ou  des  travaux  dont,  grâce  au  rapport  annuel 
de  notre  secrétaire  général,  à  la  presse  et  aux  publications 
périodiques  spéciales,  vous  connaissez  tous  les  résultats.  Il  ne 
resterait  donc  qu*un  temps  insuffisant  pour  la  partie  réel- 
lement intéressante  de  cette  réunion  plénière,  oîi  vous  attire 
l'espoir  d'entendre  une  communication  toute  d'actualité. 

Le  texte  des  rapports  sera  inséré  au  Bulletin,  comme 
d'usage,  pour  ceux  de  nos  collègues  qui  voudraient  les  lire, 
en  même  temps  que  pour  conserver  dans  nos  annales  la 
trace  des  services  rendus  à  la  science  par  vos  lauréats. 

La  Commission  des  prix  remercie  ses  collaborateurs  du 
travail  d'analyse  souvent  considérable  et  toujours  délicat^ 
auquel  ils  ont  bien  voulu  consacrer  une  partie  de  leur 
temps. 

soc.  BC  GéOGR.  —  2°  TRIMESTRE  1893.  XIV.  —  11 


150    RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL. 

Surle  rapport  de  M.  Miine-Edwards,  de  llostitut,  la  grande 
médaille  d*or  de  la  Société  est  décernée  à  M.  le  comman- 
dant P.  Monteil  pour  son  magnifique  voyage  du  Sénégal  à 
Tripoli  par  le  Tchad,  exécuté  dans  les  années  1890  à  1892. 
La  Société  de  Géographie  inscrit  ainsi  le  nom  de  Monteil  à 
côté  de  ceux  des  plus  illustres  explorateurs  africains. 

Vous  avez  entendu  le  commandant  Monteil  lui-même  rendre 
hommage  à  son  modeste  compagnon  de  dangers»  l'adjudant 
Badaire  et  reconnaître  les  services  dévoués  par  lui  rendus 
à  l'expédition.  La  Commission  centrale  ne  pouvait  l'oublier; 
elle  a  voulu  en  votre  nom  donner  à  M.  Badaire  un  témoi- 
gnage de  gratitude.  Elle  lui  offre  une  arme,  mais  une  arme 
qui  a  son  histoire,  ses  quartiers  de  noblesse  :  elle  a  appartenu 
à  Henri  Duveyrier,  notre  regretté  collègue,  dont  le  nom  s'est 
illustré  au  pays  des  Touareg.  Nous  la  remettons  à  l'adju- 
dant Badaire  en  toute  confiance. 

Le  prix  de  La  Roquettejinsiiiné  spécialement  pour  récom- 
penser les  explorations  aux  régions  polaires,  a  été  attribué, 
sur  le  rapport  de  M.  le  comte  de  Bizemont,  à  M.  Fridtjof 
Nansen  pour  sa  traversée  du  Groenland  en  1888. 

Le  prix  Erhard  pour  la  construction  et  la  production  des 
cartes  a  été  décerné  à  MM.  Cabrisy,  Blanc  et  Petit  pour 
leurs  cartes  en  relief,  exécutées  par  un  procédé  nouveau.  — 
Rapporteur  M.  Alfred  Martel. 

Le  prix  Léon  DeweZy  pour  un  voyage,  a  été  offert  à 
M.  Jean  Dybowski  pour  son  voyage  de  Loango  au  Chari  en 
1891-1893.  —  Rapporteur,  M.  le  baron  de  Guerne. 

Le  prix  Louise  Bourbonnaud  pour  un  explorateur  de 
nationalité  française  est  dévolu  à  M.  Léon  Teisserenc  de  Bort 
pour  ses  voyages  scientifiques  au  Sahara.  —  Rapporteur, 
M.  Georges  Rolland. 

'  Le  prix  Conrad  Malte-Brun,  sans  affectation  spéciale,  a 
été,  sur  le  rapport  de  M.  Caspari,  décerné  à  M.  Lenthéric 
pour  son  ouvrage  intitulé  le  Rhôney  histoire  d^un  fleuve. 

Le  prix  Alphonse  de  ifontherot  est  attribué  à  M.  Albert 


BAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL.  151 

Fauvel  pour  ses  études  sur  la  Chine  en  1892.  —  Rapporteur, 
M.  Henri  Gordier. 

Le  prix  Charles  Grad  est  attribué,  sur  le  rapport  de 
M.  Franz  Schrader,  à  M.  le  comte  de  Saint-Saud  pour  ses 
études  sur  les  Pyrénées  depuis  1877  jusqu'en  1892, 

Le  prix  Jornard^  pour  l'histoire  de  la  géographie,  est 
décerné,  sur  le  rapport  de  M.  Gabriel  Marcel,  à  M.  Marcel 
Dubois  pour  son  ouvrage  sur  la  Géographie  de  Strabon. 

Enfin  le  prix  Pierre-Félix  Fourniery  décerné  pour  la 
seconde  fois  cette  année,  a  été,  par  une  décision  de  la 
Commission  centrale,  attribué  à  M.  Guillaume  Capus,  pour 
l'ensemble  de  ses  études  sur  l'Asie  centrale,  et  en  particulier 
pour  son  ouvrage  intitulé  :  A  travers  le  royaume  de 
Tamerlan. 


M.  LE  COMMANDANT  MONTEIL 

Cfrrande  médAllle  cl**r. 

M.  A.  Milne-Edwards,  de  llnstitut,  rapporteur. 

Personne  n'a  oublié  l'impression  profonde  produite  par 
M.  Etienne,  ancien  sous-secrétaire  d'État  aux  colonies, 
lorsque,  au  banquet  offert  à  M.  Nebout,  le  23  mai  1892,  il 
annonça  que  le  capitaine  Monteil  était  vivant,  qu'il  avait 
franchi  le  Niger  une  seconde  fois  à  Say,  était  arrivé  à  Kano 
et  qu'il  se  mettait  en  marche  pour  Kouka. 

Depuis  plus  d'une  année,  aucune  nouvelle  du  vaillant 
explorateur  ne  nous  était  parvenue  et  ce  long  silence  inspi- 
rait les  inquiétudes  les  plus  vives,  quand  retentit  le  bruit  de 
ce  grand  et  complet  succès. 

A  ce  moment,  nous  n'avions  pu  connaître  que  la  première 
partie  du  voyage  désormais  célèbre  de  M.  Monteil  et,  c'est 
à  son  retour  seulement,  que  les  résultats  de  cette  mission 


152    HAPPOKT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL» 

si  heureusement  accomplie  nous  ont  été  révélés.  Ils  sont 
considérables  et  dépassent  les  espérances  conçues  au  départ. 

Dans  le  partage  de  l'Afrique  qu'avaient  fait  entre  elles  les 
grandes  nations  de  l'Europe,  à  la  suite  de  la  convention  de 
Berlin,  l^s  régions  les  plus  riches,  les  plus  faciles  à  exploiter 
avaient  été  réservées  à  l'Angleterre  et  à  l'Allemagne;  la 
France  semblait  moins  favorisée  :  nos  possessions  du  nord, 
celles  du. Sénégal  et  du  Congo  restaient  séparées  les  unes 
des  autres  et  nos  voisins  de  l'ouest  espéraient  même,  en 
poussant  leur  extension  comme  un  coin  jusqu'au  cœur  du 
continent,  couper  nos  communications  et  laisser  nos  terri- 
toires isolés,  entourés  de  tous  côtés  de  populations  hostiles 
et  semblables  à  des  îlots  qu'aurait  bientôt  submergé  la 
marée  montante  de  leur  puissance. 

Le  lac  Tchad  était  l'objet  de  toutes  les  aspirations,  il  sem* 
blait  être  le  nœud  de  la  situation  ;  des  expéditions  nom* 
breuses  partaient  du  Cameroun,  du  Bénin,  afin  de  pénétrer, 
avant  nous,  au  Sokoto  et  au  Bornou,  pour  y  nouer  des  rela- 
tions politiques  et  commerciales  et  se  réserver  ainsi  tous 
les  avantages  de  ces  premiers  traités. 

C'est  alors  que  l'on  comprit  en  France  qu'une  lutte 
d'influence  s'engageait  et  que,  sous  peine  de  trouver  toutes 
les  voies  de  pénétration  fermées,  il  fallait  tenter  un  grand 
effort  et  relier,  à  tout  prix,  nos  possessions  du  nord  à  celles 
du  sud  et  de  l'ouest.  Crampel  y  sacrifia  sa  vie,  mais  sa  mort, 
servait  encore  son  pays,  car  son  sang,  répandu  sur  cette  terre 
d'Afrique,  a  été  pour  elle  un  baptême  qui  l'a  faite  française. 

Pendant  que  MM.  Brazza,  Cholet,  Fourneau,  Dybowski  et 
plus  tard  M.  Maistre,  partant  du  Congo  et  de  l'Oubanghi, 
marchaient  vers  le  nord,  M.  Mizon  remontait  la  Benoué  et 
M.  Monteil  quittait  Saint-Louis  pour  gagner  le  Tchad,  à 
travers  le  Soudan.  Il  a  rempli  cette  mission  qui  semblait 
irréalisable  et,  le  15  août  1893,  il  entrait  à  Rouka  sur  les 
bords  du  grand  lac. 

Cette  route  si  longue  et  semée  de  tant  de  périls,  il  l'a 


RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL.    153 

parcoarue  sans  cacher  sa  nationalité,  la  proclamant,  au 
contraire,  bien  haut  et  s'en  faisant  un  titre  auprès  des  indi- 
gènes. Grâce  à  sa  parfaite  loyauté^  aidée  d'une  habile 
diplomatie,  il  s'est  toujours  frayé  un  passage,  toujours  il  a 
été  bien  accueilli  et  c'est  avec  un  sentiment  de  juste  fierté 
qu'il  a  pu  dire  :  c  J'ai  partout  réussi  à  me  faire  accepter  et 
€  surtout  respecter.  Jamais  je  ne  suis  sorti  d'une  ville  qu'au 
c  grand  jour  et  la  tête  haute,  jamais  je  n'ai  quitté  le  terrain 
f  que  maître  de  la  situation.  » 

Ce  sont  des  paroles  bonnes  à  méditer  et  M.  Monteil  a 
donné  là  un  grand  exemple  aux  voyageurs  qui  cherchent  à 
oavrir,  à  la  civilisation  et  au  commerce,  les  portés  d'un 
pays  nouveau. 

A  Kouka,  il  apprend  qu'une  troupe  de  blancs  vient  d'être 
expulsée  du  Bornou  ;  elle  marchait  avec  un  appareil  mili- 
taire et  avait  ainsi  excité  les  susceptibilités  du  souverain. 
Monteil  se  fait  un  ami  du  sultan,  et  ce  n'est  qu'après  un  mois 
et  demi  de  séjour  qu'il  quitte  Kouka  pour  se  diriger  vers 
Tripoli,  à  travers  le  Sahara  et  le  Fezzan,  où  il  eut  à  sup- 
porter les  plus  grandes  fatigues. 

Les  traités  passés  par  M.  Monteil  au  Sokoto  et  au  Bornou, 
les  relations  qu'il  y  a  établies  ont  une  importance  politique 
qui  n'échappera  à  personne,  mais  nous  ne  retiendrons  ici 
que  ce  qu'il  a  fait  au  profit  de  la  science  géographique. 

Il  marchait  en  pays  inconnu  :  car  lorsque  René  Caillié, 
sous  le  costume  d'un  étudiant  musulman,  partait  du  Sénégal 
pour  se  rendre  au  Maroc  par  Tombouctou,  il  n'avait  pas 
suivi  l'itinéraire  adopté  plus  tard  par  M.  Monteil  ;  Barth 
s'avançait  en  sens  inverse  et,  descendant  de  la  Tripolitaine 
vers  la  même  ville,  ne  s'était  pas  engagé  dans  le  Soudan 
déchiré  par  des  guerres  intérieures.  La  route  parcourue  par 
ces  deux  célèbres  voyageurs  se  trouve,  à  diverses  reprises, 
coupée  par  l'itinéraire  de  M.  Monteil,  ce  qui  permet  de  rec- 
tifier parfois  et  de  préciser  souvent  la  position  des  points 
mentioonés  par  ses  devanciers. 


154    RAPPORT  SUR  LB  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL. 

Il  est  le  seul  Européen  qui  se  soit  engagé  dans  le  Hossi  ; 
de  rOughadougou  à  Dori^et  il  a  été  le  premier  à  déterminer 
la  position  de  cette  ville  et  à  dessiner  exactement  la  boucle 
du  Niger.  De  Zebba  au  fleuve,  laissant  de  côté  la  route 
suivie  par  Barth,  il  a  fixé  la  direction  des  cours  d'eau  de 
cette  région  et  en  particulier  de  la  Sirba.  Entre  Argoungou 
et  SokotOy  il  a  relevé  le  cours  inconnu  du  Mayo  Eabbi,  il  a 
constaté  que  la  rivière  qui  baigne  Gandi  est  différente  de 
celle  de  Kaoura,  contrairement  à  ce  qu'avait  dil  Staundinger. 
A  partir  de  cette  dernière  ville  jusqu'à  Rano,  il  a  traversé 
un  pays  dont  on  né  connaissait  que  le  nom,  l'Hadeidjia,  et 
il  a  pu  corriger  les  erreurs  commises  par  Barth,  au  sujet  du 
cours  de  la  rivière  Komadongo-de-Yo.  Enfin  cent  vingt  obser- 
vations astronomiques  faites  pendant  le  voyage  donnent 
aux  relevés  de  M.  Monteil  une  précision  que  nous  sommes 
heureux  de  reconnaître. 

Aussi  n'était-ce  que  justice,  quand,  à  son  arrivée  àTripoIi, 
il  apprenait  à  la  fois  les  deux  promotions  au  grade  d'officier 
de  la  Légion  d'honneur  et  à  celui  de  commandant,  par  les- 
quelles la  France  récompensait  son  digne  fils. 

La  Société  de  Géographie  a  tenu  à  honneur  de  donner  au 
courageux  voyageur  le  témoignage  le  plus  élevé  du  prix 
qu'elle  attache  aux  résultats  de  son  expédition,  et  c'est  à 
l'unanimité  que  la  commission  décerne,  au  commandant 
Monteil,  la  grande  médaille  d'or,  inscrivant  ainsi  son  nom  à 
côté  de  ceux  des  plus  illustres  explorateurs  africains. 


M*  LE  D'  Fridtjop  Nanskn 

SlédAllIe  d'or.  —  Prix  Alex,  de  li»  Ko^nette 

M.  le  comte  Henri  de  Bizemont,  rapporteur. 

Si  le  Groenland  n'est  plus  aujourd'hui  la  terra  incognita 
dont  naguère  nous  ne  connaissions  que   quelques  points 


RAPPORT  SUA  LE   CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL.         155 

isolés  situés  sur  le  littoral  occidental^  nous  le  devons  prin- 
cipalement à  trois  grands  explorateurs  :  Nordenskjôld^  le 
lieutenant  Peary  et  le  docteur  Nansen.  Ce  dernier  a  été  le 
seul  qui  ait  réussi  à  traverser  de  part  en  part  la  redoutable 
inlandsis  qui  couvre  cette  grande  lie  d'une  immense  calotte 
de  glace. 

11  était  parti  d'Islande  le  4  juin  1888  à  bord  du  Jason^ 
baleinier  norvégien,  avec  ses  compagnons  :  le  capitaine 
Otto  Sverdrup)  le  lieutenant  Dietricbson,  le  bûcheron  et 
pécheur  Eristiansen  Trana  et  les  deux  Lapons  Samuel  Balto 
et  Ole  Ravna. 

L'expédition  arriva  en  vue  des  c6tes  du  Groenland  le 
15  juillet;  mais  une  banquise  épaisse  de  16  à  20  milles 
empêchait  le  navire  de  s'en  approcher.  Le  16  juillet,  les  six 
voyageurs  s'embarquèrent  dans  deux  canots  et  entreprirent 
uoe  rude  traversée  qui  dura  jusqu'au  29  juillet  pour  fran- 
chir une  courte  distance  ;  la  banquise  était  morcelée  en 
icebergs  qui  dérivaient  tantôt  dans  un  sens,  tantôt  dans 
l'autre;  il  était  impossible  de  traîner  les  embarcations  sur 
la  glace  trop  peu  compacte;  il  eût  été  périlleux  à  l'excès  de 
tenter  la  navigation  sur  des  canaux  trop  étroits  où  les 
icebergs  en  se  rapprochant  eussent  infailliblement  écrasé 
les  frôles  coques  de  noix;  il  fallait  donc  s'abandonner  aux 
caprices  des  courants.  Après  quatorze  jours  d'efforts  éner* 
giques,  mais  le  plus  souvent  impuissants,  Nansen  put 
enfin  atterrir  au  cap  Nordenskjôld;  mais,  en  ce  point, 
les  bords  escarpés  de  l'inlandsis  étaient  infranchissables  ; 
il  fallut  encore  remonter  le  long  de  la  côte  pour  chercher 
an  endroit  plus  favorable.  Ce  fut  seulement  le  8  août  que 
1  expédition  put  atteindre  le  mont  Kiatak,  où  elle  prit  terre 
définitivement.  Au  cours  de  cette  dernière  navigation  sur 
les  eaux  restées  libres  entre  la  banquise  et  la  terre,  le 
docteur  Nansen  rencontra  des  Esquimaux  qui  n'avaient  eu 
aucun  contact  avec  la  civilisation  européenne  ;  il  put  faire, 
à  celte  occasion,  d'intéressantes  études  ethnographiques. 


156    RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRII  ANNUEL. 

C'est  alors  seulement,  c'est-à-dire  à  une  époque  de 
Tannée  déjà  bien  avancée,  que  l'expédition  put  aborder 
l'inlandsis  groenlandais  ;  on  sait  que  c'est  le  plus  grand 
glacier  qui  existe  dans  l'hémisphère  boréal,  puisqu'il  re- 
couvre sur  une  grande  profondeur  et  sans  solution  de 
continuité  tout  le  Groenland;  son  étendue  peut  être  évaluée, 
d'après  Nansen,  à  environ  un  million  de  kilomètres  carrés. 

La  marché  sur  l'inlandsis,  précédée  de  reconnais- 
sances pénibles  et  souvent  périlleuses,  ne  put  commencer 
que  le  15  août.  Les  débuts  furent  laborieux  ;  de  nombreuses 
crevasses  barraient  la  route;  il  fallait  ou  les  contourner  au 
prix  de  grandes  fatigues,  ou  les  franchir  sur  des  ponts  de 
neige  qui  offraient  bien  peu  de  sécurité,  et  sur  lesquels 
on  ne  pouvait  passer  qu'en  rampant  à  plat  ventre. 
Puis,  ce  fut  une  vaste  plaine  ondulée  couverte  de  neige 
striée  de  longues  vagues  orientées  dans  le  sens  du  méridien, 
sans  aucun  rocher  saillant.  On  s'élevait  par  une  pente  géné- 
rale très  douce  jusqu'à  l'altitude  maximum  de  2,718  mètres. 
Il  ne  fond  en  plein  été  qu'une  faible  quantité  de  neige  qui 
regèle  chaque  nuit,  en  sorte  que  le  sol  est  formé  de  cou* 
ches  stratifiées  de  glace  et  de  neige  pulvérulente  sur  une 
épaisseur  qui  dépasse  un  mètre.  La  température  minimum 
observée  par  Nansen  fut  de  —  40<>  avec  une  différence  de  20^ 
au  moins  entre  le  jour  et  la  nuit;  mais  la  graduation  du 
thermomètre  était  alors  sensiblement  dépassée,  et  M.  le  pro- 
fesseur Mohn  estime  que  l'abaissement  réel  de  la  tempéra- 
ture a  dû  atteindre — 45\  Des  observations  météorologiques 
et  astronomiques  furent  prises  chaque  jour  par  le  lieutenant 
Dietrichson,  tant  au  cours  de  la  navigation  en  canot  sur  la 
banquise  que  pendant  la  traversée  de  l'inlandsis,  mais  ce 
fut  au  prix  de  difficultés  et  de  souffrances  inouïes.  On 
conçoit,  en  effet,  combien  il  était  pénible,  par  des 
températures  aussi  basses,  de  toucher  le  métal  avec  des 
mains  dégantées. 

Le  traînage  sur  la  neige  pulvérulente,  surtout  après  les 


RAPPORT  SUR  LE   CONCOURS  AU   PRIX  ANNUEL.  157 

lempéteSy  était  extrêmement  fatigant,  et  cependant  on  avait 
réduit  les  provisions  au  strict  nécessaire;  il  fallut  réduire 
rigoureusement  les  râlions  et  jamais  les  voyageurs  ne 
purent  manger  à  leur  faim  pendant  cette  rude  traversée  de 
Tinlandsis;  mais  la  plus  grande  souffrance  était  causée  par 
la  soif,  à  cause  de  la  difficulté  de  se  procurer  de  Teau  et  de 
la  nécessité  de  ménager  l'alcool. qui  servait  de  combustible. 
La  distance  parcourue  sur  cet  effroyable  champ  de  glace 
est  évaluée  par  Nânsen  à  450  kilomètres. 

Enfin,  le  19  septembre,  on  aperçut  la  terre  de  la  côte 
occidentale;  mais  les  tribulations  de  la  petite  troupe 
n'étaient  pas  finies  pour  cela  :  il  fallut  transporter  à  bras, 
jusqu'à  la  côte,  les  bagages  et  les  provisions  à  travers  un 
terrain  très  difficile,  puis  construire  un  canot  avec  ja  toile 
de  la  tente  et  des  brindilles  de  bois  ;  MM.  Nansen  et  Sver- 
drup,  se  hasardant  sur  cette  frôle  embarcation,  se  dirigèrent 
vers  la  petite  ville  danoise  de  Godthaab,  d'oti  ils  devaient 
envoyer  chercher  leurs  compagnons  et  le  matériel;  com- 
mencée le  29  septembre,  cette  hasardeuse  navigation  dura 
jusqu'au  3  octobre.  Hélas  I  le  dernier  vapeur  était  parti 
pour  l'Europe  depuis  plusieurs  jours. 

Ce  qui  donne  une  idée  des  privations  supportées  par  les 
six  voyageurs,  c'est  la  voracité  avec  laquelle  ils  absorbèrent 
peodant  plusieurs  jours  toutes  sortes  d'aliments  sans  pou- 
voir parvenir  à  se  rassasier. 

Après  un  hiver  passé  dans  la  colonie  danoise  et  employé 
eo  parties  de  chasse  et  de  pêche  aux  environs,  l'expédition 
pat  enfin  embarquer  le  15  avril  1889  sur  le  vapeur  Hvidb- 
jôriiy  et,  le  30  mai,  elle  entrait  triomphalement  dans  le  port 
de  Christiania. 

La  Commission  des  prix  a  jugé  qu'un  tel  voyage,  si  péril- 
leux qu'au  départ  des  explorateurs  leurs  amis  désespéraient 
de  jamais  les  revoir,  et,  en  outre,  fécond  en  observations 
de  toutes  sortes,  a  bien  mérité  le  prix  La  Roquette.  Si  elle  a 
cru  devoir  attendre  jusqu'à  cette  année  pour  le  décerner.au 


158  RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL. 

docteur  Nansen,  c*est  qu'elle  a  voulu  d'abord  être  mise  à 
même  d'en  apprécier  les  résultats  scientificiues  qui  viennent 
d'être  publiés. 

MM.  Cabrisy,  Blanc  et  Petit 

Médaille  d'or.  —  Prix  Erhard 

M.  Alfred  Martel,  rapporteur. 

L'une  des  plus  grandes  difficultés  de  la  cartographie 
et  de  l'enseignement  géographique  est  de  reproduire  d'une 
manière  compréhensible  et  dans  les  proportions  considéra- 
blement réduites  des  cartes,  les  accidents,  les  mouvements 
du  sol  ;  traduire  par  un  artifice  quelconque,  à  la  fois  exact 
et  expressif,  le  relief  du  terrain  a  toujours  été  l'objectif  prin- 
cipal des  constructeurs  de  cartes  et  d'atlas. 

Sans  passer  en  revue  tous  les  procédés  employés  *,  il 
convient  de  rappeler  les  trois  principaux  :  les  hachureSy  les 
courbes  de  niveau^  les  reliefs. 

Les  hachures  n'offrent  pas  un  suffisant  degré  de  précision  ; 
elles  ne  s'expliquent  qu'au  moyen  d'une  clef  ou  convention 
souvent  complexe  ;  cette  convention  n'est  pas  universelle 
et  les  divers  Etats  d'Europe  ont  à  peu  près  chacun  la  leur 
pour  leurs  cartes  topographiques  officielles  (système  Leh- 
mann  en  Autriche,  Mûffling  en  Prusse,  de  la  loi  du  quart 
en  France,  etc.). 

Les  courbes  de  niveau  équidistantesy  beaucoup  plus 
exactes  et  plus  scientifiques,  sont  bien  moins  parlantes  ; 
elles  ne  produisent  pas  ces  oppositions  d'ombre  et  de  lu- 
mière par  lesquelles  les  hachures  font  sauter  aux  yeux  les 
saillies  et  les  creux,  les  montagnes  et  les  vallées  ;  seuls  do- 
cuments acceptables  pour  les  ingénieurs,  les  cartes  en  cour- 
bes exigent,  à  défaut  d'habitude,  un  certain  travail  d'imagi- 

1.  Streffleur  en  énumëre  91. 


RAPPORT  SUR  LE    CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL.         159 

nation  chez  le  novice  qui  ne  saurait  voir  tout  d'abord  sans 
surprise,  Vélévation  verticale  du  terrain  représentée  par 
des  lignes  concentriques,  figurant  des  sections  horizon- 
tales ^. 

Les  cartes  en  relief  restent,  sans  contredit,  le  meilleur 
instrument  pour  l'étude  de  la  géographie  :  Jomard,  Bardin, 
H.  Levasseur  et  tous  les  maîtres  qui  ont  vulgarisé  la  con- 
naissance de  la  Terre  n'ont  cessé  de  le  reconnaître. 

Rien  n'explique  mieux  le  rapport  qui  existe  entre  le 
terrain  même  et  sa  reproduction  sur  le  papier,  puisqu'un 
relief  bien  fait  n'est  autre  chose  que  la  copie  réduite  du  pays 
qu'il  représente  :  tel  le  modèle  en  plâtre,  bois  ou  métal 
d'une  église,  d'un  navire  ou  d'une  locomotive  sera  plus 
goûté  du  public  que  les  laborieuses  épures  de  Tarchitecte 
ou  de  l'ingénieur. 

Dans  les  régiments  combien  de  sous-officiers  n'arrivent  à 
comprendre,  à  lire  la  carte  de  Tétat-major  qu'après  un  long 
exercice  comparatif  avec  le  plan  en  relief  correspondant. 

On  sait  quel  succès  obtiennent  toujours  les  expositions  de 
plans  en  relief  (aux  Invalides  à  Paris,  dans  plusieurs  villes 
des  Alpes,  de  Suisse,  au  Champ  de  Mars  en  1889,  etc.)  qui 
permettent  aux  visiteurs  de  faire  ou  de  refaire  un  voyage 
en  miniature  dans  les  replis  de  ces  joujoux  savants. 

De  même  les  reliefs  excellent  à  donner  aux  enfants  un 
aperçu  de  ce  qu'est  la  géographie  :  en  leur  mettant  sous  les 
yeux  un  relief  de  leur  département  ou  de  leur  canton,  on 
leur  fait  la  plus  éloquente  des  €  leçons  de  choses  ».  L'élève 
prend  goût  à  cette  étude  privée  de  toute  aridité  ;  il  se  plaît 
à  y  repasser  les  chemins  souvent  parcourus  et  à  y  retrouver 
les  accidents  remarqués  ;  il  se  familiarise  avec  la  nomen* 


1.  Pour  mémoire  seulement^  il  importe  de  rappeler  que  les  courbes 
peuvent  être  relevées  de  teintes  plates  différemment  nuancées  (cartes 
hjpsométriques)  ou  d'une  estompe  (carte  de  France  au  200,000^)  ou  même 
de  hachures  (par  combinaison  des  deux  systèmes,  carte  d'Autriche  au 
75,000*  et  d'Italie  au  100,000*). 


160    RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL. 

clature  géographique,  et  à  force  de  comparer  le  sol  au 
relief,  puis  le  relief  à  la  carte,  il  parviendra  à  bien  saisir  les 
rapports  de  la  réalité  avec  la  représentation  et  à  lire  sans 
ennui  et  même  avec  intérêt  les  cartes  topographiques 
planes. 

.  Le  relief  ne  serait  pas  déplacé  non  plus  dans  les  assem^ 
falées  délibérantes  où  l'on  étudie  les  projets  de  travaux 
publics;  tel  travail  qui,  présenté  avec  plans  à  l'appui,  aurait 
grande  chance  de  demeurer  incompris  de  beaucoup,  pour- 
rait, au  contraire,  être  utilement  défendu  sur  une  réduction 
de  la  nature  matérialisant  en  quelque  sorte  les  arguments 
des  auteurs. 

Bardin,  dont  le  nom  est  inséparable  de  la  question  des 
cartes  en  relief,  a  résumé  ainsi  leurs  avantages  :  «  Quoi 
a  de  mieux  qu'un  premier  enseignement  par  les  yeux  qui 
€  s'adresse  d'abord  à  l'imagination,  donne  à  l'attention  un 
«  premier  degré  de  force,  fournit  des  souvenirs  à  la  mé- 
<  moire  et  éveille  des  vocations  ?  i> 

Et  cependant  ce  bel  auxiliaire  de  travail  n'est  pas  encore 
répandu  dans  l'enseignement  comme  il  mériterait  de  l'être. 

Gela  tient  à  ce  que  les  constructeurs  de  reliefs  se  sont 
partagés  en  deux  classes.  Les  uns  n'ayant  pour  objectif  que 
la  science  pure,  avaient  créé  des  œuvres  tout  à  fait  remar- 
quables et  supérieurement  artistiques,  mais  qu'il  était 
impossible  de  reproduire  en  beaucoup  d'exemplaires  ou  que 
leur  trop  grande  valeur  même  mettait  hors  de  portée  du 
public;  les  autres,  sous  prétexte  de  faire  œuvre  commer- 
ciale, avaient  construit  des  maquettes  informes,  sans  exac- 
titude scientifique  et  indignes  de  tout  crédit. 

Le  problème  consistait  donc  à  produire  à  un  prix  modéré 
des  œuvres  d'un  mérite  suffisant  pour  qu'elles  devinssent, 
entre  les  mains  des  éducateurs  de  la  masse,  de  véritables 
instruments  de  vulgarisation. 

En  1876,  M.  Drivet  entreprit  de  résoudre  celte  double 
difficulté  :  sa  mort,  survenue  en  187d,  n'interrompit  pas  son 


RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL.  161 

œuvre  bien  commencée,  car  il  laissait  des  élèves,  MM.  Ga- 
brisy.  Blanc  et  Petit/  dont  les  efforts  soutenus  depuis  qua- 
torze ans  ont  paru  dignes  d'être  sanctionnés  par  le  présent 
rapport. 

Pour  remplir  le  but  économique,  il  fallait  avoir  des 
matrices  ou  moules  sur  lesquels  il  fût  possible  de  tirer  des 
exemplaires  à  Tintini.  Or,  les  matrices  en  plâtre  simple 
donnaient  de  bons  résultats,  mais  elles  s'usaient  avec  la  plus 
grande  rapidité,  et  la  dixième  épreuve  sortie  du  moule  ne 
présentait  généralement  que  des  arêtes  arrondies  et  défor- 
mées. Au  contraire,  avec  les  matrices  en  galvanoplastie,  la 
forme  mère  ne  s'usait  pas,  mais  les  rugosités  du  cuivre 
retenaient  tous  les  détails  en  saillie  et  les  épreuves  nécessi- 
taient de  longues  retouches  coûteuses  et  d'un  effet  peu  satis- 
faisant. 

Or,  en  découvrant  un  procédé  tout  spécial  de  durcisse- 
ment des  plâtres,  dont  la  description  ne  saurait  être  faite 
ici,  MM.  Gabrisy,  Blanc  et  Petit  sont  parvenus  à  établir  des 
matrices  donnant  la  même  netteté  de  tirage  que  le  plâtre 
et  ayant  la  durée  indestructible  des  galvanos. 

Pour  la  construction  du  relief,  leurs  procédés  fondamen- 
taux sont  ceux  généralement  employés;  ils  suivent  la 
méthode  de  superposition  des  cartons  en  gradins,  mais  au 
Heu  de  parfaire  le  figuré  du  terrain  par  voie  de  remplissage, 
ils  abattent  les  angles  des  gradins  en  les  sculptant;  cette 
heureuse  modification  permet  d'obtenir  un  modelé  aussi 
artistique  et  aussi  exact  que  possible. 

Sur  cette  première  épreuve  en  plâtre  (le  véritable  c  ori- 
ginal >)}  on  dessine  la  planimétrie  ;  puis  on  grave  soigneu- 
sement tous  les  signes  conventionnels,  qui  doivent  figurer 
en  creux;  l'empreinte  de  cet  orignal  fournit  la  matrice,  ou 
forme-mère  dans  laquelle  s'achève  le  travail  par  la  mise  en 
relief  des  signes  planimétriques.  Les  épreuves  qui  sortent 
de  ce  moule  définitif  sont  l'image  d'un  terrain  scrupuleuse- 
ment copié  et  elles  donnent  en  creux  :  les  routes,  chemins, 


\9 


162  RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL. 

cours  d'eau,  canaux,  chemins  de  fer  à  niveau  ou  en  tran- 
chées, carrières,  etc.,  etc.,  et  en  relief:  les  maisons,  monu. 
ments,  murs,  haies,  arbres,  bois,  remblais,  ouvrages  d'art, 
etc.,  etc. 

11  ne  reste  plus  qu'à  revêtir  chaque  exemplaire  d'un 
coloris  spécial  rappelant  à  l'œil  le  moins  exercé  les  choses 
vues  à  la  lumière  verticale  ou  zénithale. 

Le  nombre  des  épreuves  que  peut  donner  une  matrice 
est  illimité,  et  la  matière  dont  elles  sont  faites  a  subi  des 
préparations  particulières  qui  assurent  à  ces  reliefs  la  double 
et  précieuse  qualité  de  légèreté  et  de  solidité. 

Les  reliefs  jusqu'à  présent  exécutés  sont  les  suivants  : 

A  Véehellle  de 

Nantes  et  ses  environs 1/20,000« 

Région  S.-O.  des  environs  de  Paris 1/20,000* 

6oulog;ne-sur-Seine iftQyOQ(y 

NeuiUy          — 1/20,000' 

Pantin          —       l/20,000» 

Charenton     —       >. 1/20,000» 

Sèvres          —       l/aO,000- 

Gonstantinople  et  ses  environs .« 1/15,000* 

Paris  et  ses  environs  (édition  1887) 1/20,000* 

Projet  de  Paris  port  de  mer  de  M.  Bouquet  de 

de  la  Grye  (6  feuilles) 1/40,000* 

Mapa  de  la  Isla  de  Puerto-Rico 1/100,000* 

France  (relief  du  sol) 1/1,500,000* 

Port-Dock  de  Paris-Pantin 1/5,000* 

Paris  et  ses  environs  (édition  1891) 1/20,000* 

Essais  de  la  carte  générale  de  France 1/80,000* 

Sans  parler  d'un  grand  nombre  de  cartes  à  l'usage  spé- 
cial de  l'Institution  des  jeunes  aveugles  où  elles  font  entre 
les  mains  des  élèves  un  service  de  deux  ou  trois  ans  qui  dé- 
montre leur  solidité. 

Mais  une  entreprise  autrement  considérable  est  déjà 
commencée  par  MM.  Gabrisy,  Blanc  et  Petit  ;  c'est  une 
édition  par  département,  de  la  carte  en  relief  de  la  France 
à  1/100,000*;  chaque  département  sera  lui-môme  sub- 
divisé en  reliefs  d'arrondissements.  Lorsque  cette  œuvre 


TS^ 


RAPPORT  SUR  li:  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL.    163 

immense  sera  terminée,  toute  école  primaire  pourra  et 
devra  posséder  au  moins  la  carte  en  relief  de  son  arrondis- 
sement et  les  instituteurs  seront  à  même  de  faire  prendre  à 
l'enseignement  pratique  de  la  géographie  un  développement 
profitable  au  plus  haut  degré. 

En  résumé  les  géographes  ont,  de  tout  temps,  reconnu 
que  le  plan  en  relief  était  le  plus  efficace  moyen  de  faire 
comprendre  la  représentation  du  sol  ;  mais  l'industrie  n'avait 
pas  réussi  jusqu'à  présent  à  produire  les  cartes  sculptées  et 
parlanteSy  aux  conditions  requises  à  la  fois  d'exactitude,  de 
solidité  et  d'économie.  En  remplissant  ces  trois  desiderata, 
MM.  Gabrisy,  Blanc  et  Petit  ont  véritablement  résolu  le  pro- 
blème ;  ils  ne  manqueront  certainement  pas  de  perfectionner 
encore  le  résultat  déjà  atteint  par  eux  ;  ils  projettent  l'exé- 
cution grandiose  d'une  carte  en  relief  départementale  de  la 
France  à  Téchelle  de  1/100,000*.  —  Votre  Commission  des 
prix  a  cru  se  faire  l'interprète  du  public  ami  de  la  géographie 
en  octroyant  le  prix  Erhard  à  MM.  Cabrisy,  Blanc  et  Petit, 
à  titre  tant  de  récompense  pour  le  travail  effectué  que  d'en- 
couragement pour  celui  qui  reste  à  faire. 


H.  Jean  Dtbowski. 

Médaille   d'er.   —  Prix  liéon  De^wes 

M.  le  baron  Jules  de  Guerne,  rapporteur. 

Parti,  au  printemps  de  1891,  sur  les  traces  de  Crampel, 
qu'il  devait  rejoindre  pour  agir  de  concert  avec  lui,  M.  Jean 
Dybowski  avait  la  douleur  d'apprendre,  à  Brazzaville,  le 
14  juillet,  dans  des  circonstances  particulièrement  pénibles, 
la  fin  tragique  de  notre  infortuné  collègue.  Malgré  le 
désarroi  que  jette  parmi  les  indigènes  cette  fatale  nouvelle, 
M.  Dybowski  se  met  aussitôt  en  mesure  de  porter  secours  à 
ceux  qui  ont  pu  échapper  au  massacre  et  s'efforce  d'atteindre 


164    RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL. 

les  assassins  de  Grampel.  Bientôt  justice  est  faite  et  M.  Dy- 
bowski  peut  ramener  vers  la  France  les  restes  de  l'ingénieur 
Lauzière,  mort  de  maladie  quelques  jours  avant  le  désastre 
de  la  mission. 

Cette  partie  de  sa  tâche  à  laquelle  nous  applaudissons  tous^ 
M.  Dybowski  Ta  exposée  en  un  langage  ému  dans  la  séance 
solennelle  où  nous  fêtions  son  retour.  Elle  échappe  k  nos 
récompenses,  sinon  à  notre  juste  admiration. 

Mais  nous  ne  pouvions  oublier  qu'au  milieu  de  grandes 
difûcultésy  à  aucun  moment,  M.  Dybowski  n'a  cessé  de  faire 
œuvre  d'observateur  et  d'homme  de  science.  Au  point  de 
vue  purement  géographique,  notre  collègue  a  rapporté  de 
précieuses  indications  sur  une  partie  encore  inconnue  du 
sol  africain.  On  possède  maintenant ,  grâce  à  lui,  les  pre- 
mières données  précises  sur.  la  ligne  de  partage  des  eaux  des 
bassins  de  l'Oubangui  et  du  Chari.  Après  avoir  traversé  ce 
fleuve,  M.  Dybowski  s'est  avancé  au  nord  jusqu'à  7*  26'  30* 
de  latitude;  sur  ce  parallèle,  à  17^  54' 3(r  de  longitude  est,  un 
pic  a  été  découvert  qui  conseryera,  sur  la  route  du  Tchad, 
dans  la  région  môme  où  l'explorateur  a  trouvé  la  mort,  le 
nom  glorieux  de  Grampel. 

Deux  affluents  de  l'Oubangui,  les  rivières  Ombella  etKemo, 
ont  été  explorés  avec  soin.  Un  poste  a  même  pu  être  établi 
en  amont  du  dernier  de  ces  cours  d'eau  et  nous  avons  eu 
la  satisfaction  d'apprendre  que  M.  Maistre  s'y  était  ravitaillé 
avant  de  poursuivre  sa  route  vers  le  nord. 

Pendant  là  durée  de  son  voyage,  M.  Dybowski  n'a  eu 
garde  d'oublier  sa  qualité  de  naturaliste.  Il  a  rapporté,  non 
sans  peine,  d'importantes  collections  comprenant  plus  de 
sept  mille  pièces.  Après  avoir  été  réunies  dans  une  exposition 
au  Jardin  des  Plantes,  elles  sont  allées  enrichir  divers 
musées  de  TÉtal  et  déjà  elles  ont  fourni  à  plusieurs  spécia- 
listes le  sujet  de  mémoires  originaux.  Les  plantes  et  leurs 
produits  y  tiennent  une  large  place  et  nous  avons  l'assurance 
que  M.  Dybowski  lui-même  y  trouvera  la  matière  d'intéres- 


-' 


RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL.  165 

santés  études  relevaDt  de  la  chaire  de  Botanique  coloniale 
où  il  vient  d'être  nommé  à  VInstitut  national  agrono- 
mique. 

La  Commission  des  prix  est  heureuse  de  décerner  i 
M.  Jean  Dybowski  la  médaille  d'or  de  la  fondation  Léon 
Dewez. 


M.  Charles  Lenthéric 

Médaille  d'or.  —  Prlii  Conrad  Halte -Brtfa 

M.  Edouard  Caspari,  ingénieur  hydrographe,  rapporteur. 

Si,  à  Tezemple  de  géographes  éminents,  on  considère  la 
terre  comme  un  organisme  vivant,  étudier  un  fleuve,  c'est 
étudier  une  de  ses  artères.  Mais  les  naturalistes  savent 
bien  que  la  description  pure  et  simple  d'un  organe,  si 
parfaite  et  détaillée  qu'elle  soit,  n'est  que  la  base  sur 
laquelle  doit  s'appuyer  le  travail  autrement  intéressant  du 
physiologiste.  Il  ne  suffit  pas  d'en  connaître  la  forme 
actuelle  :  il  faut  en  avoir  suivi  la  genèse  et  les  développements 
iQccessifs,  le  mode  de  fonctionnement,  les  relations  avec  les 
aatres  organes  :  il  faut  le  comparer  à  ses  analogues  dans  les 
autres  espèces  animales  et  saisir  son  évolution. 

La  géographie  aussi  ne  se  réduit  pas  à  des  cartes  et  à  des 
descriptions  de  l'état  actuel:  la  face  de  la  terre  change 
constamment,  et  la  géologie  seule  nous  fait  comprendre  une 
contrée.  De  plus,  on  ne  saurait  séparer  cette  contrée  de  ceux 
qui  l'habitent,  auxquels  elle  a  imprimé  un  caractère  spécial 
et  qui  réagissent  sur  elle  par  leur  travail  ;  ce  qui  nous  inté- 
resse toujours  le  plus  sur  la  terre,  c'est  l'homme  lui-môme. 
Cest  à  ce  point  de  vue  large  et  compréhensif  que  s'est  placé 
M.  Lenthéric  pour  étudier  le  Rhône. 

n  y  était  préparé  par  ses  travaux  d'ingénieur  qui  l'avaient 
Qûsen  présence,  tantô  tdu  fleuve  lui-môme,  tantôt  des  terres 

soc.  DE  0É06E.  —  2*  TRIMESTRE  1893.  IIV.  —  12 


166  RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL. 

formées  par  ses  alluvions,  et  c'est  ainsi  qa'il  a  été  amené  à 
lui  consacrer  ce  livre  dans  lequel ,  le  suivant  depuis  sa 
source  jusqu'à  son  embouchure,  depuis  l'époque  de  la  for- 
mation du  continent  européen  jusqu'à  l'époque  actuelle,  il 
a  réussi  à  nous  présenter  un  tableau  vivant  et  attachant.  Le 
Rhône,  chemin  des  nations  et  de  la  civilisation,  est,  à  ce 
point  de  vue,  le  fleuve  qui  a  joué  le  rôle  le  plus  important 
dans  l'histoire  de  notre  pays.  C'est  par  lui  que  les  civilisa- 
tions phénicienne,  grecque  et  romaine  ont  pénétré  en  Gaule  ; 
c'est  sur  ses  bords,  et  alors  que  les  provinces  du  nord 
étaient  encore  plongées  dans  la  barbarie,  que  se  sont  suc- 
cédé les  merveilles  de  la  culture  gallo'-romaine  et  de  son 
héritière,  la  culture  provençale. 

Nous  ne  saurions  en  quelques  lignes  donner  un  aperçu 
complet  de  cette  œuvre  intéressante  :  qu'il  nous  suffise  d'en 
marquer  les  grands  traits.  Après  une  introduction  sur  les 
périodes  géologiques,  sur  la  période  glaciaire  notamment  et 
sur  la  formation  de  la  vallée  et  du  delta,  l'auteur  arrive  aux 
temps  historiques  ;  il  étudie  les  routes  antiques  de  la  vallée, 
les  passages  des  Alpes  ;  à  la  suite  de  Polybe  et  de  Tite*Live, 
il  nous  raconte  le  passage  de  l'armée  d'Hannibal  qu'il  acconi* 
pagne  jusqu'en  Italie. 

Remontant  ensuite  à  la  source  du  fleuve,  il  nous  peint 
l'admirable  vallée  du  Valais,  avec  ses  innombrables  glaciers 
qui  autrefois  n'en  formaient  qu'un  seul  ;  on  voit  là  ces  mon- 
tagnes, qui  nous  paraissent  si  solidement  assises,  perpétuel- 
lement en  mouvement,  sillonnées  par  les  avalanches  et  les 
torrents  dévastateurs,  usées  petit  à  petit  ou  s'écroulant  par 
grandes  masses,  rappelant  par  de  fréquentes  catastropheis,  à 
l'homme  qui  les  habite,  que  l'ère  des  révolutions  du  globe 
n'est  pas  close,  et  le  forçant  à  déployer  pour  sa  défense 
toutes  les  ressources  que  lui  fournissent  son  intelligence  et 
son  énergie.  Le  torrent  impétueux  qui  descend  des  plus 
hautes  Alpes,  s'épanouit  ensuite  dans  le  magique  bassin  du 
Léman  ;  nous  nous  arrêtons  sur  ses  bords  pour  en  étudier  la 


RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS   AU  PRIX  ANNUEL.  167 

faune  et  la  flore,  la  météorologie  et  le  phénomène  si  singulier 
des  seiches  ;  nous  y  trouvons  les  souvenirs  préhistoriques  des 
cités  lacustres,  puis  les  belles  cités  d'aujourd'hui,  vivantes 
et  animées.  Mais  ce  n'est  là  qu'une  halte  :  à  peine  sorti  de 
ce  lac  bleu,  le  torrent  reparaît  avec  ses  allures  impétueuses  ; 
il  en  sera  ainsi  jusqu'à  Lyon,  oh  la  Saône  vient  y  mêler  ses 
eaux,  jouer  le  rôle  de  régulateur,  et  transformer  le  torrent 
en  fleuve.  Lyon,  puis  Vienne  nous  rappeleront  les  souvenirs 
de  l'époque  romaine,  et  en  continuant,  nous  trouverons 
Avignon,  la  cité  des  papes  ;  après  une  excursion  au  Yentoux 
et  à  la  fontaine  de  Vaucluse,  nous  descendrons  à  Arles, 
pois  le  fleuve  se  divisera  dans  la  Camargue  et  aboutira  à  la 
Méditerranée. 

M.  Lenthéric  aime  tout  particulièrement  la  Provence  et  il 
loi  consacre  quelques  chapitres  très  développés.  Enfin^ 
après  nous  avoir  transportés  des  pics  neigeux  des  Alpes  aux 
plaines  brûlées  par  le  soleil  de  la  Provence,  et  nous  avoir 
donné  le  tableau  des  âges  passés,  l'auteur  résume  la  des-^ 
cription  du  Rhône  moderne,  son  rôle  dans  l'agriculture  et 
les  transports.  11  le  compare  à  d'autres  fleuves,  le  Tibre,  le 
Nil,  TAude;  ayant  traité  l'histoire  en  érudit,  il  n'oublie  pas 
qu'il  est  ingénieuf*  ;  il  s'arrête  aux  travaux  hydrauliques  et 
à  la  navigation  ;  il  discute  l'emploi  de  la  force  motrice^  les 
unéliorations  faites  et  celles  qui  restent  à  faire  pour  le  plus 
grand  bien  des  populations. 

On  voit  quelle  est  la  variété  des  sujets  traités  par  M.  Leu' 
théric  et  l'œuvre  considérable  accomplie.  De  nombreuses 
planches  accompagnent  le  texte  :  peut-être  est*il  permis,  ail 
point  de  vue  géographique,  de  regretter  que  les  cartes  soient 

traitées  d'une  façon  un  peu  sommaire  ;  mais  cette  légère 

critique  n'atteint  pas  le  texte  qui  est  toujours  attachant  et 

instructif* 
En  résumé  le  livre  de  M.  Lenthéric,  œuvre  d'un  ingénieur 

qui  est  en  même  temps  un  érudit,  fait  passer  sous  nos  yeut 

Qne  série  de  tableaux  variés,  présentés  avec  beaucoup  d'art^ 


.1 


168  RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANKUEL. 

dont  l'ensemble  nous  offre  une  vivante  image  du  Rhône,  de 
ce  qu'il  a  été,  de  ce  qu'il  est  aujourd'hui,  des  pays  qu'il 
arrose  et  dont  il  fait  une  unité,  ainsi  que  des  événements 
dont  ces  pays  ont  été  le  théâtre.  C'est  une  étude  magistrale 
de  géographie  pure  et  de  géographie  historique,  qui,  aux: 
mérites  de  science  et  d'érudition,  joint  ceux  d'une  lecture 
agréable  et  attachante;  ces  qualités  si  variées  justifient 
amplement  l'attribution  à  son  auteur  du  prix  Conrad  Malte- 
Brun. 


M.  Léon  Teisserenc  de  Bort 

Médaille  d'or.  —  Prix  liOulse  Bourbonnaud. 

M.  Georges  Rolland»  rapporteur. 

M.  Léon  Teisserenc  de  Bort  a  entrepris,  il  y  a  quelques 
années,  de  déterminer  les  grands  traits  de  la  distribution 
des  éléments  du  magnétisme  terrestre  dans  nos  possessions 
du  nord  derAfrique.  Chargé  par  H.  le  Ministre  de  l'Instruc- 
tion publique  d'une  mission  spéciale  à  ce  sujet,  il  a  fait  etï 
Algérie  cinq  voyages  (1883-1885-1887-1888  et  1890)  qui 
lui  ont  demandé  d'assez  grands  sacrifices  matériels.  Il  a  pu 
déterminer  les  éléments  du  magnétisme  terrestre  ea 
43  points,  répartis  dans  les  trois  provinces  algériennes 
et  en  Tunisie.  Ces  observations  ont  été  résumées  dans  un 
tableau  publié  dans  V Annuaire  du  Bureau  des  longitudes. 
Il  en  résulte,  comme  conclusion  principale,  que  les  reliefs 
des  chaînes  montagneuses  de  l'Atlas  algérien  influent  nota- 
blement sur  la  distribution  des  éléments  magnétiques  dans 
ces  régions. 

Pour  étendre  autant  que  possible  son  réseau  d'observa- 
tions, M.  Teisserenc  de  Bort  a  poursuivi  ses  recherches 
dans  l'extrême  sud  de  nos  possessions  sahariennes.  Il  les  a 
poussées  jusqu'à  l'Oued  Seggueur  dans  la  province  d'Oran, 


RAPPORT  SUR  LE   CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL.         169 

jasqo'àEl  Goléa  dans  celle  d* Alger,  jusqu'au  puits  de  Bere- 
sof  dans  celle  de  Gonstantine,  jusqu'au  Nefzaoua  et  au  sud 
da  Ghott  Djérid  en  Tunisie. 

On  lui  doit  ainsi  trois  itinéraires  nouveaux,  qui  n'avaient 
jamais  été  parcourus  par  des  Européens  :  le  premier,  de 
ToQgourt  au  Sud  tunisien  par  l'Erg  oriental  ;  le  second,  de 
Biskra  à  Laghouat  par  le  Djouf  ;  le  troisième,  du  Mzab  à  El 
Goléa  par  le  bord  de  l'Erg  occidental  et  d*El  Goléa  à  Brezina 
parTErg  et  l'Oued  Seggueur.  Au  cours  de  ce  dernier  voyage, 
sa  caravane  a  eu  à  supporter  huit  jours  de  marche  sans  eau 
(dans  l'Erg  occidental,  entre  El  Goléa  et  Dayet  Amera). 

Dans  les  régions  encore  inexplorées,  M.  Teisserencde  Bort 
avoula  opérer  d'une  manière  aussi  complète  que  possible, 
et  il  a  mené  de  front  des  séries  fort  intéressantes  d'observa- 
tions barométriques,  géographiques,  géologiques,  hydrolo- 
giqaes,  météorologiques,  etc. 

H.  Teisserenc  de  Bort  a  dû  également,  pour  préciser  la 
position  de  ses  stations  magnétiques  et  déterminer  les  points 
principaux  de  ses  itinéraires,  faire  de  nombreuses  observa- 
tions astronomiques.  Il  a  déterminé  ainsi  la  position  de 
S  stations.  Pour  les  longitudes,  il  s'est  servi  de  la  mé« 
ihode  du  transport  de  l'heure  par  chronomètre  et,  en 
foelques  points,  des  hauteurs  simultanées  de  la  lune  et  des 
^iles;  enfin  il  a  observé  une  occultation  d'étoile  à  Bir 
Gaettarich. 

Il  était  secondé  dans  ses  derniers  voyages  par  M.  G.  Aay- 
mond,  qui  pointait  la  marche  du  chronomètre  pendant  les 
observations  et  a  ainsi  concouru  à  la  précision  des  résultats. 

L'étude  du  pays,  au  point  de  vue  des  vestiges  des  an- 
ciennes civilisations,  n'a  pas  été  négligée  non  plus.  De 
curieux  monuments,  sans  doute  funéraires,  et  un  grand 
nombre  de  stations  de  silex  taillés  ont  été  reconnus.  Dans 
le  Nefzaoua,  M.  Teisserenc  de  Bort  a  retrouvé,  d'après  les 
indications  fournies  par  H.  Duveyrier,  l'emplacement  pro- 
bable de  la  ville  de  «  Tihert  ».  A  Filiach,  petite  oasis  des 


^70  RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL. 

ÎSibans,  il  a  pu,  avec  le  concours  de  M.  F.  Foureau,  mettre 
au  jour  des  jarres  en  poterie  contenant  des  squelettes 
humains. 

À  cet  ensemble  de  travaux  exécutés  sur  le  terrain, 
M.  Teisserenc  de  Bort  en  a  joint  un  autre  où  il  résume,  au 
point  de  vue  orographique^  les  travaux  de  ses  devanciers  et 
les  siens  propres.  C'est  une  carte  hypsométrique  du  Sahara 
algérien  et  tunisien,  qui  a  été  présentée,  au  Congrès  de 
Y  Association  française  pour  l'avancement  des  sciences  en 
1890,  et  à  laquelle  est  joint  un  texte. 

La  carte  en  question  constitue  un  document  nouveau  et 
d'un  réel  intérêt.  Elle  est  tout  à  fait  parlante,,  et,  à  son 
inspection,  on  voit  se  dégager  nettement  les  grands  traits  de 
l'orographie  et  de  l'hydrographie  de  cette  partie  du  globe. 
Des  courbes  successives  et  des  teintes  graduées  y  indiquent 
les  hauteurs  de  100  mètres  en  100  mètres  (jusqu'à 
900  mètres).  Dans  les  régions  où  le  terrain  était  encore 
vierge  d'exploration,  l'auteur  a  prolongé  ses  courbes  avec 
assez  de  perspicacité  pour  que  certains  de  ses  tracés  se 
soient  trouvés  confirmés  ensuite  par  les  explorations  plus 
récentes,  en  particulier  par  celles  de  M.  Foureau.  Il  a 
montré  ainsi  qu'il  avait  le  sentiment  exact  des  caractères 
orographiques  du  pays. 

Ces  divers  voyages  et  ces  travatx  multiples  ont  été  accom- 
plis par  M.  Teisserenc  de  Bort  pendant  les  loisirs  que  lui 
laissaient  en  France  ses  importantes  recherches  météorolo- 
giques, qui  sont  bien  connues.  Plusieurs  de  celles-ci,  d'ail- 
leurs, intéressent  directement  la  géographie  :  par  exemple, 
les  recherches  sur  la  distribution  des  pressions  baromé- 
triques, des  températures,  de  la  nébulosité  sur  l'ensemble 
du  globe. 

Au  Sahara,  M.  Teisserenc  de  Bort  apportait  un  esprit 
rompu  à  la  critique  scientifique,  ce  qui  lui  a  permis,  comme 
on  voit,  de  tirer  un  parti  très  complet  de  ses  voyages.  Indé- 
pendamment de  ses  qualités  reconnues  comme  observateur, 


RAPPORT  SUI^  LB  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL.  171 

il  a  pu  étudier  les  régions  qu'il  parcourait  à  des  points  de 
Yue  remarquablement  variés,  et  il  a  su  voir  juste. 

Aussi  votre  Commission  des  prix  a-t-elle  décerné  à 
M.  Léon  Teisserenc  de  Bort  la  médaille  d'or  du  prix  Louise 
Bourbonnaud* 


M.  Albert  Pauvel 

Gmnde  ■iéd»llle'd*arireiii.  —  Prix  Alphonse  de  Heniherei. 

M.  Henri  Cordier,  rapporteur. 

M.  Albert  Fanvel  qui  a  résidé  en  Chine  de  1872  à  1884,  en 
qualité  d'employé  des  douanes  impériales  chinoises^  est, 
depuis  lors,  inspecteur  de  la  Compagnie  des  Messageries 
maritimes.  M.  Fauvel  a  profilé  de  ce  long  séjour  de  douze 
années  dans  l'empire  du  Milieu  et  des  nombreux  voyages 
nécessités  par  ses  nouvelles  fonctions  pour  se  livrer  à  de 
fructueuses  recherches  sur  la  géographie  et  l'histoire  natu- 
relle des  pays  de  l'Extrême-Orient. 

Lorsque  l'inspecteur  général  des  douanes  impériales  chi- 
Doisesy  sir  Robert  Hart,  qui  allie  à  son  remarquable  talent 
administratif  un  grand  zèle  pour  la  science,  entreprit  la  pu- 
blication d'une  série  de  monographies  des  dix-huit  pro- 
Tinces  de  la  Chine,  M.  Fauvel  sut  mener  à  bonne  fin  une 
des  deux  ou  trois  monographies  qui  furent  achevées,  et 
nous  avons  le  dernier  résultat  de  son  travail  dans  la  carte  de 
la  province  relativement  peu  connue  de  Chan-toung,  dont  il 
a  fait  hommage  à  la  bibliothèque  de  la  Société. 

Parmi  les  travaux  les  plus  récents  de  cet  agent  distingué, 
nous  signalerons  son  important  mémoire  sur  la  Péninsule 
malaisey  paru  il  y  a  trois  mois  environ,  dans  la  Revue 
française. 

C'est  pour  cette  carte  qui  donne  les  renseignements  les 
plus  complets  et  les  plus  nouveaux  sur  une  contrée  insuffi* 


i72  RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL. 

samment  étudiée  chez  nous,  ainsi  que  pour  Tensemble  des 
travaux  qui  l'ont  précédée,  que  la  Commission  des  prix  a 
décerné  à  M.  Fauvel  le  prix  Alphonse  de  Montherot^ 


M.  LE  COMTE  d'ARLOT  DE  SaINT-SaUD. 

Ctrande  médaille  d'argrent.  —  Prix  Charles  Grad. 

M.  Franz  Schrader,  rapporteur. 

Nos  collègues  savent  déjà  combien  la  région  des  Pyrénées 
espagnoles  était  profondément  ignorée  il  y  a  vingt  ans  à 
peine.  Ils  savent  également  que  l'initiative  de  quelques  cher- 
cheurs a  fini  par  lever  le  voile  qui  couvrait  cette  partie  de 
l'Europe,  et  que  la  partie  espagnole  des  Pyrénées  peut  dé- 
sormais être  considérée  comme  bien  connue.  Celui  que  la 
Société  de  Géographie  a  bien  voulu  charger  du  rapport  re- 
latif aux  travaux  de  M.  le  comte  de  Saint-Saud  a  eu  sa  part 
dans  l'œuvre  commune.  Nulle  récompense  ne  pourrait  lui 
être  plus  douce  que  le  privilège  qui  lui  est  accordé  aujour- 
d'hui, de  dire  tout  le  mérite  de  son  jeune  collègue. 

C'est  en  1876,  pendant  que  M.  de  Saint-Saud  était  ma- 


1.  Voici  la  liste  des  principales  publications  de  M.  Fauvel  sur  le 
Chan-toung  :  The  Province  of  Shaniung,  etc.  {China  Beview,  1875).  — 
Trip  ofa  Naiuralist  io  the  Chinese  Far  East  (Ihid.y  1876).  —  The  wild 
Silk  Worms  of  the  Province  of  Shantung  {Ibid.,  1877).  --  Catalogue 
des  Plantes  recueillies  aux  environs  de  Tchéfou,  par  M.  A.  A.  Fauvel, 
déterminées  par  M.  A.  Franchet,  etc..  {Mémoires  de  la  Société  natio- 
nale des  Sciences  naturelles  et  mathématiques  de  Cherbourg,  1882).  — 
La  Province  chinoise  du  Chan-toung,  Géographie  et  Histoire  naturelle 
(Revue  des  Questions  scientifiques  de  Bruxelles,  1890-1891-1892).  — 
Chan-toung  mei  Koung  loune.  Les  Mines  de  Charbon  du  Chan-toung, 
Brochure  en  chinois,  in-8**,  18  pages.  Shanghaï,  Statistical  Department 
of  the  Chinese  Impérial  Maritime  Gustoms,  1878.  —  Notes  on  the 
minerai  wealth  of  Shan-tung  {North  China  Herald,  Shanghaï,  July, 
1878).  —  Diamonds  in  Shan-tung  {North  China  Daily  News,  Shanghaï, 
18  July  1878). 


RAPPORT   SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL.  173 

gistrat  à  Lourdes,  que  les  Pyrénées  commencèrent  à  solli- 
citer son  activité.  Ses  études,  on  le  devine,  ne  Tavaient  pas 
préparé  à  la  géographie,  mais  une  de  ces  passions  que 
tous  les  explorateurs  connaissent  ne  lui  laissa  aucun  repos 
jusqu'à  ce  qu'il  eût  mis  la  main  à  l'œuvre.  Je  me  souviens 
encore  d'une  ascension  que  nous  fîmes  ensemble  au  pic  du 
Taillon,  au-dessus  de  Gavarnie,  en  1876.  Encore  novice  dans 
Tart  des  levés  orographiques,  votre  lauréat  d'aujourd'hui 
s'essayait  à  lire  la  hauteur  zénithale  des  pics  éloignés  dans 
la  lunette  delà  règle  à  éclimètre  du  colonel  Goulier,  cet 
instrument  si  simple  et  si  admirable. 

Tel  je  le  vis  ce  jour-là,  tel  je  l'ai  toujours  vu  depuis  : 
absorbé  par  son  travail  depuis  le  moment  où  il  mettait  le  pied 
sur  un  sommet  jusqu'au  moment  où  il  le  quittait,  porté  par 
une  sorte  de  passion  qui  ne  laissait  place  ni  à  la  faim,  ni  à 
la  soif,  ni  à  la  fatigue,  et  qui  ne  lui  permettait  de  repos 
que  quand  il  avait  achevé  la  besogne  qu'il  s'était  assignée. 

Bien  que  dès  l'origine  les  travaux  de  M.  Saint-Saud  aient 
pris  une  direction  indépendante,  ils  sont  toujours  demeurés 
reliés  à  Tœuvre  de  ses  collègues  pyrénéens,  notamment  à 
celle  de  M.  Wallon,  de  Montauban,  et  à  celle  de  votre  rap- 
porteur, et  cela  d'une  façon  qui  peut-être  vous  inté- 
ressera, en  vous  montrant  quel  esprit  large  et  bienveillant  a 
présidé  au  travail  que  vous  couronnez  aujourd'hui. 

M. le  comte  de  Saint-Saud,  je  vous  le  disais  tout  à  l'heure, 
n'était  point  géographe.  Notre  collègue  si  dévoué,  le  colonel 
Prudent,  s'offrit  à  l'aider  pour  mettre  au  net  le  résultat  de  ses 
explorations.  C'était  pour  les  deux  une  bonne  fortune.  Le 
colonel  Prudent,  désireux  de  pousser  aussi  loin  que  possible 
le  dessin  des  parties  éti^ngères  de  sa  carte  de  France  à 
1/500,000*,  voyait  dans  cette  collaboration  nouvelle  un  moyen 
de  compléter  ses  travaux;  le  comte  de  Saint-Saud,  de  son 
côté,  avait  besoin  d'aide  pour  obtenir  de  ses  explorations  tous 
les  résultats  qu'elles  contenaient  en  germe.  Ainsi  se  noua 
entre  ces  deux  travailleurs,  comme  elle  s'était  nouée  précé« 


174  RiLPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL. 

demment,  grâce  aux  mômes  Pyrénées,  entre  le  colonel  Pru* 
dent  et  votre  rapporteur  de  ce  soir,  une  amitié  solide,  sincère, 
fructueuse  non  seulement  pour  eux,  mais  pour  tous. 

Dès  ce  moment,  voici  comment  le  travail  fut  organisé  ;  il 
y  a  là^  permettez-moi  de  le  dire  en  passant,  un  exemple 
frappant  de  ce  que  peuvent  des  tionmies  de  bonne  vo« 
lonté.  Dans  ses  excursions  pyrénéennes,  M.  le  comte  de 
Saint-Saud  s'attacha  surtout  à  la  partie  la  plus  méridio- 
nale du  versant  sud.  C'en  est  en  môme  temps  la  moins  pit- 
toresque. Elle  ne  contient  pas  des  merveilles  alpestres, 
comme  la  région  parcourue  plus  au  nord  par  celui  qui  vous 
parle.  C'est  un  pays  austère,  souvent  monotone,  mais  par- 
fois aussi  d'un  caractère  singulièrement  attachant.  Choisis- 
sant les  sommets  d'où  la  vue  lui  paraissait  devoir  embrasser 
l'horizon  le  plus  favorable,  H.  le  comte  de  Saint-Saud  s'y 
transportait,  muni  d'une  planchette,  montée  sur  un  trépied, 
recouverte  d'une  feuille  de  papier  Bristol  et  supportant  en 
son  centre,  sur  un  léger  pivot,  la  règle  à  éclimètre  du  colo- 
nel Goulier.  Les  dimensions  de  la  planchette  et  l'agence- 
ment du  pivot  avaient  été  combinés  de  telle  sorte  que  la 
rotation  de  la  règle  à  éclimètre  se  produisit  dans  un  champ 
circulaire,  de  la  dimension  des  cercles  d'horizon  à  l'oro» 
graphe  déjà  obtenus  dans  les  Pyrénées.  De  la  sorte,  on  pou- 
vait se  prêter  un  mutuel  appui,  en  employant  concurrem- 
ment les  résultats  des  deux  méthodes.  Certains  artifices, 
tels  qu'une  échelle  graduée  dessinée  au  long  de  la  règle, 
permettaient  môme,  en  certains  cas,  de  marquer  d'un  trait  les 
hauteurs  zénithales  lues  dans  la  lunette,  et  d'obtenir  ainsi 
des  éléments  de  profils  d'horizon  rappelant  ceux  donnés  par 
l'orographe.  • 

Chaque  visée  était  traduite,  sur  le  cercle  de  papier  sup- 
porté par  la  planchette,  sous  la  forme  d'une  ligne  dirigée 
dans  le  sens  du  rayon  correspondant  à  l'azimut  du  point 
observé;  l'angle  vertical  lu  dans  la  lunette  était  inscrit  au 
long  de  ce  rayon,  avec  la  mention  de  toutes  les  particular 


RARPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL.  175 

rites  intéressantes,  notamment  le  nom  du  point  visé.  Avec 
ces  cercles  disposés  en  étoilements  ou  en  soleils,  on  n'avait 
plus  qu'à  procéder  par  rattachements  successifs  pour  obte- 
nir le  tracé  de  la  .carte.  A  ces  observations  fondamentales 
s'ajoutaient  des  photographies  nombreuses,  d'excellents 
tracés  d'itinéraires  qui  se  suivent  sur  des  centaines  de  kilo- 
mètres, des  croquis  éclaircîssa^t  les  points  obscurs  ou  di£B- 
dles. 

Il  s'agissait  maintenant  d'utiliser  ce  riche  matériel.  C'est 
ici  que  notre  collègue,  le  colonel  Prudent,  intervint  d'une 
façon  très  active.  Il  se  chargea  de  mettre  en  œuvre  les  levés 
de  H.  de  Saipt-Saud,  et  votre  rapporteur  peut  mieux  que 
personne  dire  avec  quelle  persévérance  infatigable  il  s'est 
acquitté  de  cette  tâche. 

Au  cours  de  ce  travail,  les  documents  de  M.  de  Saint- 
Saud  se  mêlaient  à  d'autres  documents  ou  même  à  des  cartes 
déjà  construites,  soit  par  M.  Wallon^  le  patriarche  des  car- 
tographes pyrénéens,  soit  par  celui  qui  vous  parle,  soit  en- 
core par  ses  élèves  MM.  Ghesneau  et  Huot,  nos  collègues, 
qui  plus  d'une  fojs  ont  pris  part  aux  travaux  sur  le  terrain, 
et  accompagné  l'un  ou  l'autre  des  explorateurs.  De  cette 
multiplicité  de  travaux  pouvait  naître  quelque  confusion  ou 
quelques  discordances.  Bien  que  les  résultats  des  divers 
observateurs  fussent  beaucoup  mieux  d'accord  entre  eux, 
ou  me  permettra  bien  de  le  dire  en  passant,  que  ne  le  sont 
par  exemple  ceux  de  la  carte  officielle  d'Italie  comparés  à 
ceux  de  notre  Service  géographique  de  l'Armée,  il  se  produi- 
sait cependant  des  divergences  entre  les  altitudes  déduites, 
par  exemple,  des  constructions  de  MM.  Wallon  et  Schrader 
ou  de  celles  que  le  colonel  Prudent  élevait  sur  les  documents 
rapportés  par  M.  de  Saint-Saud.D'un  commun  accord, il  fut 
entendu  que,  dans  toutes  les  zones  limitrophesi  les  diiférences 
seraient  fondues  dans  une  moyenne,  et  que  l'arbitrage  serait 
confié  à  notre  ami  commun,  le  colonel  Prudent.  De  la  sorte, 
loin  de  se  contredire,  tous  les  travaux  topographiques  ou 


176     RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL. 

géographiques  effectués  dans  les  Pyrénées  se  sont  prêté  un 
mutuel  appui.  Peut-être  penserez-yous  avec  moi  que  cet' 
esprit  d'aide  mutuelle  pourrait  parfois  être  substitué  avec 
avantage  à  l'esprit  de  rivalité  personnelle. 

L'œuvre  que  vous  honorez  aujourd'hui  d'une  de  vos  ré- 
compenses les  plus  estimées  est  digne  en  tous  points  de  cet 
honneur.  Elle  pourrait  servir  de  modèle  à  toutes  les  publi- 
cations de  ce  genre.  Sa  valeur  est  faite  toute  entière  des 
qualités  qui  ont  présidé  à  sa  création  :  conscience,  énergie, 
droiture  scientifique;  son  titre  le  dit  à  lui  seul;  c'est  une 
€  contribution  ».  Titre  modeste  en  apparence,  et  très  large  en 
réalité,  car  quel  est  le  travailleur  qui  peut  avoir  la  préten*- 
tion  d*avoir  fait  plus  que  contribuer?  Si  la  carte  au  l/200,000*, 
qui  résulte  de  ces  travaux,  n'est  pas  absolument  une  carte 
topographique,  dans  son  ensemble  elle  nous  donne,  pour  les 
parties  étudiées,  une  géographie  excellente,  et  sur  certains 
points  on  pourrait  dire  qu'elle  touche  à  la  topographie. 
Cette  carte,  qui  accompagne  le  texte,  et  qui  a  été  dessinée 
par  M.  le  colonel  Prudent,  rend  compte  de  la  façon  la  plus 
claire  du  degré  d'élaboration  des  diverses  parties  qui  la 
composent.  Un  trait  appuyé  indique  les  rivières  ou  les  mouve- 
ments de  terrain  complètement  définis,  des  traits  légers,  au 
contraire,  désignent  les  parties  dessinées  par  approximatioD, 
sur  renseignements,  ou  empruntées  à  d'autres  travaux.  Quant 
aux  formes  géographiques,  elles  ne  sont  indiquées  qu'autant 
que  cela  a  pu  se  faire  avec  une  suffisante  certitude.  Partout 
où  les  renseignements  n'ont  pas  suffi,  le  papier  est  demeuré 
blanc.  Mais  qu'on  ne  s'y  trompe  pas,  ce  n'est  pas  là  un  aveu 
d'ignorance  ou  d'impuissance,  c'est  le  scrupule  d'une  cons- 
cience ou  de  deux  consciences  très  délicates. 

Quant  au  texte,  qui  comprend  61  pages  pleines  déchiffres 
et  de  renseignements  précis,  il  permet  d'apprécier  la  somme 
de  labeur  à  laquelle  s'est  livré  votre  lauréat.  Région  par 
région,  il  énumère  les  points  déterminés  par  lui,  et  j'ai 
tout  lieu  de  croire  que  les  travaux  ultérieurs  apporteront 


RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRK  ANNUEL.  177 

bien  peu  de  modifications  à  cette  partie  du  travail. 
4y700  visées  ont  été  utilisées  pour  obtenir  les  cotes  d*al- 
UtudeSy  qui  paraissent  ne  pouvoir  être  modifiées  que  de 
quantités  parfois  faibles,  parfois  négligeables.  Les  détails 
très  concis  que  M.  le  comte  de  Saint-Saud  donne  au  com- 
mencement de  son  travail  contiennent  la  description  som- 
maire du  pays  parcouru,  de  la  méthode  employée,  des 
résultats  obtenus.  J'ajoute,  en  terminant,  qu'ils  portent  le 
reflet  des  sentiments  que  M.  de  Saint-Saud  partage  avec 
tous  ceux  qui  ont  mis  la  main  à  l'œuvre  pjrrénéenne  et  qui 
ont  pu  apprécier,  dans  ce  pays  primitif  et  simple,  les  grandes 
qualités  du  noble  peuple  espagnol.  Pour  eux,  le  pays  d'au 
delà  des  Pyrénées  est  devenu  comme  une  seconde  patrie,  à 
laquelle  ils  ont  donné,  en  même  temps  qu'une  part  de  leur 
vie,  une  part  aussi  de  leur  cœur.  Tout  leur  travail  a  été 
communiqué  intégralement  à  notre  éminent  collègue,  don 
Francisco  Gœllo,  président  de  la  Société  de  géographie  de 
Madrid,  qui  de  son  côté  n'a  cessé  d'être  pour  eux  un  guide 
et  un  collaborateur  inappréciable;  en  un  mot,  ils  ont  con- 
science d'avoir  travaillé  utilement  non  seulement  pour  la 
science,  mais  pour  l'Espagne  elle-même.  Pourquoi  faut-il 
que  des  préoccupations  d'un  autre  ordre  ne  permettent  pas 
à  de  tels  sentiments  de  se  manifester  librement?  Hélas,  un 
vent  venu  d'ailleurs  souffle  sur  l'Europe;  il  est  momentané- 
ment interdit  de  se  livrer,  dans  les  Pyrénées  espagnoles,  à 
aucune  étude  géographique  dans  un  rayon  de  moins  de 
40  kilomètres  de  la  frontière.  Par  bonheur  l'œuvre  est  assez 
avancée  pour  n'avoir  plus  besoin  que  de  quelques  complé- 
ments; mais  peut-être  ceux  qui  viendront  après  nous, 
voyant  qu'une  région  presque  aussi  étendue  que  la  Suisse 
a  été  cartographiée  par  quelques  hommes  isolés,  se  deman- 
deront quel  devait  être  l'état  d'esprit  scientifique  de  notre 
partie  du  monde,  pour  que  le  premier  résultat  de  ce  travail 
ait  été  d'obliger  ses  auteurs  à  l'interrompre. 


178  RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL. 


H.  Marcel  Dubois 


Prix  Smmt 
M.  Gabriel  Marcel,  rapporteur. 

Votre  Commission  des  prix  décernait,  il  y  a  deux  ans,  une 
médaille  d*or  à  M.  Ambroise  Tardieu,  bibliothécaire  de 
llnstitut,  pour  sa  belle  et  fidèle  traduction  de  Strabon. 
C'est  une  étude  sur  le  même  géographe  qu'elle  vient  au- 
jourd'hui récompenser. 

Le  nom  de  M.  Marcel  Dubois  vous  est  connu  comme  celai 
de  l'un  de  ces  jeunes  professeurs  qui,  mieux  armés  que  la 
plupart  de  leurs  devanciers,  ont  entrepris  de  renouveler  en 
France  l'enseignement  de  la  géographie.  Son  Sxamen  iB 
(«  fi^grmfkié  de  Serff^ii,qui  fait  l'objet  du  présent  rap- 
port, est  un  travail  magistral  maïqnépar  ]'érodition  la  plus 
étendue,  TexceUence  de  Im  méthode  ainsi  que  par  la  sûreté 
et  Hndéi^eiidance  de  la  cxilique. 

Dans  une  fort  diseite  introduction,  M«  Dubois  nous 
upprend  comment  on  «st  arrivé,  et  non  sans  peine,  à  cons- 
tituer le  texte  de  Strabon.  La  géographie  de  cet  auteur, 
qui  ne  parait  pas  avoir  été  très  goûtée  de  son  temps,  ne 
i^emble,  comme  ceUe  de  Ptolémée  d'aîlleors,  n'avoir  été 
consultée  par  les  i^vaiits  de  la  Renaissance  qu'après  sa 
traduction  en  ktin«  C'e$t  &  la  fin  du  xviir  siècle  et  de  nos 
jours  qu'on  est  parvenn,  grAce  aux  travaux  ée  Coray,  de 
Leironne,  de  O'O^selin,  de  Kramer,  de  Meineke,  de  Xâller, 
de  Ditbner  et  de  tant  d'autres  érudits  à  corriger  et  à  restituer 
un  texte  qoe  les  auteurs  dn  xvi^  isiècle  avaient  tronvé  «ussi 
détect^ieux  q«i*inoomplet. 

M.  Dubois  ][>as«e  ensuite  au  crible  de  la  critique  les  rares 
informations  qu'on  possède  sur  la  biographie  du  géographe 
d'Amasée.  11  étudie  l'influence  que  ses  maîtres,  et  notam- 


RAPPORT  SUR  LE   CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL.         179 

ment  le  péripatéticienTyrannionyOntpu  exercer  sur  les  idées 
philosophiques  de  Strabon,  Celui-ci,  riche  et  instruit,  fut 
un  grand  voyageur,  et  c*est  par  l'observation  directe  aussi 
bien  que  par  de  nombreuses  lectures  qu'il  prépara  son 
œuvre  gigantesque  et  audacieuse. 

Si  l'on  ne  peut  établir  la  chronologie  de  ses  fréquents 
déplacements,  on  sait  du  moins  qu'il  résida  à  Rome  et 
longtemps  à  Alexandrie,  mais  c'est  sa  patrie,  l'Asie 
Mineure,  qu'il  connsdt  le  mieux. 

Quel  fut,  en  écrivant  sa  géographie,  le  dessein  de  Strabon  ? 
Peut-on  dire  qu'il  ait  obéi  à  une  inspiration  stoïcienne? 
Quelles  furent,  en  un  mot,  sa  méthode  et  sa  doctrine  ?  Ce 
sont  là  des  questions  très  controversées  chez  les  historiens 
de  la  littérature  et  de  la  géographie  et  c'est  à  les  résoudre 
que  s'attache  résolument  M.  Marcel  Dubois.  On  sait  qu'avant 
de  s'adonner  à  l'étude  de  cette  science,  Strabon  avait  écrit 
des  Mémoires  historiques,  aujourd'hui  perdus,  et  ce  goût 
de  l'histoire  nous  explique  pourquoi  le  géographe  est  plus 
proche  de  Polybe  auquel  il  a  tant  emprunté  et  pour  lequel 
il  a  toujours  fait  preuve  de  la  plus  fervente  admiration^  que 
d'Ëratosthène  et  d'Hipparque.  La  géographie  administra- 
tive, scientifique,  économique,  la  chorographie  sont  systé- 
matiquement laissées  dans  l'ombre  par  Strabon  qui  s'inté- 
resse surtout  au  côté  moral  et  politique  de  cette  science 
dont  il  se  fait  une  très  haute  idée.  C'est  en  cela  que  résident 
l'originalité  et  la  valeur  philosophique  de  son  œuvre, 
M.  Dubois  le  proclame  tout  en  se  refusant  à  admettre  le 
caractère  stoïcien,  au  sens  ancien  du  mot,  de  ses  doctrines 
qui,  pour  lui,  se  rapprochent  bien  plutôt  d'un  éclectisme 
très  large* 

M.  Dubois  étudie  ensuite  les  sources  de  la  géographie  de 
Strabon  et  cherche  à  démêler  ce  qu'il  doit  à  ses  observations 
personnelles  de  ce  qu'il  emprunte  à  ses  devanciers.  Le  départ 
n'est  point  facile  car  tout  est  fondu  dans  un  harmonieux  en- 
semble et  il  faut  toute  la  finesse  d'intuition,  toute  la  scru- 


•  • 


180    RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL. 

puleuse  circonspection^  tout  le  sens  critique  si  aiguisé  de 
l'auteur,  pour  arriver  à  une  juste  appréciation  des  qualités  de 
Strabon  comme  voyageur  et  comme  érudit.  II  termine  en  dé- 
clarant que  €  malgré  les  défauts  qui  enlèvent  sûrement  au 
mérite  de  sa  géographie,  Strabon  peut  être  cité  comme 
Tun  des  auteurs  de  l'antiquité  qui  ont  fait  de  leurs  sources 
le  plus  scrupuleux  emploi,  qui  ont  le  plus  honnêtement  in- 
diqué la  provenance  de  leurs  documents  :». 

Après  avoir  passé  en  revue  les  poètes  et  notamment 
Homère,  les  philosophes,  les  logographes,  les  historiens, 
les  savants  et  les  voyageurs  auxquels  Strabon  a  fait  tant 
d'emprunts,  M,  Dubois  formule  ses  conclusions  qui  sont 
tout  à  rhonneur  du  géographe  d'Amasée.  Il  insiste  sur  le 
caractère  essentiellement  historique  et  archéologique  de 
son  œuvre,  ne  dissimule  pas  ses  négligences  de  composition 
et  de  style  mais  déclare  que  sa  géographie  est  un  monument 
original  et  digne  de  vivre,  c  Le  livre  de  Strabon,  dit  en  ter- 
minant M.  Marcel  Dubois,  nous  laisse  entrevoir  le  moment 
passager  où  les  Grecs  eurent  conscience  de  cette  philo- 
sophie naturelle  qui  n'étudie  pas  l'homme  isolé,  inexpli- 
cable, mais  les  relations  de  l'homme,  des  peuples,  des 
empires,  avec  le  monde  physique.  Les  uns  diront  que  ce  fut 
une  grande  œuvre  mal  exécutée,  j'aime  mieux  dire  que  cette 
œuvre  mal  exécutée  fut  néanmoins  une  grande  œuvre  et 
qu'elle  mérite  notre  respect  >.  Nous  n'avons  pu  que  nous 
associer  aux  sages  conclusions  de  M.  Marcel  Dubois  aussi 
éloignées  d'un  enthousiasme  inexplicable  que  d'un  déni- 
grement systématique  et  estimant  que  son  travail  fait  le  plus 
grand  honneur  à  l'école  française,  la  Commission  accorde 
à  l'unanimité,  à  M.  Marcel  Dubois,  le  prix  Jomard  spéciale- 
ment destiné  à  récompenser  les  études  de  géographie 
historique. 


RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL.         181 


M.  Guillaume  Capus 

Prix  Pierre-Félix  Fearnler. 

M.  G.  Maunoir,  rapporteur* 

fiien  que  la  grandiose.  Asie  centrale,  avec  son  centre  de 
gravité  le  Pamir,  soit  le  champ  naturel  d'exploration  des 
Rosses  et  des  Anglais,  son  histoire  géographique  n'en  in^ 
scrira  pas  moios  plus  d'une  page  à  l'actif  des  voyageurs 
français. 

Lorsqu'on  1880  MM.  G.  Bonvalot  et  G.  Capus  commen^- 
Qaient  leurs  courses  à  travers  le  Turkestan,  le  réseau  des 
itinéraires  en  pays  inexploré  n'était  pas  aussi  serré  qu'il 
l'est  devenu  depuis  lors.  Par  le  train  actuel  des  événements, 
douze  années  suffisent  à  un  progrès  pour  lequel,  autrefois, 
un  demi-siècle  eût  été  nécessaire. 

M.  Capus,  auquel,  dans  la  mission  de  1880,  incombait  le 
soin  des  observations  scientifiques,  s'est  efforcé  de  rassem- 
bler tous  les  éléments,  d'ordre  très  divers,  qui  pouvaient 
intéresser  la  connaissance  des  formes,  de  la  nature  et  des 
produits  du  sol,  ainsi  que  Fétude  des  populations  de  la 
contrée  parcourue.  Sa  qualité  de  docteur  es  sciences  le 
mettait  à  même  de  pratiquer  ces  recherches  avec  dis^ 
cemement  et  profit.  Sei^  observations  ont  été  consignées 
dans  divers  recueils  scientifiques,  tels  que  les  Comptes 
rendfis  de  V Académie  des  sciences,  les  Annales  des  sciences 
naturelles^  les  Annales  agronomiques,  la  Revue  d'ethno^ 
graphie,  la  Revue  scientifique.  M.  Capus  y  a  exposé  nette^ 
ment. ses  recherches  spéciales  avec  les  conclusions  aux- 
quelles il  avait'  été  conduit  par  l'examen  des  questions 
qu'elles  soulevaient. 

Lorsque,  en  1886,  le  Ministère  de  l'Instruction  publique 
chargea  MM.  Bonvalot  et  Capus  (accompagnés  d'un  artiste 

soc.  DE  6É06R.  —  2*  TRIMESTRE  1893.  XIV.  —    13 


182         RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU   PRIX  ANNUEL. 

de  mérite,  M.  Pépin)  d'une  nouvelle  mission  dans  TAsie 
centrale,  les  voyageurs,  tout  en  visitant  pour  la  seconde 
fois  les  régions  qu'ils  avaient  précédemment  parcourues, 
de  1880  à  1882,  traversèrent  le  nord  de  la  Perse,  pour 
pénétrer  dans  les  vallées  reculées  de  la  Bactriane,  et  gagner 
le  nord  de  Tlnde  par  le  Pamir  et  l'Hindou-Kouch. 

Gomme  du  voyage  antérieur  M.  Capus  a  rapporté  de 
celui-ci  des  documents  précieux.  La  géographie  lui  doit, 
outre  des  levés  dans  les  vallées  du  Kafirnahan  et  du  Sou- 
khan,  un  itinéraire  d'environ  700  kilomètres  à  travers  le 
Tchitral  et  le  Pamir.  A  la  météorologie  il  a  fourni  des  ob- 
servations nombreuses,  consignées  dans  une  note  à  l'Acadé- 
mie des  sciences,  et  un  travail  inséré  au  Bulletin  de  la 
Société  de  Géographie.  D'autres  études,  relatives  à  la  phy- 
siologie, à  l'anthropologie,  à  la  linguistique,  ont  été  pu- 
bliées dans  des  recueils  spéciaux.  La  vulgarisation  a  eu  sa 
part,  puisque  l'un  des  volumes  de  la  Bibliothèque  des 
Merveilles,  dû  à  la  plume  de  M.  Capus,  est  une  relation 
résumée  de  la  traversée  du  Pamir,  du  «  Toit  du  monde  ». 

L^auteur  du  présent  rapport  a  le  devoir  de  mentionner 
aussi  le  concours  savant  et  zélé  qu'il  a  trouvé  auprès  de 
M.  Capus  pour  la  rédaction  des  Rapports  annuels  sur  les 
progrès  de  la  Géographie^  slnsi  que  les  communications  si 
intéressantes  faites  par  le  voyageur  devant  l'un  des  groupes 
d^étude  de  la  Société. 

Récemment,  enfin,  M.  Capus  a  publié,  sous  le  titre  de 
A  travers  le  Royaume  de  Tamerlan,  le  récit  du  premier 
voyage  qu'il  accomplissait  il  y  a  treize  ans  avec  M.  Bonvalot. 

A  cette  époque  le  centre  de  l'Asie  était  d'un  accès  plus 
difficile  qu'il  ne  l'est  aujourd'hui,  où  un  chemin  de  fer  met 
en  communication  l'Europe  avec  Samarcande.  MM.  Bon- 
valot et  Capus  ont  été,  il  faut  le  dire,  les  premiers  voya- 
geurs français  qui  aient  visité  les  Etats  de  Boukhara  et  de 
Khiva,  les  bords  de  l'Amou-Daria,  le  désert  d'Oust-Ourt. 
En  explorant,  au  point  de  vue  scientifique,  un  certain 


RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL.  183 

DoiiibFe  de  régions  sur  lesquelles  la  géographie  devait, 
avant  eux,  se  contenter  de  données  assez  précaires,  ils  ont 
ajouté  aux  explorations  russes  un  appoint  sérieux  auquel 
n'avait  manqué,  pour  être  apprécié,  qu'une  publicité 
étendue. 

L'ouvrage  de  M.  Gapus  condense,  en  quelque  sorte,  les 
résultats  de  ce  voyage.  Conçu  dans  un  esprit  scientifique» 
éloigné  de  l'enthousiasme  et  des  exagérations  comme  de 
l'indifférence  absolue  pour  tout  ce  qui  est  en  dehors  des 
goûts  de  l'auteur,  il  donne  une  image  d'ensemble  de  la 
contrée  touranienne  où  les  antithèses  de  milieu  créent  tant 
de  divergences  parmi  les  peuplades  qui  l'habitent  et  en 
reçoivent  une  empreinte  transmise  à  travers  les  âges.  Ce 
milieu,  fait  de  steppes,  de  désert^  d'oasis  luxuriantes,  de 
sauvages  vallées  de  montagnes,  et  sur  lequel  les  cités  mo- 
dernes du  progrès  apporté  par  le  conquérant  se  juxtit- 
posent  aux  anciens  centres  d'une  civilisation  parfois  effacée^ 
M.  Capus  en  a  fait  ime  étude  d'un  vif  intérêt  Bien  que  lô 
récit  suive  l'ordre  des  étapes  et  les  lignes  sinueuses^  entre* 
croisées,  d'un  itinéraire  de  près  de  8,000  kilomètres,  il  pré- 
sente des  considérations  d'une  portée  générale  au  sujet  des 
points  caractéristiques.  Quant  aux  observations  de  détail 
sar  la  géographie,  la  géologie,  la  météorologie^  la  faune  <èi 
la  flore,  l'ethnographie,  etc.,  elles  se  trouvent  intimement 
liées  à  la  description  des  paysages  et  des  scènes  qui  les 
animent.  Sans  prétention  dogmatique,  l'auteur  voudrait, 
dit-il,  faire  partager  au  lecteur  ses  sensations  et  ses  souve- 
nirs avec  leur  intensité.  Estimant  qu'un  motif  musical  indi- 
gène a  autant  de  valeur  qu'une  légende  fruste  ou  la  coupe 
d'une  pièce  d'habillement,  et  que  la  direction  d'une  chaîne 
de  montagnes  est  aussi  importante  à  noter  que  la  réparti- 
tion des  terrains  fertilisés  et  les  oscillations  de  la  tempéra- 
ture, il  s'est  intéressé  à  tout  ce  qu'il  a  vu  et  vécu. 

Au  point  de  vue  géographique,  le  nôtre  spécialement^ 
nous  devrons  à  ce  voyage  des  données  nouvelles  sur  la  vallée 


184    RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL. 

du  Sourkhane^  qui  fut  anciennement  le  centre  prospère  de 
populations  successives  dont  les  premières  remontent  à 
l'époque  gréco-bactrienne. 

La  description  des  ruines  de  cette  région  tient  une  place 
importante  dans  le  livre  de  M.  Gapus.  Il  renferme  aussi  une 
monographie  de  la  vallée  des  Yagnaous  depuis  son  origine 
jusqu'à  son  débouché  dans  la  vallée  du  Fan-Daria,  la  rela- 
tion d'un  voyage  dans  le  bassin  du  Tchotkal,  une  étude  du 
moyen  et  du  bas  Amou-Daria^  jusque  dans  le  Khi  va;  enfin, 
la  description  d'une  traversée  du  triste  plateau  désert  de 
rOust-^Ourt,  accomplie  en  hiver,  alors  que  la  mission,  sur 
son  retout*,  gagnait  la  mer  Caspienne. 

Bien  que  A  travers  le  Royaume  de  Tamerlan  ne  se 
présente  pas  avec  les  allures  spéciales  des  ouvrages  didac- 
tiques ou  des  ouvrages  de  science  pure,  il  contient  néan- 
moins une  somme  de  savoir  et  de  travail,  un  nombre  d'ob- 
servations considérables.  De  propos  délibéré,  l'auteur  a 
prêté  un  style  animé  et  pittoresque  à  sa  relation  de  voyage 
qui  sera,  de  la  sorte,  abordable  pour  un  plus  grand  nombre 
de  lecteurs  :  elle  n'en  saurait  trop  avoir. 

En  attribuant  le  prix  Pierre-Félix  Fournier  à  M.  Guil- 
laume Gapus,  pour  l'ensemble  de  ses  travaux,  notamment 
pour  l'ouvrage  intitulé  A  travers  le  Royaume  de  Tamerlan, 
la  Commission  centrale  de  la  Société  de  Géographie  a  suivi 
la  généreuse  pensée  du  fondateur  de  ce  prix. 


DE  TELEMSAN  A  MELILA 


EN    1880 


PAR 


HEliBI    DVTISYRIER 


Sur  une  partie  des  côtes  baignées  par  le  Mare  nostrum 
des  Romains,  par  la  Méditerranée,  nos  connaissances  posi-- 
tives  s'arrêtent  à  la  portée  de  la  vue  du  pont  des  navires. 
L'année  dernière,  de  Ain  Tafoûralt,  chez  les  Benî  Izenâsen, 
au  Djebel  Benî  Hozmur,  à  18  kilomètres  de  Tetouân,  le 
littoral  nord  du  Maroc  était  terra  incognita  sur  une  lon- 
gueur de  300  kilomètres  à  vol  d'oiseau  et  une  profondeur 
moyenne  de  130  kilomètres.  Cette  zone,  comprise  entre  la 
frontière  algérienne  et  Chîchawànou  même  Tetouàn,  forme 
une  seule  division  administrative  marocaine,  le  gouver- 
norat  ou  *amâla  d'Oûdjeda  et  du  Rîf  ;  elle  contient  trois 
provinces  historiques  ou  géographiques  qui  sont,  en  par- 
tant de  notre  Algérie,  c'est-à-dire  de  l'est  :1*  la  circonscrip- 
tion d'Oûdjeda,  comprenant  le  pays  des  Benî  Izenâsen  ; 
2"  le  pays  de  Gâret,  comprenant  l'intendance  des  Guela'aya 
et,  3"*  enfin,  le  Rîf.  Oûdjeda  est  le  nom  bien  connu  du  chef- 
lieu  de  la  première  province.  Le  nom  de  Gàret  est  plus 

1.  Communication  adressée  à  la  Société  de  Géographie  dans  sa  séance 
du  20  mai  1887.  Voir  la  carte  jointe  à  ce  numéro. 

11  est  indispensable  de  lire,  comme  un  précieux  complément  de  la 
présente  relation,  la  notice  de  Henri  Duveyrier,  intitulée  :  la  Dernière 
Partie  du  littoral  de  la  Méditerranée,  Le  Rîf,  Paris,  £.  Leroux,  1888. 


186  DE  teLemsan  a  melila. 

embarrassant  à  expliquer;  en  arabe  gdrety  ou  mieux  qdret 
a,  entre  autres,  le  sens  de  n  sol  couvert  de  pierres  noires»  ; 
d'autre  part  le  mot  arabe  djdrety  que  les  Marocains  pro« 
noncent  gdret^  dérive  d'une  racine  dont  la  signification  est 
«  produire  des  herbes  longues  et  rampantes  ».  Le  premier 
sens  conviendrait  à  la  partie  nord  du  Gâret,  qui  est  consti- 
tuée de  roches  basaltiques;  lesecond,  que  nous  adoptons^ 
convient  aux  steppes,  disons  môme  au  désert  qui  forme,  du 
c6té  du  sud,  la  plus  grande  partie  de  la  province.  Enfin  le 
nom  arabe  du  Rif  est  plus  facile  à  expliquer  ;  c'est  le  c  pays 
cultivé  et  fertile,  faisant  suite  à  un  désert  et  limitrophe  d'un 
fleuve  ou  d'une  mer  -».  Cette  traduction  qui  rappelle  un 
peu,  je  l'avoue,  la  traduction  du  turc  faite  à  M.  Jourdain 
dans  le  Bourgeois  genîilhommej  se  trouve  tout  au  long 
dans  le  dictionnaire  de  Kazimirski,  qui  l'emprunte  au  grand 
répertoire  arabe  de  la  langue  arabe,  au  Qâmoûs.  Le  Rif 
marocain  répond  bien,  du  reste,  aux  conditions  qu'implique 
son  nom;  il  confine  au  Gàret  et  s'étend  jusqu'à  la  Méditer* 
ranée. 

Dans  la  partie  ouest  de  cette  bande  maritime,  du  haut  de 
sommets  que  n'a  jamais  foulés  le  pied  des  Européens,  l'ha- 
bitant peut  contempler,  par  delà  la  Méditerranée,  les  cimes 
des  Alpujarras.  De  leurs  presidios  de  Penon  de  Vêlez, 
Alhucemas,  Melîla  et  des  Djezaïr  Moloûya,  ou  îles  Zafa- 
rines,  les  Espagnols  aperçoivent  des  points  du  territoire 
africain  dont  l'accès  est  jusqu'à  ce  jour  resté  interdit  aux 
explorateurs. 

Des  tentatives  faites  à  diverses  reprises  pour  pénétrer 
dans  le  Rif,  une  seule  a  réussi  jusqu'à  ce  jour,  mais  elle 
est  ancienne,  car  elle  avait  lieu  du  9  avril  au  19  juin  1667, 
et  le  Français  Roland  Fréjus  qui  l'accomplissait  ne  nous 
apprend  rien  sur  la  géographie  de  la  contrée.  Par  ordre  de 
Louis  XIV,  il  traversait  à  deux  reprises  le  pays  situé  entre 
El-Mezemraa,  ville  marocaine,  vis-à-vis  l'île  d' Alhucemas 
et  Tâza,  alors  résidence  du  sultan  Moule!  Er-Rechîd,  an- 


DE  TEIiEMSAN  A  MEULA.  187 

cétre  du  souverain  actuel  de  Maroc.  Roland  Fréjus  était 
ragent  d'une  compagnie  de  commerce  établie  près  d'El- 
Mezemma,  à  Béni  Boû  Ya'qoûb,  localité  du  littoral  dont 
aucune  carte  n'indique  plus  la  position.  Sa  relation  nous 
apprend  qu'il  s'efforça  en  vain  de  décider  la  France  à 
s'établir  sor  llle  d'El-Mezemma,  devenue  plus  tard,  sous 
le   nom  d'Alhucemas,  l'un  des  presidios  espagnols. 

L'histoire  du  littoral  marocain  du  nord  ne  relate  guère 
que  des  luttes  contre  les  souverains  du  Maroc,  des  incur- 
sions sur  le  territoire  algérien,  des  actes  de  piraterie.  Rare- 
oient  elle  enregistre  des  essais  de  répression  de  ces  méfaits. 
Depuis  longtemps  je  caressais  le  projet  de  tracer  de  l'ouest 
à  l'est  le  premier  itinéraire  à  travers  les  pays  de  Gâret  et  du 
Rîf,  en  faisant  par  terre  le  voyage  d'Oran  à  Tanger.  Pour  un 
vieux  voyageur,  devenu  géographe  sous  un  toit,  il  est  irri- 
tant de  voir  les  cartes  du  nord  du  Maroc  couvertes  de 
oiontagnes,  artistement  modelées  par  le  graveur,  quand  on 
sait  que  le  dessin  de  tout  ce  pays,  hormis  de  ce  qui  en  est 
visible  du  pont  des  vaisseaux,  repose  sur  de  rares  rensei-* 
gnements  fournis  par  les  indigènes,  ou  sur  de  simples  hypo- 
thèses. 

Je  n'ignorais  pas  les  difficultés  de  l'entreprise  ;  des  Que- 
la'aya  que  j'avais  trouvés,  en  1885,  travaillant  comme  mois- 
sonneurs chez  mon  frère,  M.  Pierre  Duveyrier,  dans  le 
département  d'Oran,  m'avaient  confirmé  ce  qu'il  faut  bien 
appeler  le  danger  de  la  traversée  du  Gâret  et  du  Rîf.  A 
Tanger,  Vamin  (intendant  ou  syndic)  de  la  colonie  du  Rtf, 
homme  tout  dévoué  à  la  France,  m'avait  parlé  dans  le 
même  sens,  sans  toutefois  me  faire  désespérer  d'avoir  sa 
compagnie,  en  la  promettant  môme  à  la  seule  condition 
que  notre  Ministre  au  Maroc,  M.  Féraud,  le  chargeât  de  me 
conduire.  Je  me  rappelais  qu'en  1860  un  avenir  bien  som- 
bre m'avait  été  prédit,  lors  de  mon  départ  pour  le  pays  des 
Touareg,  d'où  je  suis  pourtant  revenu.  En  suivant  la  même 
ligne  de  conduite  et  en  employant  les  mômes  moyens  qui 


i%6  DE  TELEMSAN  A  HELILA. 

avaient  assuré  le  succès  de  mon  exploration  du  Sahara,  ne 
pourrais-je  pas  cheminer,  en  paix,  chez  des  gens  que  j'avais 
vus  vivre  et  travailler  en  paix  sur  notre  terre  algérienne  et 
qui  y  passant  chaque  année  un  certain  temps  dans  leurs  vil- 
luges,  doivent  y  dire  quelque  bien  de  leurs  patrons  français  ? 

Au  printemps  de  1886  je  demandai  donc  à  H.  le  Ministre 
de  l'Instruction  publique  une  mission  qui  me  fut  accordée. 
Les  instructions  me  recommandaient  une  prudence  extrême 
et  j'avais  d'ailleurs  déclaré  spontanément  que  j'endossais 
d'avance  toute  la  responsabilité  des  conséquences  de  ma 
tentative. 

Je  fis  alors  appel  au  concours  de  mon  ami  M.  Féraud, 
Ministre  de  France  au  Maroc,  qui,  tout  en  me  conseillant 
d'agir  avec  la  plus  grande  circonspection,  m'envoya  immé- 
diatement des  lettres  officielles  de  recommandation  signées 
par  Sîdi  Mohammed  Torrès,  délégué  marocain  aux  AfiTaires 
étrangères,  à  Tanger.  Ces  lettres  devaient  me  permettre 
d'aller  de  la  frontière  algérienne  à  Melila  S  de  là  à  Fâs,  et 
de  Fàs  à  Tanger  par  le  Rtf.  C'était,  en  perspective,  la  réali* 
sation  de  mon  programme  :  la  traversée  de  la  région 
ip/*onnue  de  l'est  à  l'ouest  et,  sur  le  point  central,  du  nord 
au  sud. 

Dès  le  surlendemain  de  mon  arrivée  à  Oran,  c'e&1>-à-dire 
le  28  mai,  je  m'abouchais  avec  un  esclave  de  la  Zaouiya 
des  Oulâd  El-Hâdj  'Abd-Ël-Qàder,  des  environs  de  Melila, 
établissement  religieux  qui,  dépendant  de  la  confrérie  de 
Sîdi  'Abd  El  Qàder  El-Ghîlâni,  a  des  attaches  avec  la  ville 
d'El-Ma'asker  (Mascara)  et  avec  la  famille  de  l'émir  'Abd 
El-Qàder  Ben  Màhi  Ed-Din.  Merzoûg   Ben'  Abd   Allah, 

1.  Telle  est  la  véritable  orthographe  dtt  nom  ;  on  prononce  et  on  écrit 
en  arabe  aujourd'hui,  comme  on  écrivait  au  xi*  siècle.  La  forme  espa- 
gnole Melilla,  est  à  rejeter.  Le  site  est  fiévreux  et  Malîla  veut  dire  en 
arabe  c  chaleur  fébrile  qui  se  fait  sentir  dans  le  corps  ».  D'autre  part 
le  mot  berbère  amellâl  a  le  sens  de  blanc  ;  la  blancheur  des  construc- 
tions de  Melila  aura  pu  aussi  fort  bien  provoquer  la  formation  d'un  nom 
dérivant  de  cette  racine. 


DE   TELEMSAN   A   MEULA.  i89 

ifactolura  >  des  marabouts  du  Gàret  marocain  est,  bien  qu'es- 
clave, un  €  lord  of  trade  »  au  petit  pied  dans  le  commerce 
de  la  ville  d'Oran.  En  jugeant  d'après  lui  de  l'orthodoxie 
et  du  rigorisme  de  ses  patrons,  on  risquerait  fort  de  se 
tromper,  car  cet  agent  pousse  la  tolérance  à  ses  limites 
les  plus  extrêmes;  il  a  même  choisi  pour  compagne  une 
chrétienne  ;  quoi  qu'il  en  soit,  il  n'y  a  pas  lieu  de  douter 
de .  sa  capacité  comme  homme  d'affaires.  Notre  Bulletin 
TOUS  a  offert  autrefois  ^  une  étude  où  vous  avez  pu  voir  que 
ce  n'est  pas  une  anomalie  que  je  signale  ici. 

A  ce  moment  même  le  télégraphe  apportait  à  Oran  la 
nouvelle  des  derniers  combats  qui  avaient  lieu  dans  le  pays 
des  Bent  Izenâsen.  Ma  demande  de  mission  au  Ministère 
ayant  coïncidé  avec  l'ouverture  de  la  lutte,  je  redoutais  fort 
que  la  situation  troublée  de  la  frontière  ne  poussât  la  soUi- 
citade  des  autorités  militaires  algériennes  à  m'interdire 
Taccès  du  Maroc. 

Dès  l'arrivée  à  Oran,  j'entrevis  la  difficulté  d'organiser 
mon  départ,  peut-être  même  l'impossibilité  de  réaliser  mon 
royage.  Installé  chez  mon  frère,  M.  Pierre  Duveyrier,  colon 
à  Miserghin,  qui  avait  déjà  trouvé  sur  sa  propriété  un 
homme  sûr,  disposé  à  m'accompagner,  je  cherchai  à  voir 
M.  le  général  Détrie,  commandant  la  division.  Le  général, 
pourleqnel  j'avais  une  lettre  d'introduction  due  à  l'amitié 
du  général  Philebert,  venait  de  partir  pour  une  tournée, 
mais  je  rencontrai  l'accueil  le  plus  sympathique  chez  MM.  le 
commandant  Revillon,  chef,  et  le  capitaine  Calley  Saint^ 
Paul,  sous-chef  du  bureau  arabe. 

Au  moment  où  j'allais  entrer  dans  le  bureau,  un  courtier 
musulman,  après  m'avoir  bien  dévisagé,  m'avait  dit  avec 
épanouissement,  en  me  tirant  à  part  :  «  Je  te  connais!  tu  as 
visité  Ghadâmès  et  le  pays  des  Touareg.  »  Et  pourtant  cet 
bomme  ne  m'avait  jamais  rencontré  nulle  part,  mais  il  avait 

1«  Confrérie  de  Sidi^Mohammed  Ben  Ali  Et-Senoùii,  2*  trimes- 
tre, 1884. 


190  DE  TELEHSAN  A  MELILA. 

VU  ma  photographie  trois  ans  auparavant  el  si  bien  recueilli 
les  indications  qu'on  lui  avait  données  sur  ma  personne, 
très  loin  de  la  ville  d'Oran,  qu'il  découvrait  mon  iden- 
tité à  la  première  rencontre.  Il  serait  difficile  de  demander 
mieux  à  un  agent  secret  de  la  politique.  Je  ne  nommerai 
pas  ce  fin  limien 

M.  Galley  Saint-Paul  ne  me  dissimula  pas  ses  appréhen- 
sions au  sujet  de  mon  entreprise,  à  laquelle  cependant,  i( 
voulut  bien  ne  pas  mettre  opposition.  Le  capitaine  Galley 
Saint- Paul  et  le  général  Détrie  me  donnèrent,  d'ailleurs, 
pendant  la  route  des  témoignages  de  leur  sollicitude. 

A  Telemsân  le  bienveillant  général  Gand,  que  je  ne  sau- 
rais mieux  qualifier  qu'en  l'appelant  «  le  père  vigilant  de 
la  frontière  >,  mit  tout  en  œuvre  pour  trouver  une  combi* 
naison  qui  me  permît  de  sortir  d'Algérie  et  de  voyager  en 
sûreté.  C'est  à  son  expérience  et  à  sa  bonté  que  je  dois 
d'avoir  pu  faire,  en  terrain  presque  tout  nouveau,  les  quel- 
ques étapes  dont  je  vais  entretenir  la  Société  ^ 

J'avais  engagé  à  Mîserghîn  trois  hommes  des  tribus  des 
Medjâher  et  des  Zem&la,  dont  l'un  avait  servi  dans  les  tirail- 
leurs et  combattu  à  Reischofienf  l'âge  mûr  Tavait  rendu 
dévot.  Ainsi  que  ses  deux  camarades,  il  est  affilié  à  la  con- 
frérie de  Sidi  'Abd  El  Qâder  El-Ghîlâni,  qui  a  formé  le 
mahdl  du  Soudan»  Pour  attirer  les  bénédictions  du  ciel  sur 
un  voyage  qu'ils  considéraient  comme  gros  de  difficultés, 
leurs  femmes  et  leurs  parents  avaient  fait,  avant  notre  départ, 
un  pèlerinage  aux  tombeaux  de  Sidi  Boû'Azza  El-Gharbi, 
Sidi  'Abd  El-Gâder  et  Sidi  Boû  TelèUs  situés  à  El-Berîdlya, 
où  nous  avons  créé  le  centre  de  Lourmel. 

D'après  leurs  indications  je  m'étais  abouché,  comme  je 
l'ai  dit,  avec  l'esclave  Merzoûg  Ben  'Abd  Allah,  agent,  à 

1.  Je  ne  me  pardonnerais  pas  non  plus  d'oublier  les  bons  conseils  que 
m*a  donnés  le  capitaine  GrauUe,  chef  du  bureau  arabe  de  Telemsàn,  et 
Taccueil  tout  fraternel  de  M.  le  capitaine  Lavergne,  commandant  supé- 
rieur du  cercle  de  Làlla  Haghniya. 


DE  TELEMSAN  A  MELILA.  191 

Oran,  des  gros  intérêts  commerciaux  de  la  zaouiya  des 
Oalâd  El-Hàdj  'Âbd  Ël-Qâder,  des  environs  de  Mellla  < . 

A  Telemsân  j'avais  demandé  à  l'armurier  El  Hàdj  Ahmed 
Ben  Qaifât,  préfet  de  l'ordre  de  Sîdi  Ahmed  El-Tedjîni,  au- 
quel j'appartiens,  de  m'aider,  en  me  munissant  de  lettres 
de  recommandation.  Le  brave  homme  absolument  décon- 
certé et  redoutant  les  responsabilités,  me  promit  les  lettres 
conditionnel! ement  et  ne  les  donna  pas,  prétendant  n'avoir 
pu  découvrir  les  noms  de  ses  collègues  marocains. 

Dans  la  même  ville  j'allai  voir  Si  QaddoûrBenBerbàr,  mo- 
qaddem  de  Moûleï  Tayyeb^  et  je  fis  la  connaissance  du  fils  et 
déparants  du  chef  de  la  confrérie  de  Sidi  El-Hàdj  Mohammed 
fieo  'Abd  Er-Rhamàn  Ben  Aboû  Ziyàn,  de  Qenâdsa,  qui  a 
des  affiliés  dans  le  bassin  de  la  Moloûya,  chez  les  Guela'aya 
et  dans  le  Rif.  Ces  moines  mondains,  auxquels  le  commerce 
a  largenient  ouvert  les  idées,  me  donnèrent  des  lettres  dont 
je  ne  pus  pas  faire  usage,  et  dans  lesquelles,  d'ailleurs,  mon 
arrivée  était  signalée  aux  préfets  de  leurs  couvents  unique- 
ment comme  une  occasion  de  faire  recette.  Les  préoccu- 
pations de  mes  serviteurs  me  valurent,  sans  doute,  la  visite 
et  la  bénédiction  d'un  descendant  du  célèbre  marabout  Sidi 
Ahmed  Ben  Toûsouf. 

Pour  tâcher  de  satisfaire  leur  dévotion  croissante  et  de 
calmer  leurs  appréhensions  muettes^  qui  frisaient  la  démo- 
ralisation, je  fis  de  bon  cœur  avec  eux  un  pèlerinage  en 
règle,  au  village  d'El-Abbâd,  à  la  mosquée  de  l'illustre 
et  saint  patron  de  Telemsân,  Sîdi  Boû  Medien,  mort  en 
1198,  sous  le  règne  du  célèbre  souverain  almorkvide  (ou 
marabout)  Yoûsouf  Ben  Tâchefîn.  Afin  que  les  saints  de 
Telemsân  nous  connussent  bien  et  veillassent  sur  nous, 
le  conservateur  du  monument,  musulman  éclairé,  nous 
fit  passer  l'un  après  l'autre  entre  les  cercueils  de  Sidi 
Boû  Medien  et  de  Sidi  Abd  Es-Salâm  Ben  Mechîch.  Ce  der- 

1.  Cette  famille  descendait,  dit-on,  du  «  Sultan  des  saints  »,  Sidi*Abd 
^1-Qâder  El-Ghllâni  ;  son  chef  actuel  est  Sidi  'Abd  Er-Rahmân. 


192  DE  TELEMSAN  k  MELILÀ. 

nier,  qui  fut  le  maître  du  fameux  théologien  Sidi  Ali  El- 
Chadheliy  est  l'objet  de  la  yénération  de  beaucoup  d'habi- 
tants du  R!f  ^  Il  est  presque  superflu  d'ajouter  que  nos 
pèlerinages  et  entrevues  avec  les  marabouts  n'allèrent  pas 
sans  quelques  petites  offrandes. 

Entre  temps  les  nouvelles  du  Maroc  n'étaient  pas  très 
rassurantes  :  le  28  avril  1886  les  Oulâd  ÂIÎ  Ben  Talha  (ou 
Angâd),partisans  du  gouverneur  marocain  d'Oûdjeda^avaient 
été  battus  par  lesMehâya;  le  gouverneur,  auquel  me  recom-* 
mandait  une  lettre  du  ministre  du  sultan,  était  bloqué  par 
les  révoltés  dans  le  bordj  Es-Sa'ldîya,  et  il  ne  pouvait  plus 
rien.  Enfin,  au  moment  où  nous  allions  partir,  un  combat 
avait  lieu,  entre  Benî  Izenâsen,  à  l'occasion  d'un  changement 
de  personnel  dans  leur  administration.  A  ceux  qui  regrette- 
raient que  je  n'aie  pas  attendu  un  instant  plus  calme,  je 
répondrai  que  j'aurais  attendu  longtemps  ;  il  serait  fort  à 
désirer,  pour  les  habitants  et  pour  leurs  visiteurs,  qu'il  se 
produisît  des  temps  d'accalmie  dans  un  pays  dont  les  des* 
tinées  sont  faites  de  guerres  civiles  ou  de  soulèvements. 

Sans  se  dissimuler  la  difficulté,  M.  le  général  Gand  en-* 
voya  sonder  le  chef  des  Meh&ya,  El  Hâdj  Es-Sâheli,  pour 
savoir  si  ceqâïd  marocain,  notre  ami,  pouvait  répondre  de 
ma  sûreté  en  me  conduisant.  La  réponse  du  chef  arabe  fut 
que,  vu  l'état  de  surexcitation  des  esprits,  il  déclinait  cette 
responsabilité. 

A  ce  moment-là  Moula  Abd  Es-Salâm,  autrement  dit  le 
chérîf  de  Wazzân,  chef  de  la  confrérie  de  Moûlet  Tayyeb, 
était  à  Oûdjeda,  où  il  venait,  disait-on,  de  conclure  la  paix 
entre  les  Angâd  et  les  Mehàya  et,  ce  qui  paraît  plus  douteux, 
au  nom  du  sultan  Moûleï  El-Hasan.  M.  le  général  Gand, 
avec  une  amabilité  sans  pareille,  écrivit  au  chérîf  à  mon 
sujet  et  la  réponse  de  ce  grand  seigneur  marocain,  protégé 

1.  Il  mourut  en  1228,  et  les  Ghomâra  des  environs  de  Tétouàn  préten- 
dent posséder  son  tombeau.  Ce  fkit  d*un  saint  musulman  qu'on  croit  en- 
terré dans  deux  endroits  diiférents  n*est  pas  le  seul  à  ma  connaissance* 


DE  TELEHSAN  ▲  MELILA.  193 

français,  fut  que  si  je  me  présentais  avec  le  costume  algé* 
rien,  si  j'apportais  de  la  quinine  et  acceptais  de  passer  pour 
le  médecin  du  chérlf,  je  pourrais  parcourir  avec  lui  tout  le 
Rîf  et  revenir  ensuite,  seul,  par  le  môme  chemin,  parce 
qu'on  m'aurait  déjà  connu  comme  étant  sous  sa  protection 
directe.  J'acceptai  ces  conditions-là.  N'avais-je  pas  déjà 
porté  le  costume  algérien  dans  le  Sahara  pendant  deux  ans 
et  demi? 

Mes  vêtements  achetés  et  mes  derniers  préparatifs  faits, 
je  partis  pour  LàUa  Maghnîya,  où  je  reçus  l'accueil  le  plus 
bienveillant  du  commandant  supérieur,  M.  le  capitaine 
Lavergne.  Je  trouvai  là  aussi  un  cavalier  du  chérîf,  m'atten- 
danL  Le  2  juin  je  continuai  le  voyage  avec  une  escorte  de 
Bpahis  qui  furent  remplacés  plus  loin  par  des  cavaliers  de 
la  tribu  des 'Achach.  Leur  qald  était  en  observation  sur  la 
frontière  parce  que,  la  veille  encore,  la  poudre  avait  parlé 
dans  la  confédération  des  Béni  Izenâsen^  La  moitié  de  la 
tribu  marocaine  desBenî  Derâr, vaincue  par  rautre,est  venue 
faire  ses  labours  sur  le  territoire  français  et|  obéissant  aux 
sentiments  qu'inspire  la  civilisation,  les  autorités  françaises 
font  veiller  à  ce  que  ces  réfugiés  ne  soient  pas  poursuivis 
jasqu'en  Algérie  par  leurs  ennemis. 

De  Lâlla  Maghnîyaàla  zaouiya  Sidi  El-Mekki  (2  juin  1886) 
la  plaine  est  formée  d'abord  d'une  terre  rouge  contenant  des 
cailloux  de  la  grosseur  d'un  œuf.  D'autres  cailloux  sem- 
4>iables  sont  épars  sur  le  sol  où  une  herbe  courte,  déjà  brûlée 
par  le  soleil,  cache  de  petites  plantes  encore  vertes.  De  très 
hautes  férules  sont  les  végétaux  herbacés  les  plus  remar- 
quables; elles  se  mêlent  aux  touffes  épineuses  inextricables 
dé  jujubier  sauvage,  de  la  taille  d'un  homme,  dont  les 
branches  enlacées  de  liserons  en  fleurs,  disparaissent  sous 
les  colimaçons  blancs  qui  leur  donnent  l'aspect  de  rameaux 
couverts  de  dragées.  J'estime  que,  par  endroits,  on  aurait 
compté  cinquante  hélices  collés  sur  un  fragment  de  branche 
long  d'un  décimètre.  Quelques  rares  Pts^acîa  atlantica  sont 


194  DE  TELEMSAN  A  MELILA. 

les  seuls  véritables  arbres  qui  rompent  la  monotonie  du 
paysage.  Nous  voyons  le  barrage  qu'on  construit  pour  amener 
à  Làlla  Maghnîya  les  eaux  de  l'Ouâd  Mouilah  (c'est-à-dire 
€  rivière  Saumâtre»).  Plus  loin  le  sol  de  terre  rouge,  rempli 
de  gravier,  est  couvert  de  jujubiers  sauvages,  d'berbes,  d'as- 
phodèles aux  graines  presque  mûres  et  de  chardons  à  fleurs 
jaunes  ou  violettes,  sur  lesquelles  butinent  des  abeilles  et 
bruissent  des  cigales.  De  place  en  place  s'étalent  de  grands 
champs  de  blé  à  épis  barbus  ;  dans  les  uns  le  grain  s'ap- 
prête à  mûrir,  tandis  que,  dans  d'autres,  l'épi  se  forme  à 
peine. 

Bientôt  nous  franchissons  la  frontière  près  de  l'OuàdEI 
'Aoûj,  en  français  e:  rivière  Tortueuse  »,  un  nouveau  nom  de 
rOuÂd  Moutlah.  La  partie  du  Maroc  qu'on  aborde  est  peu-> 
plée  par  les  Oulâd  Khâled,  tribu  arabe  nomade  alliée  aux 
Izenâsen  berbères,  et  qui  vit  sous  des  tentes  tressées  en 
halfà  {Stipa  tenacissima  L.).  Nous  sommes  ici  dans  le 
pays  d'Amrâs,  caractérisé  par  des  collines  ravinées,  formées 
d'une  terre  rouge,  grenue.  Nous  montons  une  côte,  où  des 
bancs  de  roc  presque  verticaux,  légèrement  inclinés  vers  le 
nord,  trahissent  un  ancien  soulèvement  dont  la  ligne  cen- 
trale serait  le  plateau  de  Çofft  Ël-Hadjâr(«le  bancdepierres»), 
longue  dépression  bordée  de  petites  collines.  Du  versant 
opposé  que  ravinent  de  profondes  vallées,  on  domine  la 
plaine  de  Terîfa  qui  finit  à  la  Méditerranée,  et  la  vue  plonge 
dans  le  nord-ouest  et  l'ouest-nord^ouest  sur  les  Djezàir  Mo- 
loûya  ou  lies  de  la  Moloûya,  que  nous  appelons  les  Zafa- 
rines  ;  puis  sur  les  montagnes  des  I^^ebdân^,  et  enfin  sur  les 
montagnes  des  Guela'aya,  à  une  distance  d'environ  cent  ki- 
lomètres à  vol  d'oiseau.  Ce  ne  sera  donc,  plus  tard,  qu'un 
jeu  pour  les  géodésiens  de  relier,  par  de  grands  triangles,  au 
réseau  algérien  l'arête  maîtresse  du  Ràs  Wôrek,  le  Ràs  Herk 
des  géographes  arabes   du  moyen  âge,  ou  cap  des  Trois 

1.  Le  X  l'oprésente  le  son  de  cette  consonne,  chez  les  Grecs  modernes, 
dans  le  mot  ^eip»  et  celui  du  ch  allemand  dans  le  mot  ich» 


DE  TELEMSAN  ▲  MELILA.  195 

Foarches.  Pour  rinstant,  sans  m'en  douter,  j'apercevais  à 
l'horizon,  la  silhouette  de  son^mets  de  montagnes  qu'il  ne 
me  serait  même  pas  donné  d'atteindre. 

Nous  descendons  le  versant  nord  de  la  montagne  com- 
posé  de  i)0udingues  grossiers,  entre  des  vallées  profondes 
dont  le  lit  est  encombré  de  pierres  éparses  qui  gênent  la 
marche  des  mulets  et  des  hommes.  Les  cimes  sont  absolu- 
ment nues  et  les  seuls  végétaux  arborescents  qu'on  trouve 

• 

sur  les  pentes  et  dans  les  creux  sont  des  buissons  de  pal- 
miers nains  et  rabougris.  A  l'ouest  la  vue  porte  sur  le  Djebel 
Foûghàl,  dans  le  massif  des  Izenàsen  ;  au  nord,  sur  le  Dje- 
bel El-Mesirda,  qui  forme  l'angle  nord-ouest  du  territoire 
algérien.  En  approchant  de  la  plaine,  que  nous  touchons 
no  instant^  je  remarque  que  le  sol  rocheux  de  ses  larges 
ondulations  est  comme  saupoudré  d'une  terre  sableuse, 
avant-goût  d'une  surprise  dont  je  vous  ferai  part  tout  à 
l'heare. 

Ce  pays  doit  être  le  centre  d'un  commerce  assez  actif 
car,  dans  l'espace  de  cinq  kilomètres,  nous  voyons  deux 
marchés  :  Soûq  Stdi  'Azzoûz,  sur  TOuâd  Djorf  El-Ahmar,  et 
Soûq  Aghbàl,  près  du  village  du  même  nom,  habité  par  les 
Oulâd  El-Moungàr.  Plus  loin  on  descend  dans  la  large  val- 
lée qui  au  delà  prend,  je  crois,  le  nom  d'Ouàd  Merdja  et  que 
remplissent  ici  des  champs  d'orge  et  de  vastes  enclos  en 
figuiers  de  Barbarie,  contenant  des  arbres  fruitiers  et  des 
jardins.  An  fond  roule  un  torrent  rapide  aux  eaux  claires, 
comme  celles  d'un  gave  pyrénéen.  Bordé  de  lauriers  roses 
et  de  joncs,  ce  torrent,  que  peuplent  des  tortues  et  des  bar- 
beaux, sort  de  terre  tout  d'une  pièce.  Nous  coupons  ensuite 
la  vallée  d'Ouchchanen,  au  sol  de  terre  sableuse  rougeâtre, 
encastrée  de  pierres  et  tapissée  de  folle  avoine,  d'ajonc  épi- 
neux et  de  tairety  arbuste  à  belles  feuilles  vertes.  Chemin 
faisant  nous  croisonà  un  groupe  de  cinq  femmes  qui^  fait 
peu  ordinaire  en  Berbérie,  reviennent  du  pèlerinage  de  La 
Mekke  et  qui  donnent  la  main  à  chacun  de  nous*  Après 


196  DE  TELEMSAN  A  MELILA. 

rOuâd  Tîzi  'Ali,  d'où  nous  apercevons  un  verger  des  Béni 
Mangoûch,  nous  remontons  dans  la  montagne  dont  les  bancs 
de  pierre  polie  et  glissante,  réservent  une  rude  épreuve  aux 
mulets,  et  nous  arrivons  enfin  à  la  zaouîya  Sidi  El-Mekki, 
anciennement  appelée  Zaouiya  Sîdi  Ramdàn.  Son  supérieur 
en  titre  n'est  rien  moins  que  le  trésorier  de  MoûIa  'Abd  Es- 
.  Salâm,  chérîf  de  Wazzân.  Ce  couvent,  collé  au  flanc  nord 
de  la  montagne,  domine  toute  la  plaine  de  Terifa,  jusqu'au 
rivage  de  la  Méditerranée  et  même  aux  Djezâïr  Moloûya.  Il 
est  entouré  de  jardins  frais,  arrosés  par  des  sources,  plantés 
.  de  caroubier,  de  figuier  et  de  figuier  de  Barbarie  chargé  de 
fruits.  Mais  les  jardins  sont  absolument  privés  de  cultures 
maraichères,  sauf  celles  de  l'ail  et  de  Toignon. 

Le  grand  maître  de  la  confrérie  de  Moûlei  Tayyeb  est  là  ; 
il  me  reçoit  d'une  manière  gracieuse  et  j'entre  immédia- 
tement en  fonctions,  ayant  à  donner  d'emblée  mes  pre- 
mières consultations  à  cinq  braves  femmes  du  bienheureux 
€  canton  des  saints*  »,  comme  on  l'appelle^  et  qui  n'a  pas 
l'air  d'être  un  sanatoriums.  Je  donnai  de  bons  conseils  à 
mes  malades;  quant  aux  médicaments  je  les  distribuai 
seulement  dans  la  limite  de  mes  faibles  connaissances 
médicales.  Cette  réserve  mécontenta  le  chérif,  car  son 
médecin  ne  devait  jamais  hésiter  à  donner  des  remèdes  à 
tout  le  monde,  sa  pharmacie  ne  renfermât-elle  qu'un 
remède  unique  :  des  boulettes  de  mie  de  pain,  c  Ne 
serions-nous  pas  déjà  loin  à  Tissue  du  traitement  ?  >  Mes 
notions  sur  l'honnêteté  commencèrent  à  prendre  l'éveil. 

J'avais  pensé  endosser  le  costume  algérien  en  arrivant  sur 
le  territoire  marocain,  mais  voyant  que  l'épouse  anglaise  du 

1.  Belâd  £ç-Qàlah!n.  Cinq  saints,  au  moins,  sont  enterrés  ici.  Je  dis 
«  au  moins  »  parce  que  les  chefs  de  la  zaouiya  ont  tous  été  saints,  de 
père  en  fils. 

2.  Ces  femmes  étaient  affectées,  à  elles  cinq,  de  ballonnement  du 
ventre  (en  langage  du  pays  :  grossesse  de  plusieurs  années),  de  tissus 
parasitaires  grenus,  de  tumeurs,  étourdissements,  boutons  de  mauvais 
augure,  rhumatisme,  palpitations,  hépatite,  catarrhe  et  phtisie  1 


DE  TELEMSAN  A  MELILA.  197 

cbértf  conservait  le  costume  européen,  et  que  lui-même 
n'était  pas  vêtu  à  la  mode  du  pays,  je  remplaçai  simplement 
mon  casque  par  un  fez. 

Le  mois  terrible  du  jeûne  du  ramadan  allait  commencer; 
le  chérîf  me  demanda,  le  3  juin,  de  prendre  mon  télescope 
pourvoir  si  la  lune  avait  déjà  paru,  ce  qu'indiquait  d'ailleurs 
la  Connaissance  des  Temps,  La  constatation  eut  lieu.  Le 
jeûne  allait  donc  commencer  le  4.  Bien  que  la  religion  iau- 
torise  le  voyageur  à  remettre  le  commencement  de  l'absti- 
nence à  la  fin  du  voyage,  les  musulmans  ne  profitent  pas  de 
cette  faveur.  Aussi  le  chrétien  voyageant  en  ramadan,  avec 
des  musulmans,  doit-il  s'attendre  à  des  contrariétés  dues  au 
réveil  du  fanatisme  par  la  soif  et  par  la  faim.  Je  n'y  échappai 
pas. 

Un  journal  du  voyage  vous  ferait  perdre  un  tçmps  pré- 
cieux. Je  résumerai  donc  le  plus  succinctement  possible 
mes  notes  sur  le  pays  parcouru  de  la  zaouiya  SîdiEUMekki 
à  Melîla. 

La  montagne  sur  laquelle  est  bâti  le  couvent  s'abaisse  du 
côté  du  nord  sous  forme  de  croupes  de  rochers  et  de  col- 
lines, entre  lesquelles  courent  de  profondes  vallées,  aux 
berges  formant  de  véritables  précipices.  La  pierre  affleure 
m  beaucoup  d'endroits.  Gomme  plantes  on  remarque  le  ju- 
jabier  sauvage,  le  tirgha^  commun  à  Mîserghtn,  la  ronce 
d'Euroipe,  le  palmier  nain,  le  chardon  à  fleurs  jaunes,  le 
chardon  à  fleurs  violettes,  l'ajonc,  la  centaurée,  la  lavande, 
l'asperge  sauvage.  A  partir  de  la  chapelle  de  Sidi  Moûsà  El- 
Hind  et  de  la  source  stagnante  de'Aïn  Fezzouân,  onvoitdes 
cultures  de  blé  barbu,  dont  les  chaumes  sont  encore  verts  le 
4  juia.  Avant  d'arriver  dans  la  plaine  on  distingue  très  bien, 
du  côté  de  l'ouest,  les  montagnes  des  Benî  Mangoâch  et 
celles  des  I^ebdàn. 

,  La  plaine  de  Terîfa  offre,  dans  cette  partie,  une  succes- 
sion de  cirques  reliés  entre  eux  par  de  petits  cols.  Elle  est 
couverte  d'une  herbe  déjà  sèche,  sur  laquelle  s'élèvent  de 

soc.  DE  GÉOGR.  —  2*  TRIMESTRE  1893.  XEY.  —  14 


198  DE  TELEMSAN  À  MELIUL. 

loin  en  loin  soit  un  pied  de  tisray  soit  des  jujubiers  sau- 
vages, dépassant  la  tôte  d'un  cavalier  monté,  ce  qui  prouve 
combien  peu  le  travail  de  l'homme  a  gêné  leur  développe- 
ment. Dans  les  cirques  s'étalent  des  champs  de  blé  barbu, 
tantôt  encore  verts,  tantôt  moissonnés  (le  4  juin),  et  même 
des  amandiers  et  des  figuiers.  Laissant  à  Test  le  poste  fran- 
çais de  'Adjeroùd,  assis  en  un  lieu  élevé,  près  de  TOuàd 
Kis^  et  à  côté  du  marché  dit  Soûq  El*Hîma  qui  forme  la 
frontière,  on  arrive  bientôt  à  Bordj  Es-Sa'ïdîva,  maison  du 
commandement^  appartenant  au  sultan  du  Maroc.  C'est  une 
construction  basse,  de  forme  carrée,  flanquée  d'un  bastion 
à  chaque  angle  et  de  trois  bastions  sur  chaque  face.  Elle  est 
bâtie  à  l'embouchure  de  TOuâd  Kîs,  à  côtéd*un  petit  marais 
salant.  C'est  là  que  je  trouvai,  dans  la  situation  que  vous 
savez  déjà,  Std  'Abd  El-Màlek,  gouverneur  de  la  province 
d'Oûdjeda,  et  dernier  ambassadeur  du  sultan  de  Maroc  en 
France.  J'allai  le  saluer  et  je  me  gardai  bien  de  l'humilier 
en  lui  remettant  la  lettre  du  gouvernement  à  son  adresse. 
Le  gouverneur  d'Oûdjeda  était  impuissant  à  ce  point  que  sa 
vie  môme  se  trouvait  menacée  s'il  franchissait  la  porte  de 
sa  forteresse;  d'autre  part  la  force  des  choses  ne  m'avait- 
elle  pas  amené  à  accepter  une  protection  que  l'histoire  ecclé- 
siastique du  Maroc  et  la  renommée  contemporaine  forçaient 
de  considérer  comme  très  suffisante,  celle  d'un  chef  de  con- 
frérie religieuse  musulmane,  qui  est  en  môme  temps,  je  le 
répète,  protégé  français  ? 

Je  n'apprendrai  sans  doute  rien  aux  Algériens  de  la  fron« 
tière,  en  disant  que  les  Marocains  OùlÀd  Mançoûr  qui,  tous 
affiliés  à  l'ordre  de  Moûleï  Tayyeb,  campaient  à  l'embou- 
chure de  rOuàd  KlSi  sont  de  très  braves  gens,  naturellement 
fort  arriérés. 

Du  Bordj  Es-Sa'ïdtya  la  chemin  allait  suivie,  du  côté  de 
l'ouest,  le  littoral  de  la  Méditerranée  dans  la  dernière  partie 

1.  Et  non  put  Otiod  Skiii  (tnirto  u'UiUilu  U  marine). 


DE  telemsàn  a  helila.  199 

de  son-  développetneDt  qui  était  restée  jusqu'alors  fermée 
aux  Européens  voyageant  par  terre.  Ce  n'était  pourtant 
point  là  la  réalisation  du  programme  que  je  m'étais  tracé  et 
dont  le  Ministère  avait  bien  voulu  approuver  l'exécution^ 
sous  ma  responsabilité;  mais  la  roule  par  l'intérieur  était 
bel  et  bien  fermée  et  il  ne  me  restait  plus  à  prendre  que 
celle  que  choisissait  mon  patron  d'occasion,  le  chérif  de 
Wazzàn.  Cette  nécessité  allait  me  permettre,  dès  la  pre*- 
mière  marche»  d'entrevoir  un  fait  qui  n'a  pas  encore  été  si- 
gnaléy  que  je  sache. 

Mieux  encore  que  sur  k  Syrte  et  deux  degrés  plus  loin 
du  tropique  du  Cancer,  à  l'ouest  dé  l'embouchure  de  TOuâd 
KiSy  la  nature  saharienne  vient  braver  Tinfluence  de  la  Mé^ 
diterranée.  Autour  du  Bordj  Es-Saldiya  des  dunes  de  sable 
fin  âont  couronnées  et  fixées  par  des  touffes  à'Arthratherum 
pungens  (sebot)  et  d'autres  plantes  caractéristiques  de  la 
flore  du  Soûf  dans  le  Sahara  du  département  de  Constantine; 
à  côté  de  ces  végétaux  désertiques  on  voit,  11  est  vrai,  d'autres 
buttes,  celles-là  de  sable  solidifié,  qui  supportent  d'énormels 
buissons  d'arbustes  du  Tell  :  lentisque  (dheroû),  ketem  et 
tiret,  absolument  comme  fait  le  Limoniastrum  Guyonia*- 
nuM  dans  le  bassin  du  Chott  Melghigh.  De  même,  sur  les 
points  où  le  sable  est  chargé  de  sel,  on  trouve  ici  VAtru 
plex  hùlimus  (guetof)  du  Sahara,  voisinant  avec  notre  jonc 
des  marais.  1 

Une  véritable  route  et  non  un  sentier  arabe,  comme  on 
apprend  à  les  connaître  dans  les  parties  encore  sauvages  dé 
l'Algérie,  est  tracée  plus  loin  ;  elle  traverse  une  plaine  où  de 
rares  champs,  déjà  fauchés,  arrêtent  le  regard  sur  un  tapil^ 
d'herbes  grillées  par  le  soleil,  aux  atteintes  duquel  ont  ré^ 
sisté  seulement  des  touffes  de  cypéracées.  Cette  plaine  dé 
Tàzegrâret  va  bientôt  d'ailleurs  perdre  quelque  chose  de  son 
caractère  désolé.  Yoici  des  jardins  potagers  où  sont  déjà 
mûres  d'énormes  pastèques  qui  me  rappellent  leurs  sœurs 
monstrueuses  de  Gargàreoh  et  de  Zanzoûr,  sur  le  littoral 


200  DE  TELEMSAN  A  MELILA. 

iripolitain.  Parallèlement  à  la  direction  de  la  route,  des 
lignes  d*arbres,  qui  trahissent  très  probablement  les  lignes 
d*eaUy  font  penser  à  des  bois;  c'est  une  nouveauté  depuis  le 
départ  de  Làlla  Maghniya.  Des  champs,  des  troupeaux,  des 
juments  poulinières  au  vent,  achèvent  de  montrer  qu'on  est 
rentré  dans  le  Tell. 

La  plaine  de  Tâzegràret  va  finir;  on  franchit  des  collines 
pour  tomber  dans  une  vaste  dépression  marécageuse  où  de 
nombreux  sangliers  trouvent  un  refuge  dans  des  faillis  de 
tamarix  et  des  fourrés  de  roseaux.  Encore  quelques  champs 
de  blé  barbu,  des  maquis  et  on  arrive  à  la  Moloûya,  au  plus 
long  fleuve  du  bassin  méditerranéen  de  la  Berbérie  tout  en- 
tière, celui  aussi  dont  le  cours  est  encore  de  beaucoup  le 
moins  connu.  Les  récentes  révélations  du  plus  grand  de 
tous  les  explorateurs  du  Maroc,  de  M.  le  vicomte  de  Fou- 
cauld,  avaient  assis  la  carte  de  la  haute  Moloûya,  mais  sur 
-la  basse  Moloûya  nos  connaissances  positivés  s'arrêtaient 
l'année  dernière  à  l'embouchure,  levée  en  1873  par  M.  le 
capitaine  de  vaisseau  Mouchez.  La  carte  de  cet  éminent 
hydrographe  suspend  prudemment  le  tracé  du  fleuve  à 
3,400  mètres  de  la  côte.  En  le  prolongeant  de  deux  kilo- 
mètres seulement  dans  la  môme  direction, le  cartographe  eût 
.fixé  une  erreur  sur  un  document  géographique  officiel. 

Quelle  que  soit  la  racine  du  nom  classique,  Hulucha, 
peut-être  bien  c  (rivière)  royale  »  en  phénicien,  le  nom 
arabe  Moloûya,  c  contournée,  damasquinée  »,  tout  en 
rappelant  le  son  de  la  vieille  appellation,  s'approprie  par- 
faitement au  caractère  de  ce  fleuve.  En  effet,  si  mal. que  nous 
connaissions  la  Moloûya,  nous  savons  qu'elle  décrit  certain 
nement  des  méandres  allant  jusqu'à  quarante  kilomètres  à 
angle  droit  de  sa  direction  générale.  On  sait  d'ailleurs  com- 
bien l'esprit  arabe  s'est  toujours  complu  à  ces  jeux  de 
mots,  sur  racines  sémitiques  ou  autres,  qui  sont  presque 
des  calembours. 

Nous  coupons  la  Moloûya  à  cinq  kilomètres  et  demi  de 


DE  TELEMSAN   A   HILILA.  201 

son  embouchure;  son  cours,  en  cel  endroit,  est  bordé  de 
tamarix  et  de  trembles.  Il  sera  facile  de  retrouver  ce  point, 
grâce  à  un  énorme  tamarix,  le  plus  gros  spécimen  du  genre 
que  j'aie  jamais  rencontré,  dont  le  tronc  vermoulu  mesure 
5  m.  25  de  tour,  à  un  mètre  au-dessus  du  sol.  Le  fleuve  dé- 
crit à  Touest  son  premier  ou  dernier  coude,  profond  de 
quatre  kilomètres  et  demi  sur  seulement  650  mètres  de  lar- 
geur à  l'amorce.  Pour  un  cours  d'eau  de  l'importance  géo- 
graphique de  la  Moloûya  il  est  intéressant  de  constater 
qu'ici,  tout  près  de  Tembouchure,  sa  nappe  d'eau  n'avait, 
le  5  juin  1886,  que  40  mètres  de  largeur  avec  un  maximum 
de  profondeur  de  1  m.  30.  La  surprise  augmente  quand  on 
compare  la  Moloûya  à  l'Ouàd  Kis  ;  le  cours  de  ce  dernier  n'a 
qu'un  dix-septième  de  la  longeur  de  celui  de  la  Moloûya,  et 
descend  de  collines,  tandis  que  la  Moloûya  prend  sa  source 
dans  le  Djebel  £l-'Ayàchtn,  encore  entièrement  couvert,  au 
mois  de  mai,  de  neiges  dont  la  fonte  devait  avoir  déjà 
commencé.  En  examinant  la  question  de  plus  près  on  trouve 
que  les  derniers  trois  cinquièmes  du  tracé  de  la  Moloûya 
sillonnent  un  désert,  c  l'âpre  et  rude  »  désert  de  Gâret^ 
oublié  des  géographes  contemporains. 

Le  Gâret  était  bien  connu  des  auteurs  plus  anciens  comme 
il  l'est,  naturellement  aussi,  des  Marocains  de  nos  jours;  là 
vivent,  comme  dans  une  enclave  saharienne  en  plein  Tell  et 
Sâhel,  les  animaux  du  désert  de  Libye,  notamment  la  ga- 
zelle et  l'autruche.  L'influence  climatérique  du  désert  de 
Gàret  est  assez  forte,  nous  l'avons  vu,  pour  s'exercer  jusque 
sur  la  flore  de  l'embouchure  de  l'Ouàd  Kis,  et  pour  y  avoir 
créé  des  dunes  que  nous  allons  retrouver  aussi  à  l'embou-^ 
chare  de  la  Moloûya.  A  plus  forte  raison  son  régime  bygro*- 
métrique,  qui  est  celui  de  tous  les  déserts  et  steppes,  suffit- 
il  pour  expliquer  par  l'évaporation,  la  faiblesse  du  débit  du 
long  fleuve  qui  le  traverse. 

1.  Johannis  Leonis,  De  totius  Africx  detcriptioneé  Anvers,  1556, 
p.  175  b. 


202  DE  TELEMSAN  Â  HELILA. 

J'ajoute  seulement  un  mot  qui  sera  retenu,  je  l'espère  :  la 
Moloûya  reste  encore  aujourd'hui  l'un  des  fleuves  les  moins 
connus  du  globe;  sauf  les. points,  vus  par  M.  le  vicomte  de 
Foucauld  et  par  moi,  son  tracé,  si  hardiment  arrêté  sur  nos 
cartes,  n'a  d'autre  valeur  que  celle  d'une  supposition. 

Une  fois  la  Moloûya  franchie,  en  entrant  dans  la  province 
des  I^^ebdân  ou  de  Kebdftna,  on  marche  sur  Un  sol  de  sable 
qui  nourrit  une  herbe  chétive  et  des  thuyas  hauts  comme 
les  pommiers  de  Normandie.  Gravissant  un  plateau,  à  la 
surface  piissée,  nous  y  voyons  des  cultures  de  blé  qui  font 
suite  à  celles  de  la  plaine.  Les  végétaux  sauvages  sont  ici 
le  lentisque,  le  thuya,  le  palmier,  nain  et  l'ajonc  épineux. 
Sur  la  gauche  parait  l'Adr&r-n-Ixebdàn,  avec  une  ligne  de 
villages  un  peu  au-dessus  de  la  base  de  la  montagne.  La 
mer  est  à  quatre  ou  cinq  kilomètres,  puis  les  Djezâïr  Mo- 
loûya (îles  Zafarines)  apparaissent  bien  en  vue,  comme 
des  rocs  pelés.  La  plus  grande  à  l'ouest,  est  appelée  Ël-Hadj- 
ramen  Kebdâna,  «  la  pierre  du  Kebdàna  »,  ou  simplement 
EI-Hadjra,  «  la  pierre  »  ;  c'est  la  c  Isla  del  Congceso  »  des  Es* 
pagnols.  L'île  du  milieu,  la  plus  basse,  la  seule  habitée  et 
couverte  presque  tout,  entière  par  le  presidio,  a  reçu  le  nom 
arabe  d'Ël-guela'a,  «  la  place  forte  »,  et  des  Espagnols  celui 
de  €  Isia  de  Isabel  Segunda  ».  L'Ile  de  l'est  a  gardé,  chez  les 
Marocains,  son  vieux  nom  berbère,  Tenoûfa;  Les  Espagnols 
l'ont  appelée  Isla  del  Rey. 

Avant  de  rencontrer  les  premières  maisons  des  I^^ebdàn, 
les  Kebdâna  des  Arabes,  disons  que  cette  tribu  berbère  qui 
a  conservé  la  langue  berbère,  et  berbérisé  môme  les  noms 
arabes,  se  divise  en  quatre  fractions  :  Echerouïdhen  (Ait 
Tacherouît*),  At-Ebou-xfîyer  (AhelBoû-Hafîyer),  Ad-Dâoud 
(Oulàd  Dàoud),etIzakhanîn  (Ez-Zekhânen).  Chaque  fraction 
a  son  qâïdy  et  les  quatre  qàïds  relèvent  d'un  fonctionnaire  su-» 
périeur  ou  grand  qàïd  des  I^^ebdân;  ce  personnage  est  actuel- 

,  1.  Les  formes  .dos  noms  employées,  par  les  Arabes  sont  .placées  entre 
parenUièses. 


DE  TELEMSAN  A  MELILA.  ^03 

lement  El^Hftdj  Mohammed  Boû  Waçfîya,  qui  réside  dans 
une  qaçba  en  face  des  Djexàïr  Moloûya^  par  conséquent 
sur  le  cap  Del  Agua.  La  construction  de  cette  maispn  de 
commandement  doit  être  récente  car  ni  la  carte  de  M.  de 
Kerhallet,  ni  celle  de  l'amiral  Mouchez  n'indiquent  de  qaçba; 
la  première,  seule,  marque  un  village  de  Sldi  Ël-Bechîr. 
C'est  là,  je  crois,  qu'il  faut  placer  la  qaçba  du  grand  qâld. 
El-Hâdj  Mohammed  Boû  WaçOya  était  assez  nouveau  dans 
ce  poste;  en  effet,  vers  le  mois  de  janvier  1885,  son  prédé* 
cesseur,  'Ammàr  Herfoûf,  avait  été  assassiné  sur  la  place  du 
marché. 

Dans  la  partie  nord-est  du  pays  des  I^^bdân  qne  nous  abor- 
dons  maintenant,  des  rocs  stratifiés  ou  amorphes  affleurent  à 
la  surface  du  sol  dont  la  flore  rappelle  celle  des  montagnes 
d'Algérie  :  thuya,  lentisque,  palmier  nain,  lavande,  avec 
l'ajonc  du  bord  de  la  mer  et  VArthratherum  pungent  du 
Sahara,  qui  est  ici  un  émigré  du  désert  de  Gàret.  Des  champs 
moissonnés  indiquent  que  la  culture  de  la  terre  n'est  pas 
né^gée.  Dans  le  lointain  s'accusent  les  formes  de  l'Adràrn* 
Jj^dàn,  le  Djebel  Kebdàna  où  vivent  les  tribus  berbères 
que  je  viens  de  nommer.  Près  de  la  route  qui  coupe  ou 
longe  des  ravins  encaissés,  sont  les  maisons,  les  jardins,  les 
cultures  et  les  troupeaux  des  Oulâd  El^Hàdj,  tribu  à  laquelle 
appartient  £l-Hàdj  Mohammed  Boû-Waçfiya.  A  deux  kilo* 
mètres  de  la  Méditerranée  les  ravins,  agrémentés  de  len- 
tisque et  de  lavande,  sont  comme  mouchetés  de  vergers  et 
de  champs  de  blé  barbu,  avec  des  maisons  disséminées 
comme  senties  bastides  dans  les  campagnes  de  Provence. 

Bientôt,  au  delà  d'un  bois  de  thuya  hanté  par  les  san- 
gliers» le  paysage  change.  On  est  arrivé  à  ce  que  les  habitants 
appellent  d'une  manière  imagée  et  très  juste  :  a  les  cent  et 
un  fossés  du  Kebdàna  »,  MlyaX  Khandaq  ou  Khandaq  men 
Kebdàna.  Le  terrain,  difficile  et  pierreux,  tapissé  néan-» 
moins  d'herbes  ou  de  lichens,  est  coupé  de  larges  ravins  dont 
la  traversée  épuise  les  mulets  chargés.  Voici  pourtant,  dans 


204  DE  TELEMSAN  A  MELILA. 

un  endroit  privilégié,  un  village,  Temàlet,  entouré  de  fi- 
guiers de  Barbarie  et  de  vrais  jujubiers;  des  champsde  blé^des 
potagers,  des  maisons*  Puis  les  ravins  reprennent,  avec  leurs 
lits  boisés  de  chétifslentisques  et  thuyas,  qu'on  dirait  comme 
écrasés  ^  Le  sentier  difficile,  encaissé  de  2  m.  50  et  large  de 
1  mètre  seulement,  au  fond,  monte  et  descend  par  des  pentes 
raides  entre  les  rocs  où  dominent  les  poudingues  gros- 
siers. Au  delà  cesse  la  forêt  remplacée  par  de  gracieuses 
pervenches,  des  asphodèles  et  un  arbuste  à  fleurs  jaunes 
dont  je  saurai  le  nom  quand  mon  herbier  sera  déterminé. 
Nous  descendons  en  plaine.  Les  arbres,  thuyas  et  len- 
tisques,  ont  repris  depuis  quelque  temps  avec  l'ajonc  et  le 
convolvulus  rose,  et  je  ne  suis  pas  peu  surpris  en  voyant 
d'énormes  pierres  posées  entre  les  branches  des  thuyas. 
J'apprendsque  c'a  été  le  moyen  trouvé  le  plus  simple  par  les 
I^^ebdân  pour  déblayer  le  sentier  et  le  rendre  praticable  sans 
cacher  une  parcelle  de  terre  labourable.  Les  arbres  dispa- 
raissent presque  tout  à  fait  ;  on  monte  sur  un  sol  de  pierre 
nue  où  il  est  à  peu  près  impossible  de  voir  de  la  terre,  ce  qui 
n'empêche  pourtant  pas  les  I^ebdân  d'y  avoir  créé  des  jar- 
dins de  figuiers  de  Barbarie,  plante  dont  le  fruit  entre  pour 
beaucoup  dans  leur  alimentation.  Le  terrain  s'améliore  et 
dans  les  ravins,  sur  les  pentes  des  collines,  des  jardins  suc^ 
cèdent  à  des  champs,  entourés  de  clôtures  en  haies  comme 
dans  certaines  parties  de  la  France,  et  surtout  du  comté  de 
Kent,  en  Angleterre  ;  on  voit  des  maisons  dans  les  enclos. 
Une  vaste  citerne  me  frappe  par  ses  dimensions  et  Texcet 
•lence  de  sa  construction.  C'est  bien  certainement,  ici,  un 
pays  de  labeur,  et  qui  doit  être  assez  peuplé  car  les  maisons 
isolées,  les  jardins  et  les  champs  ne  cessent  pas.  Je  constate 
nonsanssurprisequelesfemmesfauchentenKebdâna,comme 
en  Souabe.  Il  faut  bien  que  la  moisson  se  fasse,  et  les  labo- 
rieux maris  de  nombre  de  ces  viriles  ménagères  moissonnent 

1.  J'ai  mesuré  un  de  ces  thuyas  :  hauteur  3  mètres,  circonférence  da 
tronc  60  centimètres. 


DE  TELEMSAN  A  MELILA.  205 

maintenant  les  champs  des  colons  algériens  du  département 
d'Oran,  on  louent  leurs  bras  à  Tanger. 

Zebboûdj  EUMakhroûg,  en  français  c  l'olivier  sauvage 
lacéré  »,  tel  est  le  nom,  modeste  s'il  en  fut,  de  la  résidence 
de  Sid  Mohammed  Ben  Ahmed  El-Gherouiti,  qà'id  des  I^eb- 
dân  Echeronîdhen,  près  de  laquelle  nous  plantons  nos  tentes. 
Be  sa  grande  maison,  entourée  d'enclos  de  figuier  de  Bar- 
barie, et  sise  à  trente  ou  quarante-cinq  minutes  de  marche 
de  la  mer  et  à  2  ou  3  kilomètres  des  montagnes  basses,  on 
jouit  d'une  très  belle  vue  sur  les  monts  des  I^ebdân  et  des 
6uela*aya  et  sur  un  long  développement  de  côte.  Au  sud- 
est,  le  Tâmezzoûkht  ou  «  montOreille  »,  ainsi  nommé  à  cause 
de  sa  forme  très  particulière  qui  rappelle  celle  de  l'oreille 
du  diable  sur  ses  portraits  les  plus  authentiques,  se  dresse 
avec  le  massif  qu'il  domine.  Au  nord  un  peu  ouest  finit  sur 
la  Méditerranée  le  Râs  Wôrek,  notre  cap  des  Trois  Fourches, 
auquel  s'adosse  sans  solution  de  continuité  le  reste  de  la 
longue  chaîne  des  monts  des  Guela'aya.  La  c6te  de  la  grande 
baie  évasée  commençant  au  Râs  Wôrek  et  s' arrêtant  au  cap 
Del  Agua  et  aux  Zafarines,  se  déroule  tout  entière  sous  les 
yeux.  Au  fond  de  cette  baie  dont  la  courbe  mesure  à 
peu  près  77  kilomètres,  on  remarque  une  longue  et  étroite 
pointe,  très  basse,  qui  se  voit  à  peine  amorcée  et  beaucoup 
trop  peu  accentuée  sur  la  carte  de  M.  de  Kerhallet.  On  dis- 
tingue aussi  une  sebkha  (la  sebkha  Ël-Dzîra),  séparée  du 
rivage  de  la  Méditerranée  par  une  langue  de  terre.  En  résumé 
Zebboûdj  El  Makhroûg,  comme  le  flanc  nord  du  Çofil  El- 
Hadjâr,  sera,  dans  l'avenir,  une  station  toute  indiquée  quand 
il  s'agira  de  relier,  par  le  réseau  algérien,  l'est  du  Maroc  à 
la  grande  triangulation  européenne. 

De  ce  pointa  Djebb  Oû^Môrtou  s'étend  une  plaine  semée 
de  pierres,  mais  produisant  une  herbe  fine,  déjà  sèche  le 
7  juin,  des  touffes  de  lavande  et  des  lentisques,  et  sur 
laquelle  s'étendent  des  champs  de  blé  qu'on  est  en  train  de 
faucher,  à  côté  d'autres  champs  oii  les  chaumes  sont  encore 


S06  DE  TELEMSAN  A  MELILA. 

verts.  Bientôt  le  terrain  est  coupé  de  yallées,  vallons  et  ravins 
qui  s'abaissent  sur  la  droite.  Nous  apercevons  un  village, 
Belad  El-Hadâna,  et  nous  arrivons  à  Djebb  Oû-Môrtou, 
«  citerne  d'Oû-Môrlou^  i^^  autre  village  entouré  de  jardins, 
de  citernes  et  de  puits,  qui  sont  la  propriété  personnelle  du 
chérlf  de  Wazzân.  Elle  est  administrée  en  son  nom  par  El- 
Hedrawi,  moqaddem  ou  préfet,  de  la  confrérie  de  Moûleî 
Tayyeb,  qui  cumule  ainsi  les  fonctions  d'économe  ou  d'in- 
tendant des  intérêts  particuliers  de  MoùIel  'Abd  Es-Salâm 
avec  celles  de  vicaire  de  l'ordre. 

Mieux  encore  que  de  Zebboûdj  Ël-Makhroûg,  de  Djebb 
Oû-Môrtou  qui  est  notre  prochain  gîte  d'étape,  le  pano- 
rama des  montagnes  se  déroule  complet  ;  il  embrasse  ici 
les  trois  quarts  du  cercle  de  l'horizon.  En  partant  de  l'est, 
on  voit  d'abord,  pour  ne  nommer  que  les  points  culminants, 
le  Tâmez-zoûkht,  dont  le  prolongement  sud-est  masque  en 
partie  une  chaîne  plus  lointaine  ;  au  sud,  et  plus  près  que 
cette  dernière,  un  massif  isolé  nommé  EUGuens;  au  sud- 
ouest,  sur  le  prolongement  de  la  chaîne,  un  haut  sommet  : 
le  Tîjjoufs. 

Dans  l'azimut  magnétique  nord-126^-ouest,  cette  chaîne 
cesse  et  jusqu'à  l'azimut  nord-QT^'-ouest,  la  vue  plonge  dans 
ceque  les  indigènes  appellent  Foumm  Gâret,  c  la  bouche  du 
Gâret».  A  la  limite  de  l'horizon  se  dessine,  dans  cette  ou- 
verture, la  silhouette  effacée  du  Djebel  Benî  Boû-Yahiyîn. 
Puis  les  montagnes  plus  rapprochées  reprennent,  en  chaînes 
formant  écran  les  unes  sur  les  autres,  et  dont  la  moins 
éloignée,  culminant  dans  le  Djebel  Boû  Djeddâr  et  le  Djebel 
Benî  Tchîker^  se  poursuit  sans  interruption  jusqu'au  Râs 
Wôrek  ou  cap  des  Trois  Fourches.  Une  partie  des  indica- 
tions que  je  viens  de  donner  et  qu'on  trouvera  plus  précises 
sur  ma  carte  sont  nouvelles  ;  il  ne  pouvait  guère  en  être 
autrement  puisqu'aucun  géographe,  peut-être  même  aucun 

1.  Oû-Mdrtou,  c'est-à-dire  «  Fils  de  Môrtou  »»  est  un  nom   berbère 
d'homme. 


DE  telemsân  a  melila.  207 

Earopéen,  n'avait  voyagé  ici  par  terre,  ni  pu  se  renseigner 
aoprës  des  habitants. 

Tout  ce  qui  se  rapporte  au  désert  de  Gâret  est  trop  inté- 
ressant pour  que  je  néglige  d'exposer  ici  les  quelques 
informations  que  j'ai  recueillies  sur  ses  habitants.  Le  désert 
de  Gâret,  cette  très  vaste  plaine  ou  mieux  ce  très  vaste  pla- 
teau, paraît  aussi  peuplé  que  les  steppes  du  département 
d'Alger,  et  .les  deux  races  qui  Thabitent  se  sont  partagé  son 
étendue.  Au  nord  sont  les  Oulàd  Settôûlh',  berbères  ber- 
béiisants  quinomadisent  du  canton  d'Aboû'Aregà  l'intérieur 
du  G&ret.  Puis,  viennent  deux  groupes  arabes ,  les  Oulâd 
Boù  'Ajoûj  et  les  Ghedja'a;  ces  derniers  forment  une  tribu 
très  puissante  qui  campe  de  préférence  au  Foumm  Gâret, 
et  dont  le  qâïd,  Sidi  Hamlda,  réside  à  Qaçbet  El-'Ayoûn. 

Do  triste  épisode  de  notre  court  voyage  est  venu  montrer 
qaei  est  le  degré  de  moralité  de  ces  tribus.  Ayant  terminé 
la  campagne  de  récolte  en  Algérie,  des  moissonneurs 
Çanhàdja,  dont  la  tribu  vit  au  sud  du  Rtf,  sous  le  méridien 
deBàdts,  s'étaientjointsà  la  caravane  du  chérîf  dans  l'espoir 
de  rentrer  en  sûreté  chez  eux  avec  leurs  petites  économies. 
Us  avaient  dormi  à  côté  de  nous,  le  6  juin,  à  Zebboûdj  Ël- 
lakhroûg,  et  nous  quittèrent  le  7,  de  grand  matin.  Deux 
oa  trois  heures  plus  tard  ils  étaient  assaillis  et  dépouillés  de 
leur  argent  et  même  de  leurs  vêtements  par  des  Oulâd  Boû 
'Ajoûj  et  des  Oulâd  Settoûth!  Je  ne  sache  pas  que  le  ché- 
rif  de  Wazzân  ait  dit  un  mot  en  faveur  de  coreligionnaires 
que  sa  protection  devait  couvrir  jusque  dans  leurs  foyers. 

Plus  au  sud  viennent  des  tribus  exclusivement  berbères  : 
et  d'abord  lesBenî  Boû  Yahiyîn,  dont  nous  venons  d'entre- 
Toir  les  montagnes  ;  puis,  en  inclinant  vers  l'ouest,  les  Metâlsa 
et  les  Guezennâya^  ;  au  sud  enfin,  les  Magrâwa,  dont  l'his- 
toire des  Berbères  fait  si  souvent  mention. 

1.  Dans  ce  nom,  le  th  est  la  sifflante  de  la  langue  anglaise  dans  le  mot 
thin. 

2.  Les  Guezennâya,  d*aprës  les  renseignements  que  j*ai  recueillis  en 


208  D£  TELEMSAN  A  HELILA. 

Enlre  le  pays  dés  Izenâsen  et  le  Gâret,  au  nord,,  et  la  ville 
de  Fâs,  au  sud-ouestj  nomadise  une  tribu  de  race  arabe  les 
Ahlâf. 

Au  point  de  vue  administratif  le  Gârel  relève  d'un  fonc- 
tionnaire ou  qâïdy  qui  a  sa  résidence  à  Qaçba-d-Iselouân 
(comme  disent  les  Berbères),  ou  Qaçbet-Selouân  (comme 
disent  les  Arabes).  Cette  place  fortifiée  ou  plutôt  cette  vaste 
maison  de  commandement,  bâtie  sous  la  montagne,  dans  le 
style  de  ses  pareilles  en  Algérie,  mais  sur  des  dimensions  plus 
grandes,  est  encadrée  dans  des  plantations  considérables; 
elle  est  visible  des  environs  immédiats  de  Djebb  Oû-Môrtou. 
Je  l'ai  reliée  par  des  triangles  à  Xnon  itinéraire. 

De  Djebb  Oû-Môrlou  au  pays  des  Guela'aya,  le  terrain 
devient  de  plus  en  plus  intéressant  au  point  de  vue  géogra- 
phique. Pendant  quelque  temps  le  sol  est  une  terre  très 
dure,  de  couleur  tantôt  rouge,  tantôt  noire,  avec  des  len- 
tisques  et  des  oliviers  sauvages,  et  tapissée  d'une  herbe  fine, 
déjà  fanée.  Puis  viennent  des  affleurements  d'un  calcaire 
compact  et  dur.  La  sebkha  Aboû  'Areg  se  dessine  avec  son 
fond,  ici  blanchi  par  le  sel,  parce  que  l'eau  est  évaporée, 
tandis  qu'elle  ne  Test  pas  sur  les  bords  de  la  dépression. 

Le  caractère  du  sol  change  :  nous  entrons  sur  une  plaine 
de  mauvaise  terre  sableuse,  parsemée  et  encastrée  de  pierres 
entre  lesquelles  poussent  des  broussailles  de  len tisques  nains, 
VAtriplex  halimus^  et  une  herbe  jaunie.  C'est  le  commence- 
ment du  pays  d'Aboû'Areg.  Si  mauvaise  que  soit  cette  terre, 
elle  n'est  pourtant  pas  absolument  inculte  :  on  y  voit  non 
seulement  des  champs  de  blé  prêts  pour  la  moisson  (8  juin), 
mais,  ce  qui  indique  un  progrès,  des  carrés  de  culture,  clos 
de  murs  ou  de  défenses  en  fagots  de  notre  ronce  de  France. 


1885,  seraient  le$  voisins  des  Béni  Ouriàghel  et  des  Benî  Toûzin.  Hs 
auraient  une  colonie  chez  les  Uen&sen,  car  un  des  villages  de  ce  pays 
porte  leur  nom,  V.  Carte  de  la  ftrontière  nord-est  du  Maroc,  1/900,000*, 
par  MM.  le  oommandant  de  Bteuille  et  le  capitaine  Meiuiier(1875),  encore 
minuscrita. 


J)E  TELEHSAN  A  MELILA.  209 

Ces  cultures  sont  l'œuvre  d'Arabes  de  l'ouest  du  Maroc, 
tenanciers  du  chértf  de  Wazzân.  A  côté  de  camps  desOulàd 
Settoûth,  des  vergers  plus  primitifs  frappent  le  regard  ;  ils 
coDsistent  en  plantations  d'énormes  figuiers  de  Barbarie,  sur 
des  espaces  où  il  n'a  jamais  été  cultivé  autre  chose  que  cet 
arbre. 

Puis  la  terre  sableuse  devient  ferme;  à  perte  de  vue 
s'étendent  des  champs  de  blé  barbu,  que  moissonnent  des 
hommes  et  des  femmes,  et  entre  lesquels  passe  notre  che- 
min, devenu  ici  une  véritable  bonne  route.  La  flore  spon- 
tanée est  représentée  surtout  par  le  Zizyphus  lotuSyle  Tirgha 
YAtriplex  halimus,  le  Stipa  tenacissimaf  le  chardon  à  fleurs 
jaunes,  le  jonc,  le  convolvulus  et  la  chicorée  sauvage.  C'est, 
on  le  voit,  un  amalgame  des  flores  du  Tell,  des  hauts  pla- 
teaux et  des  chotts  d'Algérie. 

Après  les  camps  des  nomades  voici  d'abord  des  villages 
mixtes,  composés  de  gourbis  (ou  chaumières)  et  de  tentes, 
et  entourés  de  palissades  et  de  haies  de  défense  ;  plus  loin, 
des  chaumières  isolées,  rappelant  celles  de  nos  paysans 
français,  autour  desquelles  paissent  de  belles  vaches  et  de 
beaux  moutons. 

Nous  .entrons  dans  le  pays  des  Guela'aya,  très  grande 
tribu  bu  plutôt  confédération  dé  tribus  berbères,  si  l'on  peut 
appliquer  ce  terme  civilisé  à  un  état  de  société  politique  où 
la  désunion  règne  presque  toujours  entre  les  confédérés,  et 
dont  le  nom  collectif,  «  Guela'aya  :»,  c'est-à-dire  «  gens  des 
forteresses  »,  n'appartient  même  pas  à  la  langue  nationale. 
Ce  groupe  contient  cinq  tribus  qui  sont,  de  l'est  à  l'ouest 
-en  passant  par  le  nord  :  les  Mezoûdja,  les  Bent  Boû  Ifroûr, 
les  Ben!  Sidân,  les  Béni  Tcbiker  et  les  Benî  Boû-Gâfer.  Je 
ne  puis  préciser  la  force  et  la  position  des  territoires  que  de 
trois  de  ces  tribus  :  les  Mezoûdja,  qui  comptent  1,400  fusils, 
habitent  au  sud-est,  comme  nous  allons  voir;  les  Bent  Tchî- 
ker,  qui  peuvent  armer  .3,600  hommes,,  vivent  dans  le  haut 
massif,  à  la  base  du  promontoire  qui  finit  au  Râs  Wôrek; 


1 


210  DE   TELËMSAN  Â  MELILÀ. 

les  Bent  Boû-Gâfer,  que  les  autres  Guela'âya,  pourlantasses 
farouches,  disent  être  a:  durs  de  cœur  »,  vivent  sur  la  côte 
ouest  du  promontoire.  Malgré  les  regrettables  lacunes  des 
indications  statistiques  qui  m'ont  été  données  (les  premières, 
je  crois,  qui  aient  été  recueillies),  on  voit  que,  pour  le  milieu 
dans  lequel  ils  vivent,  les  Guela'aya  représentent  une  force 
assez  redoutable;  et  je  Tévalue  à  quelque  chose  comme 
6,200  fusils.  D'autre  part,  aussi,  leur  armement  donne 
matière  à  surprise.  Les  Guela'aya  possèdent  des  canons  de 
batterie,  c'est-à-dire  sans  affûts  de  campagne,  ni  caissons 
roulants;  ils  les  doivent  à  leurs  actes  de  piraterie.  Très 
habiles  forgerons  et  armuriers,  ils  s'entendent  à  forger  les 
boulets,  comme  à  mouler  les  balles  et  fabriquer  la  poudre; 
ils  savent  aussi  réparer  et  fabriquer  les  armes  à  feu  porta- 
tives. Ce  qui  m'a  causé  un  véritable  étonnement,  c'est 
d'avoir  vu  les  Guela'aya  armés  de  fusils  à  aiguille.  Ces 
fusils,  de  fabrication  très  grossière,  espagnole,  anglaise 
ou  allemande,  et  dont  le  canon  porte  pour  marque  deux 
poinçons  à  couronnes  royales  fermées,  sont  apportés  sur 
la  côte  du  Kebdâna  et  du  Hàs  Wôrek  par  des  contreban- 
diei:s.  Le  chien,  comme  dans  les  carabines  de  salon,  fait 
suite  au  canon.  Les  cartouches,  en  cuivré,  ont  une  forme 
assez  bizarre  que  j'ai  dessinée.  Elles  se  vendent  à  Hellla. 
On  m'a  assuré  que  la  balle  portait  très  loin. 

Le  grand  promontoire  du  Ràs  Wôrek,  la  base  et 
peut-être  la  partie  la  plus  considérable  du  territoire  des 
Guela'aya,  a  eu  son  histoire  au  commencement  des  temps 
modernes.  Tout  près  de  la  côte  ouest  existait  alors  la  place 
forte  maritime  de  Ghasâsa,  qui  prit  bientôt  le  nom  peu  dif- 
férent de  Khasàsa.  Elle  avait  été  fondée  sans  doute  par  la 
tribu  berbère  des  Khasàsa,  qui  appartient  au  groupe  des 
Nefzàwa.  Le  port,  à  4  kilomètres  de  la  ville,  était  fré- 
quenté par  les  marchands  vénitiens  qui  acheminaient  de 
là  leurs  produits  sur  la  ville  deFàs.  Mais,  après  l'expulsion 
des  musulmans  d'Espagne,  l'emporium  de  Khasàsa  se  trans- 


■  \' 


DE  TELEMSAN  À  MELILA.  2ii 

forma  en  un  nid  de  pirates.  Dès  les  dernières  années  da 
XT*  siècle,  cette  circonstance  y  attira  la  flotte  des  fervents 
souverains  espagnols,  Ferdinand  et  Isabelle,  qui  détruisit 
la  Khasàsa  musulmane  en  1496,  et  bâtit  sur  ses  ruines  une 
ville  chrétienne  dont  Texistence  ne  fut  pas  longue,  car 
dès  1534  les  Marocains  s'en  emparèrent  et  la  réduisirent 
en  cendres.  Depuis  lors  elle  n'aurait  pas  été  rebâtie.  Des 
autres  villes  du  pays  des  Guela'aya,  l'histoire  nous  a  con« 
serré  le  nom  de  Tezzôla,  ville  construite  sur  une  montagne. 
Détruite  au  commencement  du  xiv*  siècle  par  Tarmée 
marocaine  du  sultan  Yoûsef  ben  Ya'qoùb  (dynastie  des 
Bent  Merin),  Tezzôta  reflorit  après  la  prise  de  Khasâsa  par 
les  Espagnols.  Gomme  de  Tezzôta,  il  ne  reste,  de  la  ville 
de  Meggeo,  que  le  souvenir  ;  elle  est  bâtie  sur  une  haute 
montagne  où  l'on  exploitait  des  mines  de  fer. 

S'ils  ne  sont  plus  aujourd'hui  que  par  exception  les 
redoutés  pirates  d'autrefois,  les  Guela'aya  n'en  possèdent 
pas  moins  toujours  des  espèces  de  chalands  à  rames  et  à 
voiles,  appelés  qdreb  S  sur  lesquels  ils  font  des  voyages  le 
long  de  la  cète,  parfois  jusqu'en  Algérie. 

Au  point  de  vue  gouvernemental  ils  sont  administrés  par 
des  qâ!d,  à  côté  desquels  sont  placés  des  oûmena  (pluriel 
de  amifif  intendant,  syndic)  dont  les  fonctions,  d'un  ordre 
différent,  paraîtraient  limités  à  la  gérance  des  intérêts  par- 
ticuliers du  sultan  et  à  l'expédition  des  affaires  extérieures 
de  la  tribu.  C'est  ainsi  que  la  lettre  d'introduction  et  de 
recommandation  que  l'excellent  Ministre  marocain  Sîdi 
Mohammed  Torrès  m'avait  donnée  pour  les  Guela'aya,  était 
adressée  non  pas  aux  qâids,  mais  à  Vamin-el-oûmena 
(inteudant  des  intendants),  Sidi  Mohammed  El-'Aserî,  rési- 
dant à  Djenâda,  non  loin  du  qâid  Ërabârek,  des  Guela'aya 
Mezoûdja. 

Les  Guela'aya  sont  religieux,  quand  ils  le  sont,  à  la  ma- 

1.  Ce  nom  a  été  transformé  en  carabo  dans  la  langue  espagnole. 


212  DE  TELEUSAN  A  MELILA. 

nière  des  anciens  brigands  des  Abruzzes;  la  morale  et  le 
qorân  ont  peu  à  voir  dans  leur  religion  à  eux;  ils  fabriquent 
et  boivent  du  vin,  ils  s'enivrent  avec  la  fumée  du  chanvre  ; 
ils  tuent  Içur  semblable  presque  sans  cause,  et  avec  moins 
de  répugnance  que  nous  ne  tuons  un  lapin.  L'observance 
des  prescriptions  de  la  loi  les  préoccupe  si  peu  que  les 
paysans  que  je  rencontrais  sur  la  route,  et  qui  me  prenaient 
peut-être  pour  un  parent  ou  tout  au  moins  pour  un  musul* 
man  familier  du  chérif,  venaient  me  baiser  les  genoux  tan- 
dis que  je  fumais  en  plein  ramadan.  Les  rares  individus  qui 
éprouvent  le  besoin  de  mettre  leurs  péchés  sous  la  protec- 
tion d*un  saint  s'affilient  aux  confréries  de  Sîdi  'Abd  El- 
QâderËl-Ghilani,  MoùleïTayyeb,  Sîdi  Hammou  Où  Moûsâ 
et  Sîdi  Ahmed  El-Tedjîni. 

Je  reprends  mon  itinéraire.  A  l'ouest,  au  pied  des  mon- 
tagnes, on  aperçoit  la  grande  zaoûiya  Sîdi  Mohammed  Ben 
Aboû  Ziyàn,  entourée  de  jardins  et  de  vastes  cultures  qui 
s'élèvent  en  étages  sur  leurs  flancs.  C'est  pour  le  supérieur 
de  ce  couvent  que  j'avais  la  fameuse  lettre  d'introduction 
dont  j'ai  parlé  au  début.  A  l'est  et  au  nord-est^  nous  voyons 
la  sebkha  Aboû  'Areg,  herbue  sur  les  bords  et  couverte 
d'une  nappe  d'eau  au  milieu  ;  elle  nous  envoie  les  effluves  du 
poison  delà  fièvre.  Des  coquilles  marines  dont  est  jonché 
le  terrain,  pourtant  assez  élevé,  que  nous  foulons^  mieux 
encore  que  les  écailles  d'huîtres  attachées  aux  pierres  de 
basalte,  indiquent  que  la  sebkba  était  autrefois  une  baie  de 
la  Méditerranée,  et  ce  n'est  certainement  pas  à  un  ensable- 
ment, mais  à  un  exhaussement  volcanique  iusol  qu'il  faut 
attribuer  le  dessèchement  de  l'ancienne  baie.  Le  paysage  se 
couvre  de  cultures;  l'industrie  des  habitants  a  tiré  parti  de 
tout  ce  que  les  rocs  et  les  pierres  ont  laissé  de  terre.  Pour 
gagner  un  peu  plus  de  terrain  les  Guela'aya  ont  amoncelé 
en  grands  tas  ou  en  longues  lignes  rayant  les  champs,  les 
pierres  autrefois  éparses  sur  tout  le  sol,  ou  bien  enfin  ils  les 
ont  placées  en  équilibre  à  la  fourche  des  branches  maî- 


DE  TELEMSAN  A  MELILA.  213 

tresses  des  arbres.  Le  sentier  à  mulets  court  entre  des 
afiSeurements  d'un  roc  très  dur,  d'un  brun  rougeâtre  comme 
la  terre.  Des  plantations  de  figuiers,  de  gigantesques  aloës 
et  figuiers  de  Barbarie,  abritent  les  habitations  dissémi- 
nées, simples  masures  à  un  rez-de-chaussée.  La  terre  des 
champs  étages  est  retenue  par  des  lignes  de  pierres  formant 
des  niurs  de  soutènement.  Je  vois  une  chaumière  au  milieu 
d'une  clôture  de  vrais  murs  cyclopéens,  et  des  puits  coffrés 
en  pierre  du  haut  en  bas.  La  sebkha  contient  ici,  entre  ses 
bords  blanchis  par  le  sel  sec,  un  lac  d'eau  salée  de  cette 
couleur  de  chocolat  à  la  crème  bien  connue  de  tous  les 
Toyageurs  qui  ont  parcouru  en  hiver  le  bassin  des  chotts 
du  Sahara  de  Constantine.  Continuant  à  marcher  entre  des 
rocs  de  basalte  et  de  granit,  nous  arrivons,  sur  le  flanc 
gauche  d'une  vallée  qui  descend  à  la  sebkha,  au  village  de 
Mezoûdja,  résidence  de  Sîd  El-Hàdj  Haddoû,  qâïd  des 
Gnela'aya  Mezoûdja  (9  juin  1886). 

De  ce  point  élevé  on  jouit  d'une  belle  vue  sur  la  sebkha, 
on  plus  exactement  sur  les  deux  sebkha  jumelles  d'Aboû 
'Areg  et  d'Ët-Dzlra,  ainsi  que  sur  la  Méditerranée.  Qu'on 
prenne  les  cartes  marines,  on  y  verra  indiqué  ici,  avec  des 
contours  très  indécis,  le  €  lac  de  Puerto-Nuevo  »^  sans 
communication  avec  la  mer,  dont  il  s'approche  en  un 
point  jusqu'à  la  faible  distance  de  500  mètres  environ. 
Dans  sa  Description  nautique  de  la  côte  du  Maroc  (1857), 
M.  le  capitaine  de  vaisseau  de  Kerhallet  résume  d'ailleurs 
ainsi  (p.  80-81)  ce  qu'il  en  avait  appris  :  c  Le  lac  salin 
appelé  Puerto-Nuevo  par  Tofino,  n'a  presque  pas  d'eau  ;  ce 
n'est  qu'un  vaste  marais  divisé^  dit-on,  en  nombreuses 
salines.  Nous  y  avons  aperçu  plusieurs  pyramides  de  sel.  Il 
ne  communique  pas  avec  la  mer^  les  eaux  qui  l'alimentent 
filtrent  à  travers  les  sables  du  rivage.  On  lui  attribue  une 
longueur  de  21  milles  sur  9  de  largeur.  »  Et  le  célèbre 
hydrographe  met  honnêtement  en  note  :  c  Peut-être  les 
gens  qui  nous  en  ont  parlé  ne  l'ont-ils  jamais  visité,  nous 

soc.  DE  GÉ06B.  —  2*  TBIHESTRE  1893.  XIV.  —  15 


214  DE  TELEMSAN  À  MELILA. 

ne  garantissons  donc   pas   les   chiffres   qu'ils  nous  ont 
donnés.  > 

En  réalité,  cette  saline  qui,  d'après  mes  levés,  est  longue 
de  29  kilomètres,  se  divise  en  deux  parties  bien  distinctes  : 
la  sebkha  Âboû  'Areg,  de  forme  allongée,  au  sud,  et  la 
sebkha  El-Dzira,  beaucoup  plus  petite  et  plus  large,  au 
nord.  Les  deux  sebka  communiquent  ensemble  par  un  étroit 
goulet.  La  sebkha  Ël-Dzira  elle-même  communique  avec  la 
Méditerranée  par  un  petit  canal  qui  est  à  sec  en  temps 
ordinaire,  et  qu'on  distingue  de  Mezoûdja  dans  Tazimut 
magnétique  de  N.  88^  £.  L'assèchement  de  ces  deux  réser- 
voirs est  de  date  très  récente.  En  effet,  un  homme  raison- 
nable des  Guela'aya  m'a  dit  que  son  père  avait  vu  la  mer 
dans  la  sebkha  El-Dzîra,  et  qu'il  lui  avait  raconté  qu'un 
jour,  un  marin  ayant  voulu  faire  entrer  son  navire  dans  ce 
qu'il  croyait  être  toujours  une  baie,  il  avait  été  témoin  de 
la  perte  du  bâtiment  à  la  bouche  de  la  sebkha.  C'eût  été  trop 
que  de  chercher  à  obtenir  d'un  individu  qui  ignore  la  date 
de  sa  propre  naissance,  la  date  précise  de  ce  sinistre;  mais, 
en  calculant  sur  l'âge  apparent  du  fîis  et  l'âge  vraisemblable 
du  père  à  ce  moment,  je  crois  que  l^événement  a  eu  lieu 
entre  1810  et  1820,  et  dans  les  environs  de  1814.  Aujourd'hui 
la  sebkha  El-Dzîra  est  soumise  à  un  régime  très  variable» 
Souvent  son  fond  est  assez  sec  et  sa  croûte  de  sel  assez 
solide  pour  que  les  Guela'aya  le  choisissent  comme  arène  et 
y  fassent  des  courses  de  chevaux*  Par  les  gros  temps,  au 
contraire,  quand  les  fortes  brises  du  large  poussent  les 
Vagues  de  la  Méditerranée  vers  la  côte,  l'eau  de  la  mer 
pénètre  dans  la  sebkha  par  le  canal  que  j'ai  indiqué  tout  à 
l'heure.  Quant  aux  nappes  d'eau  ou  de  vase  liquide  que  j'ai 
observées,  c'était  le  résidu  de  l'apport  des  nombreux  tor- 
rents qui  vont  se  perdre  dans  les  deux  sebkha.  De  tout  ce 
qui  précède,  il  faut  retenir  un  fait  positif  :  le  retrait  de  la 
mer  sur  ce  point  de  la  côte  nord-est  du  Maroc,  comme  nous 
sommes  forcés  de  l'admettre  sur  la  côte  sud-est  de  Tunisie. 


DE  TELEMSAN  A  MELILA.  315 

Mon  hôte  de  Mezoûdja  avait  été  bien  hardi,  parait-il,  en 
me  donnant  une  demi-hospitalité...  car,  le  lendemain  de 
notre  départ,  les  Guela'aya  Mezoûdja  ont  voulu  tuer  leur 
qâîd,  El-Hâdj  Haddoû,  parce  qu'il  m'avait  autorisé  à  planter 
ma  tente  sous  le  mur  de  sa  résidence  fortifiée,  en  me  cou- 
vrant ainsi  de  sa  protection. 

Nous  descendons  la  vallée,  remplie  de  blocs  de  basalte, 
dont  les  berges  sont  coupées  par  les  torrents  ses  tributaires^ 
et  dont  le  fond  est  caché  par  des  jujubiers  sauvages,  si  bas 
et  si  serrés  qu'on  dirait  un  véritable  tapis.  Les  champs  éta^- 
gés  et  les  maisons  isolées  se  succèdent.  Sous  un  ressaut  du 
roc,  au  sommet  des  collines,  je  vois  un  village  au  milieu 
d'une  vaste  ceinture  de  figuiers  de  Barbarie.  Le  sol  est  tou- 
jours pierreux,  avec  affleurements  de  roc;  dans  les  vallées 
et  les  ravins,  des  maisons  ou  de  véritables  chaumières  de 
France^  construites  dans  des  enclos  ;  des  jardins,  des  ver- 
gers de  figuiers  et  des  vignes,  cultivées  à  ras  le  sol^  comme 
en  Provence. 

Le  chemin  passe  sous  le  remarquable  massif  du  Djebel 
El-Qaulia  qui  culmine  dans  les  deux  sommets  du  Djebel 
Tazoûdagh  et  du  Djebel  Mezoûdja,  trois  noms  qui  ne  sont 
encore  marqués  sur  aucune  carte  imprimée.  Notre  carte 
marine^  comme  Tofino  qu'elle  imite  en  cela  parce  que 
le  pilote  de  M.  de  Kerhallet  était  espagnol,  appelle  ce 
massif  mont  Melilla  ou  Gamuru.  Mont  Melilla  s'explique  àe 
soi  ;  Camuru  ou  Caramû,  sur  les  cartes  espagnoles>  est  pro- 
bablement une  erreur. 

On  m'indique  à  5  kilomètres  environ  à  l'ouest  de  ces 
sommets  et  à  15  kilomètres  de  Mezoûdja,  à  Thazebda^  chez 
les  Benî  Ouighmaren,  à  l'ouest  du  haut  mont  Tazoûdagh^ 
une  ruine  chrétienne^  pas  très  ancienne,  consistant  en  une 
construction  ovale  avec  une  seule  porte.  Il  est  difficile,  pour 
le  moment,  de  préciser  la  position  de  ce  site,  peut-être  assez 
rapproché  de  la  c6te  ouest  du  Ràs  Wôrek;  mais  il  sera  fort 
intéressant  d'en  retrouver  l'histoire.  Suivant  toute  apparence 


216  DE  TELEMSAN  Â  MELILA. 

cette  ruine  chrétienne  de  Tbazebda  est  le  site  de  l'établis- 
sement espagnol  de  Khasàsa,  fondé  sous  le  règne  de  Ferdi- 
nand et  Isabelle.  J'ai  pu  viser  la  direction  de  ce  point,  inconnu 
avant  mon  voyage,  mais  les  mêmes  raisons  qui  m'ont  em- 
pêché de  continuer  ma  route  chez  les  Guela'aya,  m'ont 
aussi  forcé  à  renoncer  à  voir  Tbazebda,  dont  Texploration 
eût  provoqué  l'explosion  des  passions  les  plus  hostiles  ;  en 
effet,  les  Guela'aya,  extrêmement  sauvages  et  soupçonneux, 
auraient  vu  dans  mon  examen  du  monument  l'indice  d'un 
projet  de  réoccupation  de  Tbazebda  par  une  puissance 
européenne. 

Bientôt  la  sebkha  finit,  à  l'est,  à  peu  près  à  la  hauteur  de 
la  chapelle  de  Sidi  Mohammed  Ël-Moudjâhed  (c'est-à-dire 
«  Monseigneur  Mohammed  le  Combattant  dans  la  guerre 
sainte  >),  un  nom  qui  annonce  que  bientôt  des  infidèles 
seront  les  voisins  des  musulmans.  Une  plaine  couverte  de 
joncs  remplit  le  prolongement  nord  du  léger  creux  de  la 
sebkha. 

Après  avoir  coupé  l'Ouâd  Farkhàna  sur  le  haut  duquel  est 
bâtie  la  qaçba  de  DJenàda,  nous  arrivons  à  Melîia,  la  Melilla 
de  ses  maîtres  actuels,  les  Espagnols.  Cette  ville  est  aujour- 
d'hui toute  espagnole.  Rien  dans  l'aspect  extérieur  des  con- 
structions ne  permet  au  passant  de  deviner  que  Melila  fut 
d'abord  une  ville  musulmane.  Mais  elle  a  été  détruite 
en  1487,  puis  reconstruite  par  les  musulmans,  et  enfin  con- 
quise par  les  Espagnols  en  1496.  On  est  ici  en  pleine 
Espagne.  Les  belles  rues  de  Melîia  sont  une  copie  agrandie 
des  ruelles  de  Malaga.  C'est  encore  plus  triste  et  beaucoup 
moins  animé;  voilà  toute  la  différence.  Sans  être  le  capi- 
taine ou  le  commandant  du  génie  français  que  les  autorités 
militaires  espagnoles  ont  cru  démasquer  dans  la  personne 
du  médecin  du  chérîf ,  je  hasarde  néanmoins,  et  en  qualité 
de  civil,  mon  opinion  sur  les  fortifications  de  Melîia.  Ces 
positions  sont  inexpugnables  tant  qu'on  n'aura  à  s'y  défendre 
que  contre  les  Guela'aya. 


DE  TELEMSAN  A  MELILA.  217 

D'après  mes  informateurs  marocains  la  place  posséderait 
an  moyen  de  défense  et  d'attaque  qui  mérite  d'être  men- 
tionné, ne  serait-ce  qu'à  titre  de  curiosité  archéologique. 
Ce  sont  de  longs  souterrains  partant  de  la  ville  et  allant 
dans  différentes  directions  jusqu'au  delà  de  la  limite  du 
territoire  espagnol.  Un  de  ces  chemins  couverts  se  prolon- 
gerait par  N.  15"*  E.  (azimut  magnétique)  jusqu'à  un  petit 
cap  à  10  kilomètres  de  Melîla.  Je  livre  d'ailleurs  le  rensei- 
gnement sous  la  responsabilité  des  indigènes  qui  me  l'ont 
communiqué. 

Depuis  les  levés  hydrographiques  de  M.  Yincendon- 
Duraoulin  et  du  commandant  de  Kerhallet,  les  Espagnols 
ont  légèrement  modifié  un  point  de  la  topographie  de  leur 
possession  de  Mellla.  Jadis  l'Ouâd  Farkhâna,  leur  rio  del 
Oro  ou  rivière  de  TOr,  passait  sous  les  murs  de  la  ville,  où 
il  formait,  avant  de  se  jeter  dans  la  mer,  un  marais  à  éma- 
nations malsaines.  Moula  'Abd  Es-Salâm  qui  avait  visité 
jadis  Melîla  m'a  certifié,  pour  l'avoir  vu,  ce  qui  précède. 
Dans  les  temps  récents  les  Espagnols  ont  détourné,  plus  au 
sud,  le  cours  de  l'Ouâd  Farkhâna  et  ils  ont  construit  une 
digue  en  terre  le  long  du  rivage  de  la  Méditerranée,  sur 
toute  la  partie  du  littoral  que  couvrait  autrefois  le  marais. 
Grâce  à  ces  travaux  intelligents  le  marais  a  disparu  et  le 
climat  du  présidio  aurait  notablement  gagné  en  salubrité 
depuis  quelques  années.  Mais  aussi,  l'ancien  lit  comblé  de 
la  rivière,  sur  lequel  j'avais  dû  planter  ma  tente,  est  encore 
pour  longtemps  chargé  de  germes  morbifères. 

En  1884,  les  autorités  militaires  ont  également  jugé  à 
propos  de  construire,autour  deMelila,  une  ligne  de  blockhaus 
qui  ne  figure  pas  encore  sur  les  plans  et  cartes,  même  sur 
le  plan  de  Melîla  au  1/5000**  par  le  lieutenant  du  génie  don 
Julio  Gervera  Baviera.  Ces  blockhaus  sont,  de  Test  à  l'ouest, 
le  castillo  de  San  Lorenzo,  le  castillo  del  Gamel  et  le 
castillo  del  Gabrit.  Enfin,  en  1885,  au  moment  où  Ton  parlait 
de  projets  allemands  sur  la  côte  nord   du  Maroc,  on  a 


218  DE  TELEMSÀN  A  HEULÀ. 

réparé  les  fortifications  de  M elîla,  procédé  à  la  construction 
d'un  second  mur  d'enceinte  du  côté  est,  tout  au  moinSy  et 
ajouté  à  Tartillerie  de  la  place  quatre  énormes  canons 
Krupp.  Les  murailles  de  la  ville  étaient,  alors  déjà,  garnies 
de  vingt  canons  de  gros  calibre  et  les  batteries  extérieures 
de  plus  de  cinquante  pièces  d'artillerie. 

La  place  est  la  résidence  du  gouverneur  général  des  pré- 
sidios,  actuellement  le  brigadier  général  don  Manuel  Massîas 
y  Quesada;  elle  est  occupée  par  une  garnison  composée 
d'un  bataillon  du  régiment  de  Navarre  avec  quelques  soldats 
de  cavalerie  et  les  troupes  nécessaires  d'artillerie  et  du 
génie.  Des  habitants,  au  nombre  de  600,  forment  la  popu- 
lation civile  libre,  composée  d'Espagnols.  Quant  au  nombre 
des  condamnés  détenus  dans  le  bagne,  je  n'ai  pas  cherché 
à  l'apprendre. 

De  ce  que  quelques  Guela'aya  sont  gagnés  à  l'Espagne  il 
ne  faudrait  pas  conclure  que  toute  la  tribu  l'est.  Au  con- 
traire, les  Guela'aya,  en  général,  se  considèrent  comme  sur 
le  pied  de  guerre  avec  elle. 

Autour  du  territoire  espagnol  de  l'ancienne  Melîla  sont 
de  nombreux  villages  guela'aya.  Parmi  ceux-ci  le  plus 
important  et  qui  mérite  presque  le  nom  de  ville,  est  Tâlenâti- 
loukt.  Il  n'est  marqué  sur  aucune  carte,  pas  même  sur  les 
cartes  espagnoles,  ni  sur  la  carte  inédite  de  MM.  de  Breuille 
et  Meunier,  dressée  à  Oran  au  moyen  des  renseignements 
donnés  par  les  indigènes.  On  me  l'a  désigné  comme  la 
Melîla  musulmane,  et  je  regrette  que  ma  situation  pendant 
les  douze  jours  que  j'ai  passés  à  Melîla  ait  tellement  res- 
semblé à  celle  d'un  prisonnier  de  guerre,  que  je  n'aie  pas 
eu  les  facilités  pour  recueillir  des  indications  plus  précises 
sur  les  environs. 

Je  n'ai  trouvé,  à  Melîla,  quelque  sympathie  que  chez 
trois  personnes  :  une  mère  de  famille  espagnole  (et  bonne 
espagnole)  qui  avait  vécu  assez  longtemps  en  Algérie  pour 
nous  connaître  et  nous  apprécier  et  dont  le  fils,  qui  se 


DE  TELEMSAN  A  MELILÂ.  219 

préparait  à  passer  Texamen  d'interprète  de  langue  arabe, 
vint  aaiicakment  me  demander  quelques  conseils;  le 
pharmacien  de  Tarmée  espagnole,  qui  consentit  avec  la 
plus  grande  gracieuseté  à  donner  au  médecin  du  chérif 
quelques  remèdes  que  le  chérîf,  protégé  français  mais, 
avant  tout,  client  de  l'Espagne,  voulait  emporter  et  qui  ne 
se  trouvaient  pas  dans  mes  coffres  ;  enfin  un  musulman  de 
FâSy  descendant  de  Moûleî  Edris,  qui  a  failli  payer  de  la 
fermeture  de  son  café  maure,  le  crime  de  m'avoir  admis  à 
y  prendre  le  café  et  à  converser  amicalement  avec  lui.  La 
bénédiction  des  chorfa  de  Moûlei  Edrîs  dont  j'avais  reçu 
une  pareille  l'année  précédente,  à  Fâs,  m'a  donc  servi  à 
Helila,  dans  une  ville  chrétienne  où  moi  et  mes  serviteurs 
algériens  nous  étions  sans  protection! 

Quant  aux  autorités  proprement  dites,  ma  venue  leur 
déplut  fort  et  on  ne  négligea  aucun  âioyen  de  me  le  faire 
comprendre;  un  soldat  espagnol  a  proféré,  moi  présent,  des 
menaces  de  mort  contre  mes  serviteurs.  On  m'a  interdit  de 
pécher  à  la  ligne  dans  les  fossés  fiévreux  de  la  place,  où  je 
voyais  des  remous  irrésistibles  pour  un  naturaliste.  Ma 
ligne  n'était  sans  doute  qu'une  sonde  déguisée...  On  m'a 
interdit  aussi  de  prendre,  de  l'intérieur  de  la  ville,  la  pho- 
tographie du  seul  site  pittoresque  des  environs. 

N'ayant  aucune  raison  pour  cacher  ma  nationalité  et  bien 
décidé  à  ne  pas  faire  un  voyage  absolument  stérile  pour  la 
géographie  et  l'histoire  naturelle,  j'avais  innocemment  levé 
l'itinéraire,  cueilli  des  plantes  et  fait,  comme  chez  les 
Ghaambaetles  Touareg,  mes  observations  météorologiques. 
A  un  certain  moment  il  a  paru  au  chérif  de  Wazzan,  pro- 
tégé de  la  France,  que  ces  travaux  étaient  de  trop.  C'est  à 
partir  du  jour  où  le  premier  Guela'âyi,  espion  de  sa  tribu 
oa  émissaire  des  Espagnols,  a  rencontré  notre  caravane. 
Déjà  auparavant.  Moula  'Abd  Es-Salàm,  prince  marocain, 
protégé  français,  qui  ne  peut  maintenir  son  rang  et  son 
train  de  maison  que  grâce  aux  facilités  que  le  gouvernement 


220  DE  TELEMSAN  A   MELILA. 

de  l'Algérie  lui  accorde  pour  faire  ses  collectes  chez  nos 
contribuables,  m'avait  stupéfait  en  me  posant  la  question  : 
€  Gomment  les  Espagnols  vont-ils  prendre  votre  présence 
parmi  les  miens?  :»  Le  jour  de  l'arrivée  à  Melîla  et  de  la 
première  entrevue  de  Moula  'Abd  Es-Salâm  avec  les  auto- 
rités de  la  place,  le  sort  du  médecin  du  chérif  était  arrêté; 
son  patron  lui  déclarait  qu'il  n'avait  plus  qu'une  chose  à 
faire,  s'embarquer  sur  le  premier  paquebot  pour  Oran. 
S'embarquer  était  une  nécessité  inéluctable,  car  les  Gue- 
la'aya  aussi,  eux  qui  vont  pourtant  chaque  année  par  cen- 
taines gagner  librement  leur  pain  chez  nous,  en  Algérie, 
avaient  juré  que  si  je  sortais  par  terre  de  Melila  non  seule- 
ment ils  tueraient  le  voyageur  français,  mais  ses  serviteurs 
musulmans  et  même  ses  mulets,  et  qu'ils  promèneraient  le 
feu  sur  les  empreintes  des  pas  de  ces  animaux. 

C'est  vers  Tanger*que  je  me  dirigeai,  espérant  toujours 
que  Sidi  Mohammed  Torrès  saurait  remettre  sur  pieds  un 
projet  qu'il  avait  encouragé  et  dont  Sidi  Mohammed  El- 
'Aseri  me  suggérait  la  réalisation  par  une  voie  différente  de 
celle  que  j'avais  été  réduit  à  prendre. 

Mon  voyage  par  mer  à  Tanger  n'a  aucun  intérêt  géogra- 
phique. Je  ne  le  mentionne  que  pour  avoir  l'occasion  de 
dire  que  notre  Ministre  me  déclara  qu'il  s'opposait  formel- 
lement à  mon  projet  de  reprendre  l'exploration  du  Rîf  par 
l'ouest,  et  qu'il  allait,  le  jour  même,  communiquer  au  Minis- 
tère les  raisons  politiques  qui  empêchaient  l'accomplisse- 
ment de  ma  mission. 

.  Le  moment  n'était  guère  plus  favorable  que  le  milieu 
n'est  facile  ;  et  si  j'en  donne  quelques  preuves  c'est  pour 
achever  de  fixer  les  idées  sur  le  caractère  des  Guela'aya  et 
des  habitants  du  Rif.  Pour  continuer  en  paix  son  voyage  à 
partir  de  Melîla,  Moula  'Abd  Es-Salâm  avait  dû  faire  aux 
Guela'aya  une  autre  concession  que  celle  de  sacrifier  son 
médecin  français  ;  il  avait  dû  quitter  le  costume  d'opéra- 
comique  dans  lequel  il  se  complaît;  ils  avaient  dû  adopter. 


DE  tëlemsan  a  melila.  221 

lui  et  sa  femme  chrétienne^  des  vêtements  marocains,  et 
s'astreindre,  ainsi  qu'elle,  au  jeûne  du  ramadan.  Enfin 
l'épouse  du  chérif  dût  se  résigner  à  ne  pas  prendre  de 
notes.  Telles  étaient  les  conditions  que  les  fiers  montagnards 
ayaient  posées  avant  le  départ  du  chérîf,  sous  peine  de 
mort  pour  lui  et  les  siens.  Moula  'Abd  Es-Salâm,  le  pré- 
tendu pape  musulman,  reçut  ainsi  la  leçon  canonique  des 
musulmans  certainement  les  moins  dévols,  les  moins  scru- 
puleux et  les  plus  barbares.  Il  l'accepte.  Je  considère  cette 
humiliation  du  grand  chérîf  de  Wazzàn  comme  le  châti- 
ment mérité  de  son  manque  de  parole. 

Un  musulman  de  grande  tente  doit  savoir  mourir,  s'il  le 
fauty  pour  défendre  son  hôte;  c'est  là  une  question  d'hon« 
neur.  Tout  musulman  sait  proportionner  l'estime  qu'il 
porte  à  un  chef,  religieux  ou  politique,  à  l'honorabilité  de 
la  conduite  de  ce  chef. 

D'autre  part,  d'ailleurs,  la  situation  était  mauvaise.  Le 
22  mai  1886,  les  Guela'aya  avaient  tiré,  du  cap  situé  à 
10  kilomètres  nord  de  Melila,  sur  une  barque  montée  par 
des  officiers  espagnols. 

Le  18  juin  1886,  tandis  que  j'étais  à  Melila,  un  fratricide 
était  commis  dans  des  conditions  qui  caractérisent  admira- 
blement la  civilisation  du  milieu.  Quatre  frères  vivaient 
ensemble  dans  une  maison  à  500  mètres  de  la  qaçba  de 
Djenâda,  demeure  du  représentant  du  sultan.  Le  fils  d'un 
des  frères  selle  une  jument  pour  aller  se  promener;  un  des 
oncles  se  présente  et  le  lui  défend  ;  le  neveu  riposte  qu'il 
sortira;  on  se  dispute.  L'oncle  saisit  son  neveu  pour  lui 
faire  mettre  pied  à  terre;  le  neveu  tue  son  oncle  d'un  coup 
de  pistolet. 

Le  fils  delà  victime  avait,  dès  longtemps,  avisé  un  trom- 
blon  accroché  dans  une  maison  étrangère;  il  a  huit  ans;  il 
va  prendre  l'arme,  la  porte  à  sa  mère  et  lui  dit  :  <  Mère, 
charge-moi  ce  tromblon,  que  j'aille  tuer  mon  cousin.  >  — 
La  justice  laisse  d'ailleurs  le  meurtre  impuni. 


222  DE   TELEMSAN  A   MELILA. 

Vers  le  20  juillet  le  vapeur  français  RosariOf  portant 
beaucoup  de  passagers  marocains,  est  obligé  de  s'arrêter  à 
Melila  par  suite  d'une  avarie  de  la  machine,  et  le  comman- 
dant Pages  veut  faire  débarquer  les  Marocains.  Ces  musul- 
mans, qui  viennent  de  travailler  chez  les  cultivateurs  fran- 
çais des  environs  d'Oran,  lui  intiment  Tordre  de  continuer 
sa  route  sur  Tanger  ;  ils  enferment  l'équipage  à  fond  de  cale 
et  menacent  d'un  massacre.  L'intervention  nécessaire  des 
soldats  espagnols  amène  un  combat  et  leur  coûte  deux 
blessés. 

Le  3  octobre  au  soir,  dérivant  sous  un  vent  d'est,  le 
yacht  Mireille,  appartenant  à  M.  Verminck,  de  Marseille, 
mouille  à  650  mètres  ouest  de  la  pointe  Negri,  qui  est  sur 
la  limite  entre  les  Guela'aya  et  les  Benî  Sa'ïd,  à  l'ouest  de 
la  base  occidentale  du  promontoire  de  Wôrek,  et  le  canot 
se  détache  pour  poser  les  filets  de  pêche.  Les  indigènes 
s'amassent  sur  le  rivage,  poussant  des  cris;  une  embarcation 
montée  arrive  et  tire  des  coups  de  feu;  on  hisse  rapidement 
le  canot,  qui  s'est  rapproché,  et  le  Mireille^  assailli  par 
d'autres  embarcations  d'où  part  une  fusillade,  est  obligé  de 
répondre  pour  gagner  le  temps  de  déraper,  abandonnant 
tous  ses  filets.  Le  commandant  constate  à  ce  moment  des 
.  détonations  d'armes  de  gros  calibre  qui  ne  cessent  que 
lorsqu'il  est  à  plus  de  trois  milles  de  la  côte,  et  il  voit  des 
feux  nombreux  briller  sur  les  hauteurs. 

Donc,  la  lutte  entre  la  civilisation  et  la  barbarie  dure 
aujourd'hui  encore  sur  la  Méditerranée,  dans  un  pays  qui 
est  en  vue  du  pont  des  paquebots  d'une  ligne  française.  Ce 
serait  un  honneur  pour  la  géographie  si  un  explorateur, 
rompant  le  charme  qui  isole  depuis  des  siècles  le  Rtf  du 
reste  du  monde,  réussissait  à  inaugurer  sur  ce  terrain  l'ère 
des  relations  pacifiques  avec  l'Europe. 


P»»»t»»»W 


EXPLORATIONS 

DB  LÀ. 

HAUTE  SANGHA  ET  DU  HAUT  OUBANGUI 

(1891) 

PAR 

Gaston     GAILLARD 

Administrateur  colonial  au  Congo  français*. 


Je  n'ai  pas  à  refaire  ici  l'historique  du  Congo  français,  bien 
connu  de  tous  ceux  qui  ne  considèrent  pas  la  géographie 
comme  une  science  inutile,  et  je  commencerai  par  vous  rap- 
peler retendue  de  cette  colonie  en  1885. 

Grâce  aux  efforts  de  M.  de  Brazza,  nous  pûmes  figurer 
dans  les  congrès  européens  avec  le  rang  qui  convient  à  une 
grande  puissance  africaine. 

Cette  acquisition  pacifique  une  fois  confirmée  par  les 
traités,  le  Congo  avait  la  forme  d'un  triangle  fermé  d'un 
côté  par  la  mer,  de  l'autre  par  le  fleuve  et  en  haut  par  le 
Canaeroun.  La  seule  issue  possible  vers  le  Soudan  et  l'Al- 
gérie se  trouvait  au  nord  de  la  colonie. 

Kn  1889,  le  poste  de  Bangui  par  4»18'lat.  nord  et  16*  21 
longitude  est  de  Paris,  était  le  point  extrême  de  notre  occu- 
pation dans  le  nord. 

La  France  comprit  la  nécessité  d'envelopper  d'une  ligne 
continue  notre  empire  africain,  pour  en  faire  un  tout  ho- 
mogène au  point  de  vue  géographique,  politique  et  com- 
mercial. D'anciennes  traditions  qui  nous  avaient  dotés  autre- 
fois d'un  empire  colonial  furent  reprises  et,  grâce  aux  leçons 
de  l'expérience,  on  fit  un  appel  direct  à  l'intérêt  national. 

1.  Communication  adressée  à  la  Société  dans  sa  séance  du  l*'  juillet  1892. 


224     LA  HAUTE  SANGHA  ET  LE  HAUT  OUBANGUI. 

Le  Comité  de  T Afrique  française  prit  l'initiative  d'orga- 
niser des  missions  d'exploration  vers  le  nord,  avec  le  con- 
cours privé.  C'est  ainsi  que  furent  équipées  et  soutenues  les 
missions  Crampel,  Dybowski,  Maistre,  tandis  que  d'autres 
voyageurs,  comme  MM.  Mizon  et  Monteil,  cherchaient  à 
atteindre  le  même  but  par  le  Soudan. 

Le  gouvernement  colonial  du  Congo,  de  son  côté,  ne  resta 
pas  en  arrière  dans  ce  mouvement  d'expansion. 

Le  6  janvier  1891,  je  recevais  Tordre  de  partir  pour  la 
Sangha  et  d'y  fonder  un  poste  destiné  à  servir  de  base 
d'action  à  la  mission  de  M.  Fourneau,  qui  avait  pour  objectif 
le  bassin  supérieur  de  la  Sangha.  M.  Fourneau  quittait  Braz- 
zaville en  même  temps  que  moi;  à  bord  des  canonnières 
Djoué  et  OubangiU,  nous  remontions  ensemble  le  Congo  et 
la  Sangha  jusqu'à  son  confluent  avec  leN'  Goko,  affluent  de 
droite,  où  j'ai  fondé  le  poste  d'Ouessopar  l'^SG'  delat.nord 
et  13°  14' 30"  de  long,  est  de  Paris. 

A  partir  de  ce  point,  mon  collègue  M.  Fourneau  continua 
son  voyage  par  terre,  en  suivant  une  ligne  sensiblement 
parallèle  à  la  rivière  N'  Goko,  tandis  que  de  mon  côté  je 
remontais  ce  cours  d'eau  jusqu'au  confluent  des  rivières 
Lobi  et  Boumba,  affluents  de  gauche  par  2<^  3'  nord  et  par 
12°34'  est  de  Paris.  Au-dessus  de  ce  confluent,  le  N'  Goko 
n'était  plus  navigable;  il  s'infléchit  brusquement  vers  le 
sud-ouest  et,  au  dire  des  indigènes,  il  prendrait  naissance 
dans  le  même  massif  que  l'Ivindo,  affluent  nord  de 
l'Ogôoué. 

Revenu  au  poste  d'Ouesso,  j'essayai  de  remonter  la  Sangha 
au-dessus  du  point  qui  n'avait  pas  encore  été  dépassé.  Avec 
la  chaloupe  à  vapeur  le  Ballay,  commandée  par  le  regretté 
capitaine  Husson,  j'atteignis  le  cours  supérieur  de  la  Sangha, 
qui  prend  le  nom  de  Massa,  pour  devenir  la  Massiépa  à  son 
confluent  avec  l'Ikéla;  je  remontai  Tlkéla  jusque  par  3^42' 
nord  et  13'  1'  est  de  Paris,  et  la  Massiépa  par  S^'Sl^SO' 
.nord  et  i^'^bb'  est  de  Paris.  C'est  au  confluent  de  la  Mas- 


LA  HAUTE   SANGHA   ET  LE   HAUT  0UBAN6UI.  225 

siépa  et  de  l'Ikéla,  à  l'île  de  Comassi,  qu'a  eu  lieu  la  ren- 
contre de  MH.  Mizon  et  de  Brazza. 

Toutes  les  positions  ont  été  relevées  au  théodolite  par 
H.  Husson,  capitaine  au  long  cours. 

Toutefois  on  ne  saurait  garantir  l'exactitude  rigoureuse 
de  ces  points,  la  triangulation  du  terrain  n'ayant  pas  été  faite. 

Pour  compléter  la  physionomie  de  la  Sangha,  je  dois  dire 
qu'à  son  confluent  avec  le  Congo  cette  importante  rivière 
forme  un  delta  composé  de  trois  branches  principales. 

Les  eaux  de  la  Sangha  sont,  en  outre,  reliées  à  celles  du 
Congo  par  trois  canaux  :  celui  de  Mobila,  celui  de  Boaga,  et 
plus  haut  le  grand  canal  de  Likenzi.  C'est  par  le  canal  de 
likenzi  que  passent  nos  bateaux  à  leur  aller  et  à  leur  retour. 
Le  cours  inférieur  du  fleuve  est  très  sinueux  ;  les  rives  sont 
basses,  couvertes  de  marais  et,  par  suite,  inhabitées. 

On  doit  se  munir  de  vivres  pour  quatre  jours  jusqu'en 
amont  de  la  rivière  Likouala,  afBuent  de  gauche,  aux  eaux 
noires  dont  on  ignore  l'origine. 

A  partir  du  cours  moyen  de  la  Sangha,  on  approche  des 
contreforts  d'une  région  montagneuse;  les  rives  s'élèvent 
sensiblement  et  permettent  aux  indigènes  d'établir  des  plan- 
tations. 

La  rivière  et  son  affluent  le  N'  Goko  présentent,  sur  tout 
leur  parcours,  une  succession  d'îles  boisées  dans  lesquelles 
les  indigènes  ont  établi  leurs  villages,  comme  autrefois  les 
populations  lacustres,  par  crainte  de  l'incursion  des  ha- 
bitants de  l'intérieur,  qui,  dans  cette  région,  viennent  nui- 
tamment faire  des  razzias  d'esclaves  et  de  femmes. 

Les  plantations  établies  sur  la  terre  ferme  ne  permettent 
pas  d'accumuler  des  vivres  abondants,  à  cause  des  pillages 
intermittents  des  indigènes  de  l'ouest  et  de  l'est.  Lorsque 
les  femmes  se  rendent  aux  plantations,  elles  sont  toujours 
accompagnées  d'hommes  armés. 

Par  3<'20'  nord  et  ,13»  09'  est  de  Paris,  la  Sangha-Massa 
présente,  dans  un  coudebrusque,  un  étranglement  entre  deux 


226     LA  HAUTE  SANGHA  ET  LE  HAUT  OUBANGUI. 

collines  d'environ  80  mètres  de  hauteur.  C'est  là  le  rapide 
de  Lipa. 

Sur  ce  point  la  rivière  a,  au  plus,  100  mètres  de  large; 
mais  les  deux  rives  rocheuses,  prolongées  sous  l'eau,  rétré- 
cissent davantage  le  lit  du  fleuve,  de  sorte  qu'en  réalité 
tout  le  débit  du  courant  passe  dans  un  canal  de  50  mètres 
de  largeur  sur  une  longaeur  d'environ  500  mètres.  Au  pied 
du  rapide,  la  sonde,  à  30  mètres,  n'atteint  pas  le  fond  et  la 
vitesse  du  courant  est  à  peu  près  de  six  nœuds. 

Cet  obstacle  naturel  franchi,  laSangha-Massa  reprend  ses 
proportions  premières  de  800  à  1000  mètres  de  largeur.  Le 
thalweg  conserve  son  caractère  montagneux,  et  par  suite  la 
navigation  devient  plus  difficile  pendant  la  saison  des  basses 
eaux.  Malgré  ces  obstacles,  grâce  à  l'habileté  du  capitaine 
Husson,  nous  pûmes  atteindre  la  Massiépa  et  l'Ikéla. 

Après  avoir  franchi  dans  l'Ikéla  onze  barrages  ou  rapides, 
nous  fûmes  obligés,  par  suite  des  eaux  basses,  de  nous  ar- 
rêter en  aVal  du  rapide  de  Bania,  au-dessus  duquel  M.  de 
Brazza  vient  de  fonder  la  station  de  Bania. 

Contrairement  à  ce  qui  se  produit  dans  la  région  infé-* 
rieure  de  la  Sangha,  les  rives  et  les  îles  sont  généralement 
habitées,  les  plantations  sont  prospères  et  les  vivres  abon- 
dants, à  partir  du  confluent  de  l'Ikéla. 

D'après  les  dires  des  indigènes  l'Ikéla  viendrait  de  la  direc* 
tion  nord -ouest,  de  sorte  que  tout  le  système  de  ce  bassin 
indiquerait  une  ligne  de  crête  entre  la  Bénoué  et  la  San- 
gha, reliée  à  la  ligne  de  crête  entre  le  Tchad  et  l'Oubangui. 

Les  populations  échelonnées  dans  la  Sangha,  en  remontant 
vers  le  nord,  peuvent  se  diviser  en  quatre  types  distincts  :  les 
Bomassas,  agriculteurs;  les  Bayangas,  trafiquants  d'ivoire, 
et  les  Bondgycolos,  guerriers  et  pillards,  aux  longs  cheveux 
tressés  et  ramenés  en  arriére;  enfin,  sur  les  rives  de  l'Ikéla 
et  de  la  Massiépa,  les  Bakotas,  cultivateurs  doux  et  pa- 
cifiques. 

Il  est  évident  que  les  occupations  diverses  des  hommes 


LA  HAUTE  SANGHA  ET  LE  HAUT  OUBANGUI.      227 

influent  sur  le  caractère  de  leurs  compagnes,  qui  présentent 
les  signes  caratéristiques  inhérents  à  leur  vie  sociale.  Les 
femmes  des  cultivateurs  sont  douces  et  laborieuses  ;  celles 
des  trafiquants  sont  avares  et  âpres  au  gain  ;  celles  des 
guerriers,  privées  de  la  présence  de  leur  maris  et  réduites  à 
se  protéger  elles-mêmes,  ont  un  caractère  belliqueux  et 
agressif. 

Une  population  toute  différente,  disséminée  dans  la 
région,  et  sur  laquelle  la  science  ethnographique  n'a  pas 
encore  dit  son  dernier  mot,  est  celle  des  nains  chasseurs 
appelés  Okoas,  Akas  ou  Babengas. 

Ce  sont  des  tribus  nomades,  considérées  comme  des  sau- 
vages, môme  par  les  indigènes.  Il  est  difficile  de  les  ren- 
contrer et  il  m'a  fallu  rester  plusieurs  jours  pour  parvenir 
à  les  voir. 

Replets,  vigoureux,  d'une  taille  moyenne  de  1  m.  40 
à  1  m*  50,  ils  paraissent  d'autant  plus  petits  que  les  indi- 
gènes de  ces  contrées  sont  très  grands  et  bien  découplés. 

Ces  nains  m'ont  paru  appartenir  à  la  môme  race  que  ceux 
qui  ont  été  déjà  rencontrés  et  décrits  par  les  voyageurs  sur 
tout  le  continent  africain. 

Les  Babengas  portent  la  barbe  et  les  cheveux  incultes, 
sans  ornements.  Quelques  branches  fichées  en  terre,  assu- 
jetties par  des  lianes,  formant  une  espèce  de  berceau,  dont 
la  couverture  sommaire  est  faite  de  feuilles  de  palmiers  et 
de  bananiers,  tel  est  l'abri  rudimentaire  où  ils  campent  dans 
la  forôt,  à  quelques  kilomètres  des  villages. 

Malgré  leur  petite  taille,  les  Babengas  sont  des  chasseurs 
courageux  et  adroits.  Armés  de  sagaies  dont  le  fer  est  long 
de  20  à  40  centimètres,  ils  suivent  l'éléphant  à  la  piste,  avec 
la  ténacité  et  la  patience  flegmatique  qui  est  le  propre  de 
la  race  noire  et  du  vrai  chasseur  ;  ils  tâchent  de  le  sur- 
prendre endormi  et  cherchent  à  lui  ûrever  les  yeux  ou  à 
l'atteindre  aux  endroits  vulnérables* 

Ils  chassent  également  avec  succès  l'éléphant  au  piège. 


228     LA  HAUTE  SANGHA  ET  LE  HAUT  0UBAN6UI. 

Ces  pièges  sont  d'immenses  trappes  en  forme  de  troncs  de 
cône  renversés  ;  Tintérieur  est  hérissé  de  fers  de  lances  et 
de  sagaies.  Au-dessus  de  cette  trappe,  ils  suspendent  aux 
arbres  une  forte  poutre  pesant  de  50  à  100  kilogrammes,  à 
peine  retenue  par  une  liane;  au  milieu  de  cette  poutre  sont 
fichés  deux  fers  de  lances. 

L'orifice  du  piège,  creusé  dans  les  sentiers  fréquentés 
par  les  éléphants,  est  très  habilement  dissimulé  par  des 
branchages,  des  herbes  des  feuilles  mortes,  et  il  faut  Tœil 
exercé  des  indigènes  pour  en  reconnaître  la  présence. 

Lorsque  le  pachyderme  tombe  dans  un  de  ces  pièges, 
ses  pieds  réunis  dans  le  fond  de  l'entonnoir  le  condamnent 
à  l'immobilité,  tandis  que  les  fers  des  sagaies  lui  font  de 
profondes  blessures.  La  poutre  dont  je  parlais,  retenue  par 
un  trébuchet,  s'abat  sur  le  dos  de  l'animal  et  les  fers  de 
lances  s'enfoncent  dans  ses  chairs. 

Lorsque  les  Babengas  se  sont  emparés  d'un  éléphant,  ils 
en  font  fumer  la  viande  sur  des  claies  pendant  qu'un  d'eux 
va  prévenir  les  indigènes  du  village.  Les  défenses  sont 
données  aux  chefs  pour  quelques  objets  de  traite  de  faible 
valeur.  La  chair,  dont  les  indigènes  sont  très  friands,  est 
échangée  contre  des  vivres,  tels  que  manioc,  bananes, 
poules.  Les  Akas  sont  encore  d'adroits  forgerons. 

La  présence  d'une  famille  de  nains  chasseurs  est,  on  le 
voit,  une  source  de  richesse  pour  le  chef  et  ses  sujets,  qui 
ont  tout  intérêt  à  les  ménager.  Lorsque  ces  travailleurs 
utiles  se  croient  lésés  dans  leurs  droits,  ils  disparaissent  un 
beau  jour  dans  la  forêt,  sans  rien  dire,  et  vont  offrir  leurs 
services  à  un  patron  plus  équitable  et  recommencer  leur 
métier  de  chasseurs  nomades. 

Si  les  Babengas  sont  honnêtes,  il  faut  avouer  qu'en  gé- 
néral les  noirs  ne  le  sont  pas  autant.  Lorsque  le  voyageur 
pénètre  dans  une  région  inconnue  sans  carte  pour  guide, 
sans  renseignements  précis,  il  se  trouve  un  peu  comme 
celui  qui  avance  dans  l'obscurité  en  tâtonnant.  Il  ignore 


LA  HAUTE  SANGHA  ET  LE  HAUT  OUBANGUI.      229 

les  affluents  d'un  fleuve,  les  difficultés  ou  même  les  périls 
qui  l'attendent  en  avant. 

Alors  toutes  les  indications  sont  précieuses  ;  on  doit  les 
recueillir  aux  sources  les  plus  variées  et  les  plus  infimes. 
Étant  donné  leur  esprit  méfiant,  les  indigènes  sont  portés 
à  donner  des  renseignements  erronés,  par  crainte  de  perdre 
leur  monopole  commercial  et  par  une  intuition  qui  leur 
fait  voir  dans  la  venue  de  l'Européen  une  menace  pour  leur 
indépendance. 

Ce  qu'on  ne  peut  obtenir  des  hommes,  on  Tobtient  quel- 
quefois des  femmes,  et  voici  deux  faits  à  l'appui  de  cette 
assertion. 

La  veille  de  monter  dans  la  Sangha,  le  chef  Minganga 
m'avait  déclaré,  à  Ouesso,  que  la  rivière  n'était  pas  navi- 
gable et  qu'il  n'y  avait  rien  au  delà  de  son  village. 

A  ce  moment,  je  recevais  un  volumineux  courrier,  lettres, 
livres,  journaux,  entre  autres  le  Figaro-Salon  avec  la  re- 
production du  cuirassier  de  notre  peintre  Détaille.  A  la  vue 
de  cette  gravure,  une  des  femmes  du  chef  manifesta  un 
grand  étonnement  et  s'écria  dans  sa  langue  :  c  Voici  un 
cheval  >.  Mis  au  courant  par  mon  interprète,  je  la  fis  inter- 
roger en  particulier;  elle  raconta  que  vers  le  nord  d'où  elle 
était  originaire,  on  trouvait  des  animaux  semblables  à  celui 
que  représentait  la  gravure,  et  des  hommes  habillés  comme 
les  Sénégalais  qui  m'accompagnaient. 

J'apprenais  ainsi  l'existence  plus  au  nord  de  musulmans 
et  de  chevaux.  Une  petite  glace  et  des  verroteries  furent  la 
récompense  de  son  indiscrétion,  très  précieuse  pour  moi. 
Les  petits  cadeaux  entretiennent  les  bonnes  relations,  môme 
en  Afrique. 

L'autre  histoire  se  rapporte  à  la  reconnaissance  mater- 
nelle. C'était  au  village  de  Dongo;  j'avais  donné  une  petite 
sonnette  à  un  enfant  qui  s'était  approché  de  moi  avec 
confiance.  Vers  minuit  je  reçus  la  visite  de  sa  mère  qui 
s'offrait  à  me  fournir  très  ^confidentiellement  les  indica- 

soc.    DB  6É06R.   —  3*  TRIMBSTRK  1893.  XIV.  —  16 


830      LA  HAUTE  SANGHA  ET  LE  HAUT  OUBANGUI. 

lions  que  j'avais  en  vain  demandées  dans  la  journée;  elle 
venait  me  dire  qu'à  quatre  jours  de  navigation  je  rencon- 
trerais de  Teau  à  droite  et  de  Teau  à  gauche.  C'était  sa  ma- 
nière géographique  de  me  signaler  l'existence  de  l'Ikéla  et 
de  la  Massiépa. 

Pour  éviter  d'être  trop  long,  je  pense  qu'il  est  temps 
d'aborder  la  monographie  d'un  autre  fleuve  plus  considé«- 
rable,  sur  lequel  je  fus  envoyé  en  mission  pour  assurer  les 
droits  de  la  France.  A  peine  revenu  à  Brazzaville,  de  mon 
voyage  dans  la  Sangha,  je  reçus  l'ordre  de  remonter  immé<- 
dlatement  dans  TOubangui,  afin  de  reconnaître  le  cours  de 
cette  rivière  au-dessus  des  rapides  de  Bangui  et  d'eu  occu- 
per la  rive  droite  dans  les  limites  fixées  par  notre  traité 
du  29  avril  1887  avec  l'État  indépendant.  —  MM.  Hiisson, 
capitaine  au  long  cours,  de  Poumayrac,  de  Masredon  et 
Blom  ont  été  les  collaborateurs  intelligents  et  dévoués  qui 
me  furent  adjoints  pour  me  seconder,  et  je  tiens  à  rendre 
justice  au  concours  qu'ils  m'ont  apporté. 

L'Oubangui  joue,  depuis  dix  ans,  un  rôle  important  dans 
l'histoire  de  notre  colonie.  Bien  des  malentendus  ont  eu 
lieu  à  son  sujet,  à  cause  de  l'ignorance  géographique. 

On  avait  cru  pouvoir  émettre  l'hypothèse  que  le  cours 
supérieur  de  cet  affluent  considérable  venait  droit  du  nord, 
tandis  qu'au  contraire  il  forme  une  courbe  identique  & 
celle  du  Congo,  dont  il  est  un  puissant  tributaire. 

Indiqué  par  Stanley,  remonté  par  Grenfell,  il  ne  fut  re- 
connu  dans  tout  son  cours  que  par  Yan  Gèle.  L'embouchure 
de  rOubangui  est  située  par  30'  de  latitude  sud.  Son  estuaire 
très  vaste  présente  une  étendue  de  plusieurs  kilomètres, 
A  partir  de  Bangui,  il  reçoit  à  droite  des  affluents  dans 
l'ordre  suivant  :  Ombéla,  Kémo,  Kandja,  Kouango,  Kotto, 
et  enfin,  par 4*" 8' de  latitude  nord  ei^Q"  15'  de  longitude  est» 
on  rencontre  un  important  affluent,  le  M'Bomou,  cours 
supérieur  de  l'Oubangui,  qui  vient  du  sud-est,  sous  le  nom 
d'Ouellé,  découvert  par  Junker  en  1885. 


LA.  HAUTE  SANGHA  ET  LE  HAUT  OUBAMGUI.      231 

La  première  reconnaissance  des  rapides  jusqu'au  Kou- 
aogo  a  été  faite  par  M.  Ponel,  chef  de  zone  du  Congo  fran- 
çais, dont  l'expérience  et  le  dévouement  furent  précieux 
pour  la  mise  en  route  de  la  mission  Grampel,  qu'il  accom- 
pagna jusqu'au  Kouango.  C'est  de  ce  point  que  l'expédition 
Crampel  est  partie  dans  la  direction  nord. 

Conformément  à  mes  pouvoirs,  j'ai  établi  en  amont  du 
Kouango  les  postes  de  Mossobaka,  par  5°  T  lat.  nord  et 
18'  long,  est;  de  Mobaï,  au-dessus  des  rapides  du  même  nom, 
par  4"*  10'  nord  et  iS*"  55'  est,  et  enfin  celui  d'Abirra,  au  con- 
fluent du  M'Bomou  et  de  l'Oubangui-Ouellé,  par  4"*  W  au 
Dord  et  20*  15'  est  de  Paris.  Je  crois  devoir  rectifier  la  posi- 
tion du  poste  de  Yakoma,  que  toutes  les  cartes  placent  sur 
la  rive  gauche  de  TOubangui,  alors  qu'en  réalité  il  Qst  sur 
la  rive  droite  du  M'Bomou,  à  son  confluent  avec  l'Oubaqgni. 

Au  sujet  de  l'Oubangui^une  théorie  veut  que  cette  rivière 
soit  brusquement  décapitée  au  confluent  du  M'Bomou. 
L'Ouellé  et  le  M'Bomou  réunis  lui  prêteraient  une  tête  et 
]e  priveraient  de  la  sienne.  Ce  qui  reviendrait  à  dire  qu'en 
France  la  Dordogne  et  la  Garonne,  à  leur  confluent  au  bec 
d'Ambèz,  forment  une  troisième  rivière,  la  Gironde,  et  que 
la  Garonne,  au  lieu  d'être  le  cours  supérieur,  n'est  qu'un 
affluent  4u  même  titre  que  la  Dordogne. .  Cette  théorie, 
plutôt  d'intérêt  que  de  science,  ne  saurait  être  soutenue  au 
point  de  vue  géographique.  Quand  deux  rivières  se  ren- 
contrent, l'une  est  toujours  considérée  comme  l'affluent  et 
l'autre  comme  le  corps  principal,  et  ce  corps  principal  est 
déterminé  par  l'importance  de  la  largeur,  du  débit,  de 
rétendue,  par  le  caractère  et  le  régime  des  eaux. 

La  largeur  du  M'Bomou  est  environ  de  800  mètres  et 
celle  de  l'Ouellé  est  presque  du  double. 

En  consultant  les  itinéraires  de  Junker  et  les  cartes,  on 
voit  quelle  est  l'importance  de  l'Ouellé,  qui  est  sans  con- 
tredit le  cours  supérieur  de  l'Oubangui.  J'ajouterai  que 
ce  puissant  tributaire  du  Congo  afl'ecte  aussi,  dans  son  par- 


232      LA  HAUTE  SANGHA  ET  LE  HAUT  OUBANGUI. 

cours,  une  forme  circulaire  allant  du  sud-est  à  l'ouest. 

Comme  presque  tous  les  fleuves  d'Afrique,  TOubanguiest 
semé  d'îles  et  de  rapides;  beaucoup  de  ces  îles  sont  entiè- 
rement recouvertes  de  caféiers  sauvages.  Les  rapides  com- 
mencent à  Bangui  ;  leurs  noms  sont,  par  ordre  :  Bangui, 
Zongo,  Belli,  Mobaï,  Cettema,  et,  dans  l'Ouellé,  les  chutes 
de  Mounounga. 

L'immense  affluent  a  une  largeur  variable;  sur  son  cours 
inférieur  il  a  une  moyenne  de  2  à  3  kilomètres;  à  Bangui  il 
n'a  plus  que  1200  mètres,  puis,  dans  la  région  des  rapides, 
il  se  rétrécit  davantage. 

L'étranglement  le  plus  prononcé  est  au  rapide  de  Mobaï, 
où  la  rivière  se  trouve  brusquement  resserrée  sur  une  lar- 
geur de  300  mètres,  alors  qu'en  amont  elle  a  au  moins 
6  kilomètres  de  large,  ce  qui  forme  un  rapide  infranchis- 
sable. 

C'est  là  que  nous  eûmes  la  douleur  de  perdre,  à  notre 
montée,  le  vaillant  capitaine  Husson.  Notre  chaloupe  à 
vapeur  le  Ballay,  qu'il  avait  conduite  si  habilement  dans  la 
Sangha  et  TOubangui,  avait  sombré  dans  les  tourbillons.  En 
voulant  aller  en  pirogue  essayer  de  la  renflouer,  M.  Husson 
fut  entraîné  par  la  violence  du  courant  et  chavira.  Nous 
cherchâmes  en  vain,  pendant  quatre  jours,  le  corps  de 
notre  malheureux  compagnon,  et  nous  eûmes  le  regret  de 
ne  pouvoir  lui  rendre  les  derniers  devoirs.  Cette  perte 
cruelle  est  venue  ajouter  aux  tristesses  inévitables  qui 
assombrissent  les  pages  de  l'histoire  du  Congo. 

En  dehors  des  rapides,  l'Oubangui  forme  des  pools 
comme  celui  du  Congo  à  Brazzaville,  mais  dans  des  dimen- 
sions plus  modestes,  variant  de  4  à  6  kilomètres  de  large. 

Le  point  culminant  du  cours  de  l'Oubangui  est  par  S'^IO' 
nord  et  17*30'  est  de  Paris. 

Les  bords  de  la  rivière  sont  couverts,  depuis  l'embouchure 
jusqu'aux  rapides  de  Bangui,  de  forêts  vierges  où  habitent  de 
nombreux  troupeaux  d'éléphants,  de  bœufs  et  d'antilopes. 


LA  HAUTE  SANGHA  ET  LE  HAUT  OUBANGUI.      233 

Au  pied  des  rapides  pullulent  d'immenses  caïmans  à  l'affût 
d'une  proie  facile  dans  ces  passages  dangereux.  Dans  la 
région  qui  s'étend  de  Ban  gui  au  Kouango  la  rivière  estencais- 
sée  dans  de  hautes  collines  de  300  à  400  mètres  d'élévation. 
An  delà  deKouango,  la  forêt  disparaît,  les  rives  s'abaissent 
et  présentent  au  lointain  des  collines  herbeuses.  Les  lies 
affectent  le  môme  caractère. 

La  navigation  sur  ces  rivières  ne  ressemble  en  rien  à 
celle  que  Ton  voit  faire  au  Touriste^  entre  Paris  et  Saint- 
Germain.  Les  chaudières  de  nos  bateaux  sont  aménagées 
pour  être  chauffées  au  bois.  On  comprend  que  ce  genre  de 
combustible  doit  être  fréquemment  renouvelé.  Dans  les 
endroits  où  nous  avons  déjà  passé  plusieurs  fois,  les  indi- 
gènes savent  tirer  profit  de  la  situation  et  sont  devenus  mar- 
chands de  bois.  Nous  leurs  donnons  en  échange  des  perles 
qui  ne  sont  pas  très  fines. 

Les  femmes  des  villages  profitent  de  cette  occasion  pour 
vendre  des  vivres,  du  manioc,  des  bananes,  des  œufs,  des 
poules. 

L'arrivée  d'un  bateau  est  une  fête  pour  le  village.  Comme 
tous  les  êtres  ignorants,  les  indigènes  ne  manifestent  aucune 
admiration  pour  la  grande  invention  de  la  vapeur.  A  leurs 
yeux  le  blanc  est  un  être  mystérieux,  supérieur,  qui  peut 
tout  faire;  ils  le  verraient  voltiger  dans  les  airs  qu'ils  n'en 
seraient  pas  autrement  étonnés. 

Les  populations  qui  habitent  les  rives  de  l'embouchure  de 
l'Oubangui  jusqu'à  Bangui  sont  les  Boubanguis,  les  Ballohis, 
les  Bondjos  et  les  Bouzirous.  Les  Bondjos  et  les  Bouzirous 
sont  particulièrement  anthropophages.  A  ce  sujet  on  a 
représenté  les  chefs  comme  ayant  dans  leurs  villages  de  véri- 
tables parcs  où;le  bétail  humain  était  entassé  et  engraissé  en 
attendant  le  bon  plaisir  des  cannibales.  Ce  sont  là  de  pures 
inventions  contre  lesquelles  je  proteste,  car  je  pense  que 
le  premier  devoir  du  voyageur  venant  de  contrées  lointaines 
est  d'apporter  des  renseignements  vrais  au  public  confiant. 


234     LA  HAUTE  SANGHA  ET  LE  HAUT  OUBANGUI. 

L'anthropophagie  existe,  il  est  vrai,  dans  ces  régions 
d'une  façon  indéniable,  et  j'en  ai  vu  les  preuves. 

Les  indigènes  ne  se  cachent  pas  de  leurs  mœurs  canni- 
bales ;  les  crânes  des  victimes  ornent  les  piquets  de  leurs 
cases,  et  des  ossements  humains  gisent  épars  dans  les  plan- 
tations  avoisinant  les  villages.  Lorsqu'à  l'occasion  de  fêtes 
ou  de  certaines  coutumes,  on  doit  procéder  à  deis  sacrifices 
humains,  on  achète  un  ou  plusieurs  esclaves  pour  les  immo- 
ler ;  mais  c'est  là  l'exception  ;  plus  fréquemment  ils  mangent 
les  prisonniers  et  les  hommes  tués  à  la  guerre.  Voilà  pour- 
quoi ces  peuplades  sont  si  souvent  en  guerre,  sous  les  pré- 
textes les  plus  frivoles;  voilà  pourquoi  tous  les  villages  de  la 
région  des  rapides  sont  placés  dans  les  endroits  dangereux 
pour  la  navigation,  où  les  pirogues  obligées  de  raser  la  terre 
sont  facilement  en  butte  aux  attaques  des  riverains  anthropo- 
phages ;  mais,  je  le  repète,  nulle  part  les  esclaves  ne  sont 
parqués,  enfermés  et  engraissés  ;  ils  vivent  en  liberté  dans  les 
villages  ;  ils  travaillent,  pèchent,  chassent  et  font  la  guerre 
pour  leurs  maîtres,  dont  ils  sont  la  principale  richesse.  C'est 
plutôt  l'esclavage  tel  qu'il  était  pratiqué  chez  les  Romains  :  le 
chef  est  le  paterfamiliaSf  et  le  mot  fils  s'applique  aussi  bien 
à  leur  progéniture  qu'à  leurs  esclaves. 

Au-dessus  des  rapides  On  rencontre  des  populations 
douces  et  pacifiques  ;  ce  sont  les  Banziris,  les  Sangos  et  les 
Yakomas. 

Ces  peuples  s'adonnent  particulièrement  à  la  pèche  et  à 
la  chasse.  A  quelques  kilomètres  de  l'intérieur,  et  parallè- 
lement à  la  rive,  il  existe  des  peuples  cultivateurs  connus 
sous  le  nom  générique  de  N'Dris,  appelés  aussi  Langouassis, 
Boubous,  Bobos,  selon  qu'ils  se  trouvent  dans  le  voisinage 
des  Banziris,  des  Sangos  ou  des  Yakomas.  Ce  sont  ces 
N'Dris  qui  nourrissent  exclusivement  les  peuples  riverains, 
en  échange  de  gibiers  où  de  poissons. 

Tous  ces  peuples  ont  la  coutume  de  se  lier  par  un  pacte 
d'amitié,  appelé  l'échange  du  sang.  Cette  coutume  existait, 


LA  HiUTE  SANGHÂ  ET  LE  HAUT  OUBANGUI.      235 

dit-on,  chez  les  anciens  Gaulois  ;  elle  est  répandue  dans  toute 
l'Afrique  et  à  Madagascar.  Je  ne  répéterai  pas  les  cérémo- 
nies de  cet  acte,  qui  vous  sont  connues  par  les  récits  des 
voyageurs.  J'ajouterai  que  les  noirs  sont  très  fidèles  à  ce 
serment,  où  les  dieux  fétiches  sont  toujours  pris  à  témoin 
en  présence  de  tout  le  monde. 

Le  soir  du  jour  où  la  cérémonie  a  eu  lieu,  le  chef  du  vil- 
lage avec  lequel  on  a  fait  l'échange  du  sang,  se  promène 
escorté  du  féticheur,  muni  d'une  espèce  de  cloche.  Tout  en 
marchant,  il  rappelle  à  haute  voix  que  le  chef  blanc  est  son 
ami,  et  que  tout  le  monde  peut  dormir  tranquille  sans  crainte 
d'être  volé  ou  attaqué. 

Après  avoir  débité  ces  phrases,  dignes  d'un  bon  préfet  de 
police,  il  fait  rentrer  les  femmes  et  les  enfants  pour  établir 
le  calme,  et,  entouré  des  hautes  autorités  du  village,  il  va 
conférer  sur  le  grand  événement,  l'arrivée  du  blanc  dans 
son  pays,  et  sur  les  avantages  qu'il  pourra  bien  en  retirer. 

A  propos  du  sang,  je  dois  vous  signaler  une  particularité 
dans  Tordre  des  successions,  qui  a  lieu  en  ligne  collatérale 
et  non  en  ligne  directe  ;  j'en  demandai  l'explication  à  un 
chef,  qui  me  répondit  :  «  Je  ne  suis  pas  tout  à  fait  sûr  que  le 
fils  de  ma  femme  soit  de  mon  sang,  tandis  que  le  fils  de  ma 
soeur  est  certainement  de  ma  famille.  ]» 

La  moralité  des  femmes  est  en  raison  inverse  de  la  lon- 
gueur de  leur  vêtement.  A  la  côte,  elles  se  drapent  avec  co- 
quetterie dans  des  étoffes  très  amples.  Au  fur  et  à  mesure 
qu'on  s'avance  dans  l'intérieur,  le  pagne  en  étoffe  diminue  de 
dimensions,  puis  disparait  pour  faire  place  au  pagne  indi- 
gène tissé  en  fils  d'ananas  ou  en  fibres  de  palmier.  Dans  le 
haut  Oubangui,  ce  pagne  diminue  à  son  tour,  et  chez  les 
Banziris,  les  Sangos  et  les  Yakomas  les  femmes  portent 
simplement  des  bracelets  aux  chevilles  et  quelques  perles  à 
la  ceinture  et  au  cou.  Les  femmes  de  la  côte  n'ont  pour 
pudeur  que  leur  vêlement,  celles  de  l'intérieur  n'ont  pour 
vêtement  que  leur  pudeur. 

Si  les  femmes  des  Banziris,  des  Sangos  et  des  Yakomas  se 


236      LA  HAUTE  SAN6HA  ET  LE  HAUT  OUBANGUI. 

soucient  peu  de  leur  costume,  elles  apportent  une  grande 
coquetterie  à  leur  chevelure. 

Les  cheveux  de  la  négresse  ne  poussent  pas  longs,  tout  au 
plus  descendent-ils  jusqu'aux  épaules.  Elles  suppléent  à 
cette  parcimonie  de  la  nature  au  moyen  de  fausses  tresses 
que  nos  coiffeurs  de  Paris  ne  désavoueraient  pas,  du  moins 
quant  à  l'ampleur. 

Les  femmes  riches,  ou  plutôt  les  femmes  des  riches 
(puisque  les  femmes  ne  possèdent  rien),  font  couper  les  che- 
veux à  leurs  esclaves  pour  en  faire  des  tresses  de  dimen- 
sions absolument  invraisemblables.  Les  femmes  dont  les 
maris  sont  moins  fortunés  remplacent,  dans  la  confection 
des  tresses,  les  cheveux  par  de  la  ficelle  en  fibres  de  palmier. 
J'ai  mesuré  de  fausses  tresses  qui  atteignaient  jusqu'à  trois 
mètres  de  long.  On  avait  certainement  cherché  à  remplacer 
la  qualité  par  la  quantité. 

La  façon  de  porter  cette  chevelure  gigantesque  mérite 
d'être  signalée.  On  l'enroule  autour  d'un  bâton  de  50  à 
60  centimètres  de  long  et  celte  immense  pelote  se  porte 
sous  le  bras,  sur  l'épaule  ou  sur  la  tête,  comme  un  fardeau  ; 
à  l'occasion  elle  sert  d'oreiller.  Les  hommes  tiennent  aussi 
à  s'orner  :  leurs  chevelures  sont  de  véritables  travaux 
artistiques  en  perles  multicolores  disposées  d'une  façon  très 
symétrique. 

Les  N'Dris  ont  une  façon  originale  de  se  parer  :  ils  se 
percent  les  narines  pour  y  placer  des  ronds  d'ivoire  larges 

ê 

comme  une  pièce  d'un  franc,  les  lèvres  pour  y  passer  un 
anneau  ou  un  morceau  de  bois  de  la  grosseur  d'un  crayon, 
et  le  lobe  de  l'oreille  pour  y  introduire  des  blocs  de  bois  ou 
d'ivoire,  de  la  dimension  d'une  pièce  de  5  francs,  à  la  ma- 
nière des  Botocudos  de  l'Amérique  du  Sud.  Les  bracelets  en 
cuivre  ou  en  ivoire  aux  poignets  et  aux  chevilles,  sont  de 
véritables  fardeaux  à  porter  et  constituent  un  ornement  très 
apprécié  dans  toutes  les  régions. 

Le  môme  sentiment  ethnographique  pousse  les  habitants 
des  deux  hémisphères  à  se  parer;  la  différence  seule  réside 


LA  HAUTE   SANGHA   ET  LE  HAUT  OUBANGUI.  237 

dans  la  qualité  et  le  prix  de  la  matière.  En  Afrique,  c'est 
du  cuivre  et  de  la  verroterie  ;  chez  nous,  c'est  de  l'or  et  des 
diamants. 

Gomme  de  raison  les  différentes  races  se  distinguent 
aussi  parle  genre  d'habitation.  L'abri  généralement  répandu 
dans  le  Congo  français  affecte  la  forme  rectangulaire  dont 
vous  avez  vu  des  spécimens  à  l'exposition.  Chez  les  Banziris, 
les  cases  sont  en  forme  de  ruches  d'abeilles;  la  toiture  est 
en  chaume,  et  l'entrée  est  basse  et  étroite. 

Plus  à  Test,  chez  les  Yakomas,  elles  affectent  la  forme  d'un 
pain  de  sucre  reposant  sur  un  soubassement  en  pisé  ; 'elles 
dénotent  un  degré  de  civilisation  plus  avancé,  car  on  y 
remarque  des  velléités  de  sculpture  et  d'ornements. 

Je  m'abstiens  de  formuler  un  jugement  présomptueux 
sur  l'avenir  des  races  noires,  que  nous  connaissons  à  peine, 
pour-les  avoir  étudiées  à  notre  point  de  vue.  L'histoire 
nous  montre  un  grand  nombre  de  civilisations  disparues 
dont  l'origine  fut  barbare.  L'intérieur  de  l'immense  conti- 
nent africain  était  connu  de  Ptolémée  et  des  anciens,  cepen- 
dant nous  avons  encore  de  nombreuses  découvertes  à  y  faire. 

La  carte  d'Afrique  présente  des  lacunes  qui  exigeront 
bien  des  courages,  bien  des  désintéressements  et  peut-être 
encore  bien  des  victimes.  Mais  la  géographie  amène  ceux 
qui  s'en  occupent  aux  idées  larges,  humanitaires  et  souvent 
aux  idéals  les  plus  élevés. 

Permettez-moi,  en  terminant,  de  vous  remercier  de 
votre  indulgente  attention.  Vous  avez  bien  voulu  écouter 
le  récit  de  mes  deux  voyages  consécutifs  dans  le  nord  de 
notre  colonie  ;  ces  deux  itinéraires,  aller  et  retour,  à  Braz- 
zayiUe,  mon  point  de  départ,  représentent  un  parcours 
d'environ  4,000  kilomètres. 

Je  suis  heureux  de  pouvoir  vous  dire  qu'en  suivant  les 
principes  de  mon  illustre  chef  M.  de  Brazza,  j'ai  passé  par- 
tout d'une  façon  pacifique,  et  laissé  dans  ces  régions  loin- 
taines le  drapeau  français  aimé  et  respecté  des  indigènes. 


240  l'exposition  géographique  de  mosgou. 

MM.  Milne-Edwards,  délégué  du  Minislère  de  Tlnstructioa 
publique  de  France,  Schlumberger,  Jules  de  Guerne, 
Raphaël  Blancbard,  Chantre,  Barthélémy,  Brian,  Â.  Janet, 
le  D'  Poussié,  le  baron  de  Baye,  le  comte  de  Fleury,  dont 
les  uns  ont  participé  plus  spécialement  au  congrès  de 
zoologie,  les  autres  à  celui  d'anthropologie  et  d'archéologie 
préhistorique,  pour  faire  voir  que  les  géographes  français 
étaient  largement  représentés  dans  le  groupe,  rendu  forcé- 
ment peu  nombreux  par  les  circonstances,  des  savants  de 
toutes  nations  que  Télé  de  1892  a  vus  se  réunir  à  Moscou. 
Plusieurs  d'entre  eux  seraient  niieux  qualifiés  que  je  ne 
puis  Tètre  pour  rendre  compte  à  la  Société  de  l'ex- 
position qui  l'intéresse  particulièrement.  Si  j'ose  entre- 
prendre cette  tâche  au  lieu  de  la  laisser  à  de  plus  dignes 
parmi  ceux  qui  ont  fait  également  le  voyage,  c'est  sur- 
tout pour  le  motif  suivant.  Cette  exposition,  dont  les  pré' 
paratifs  ont  été  assez  longs  et  dont  Tachèvement,  sinon 
l'inauguration,  a  été  retardé  par  les  lenteurs  des  trans- 
ports qu'avaient  à  subir  certains  objets  expédiés  de  fort 
loin,  a  été  quelque  peu  postérieure  en  date  aux  deux 
congrès.  Je  suis  resté  seul  de  nos  compatriotes  à  assister  en 
septembre  et  octobre  à  son  complet  développement,  tandis 
que  le  congrès  de  FAssociation  pour  l'avancement  des 
sciences  à  Pau,  le  congrès  des  Américanistes  à  Huelva,  ou 
diverses  obligations  analogues,  rappelaient  en  Occident  les 
autres  délégués  français.  En  même  temps  que  ces  fâcheuses 
coïncidences  les  obligeaient,  à  leur  grand  regret,  à  abréger 
leur  séjour  en  Russie,  les  mesures  sanitaires  motivées  par 
les  progrès  du  choléra,  rendaient  difficile  la  traversée  des 
frontières  et  menaçaient  de  couper  la  retraite  aux  retar- 
dataires et  à  leurs  bagages.  Aussi  le  retour  de  quelques-uns 
de  nos  collègues  a-t-il  été  encore  plus  hâtif  qu'il  ne  l'aurait 
été  sans  ces  circonstances  spéciales,  et  j'ai  fini  par  rester  à 
peu  près  seul  spectateur  étranger  du  développement  com- 
plet de  l'exposition  de  Moscou. 


l'exposition  géographique  de  MOSCOU.  241 

L'exposition  a  certainement  soufiPert  beaucoup  de  cette 
épidémie  qui  lui  a  enlevé  un  grand  nombre,  sinon  la  majeure 
partie  des  hôtes  étrangers  qu'elle  aurait  pu  avoir.  Ëile 
n'en  a  pas  pour  cela  été  moins  intéressante  et  n'en  est  pas 
moins  digne  de  fixer  l'attention  du  monde  géographique. 

Un  important  appoint  de  visiteurs  lui  a  cependant  été 
fourni  par  un  autre  congrès  qui,  lui  aussi,  avait  un  caractère 
essentiellement  géographique,  et  qui  s'est  tenu  à  Saint- 
Pétersbourg,  tandis  que  les  réunions  dont  il  vient  d'être 
question  avaient  lieu  à  Moscou.  Nous  voulons  parler  du 
congrès  des  chemins  de  fer  et  voies  de  communication  ;  ce 
congrès,  entouré  d'un  grand  éclat  et  où  les  Français  ont 
occupé  une  grande  place,  a  réuni  un  très  grand  nombre  de 
membres,  dont  maintes  personnalités  éminentes  dans  la 
science  ou  l'industrie.  La  plupart  d'entre  eux,  après  la 
clôture,  ont  parcouru  diverses  parties  de  la  Russie,  et  l'ex- 
position géographique  de  Moscou  était  bien  de  nature  à 
les  intéresser.  Aussi  ces  voyageurs,  dont  beaucoup  sont 
membres  de  la  Société,  retrouveront-ils  dans  le  compte 
rendu  que  nous  donnons  aujourd'hui,  l'énumération  de 
documents  et  la  mention  de  faits  qui  ne  leur  sont  pas  étran- 
gers. 

Des  congrès  de  zoologie  et  d'anthropologie  je  ne  dirai 
pas  davantage.  Je  me  bornerai  à  signaler  deux  faits  qui  les 
concernent  et  qui  peuvent  avoir  leur  intérêt  pour  la  Société. 
Le  premier  point  à  signaler,  c'est  l'ampleur  prise  par  la 
géographie  zoologique  en  général.  Les  questions  de  distri- 
bution géographique  des  espèces,  celles  qui  touchent  à  la 
constitution  des  faunes  locales  et  à  leurs  relations  mutuelles 
ont  pris  un  grand  développement  et  tendent  à  devenir  pour 
ainsi  dire  la  partie  la  plus  importante  de  la  zoologie. 

Un  second  point  notable  pour  nous,  c'est  l'adoption  par 
le  congrès  de  zoologie,  pour  l'orthographe  internationale 
des  mots  latins  dans  la  nomenclature,  des  règles  déjà  admises 
en  cartographie  pour  les  noms  géographiques,  règles  dont 


242  l'exposition  géographique  de  hosgou. 

rinitiative  remonte,  comme  on  le  sait,  aux  Sociétés  de  géo- 
graphie de  Paris  et  de  Londres.  Les  noms  zoologiques  ont 
souvent,  pour  origine  étymologique,  des  noms  de  localités 
ou  de  personnes  appartenant  à  diverses  nationalités.  Aussi, 
malgré  leur  apparence  et  leur  désinence  latine,  ces  mots 
contiennent-ils  des  transcriptions  de  sons  et  de  formes 
orthographiques  tout  à  fait  étrangers  à  la  langue  latine,  et 
pour  lesquels  il  était  nécessaire  de  formuler  des  règles 
générales.  Le  congrès  de  zoologie  a  décidé  de  transporter 
dans  les  sciences  naturelles  des  conventions  dérivées  de 
celles  qui  ont  été  récemment  admises  en  géographie. 

L'ouverture  officielle  de  l'exposition  géographique  de 
Moscou  eut  lieu  le  2-14  août  1892,  le  lendemain  de  l'inau- 
guration du  congrès  d'archéologie  préhistorique  et  d'anthro- 
pologie, avec  lequel,  ainsi  que  nous  l'avons  dit,  on  tenait  à 
la  faire  coïncider. 

Le  lendemain  8-15  août,  l'exposition  reçut  la  visite  de 
LL.  AA.  II.  le  grand-duc  Serge  Alexandroyitcb,  frère  de 
l'empereur  et  gouverneur  général  de  Moscou,  et  la  grande- 
duchesse  Elisabeth  Féodorowna.  Le  grand-duc  Serge,  qui 
avait  bien  voulu  accepter  le  patronage  des  congrès,  y  a  pris 
part  non  seulement  en  protecteur  officiel  et  en  représen- 
tant de  l'autorité  impériale,  mais  aussi  en  véritable  ami  de 
la  science  et  en  collaborateur  assidu.  On  sait  quelle  bien- 
veillante attention,  quelle  sollicitude,  Mgr  le  grand-<]uc 
Serge  a  témoignées  sans  réserve  à  toutes  les  questions,  tant 
administratives  que  techniques,  qui  intéressaient  les  con- 
grès. I 

Les  savants  français  délégués  à  Moscou  ont  tous  conservé 
de  son  accueil  et  de  sa  haute  bienveillance  un  souvenir 
ineffaçable  et  nous  ne  faisons  ici  que  traduire  leurs  senti- 
ments unanimes,  en  saisissant  cette  occasion  pour  répéter  à 
la  Société  de  Géographie  de  Paris  combien  elle  doit,  ainsi 
que  toutes  les  sociétés  savantes  de  France,  être  reconnais- 
sante au  frère  de  l'empereur  de  ce  qu'il  a  fait  pour  elles,  et 


T/EXPOSITION  géographique  de  MOSCOU.  243 

pour  lui  dire  quel  protecteur  éclairé,  quel  adepte  dévoué 
et  puissant  les  sciences  géographiques  ont  à  Moscou  dans 
sa  personne. 

Il  entrait  dans  le  plan  préconçu ,  avons-nous  dit,  de  faire 
coïncider  l'époque  de  l'exposition  de  géographie  avec  celle  des 
congrès;  mais,  à  cette  date  d'ouverture  annoncée  d'avance 
et  que  Ton  ne  crut  pas  pouvoir  ajouroer,  l'installation  de 
Texposition  géographique  était  loin  d'être  terminée. 

Ce  n'est  guère  qu'au  commencement  du  mois  de  sep- 
tembre que  l'installation  de  l'exposition  fut  à  peu  près 
complète,  et  la  date  de  la  clôture,  annoncée  pour  le  milieu  du 
même  mois  fut,  pour  le  môme  motif,  prorogée  jusqu'aux 
premiers  jours  d*octobre.  £t  encore  cette  période  même 
a-t-elle  été  bien  courte  pour  permettre  aux  visiteurs  d'exa- 
miner en  détail  tous  les  objets  rassemblés  de  si  loin  et  à 
travers  tant  de  difficultés  matérielles. 

Deux  catalogues  ont  été  imprimés  à  l'occasion  de  l'expo- 
sition. L'un,  de  beaucoup  le  moins  volumineux,  est  rédigé 
dans  les  deux  langues  russe  et  française.  Il  est  restreint  à 
l'exposition  spéciale  de  la  ville  de  Saint-Pétersbourg^. 
L'autre,  le  principal,  est  rédigé  uniquement  en  russe,  c'est 
le  catalogue  général  de  l'exposition.  Il  a  pour  auteur 
M.  le  professeur  Anoutchine  et  ne  compte  pas  moins  de 
140  pages'.  Nous  faisons  à  ce  catalogue  et  à  la  notice  qui 
lui  sert  de  préface  et  qui  est  due  au  même  auteur,  de  nom- 
breux emprunts  pour  la  rédaction  du  présent  compte  rendu. 

L'exposition  occupait  neuf  salles  du  premier  étage  de  ce 
superbe  musée  historique,  qui  est  le  plus  important  et  le 
plus  intéressant  des  monuments  modernes  de  Moscou,  et 

i.  Exposition  géographique  de  Moscou,  1892.  —  Catalogue  de  l'Expo- 
sition de  la  ville  de  Saint-Pétersbourg. 

3.  Geoffraphitcheskiiia  vyistavka  1892  g,  v^Moskvié.  Katalog  vyis- 
tâvki.  Moscou,  typographie  D.  I.  Inozemtchieff,  1892.  —  Geographitches- 
kaïa  vyistavka  1892  g.  v'zdanii  istoritcheskago  Mouzéa  v*Moskvié, 
oustroennaïa,  po  poroutchenniou  komiteta  mejdounarodnikh  kongressov 
komissieï  pod  predsiadatelstvom  professera  D.  N.  Anoutchina. 


244  l'exposition  géographique  de  MOSCOU. 

dans  lequel  on  accumule  depuis  plusieurs  années,  sans  que 
son  installation  soit  encore  terminée,  tous  les  documents  et 
objets  historiques  antérieurs  h  l'époque  de  Pierre  le  Grand, 
lesquels  constitueront  une  mine  merveilleuse  et  pleine  de 
révélations  imprévues  pour  l'histoire  ancienne  de  la  Russie. 


II 


Les  cartes  d'état-major  des  différentes  nations  de  l'Europe, 
qui,  dans  ces  dernières  années,  ont  rivalisé  d'efforts  pour 
donner  à  leur  topographie  militaire,  tant  dans  les  métro- 
poles que  dans  leurs  colonies,  tout  le  développement  pos- 
sible, et  qui  ont  travaillé  sans  cesse,  avec  toute  l'activité  et 
le  zèle  que  Ton  sait,  à  perfectionner  constamment  leur  ou- 
tillage, leurs  méthodes  et  leurs  procédés  pour  la  représen- 
tation du  terrain,  devaient  nécessairement  figurer  à  rexpo- 
sition  de  Moscou.  Au  point  de  vue  de  la  topographie  gé- 
nérale et  de  la  géographie  moderne,  c'est,  à  elles  sans  con- 
teste que  revient  la  première  place,  car  le  monument  géo- 
graphique construit  depuis  un  siècle  et  surtout  depuis  un 
quart  de  siècle  par  les  services  d'état-major  des  diverses 
nations,  est  dès  à  présent  hors  de  pair  et  l'œuvre  cartogra- 
phique d'aucun  particulier  ne  saurait  arriver  à  l'égaler. 
Mais  le  manque  de  place,  ainsi  que  le  peu  de  nouveauté  de 
la  matière,  déjà  connue  du  public  par  les  expositions  pré- 
cédentes et  de  tous  les  spécialistes  par  Tusage  continuel 
qu'ils  en  font,  ont  conduit  les  organisateurs  de  l'exposition 
de  Moscou  à  ne  pas  entreprendre  de  nous  montrer  l'im- 
mense ensemble  de  ces  cartes,  et  à  ne  les  faire  figurer  que 
par  des  échantillons  restreints  comme  dimensions  et  choisis 
parmi  ceux  qui  représentent  le  dernier  mot  des  progrès  réa- 
lisés par  le  service  d'état^major  de  chaque  pays,  aussi  bien 
sous  le  rapport  de  la  précision  du  levé  que  sous  celui  de  la 
perfection  typographique. 


l'exposition  géographique  de  MOSCOU.  245 

Il  est  certain  que  l'œuvre  incomparable  exécutée  par  les 
services  géographiques  militaires  des  diverses  nations  de 
Tancien  et  du  nouveau  monde  méritait,  dans  une  exposition 
géographique  universelle,  de  tenir  le  premier  rang,  et 
d*être  développée  et  admirée  dans  tous  ses  détails.  Mais  si 
Ton  avait  voulu  metti^e  sous  les  yeux  des  visiteurs  Tensem- 
ble  de  cette  œuvre  magistrale,  il  aurait  fallu  pour  chaque 
nation  un  bâtiment  entier.  Le  comité  d'organisation  l'a 
compris  et  il  s'est  borné  à  rappeler  ces  cartes  par  de 
simples  extraits  qui  en  permissent  la  comparaison,  pour  lais* 
ser  la  place  à  d'autres  documents  plus  nouveaux  et  moins 
connus. 

Nous  n'entreprendrons  pas  de  faire  ici  le  parallèle  entre 
les  œuvres  cartographiques  des  états-majors  militaires 
des  différentes  nations.  Cette  question  a  fait  l'objet  d'assez 
de  controverses  techniques,  a  été  traitée  spécialement  et  à 
fonda  diverses  reprises  d'une  façon  trop  compétente  et  trop 
circonstanciée,  pour  que  nous  y  revenions  dans  un  compte 
rendu  qui  ne  peut  être  qu'un  aperçu  général  de  l'exposi- 
tion et  où  cette  discussion  n'est  qu'accessoire  et  incidente. 

La  question  peut  être  considérée  comme  vidée,  ou  du 
moins  ce  n'est  pas  ici  le  lieu  de  la  trancher.  Le  comité 
d'organisation  de  l'Exposition  n'a  pas  essayé  de  montrer 
toutes  les  œuvres  ni  même  les  œuvres  les  plus  récentes 
des  états-majors  ou  des  services  publics  qui  ont  pris  pour 
canevas  les  cartes  d'état-major,  en  les  modifiant  à  tel  ou  tel 
point  de  vue  particulier.  Il  s'est  borné,  avons-nous  dit,  à 
juxtaposer,  à  titre  d'échantillons  comparatifs,  quelques 
carrés  des  cartes  les  plus  récentes  et  les  plus  modernes 
qu'aient  produites  les  services  d'état-major  ou  les  autres 
services  publics  de  divers  pays. 

Sans  vouloir  faire  aucun  parallèle,  nous  dirons  seule- 
ment que  la  cartographie  militaire  française  faisait  fort 
bonne  figure  à  côté  de  celle  des  autres  nations  :  si  certaines 
cartes  anglaises  gravées  à  grands  frais  paraissaient  l'em- 

SOC.  DE  6É06R.  —  2*  TRIMESTRE  1893.  XIY.  —  17 


246  l'exposition  géographique  de  moscou. 

porter  sur  les  n&tres  par  la  finesse  et  la  perfection  de  la 
gravure  et  par  la  netteté  apparente  du  dessin,  certaine- 
ment les  cartes  françaises  leur  étaient  supérieures  par  la 
précision  du  levé  et  par  le  caractère  mathématique  des 
méthodes  de  représentation  du  terrain. 

11  en  est  de  même  pour  les  comparaisons  avec  les  autres 
nations  de  l'Europe.  Si  les  cartes  militaires  de  certaines 
d'entre  elles  l'emportent  par  quelques  côtés  sur  les  cartes 
françaises,  elles  sont  incontestablement  inférieures  sous 
d'autres  rapports  et  nous  pouvons,  en  somme,  nous  féliciter 
du  résultat  final. 

Le  seul  point  sur  lequel  la  cartographie  militaire  fran- 
çaise s'est  montrée  réellement,  non  pas  au-dessous,  mais 
en  arrière  de  certains  autres  pays,  c'est  en  ce  qui  concerne 
les  cartes  à  grande  échelle,  avec  courbes  de  niveau  exactes, 
cartes  moins  utiles  encore  au  point  de  vue  stratégique  que 
pour  les  avant-projets  de  presque  tous  les  travaux  publics. 
Certes  l'excellente  carte  en  quatre  couleui^,  au  1/20,000, 
dressée  par  notre  génie  militaire  et  qui  occupait  à  l'exposi- 
tion de  Moscou  une  place  d'honneur,  ne  le  cède  en  rien,  ni 
pour  la  clarté,  ni  pour  l'exactitude,  ni  pour  la  perfection 
typographique^  à  ce  que  nos  voisins  ont  produit  de  mieux 
dans  le  môme  genre.  Mais  cette  carte  n'existe  encore  que 
pour  les  environs  de  Paris  et  les  environs  immédiats  de 
quelques  places  fortes.  Nous  ne  possédons  rien,  en  France, 
jusqu'à  présent,  qui  puisse  soutenir  la  comparaison  avec 
l'admirable  carte  d'Alsace-Lorraîne  au  i/S5,000,  ni  avec  les 
belles  cartes  suisses  aux  échelles  analogues.  Il  faut  espérer 
que  cette  lacune  sera  comblée*  Dans  tous  les  cas  notre  ou- 
tillage technique  nous  permettrait  dès  à  présent  de  le  faire, 
et  notre  matériel  cartographique  militaire,  complété  par 
les  pians  de  notre  cadastre  et  par  les  travaux  si  précis  et  si 
admirables  que  poursuit,  depuis  des  années,  le  service  du 
nivellement  général  de  la  France,  est  à  même  d'exécuter, 
quand  nous  le  voudrons,  une  carte  générale  de  notre  pays. 


l'exposition  géographique  de  MOSCOU.  347 

à  grande  échelle,  supérieure  à  tout  ce  qui  existe  à  Tétran- 
ger.  Il  n'en  faut  pas  moins  reconnaître  que,  quant  à  présent, 
nous  sommes  en  retard  dans  la  réalisation  de  cette  œuvre 
où  d'autres  nous  ont  devancés. 

Sans  insister  plus  longtemps  sur  ce  parallèle,  nous  dirons 
simplement  quelques  mots  des  cartes  de  l*état-major 
rasse,  qui  sont  parmi  les  moins  connues,  et  qu'il  est  parti- 
calièrement  à  propos  d'examiner  dans  les  circonstances 
qui  nous  occupent. 

En  ce  qui  concerne  l'ensemble  de  l'œuvre  cartographique 
de  rétat-major  russe,  un  coup  d'œil  jeté  sur  la  superficie 
territoriale  à  laquelle  elle  s'applique,  comparativement  & 
celle  qu'occupent  sur  le  globe  les  possessions  des  autres 
nations,  suffit  pour  en  faire  deviner  d'avance  les  côtés 
faibles.  On  n'a  pu  appliquer  au  levé  et  à  la  représentation 
de  chaque  hectare  de  terrain  ni  le  temps,  ni  la  dépense 
qu'on  y  aurait  affectés  dans  d'autres  pays. 

En  regard  de  ces  côtés  nécessairement  sacrifiés,  l'œuvre  a 
des  qualités  remarquables  qui  auraient  pu  lui  manquer  et 
qui  résultent  uniquement  de  l'habileté  et  de  la  justesse  de 
Tues  du  service  qui  a  dirigé  son  exécution. 

L'immense  étendue  de  Tempire  russe,  le  peu  de  densité 
de  la  population  et  le  peu  de  valeur  du  terrain,  enfin  les 
limites  budgétaires  des  crédits  affectés  à  l'œuvre  cartogra-^ 
phique  empêchaient  d'adopter  certaines  échelles  ou  de  re- 
chercher certains  perfectionnements  typographiques  appli- 
cables à  des  pays  plus  petits  et  plus  peuplés,  comme  la 
Suisse  et  la  Belgique.  D'autre  part  le  peu  d'importance  des 
accidents  orographiques  du  sol,  du  moins  dans  toute  la  par- 
tie européenne  du  territoire  russe,  rendaient  inapplicables 
ou  inutiles  certains  procédés  de  représentation  du  relief. 

Aussi  l'état  major  russe  n'a-t-il  pas  cherché  à  doter  le 
pays  d'une  carte  rurale  ayant  toutes  les  qualités  de  préci-* 
sion  et  de  clarté  que  possèdent  les  caries  similaires  de  cer-* 
taines  autres  contrées.  La  portion  centrale  de  l'empire  i 


248  l'exposition  géographique  de  moscou. 

domaine  inconlesté  de  la  nation,  est  moins  bien  figurée  et 
moins  détaillée  que  ne  le  sont  les  territoires  d'autres  États 
européens.  Les  détails  à  relever  n'ont  pas  d'ailleurs  la  même 
importance  et  si  l'on  avait  voulu  appliquer  à  l'immense  ter- 
ritoire russe  les  méthodes  minutieuses  et  précises  qui  ont 
pu  être  employées  dans  des  pays  comme  la  France,  il  se 
serait  écoulé  des  siècles  avant  que  l'œuvre  fût  achevée. 

L'étatp-major  général  a  porté  vers  les  frontières,  vers  les 
parties  périphériques  du  vaste  empire  russe,  tout  son  effort 
et  tous  ses  soins,  laissant  l'intérieur  du  pays  représenté  par 
des  cartes  suffisantes  pour  les  besoins  actuels,  mais  qui  ne 
sauraient  atteindre  ni  la  précision  minutieuse,  ni  la  grande 
échelle,  ni  le  luxe  typographique  des  cartes  d'état-major  de 
certaines  autres  nations.  Les  cartes  du  Caucase,  des  diver- 
ses parties  du  Turkestan  et  des  pays  limitrophes,  celles  de 
la  frontière  de  Chine,  celles  de  la  Transcaspienne  et  de 
diverses  parties  de  la  Sibérie,  sont  à  cet  égard  de  véritables 
merveilles,  surtout  si  l'on  tient  compte  des  énormes  diffi- 
cultés naturelles  que  présentait  le  terrain  des  contrées  dont 
il  s'agit.  L'énumération  en  serait  trop  longue  :  elle  remplit 
le  volumineux  catalogue  des  publications  du  service  géo- 
graphique de  l'armée  russe  ^ 


m 

L'un  des  points  les  plus  intéressants,  sinon  même  le  plus 
intéressant,  de  ceux  qui  s'imposaient  immédiatement  à  l'at- 
tention des  géographes  parmi  toutes  les  matières  de  l'expo- 
sition, c'était  la  série  des  explorations  nouvelles.  C'est  aussi 
ce  point  qui  est  de  nature  à  intéresser  le  plus  directement 
notre  Société. 

1.  Katalog  knijnago  geographitcheskago  Magaùna;  hdanié  glavnago 
chtaba,  pri  voiennoi  typographig^  na  1892  god.  —  Saint-Pétersbourg, 
typographie  militaire,  1892« 


l'exposition  géographique  de  MOSCOU.  249 

Soas  ce  rapport,  le  gouvernement  russe  parait  s'être 
préoccupé  de  donner  l'aperçu  des  recherches  de  ses  sa« 
vants  dans  les  pay»  sur  lesquels  il  a  le  plus  récemment 
étendu  sa  domination  et  aussi  de  faire  l'inventaire  de  ses 
conquêtes  futures  en  Asie,  bien  plutôt  que  de  réunir  sous 
les  yeux  des  visiteurs  le  bilan  complet  des  découvertes 
faites  par  les  explorateurs  les  plus  célèbres  des  différentes 
nations,  dans  les  diverses  parties  du  globe. 

Au  second  point  de  vue  qui  vient  d'être  signalé,  celui  des 
conquêtes  futures,  remarquons  avec  quelle  activité  les 
Russes  étudient  et  relèvent  jusqu'à  une  immense  distance 
de  leurs  frontières  actuelles,  au  milieu  des  difficultés  natu- 
relles les  plus  grandes,  les  pays  qu'ils  considèrent  comme 
devant  rentrer  un  jour  dans  leur  sphère  d'action. 

Les  Russes,  dans  leur  marche  conquérante  si  rapide  à 
travers  cette  Asie  dont  ils  possèdent  maintenant  la  majeure 
partie,  ont  toujours  été  non  pas  suivis,  mais  précédés  par 
des  cartes  qui  assurément  n'étaient  ni  complètes  ni  absolu- 
ment  exactes,  mais  qui  étaient  cependant  suffisantes  pour 
leur  donner  les  plus  précieux  renseignements  stratégiques, 
et  qui,  au  point  de  vue  de  l'exactitude,  ne  le  cédaient  en 
rien  aux  premières  cartes  que  les  Français  arrivent  péni- 
blement à  établir  bien  longtemps  après  l'occupation  de 
leurs  nouvelles  acquisitions  coloniales. 

Ces  cartes,  établies  avec  une  vitesse  qui  tient  du  prodige, 
sans  bruit,  sans  éclat,  dans  des  pays  qui,  politiquement, 
n'appartiennent  pas  à  la  Russie  et  qui,  au  yeux  des  nations 
d'Occident,  semblent  devoir  exiger  bien  des  années  avant 
de  cesser  d*être  impénétrables,  font  le  plus  grand  honneur 
à  l'audace  et  au  savoir  des  explorateurs  russes,  à  l'intelli- 
gence et  à  l'activité  des  cartographes,  à  l'habileté  et  à  la 
clairvoyance  de  l'état-major. 

C'est  à  établir  ces  cartes  lointaines,  si  utiles  et  si  diffi- 
ciles, que  s'est  appliqué  le  service  de  l'état-major  général, 
négligeant  forcément,  pour  le  moment,  l'étude  de  territoires 


250  l'exposition  géographique  de  Moscou. 

plus  proches  et  qu'en  apparence  il  était  plus  naturel  de 
connaître  d'abord.  Il  a  pris  les  devants  sur  la  marche  des 
armes  russes  au  dehors  et  sur  l'expansion  de  la  civilisation 
au  dedans,  au  lieu  de  les  suivre.  Le  résultat  n'est  guère  dou* 
teux  et  il  sera  digne  de  l'effort  accompli  :  il  donnera  pro- 
bablement à  la  Russie  Tempire  de  l'Asie. 

Aussi,  pour  en  revenir  à  la  place  tenue  par  les  explora- 
tions géographiques  dans  l'exposition  de  Moscou,  nous 
dirons  qu'à  ce  point  de  vue  l'exposition  était  bien  loin  d'être 
universelle  et  internationale. 

Les  travaux  des  nombreux  explorateurs  appartenant  à 
diverses  nations  qui,  durant  ces  dernières  années,  ont  fait 
connaîtra  à  l'Europe  le  continent  africain,  et  qui  lui  ont 
permis  d'en  faire  le  partage  au  moins  théorique,  ces  travaux 
d'exploration  qui,  pour  le  monde  occidental,  constituent 
le  plus  grand  événement  géographique  de  notre  siècle, 
paraissent  avoir  peu  préoccupé  les  organisateurs  de  l'expo* 
sition  de  Moscou  et  tenaient  peu  de  place  dans  le  pro- 
gramme de  celle-ci.  Mais  ce  n'est  pas  à  nous,  géographes 
d'Occident,  de  nous  en  plaindre,  car  nous  connaissons  toutes 
les  œuvres  accomplies  par  les  explorateurs  dans  le  continent 
noir,  ainsi  qu'en  Amérique  et  en  Australie,  et  nous  sommes 
bien  moins  au  courant  des  dernières  découvertes  faites 
dans  la  partie  centrale  de  l'Asie. 

Il  aurait  été  bien  difficile,  d'ailleurs,  pour  ne  pas  dire 
impossible,  de  centraliser  dans  une  ville  aussi  éloignée  des 
autres  «japitales  et  des  autres  pays  que  l'est  Moscou,  les 
documents  réunis  par  tous  les  grands  explorateurs  des 
diverses  nations.  Le  résultat  n'en  aurait  pas  valu  la  dépense. 

Le  gouvernement  russe  a  libéralement  couvert  les  dé- 
penses nécessaires  pour  représenter  dignement  à  Moscou 
les  œuvres  de  ses  explorateurs  nationaux.  En  l'absence  de 
toute  subvention  et  de  tout  crédit  spécial  de  leurs  gouver- 
nement respectifs,  les  explorateurs  étrangers  ont  dû  presque 
tous  s'abstenir.  Ce  sont  donc  exclusivemeni  les  explorateurs 


l'exposition  géographique  de  MOSCOU.  251 

russes  qui  ont  figuré  à  Moscou,  et  c'est  par  les  soins  du 
Ministère  de  la  Guerre  qu'ont  été  présentées  les  œuvres  des 
principaux  d'entre  eux. 

Chaque  expédition  avait  son  exposition  spéciale,  où  elle 
était  représentée  par  des  documents  de  premier  ordre  pour 
les  géographes  :  le  général  Prjéwalsky,  son  continuateur  le 
colonel  Pievtzoff,  le  lieutenant-colonel  Pou  tiata,  le  capitaine 
—  aujourd'hui  lieutenant*colonel  —  Groumbtchevsky,  le 
lieutenant-colonel  Webel,  les  frères  Groum-Grgimallo  (sans 
parler  des  nombreux  savants  dont  les  itinéraires  ont  été 
moins  lointains  et  les  découvertes  moins  vastes  ou  moins 
éclatantes,  mais  non  moins  intéressantes  ni  moins  méri- 
toires), ont  constitué  au  cours  de  ces  dernières  années,  une 
brillante  pléiade  de  voyageurs  russes,  qui  ont  accompli 
dans  le  continent  asiatique  une  tâche  scientifique  analogue 
i  celle  que  les  voyageurs  français,  anglais,  allemands,  por- 
tugais, italiens  et  belges  ont  menée  à  bien  en  Afrique. 

Chacun  des  explorateurs  précités  avait  à  l'exposition  de 
Moscou  son  compartiment  spécial,  riche  en  révélations  nou- 
velles pour  tous  ceux  qu'intéressent  les  progrès  de  la  décou- 
verte du  globe. 

Le  grand  explorateur  Pijéwalsky,  auquel  revient  de  droit 
le  premier  rang,  était  représenté  par  une  exposition  résu- 
mant les  explorations  dans  lesquelles  il  a  fait  connaître  au 
monde  géographique  les  monts  Tian-Chan,  le  bassin  du 
Lob-Nor  et  une  partie  du  Thibet  septentrional. 

Dans  son  exposition  posthume  on  remarquait  une  grande 
carte  donnant  l'ensemble  des  itinéraires  de  ses  quatre 
voyages,  un  grand  nombre  de  vues  photographiques,  les 
textes  de  ses  relations  de  voyage,  d'autres  photographies 
représentant  les  parties  les  plus  intéressantes  des  collections 
formées  par  lui  ou  formées  avec  les  matériaux  rapportés 
par  lui,  et  que  leur  volume  considérable  ainsi  que  leur 
variété  n'avaient  pas  permis  de  détacher  elles-mêmes  des 
musées  auxquels  elles  appartiennent  maintenant.  Dans  le 


252  l'exposition  géographique  de  Moscou. 

môme  groupe  se  trouvaient  une  quantité  de  papiers,  diplômes 
et  pièces  authentiques  ayant  appartenu  à  Prjéwalsky  et  qui 
aujourd'hui  ont  un  intérêt  spécial,  celui  de  rhistoire,  enfin 
on  y  voyait  aussi  le  projet  du  tombeau  que  le  gouvernement 
russe  a  décidé  d'ériger  à  l'endroit  où  Téminent  explorateur 
est  mort  au  moment  où  il  allait  compléter  ses  découvertes 
par  un  nouveau  voyage.  Cet  endroit,  situé  près  du  grand  lac 
Issyk-Koul,  sur  sa  rive  sud-est,  s'appelait  autrefois  Karakol; 
il  s'appelle  aujourd'hui  Prjéwalsk,  du  nom  du  grand 
voyageur  qui  y  est  mort  pour  la  science. 

Son  successeur  et  continuateur,  le  savant  colonel  Pievtzoff, 
sous  les  ordres  duquel  ont  continué  à  servir  les  anciens 
collaborateurs  du  général  Prjéwalsky,  MM.  Koslow  et 
Roborowsky,  l'un  zoologiste  et  l'autre  botaniste,  ainsi  que 
M.  Bogdanowitch,  le  géologue  bien  connu,  avait  aussi  orga- 
nisé une  exposition  fort  intéressante  :  elle  comprenait 
notamment  la  carte  des  pays  explorés  par  leur  expédition  au 
nord-ouest  du  Thibet  (en  1889-1890-1891)  à  l'échelle  de 
80  verstes  au  pouce  (1/3,360,000)  la  reproduction  photogra- 
phique de  trois  feuilles  de  leurs  levés  d'itinéraires,  des 
photographies  de  vues  et  de  types,  enfin  un  rapport  préli- 
minaire, le  seul  dont  la  rédaction  soit  encore  achevée,  sur 
leur  voyage  à  travers  la  Kachgarie. 

L'expédition  du  colonel  Poutiata  était  représentée  par  le 
levé  de  son  itinéraire  au  Khingan  pendant  l'année  1891,  à 
l'échelle  de  5  verstes  au  pouce  (1/210,000)  ainsi  que  par  le 
texte  du  rapport  préliminaire  rédigé  en  1892  sur  cette  expé- 
dition. 

Le  lieutenant-colonel  Groumbtchewsky  avait  envoyé,  entre 
autres  documents,  un  série  de  vues  et  de  types  photogra- 
phiés pendant  son  voyage  de  1889-1890  sur  le  Haut-Pamir 
et  dans  le  nord-ouest  du  Thibet,  une  relation  générale 
sommaire  de  ses  voyages,  et  un  rapport  abrégé  sur  son 
expédition  au  Khandjoute  et  au  Raskem. 

Les  frères  Groum-Grgimallo,  dont  on  connaît  les  admi- 


l'EXPOSITIOIT  géographique  de  MOSCOU.  253 

râbles  récoltes  dans  le  domaine  de  l'histoire  naturelle, 
avaient  envoyé  des  documents  géographiques  de  premier 
ordre  :  la  carte  détaillée  de  leur  itinéraire  dans  le  nord  de 
Tempire  chinois  en  1889-1890,  à  l'échelle  de  100  verstes  au 
pouce  (1/4,200,000);  une  carte  de  la  région  des  sources  de 
l'Amou-Daria,  avec  le  tracé  des  itinéraires  de  leurs  voyages 
antérieurs,  en  1885,  1886  et  1887;  un  levé  du  lac  Kou-Kou- 
Nor  et  de  ses  environs,  à  l'échelle  de  5  verstes  au  pouce 
(1/210,000)  ;  la  reproduction  d'une  partie  de  leurs  levés 
d'itinéraires;  une  brochure  donnant  sommairement  la  des- 
cription des  localités  explorées  par  l'expédition  de  1889- 
1890;  enfin  un  album  de  vues  et  de  types  ethnographiques. 

L'expédition  coréenne  du  lieutenant-colonel  Webel(1889) 
avait  fourni  des  matériaux  d'un  haut  intérêt  géographique. 
On  voyait  dans  le  compartiment  qui  lui  était  réservé  :  une 
carte  topographique  du  voyage  de  Webel  en  Corée  à  l'échelle 
de  100  verstes  au  pouce  (1/4,200,000),  un  levé  d'itinéraire 
depuis  Kien-Fou  jusqu'à  Séoul,  en  6  feuilles,  à  Téchelle  de 
5  verstes  au  pouce  (1/210,000)  et  une  relation  de  l'expédi- 
tion. Enfin,  à  cette  exposition  étaient  annexés  :  une  carte 
de  la  Corée  à  grande  échelle,  formant  22  feuilles,  dressée 
et  dessinée  par  les  Coréens  et  rapportée  en  1889  par  le 
lieutenant-colonel  Webel  ;  une  carte  de  l'empire  chinois, 
dressée  par  Matusewsky  et  Nikitine,  en  1888,  à  l'échelle  de 
125  verstes  au  pouce  (1/5,250,000);  enfin  un  aperçu  géo- 
graphique de  l'empire  chinois,  par  Matusewsky  (1888). 

Nous  avons  donné  cette  énumération  avec  quelque  détail, 
parce  que  ces  documents,  pour  la  plupart  inédits,  qui  sont 
relatifs  aux  explorations  les  plus  récentes  de  la  partie  cen- 
trale du  continent  asiatique,  sont  de  nature  à  intéresser  tout 
particulièrement  la  Société.  Nous  allons  indiquer  plus 
sommairement  et  sans  entrer  dans  les  détails,  malgré  leur 
importance,  les  autres  documents  composant  le  reste  de 
l'exposition  du  Ministère  de  la  Guerre. 


254  l'exposition  géographique  de  moscou. 


IV 


Le  Ministère  de  la  Guerre,  le  mieux  outillé  de  tous  les 
services  publics  au  point  de  vue  des  travaux  géographiques, 
était  aussi  celui  qui  tenait  à  l'exposition  de  Moscou  la  place 
la  plus  considérable. 

A  cetégardy  le  général  Wannowsky,  Ministre  de  la  Guerret 
et  le  général  d'Obroutcheff,  chef  de  Tétat-major  géuéraly 
avaient  prêté  à  l'exposition  l'appui  et  le  concours  le  plus 
complet  et  le  plus  efficace. 

Sans  entrer  dans  le  détail  des  nombreux  travaux  et  docu- 
ments présentés  par  ce  Ministère,  nous  nous  bornerons  à 
ajouter  à  l'énumération  des  travaux  d'exploration  dont  il  a 
été  question  ci-dessus  l'indication  sommaire  des  divisions 
principales  de  cette  exposition,  afin  de  donner  une  idée  de 
son  plan  général. 

A  la  tête  delà  section  de  géographie  militaire,  se  trouvait 
le  chef  de  Tétat-major  du  gouvernement  de  Moscou,  le 
lieutenant-général  Doukhovsky;  ses  collaborateurs  étaient 
le  lieutenant-colonel  K.-A.  Eondratowitch,  le  capitaine 
G.-M.  Nekrachewitchy  le  lieutenant-colonel  A,-D,  Kachkine, 
détaché  spécialement  par  la  direction  générale  du  génie,  et 
un  topographe,  M.  J.-M.  Kolomine. 

Dans  cette  section  l'on  voyait  d'abord  les  matériaux 
groupés,  choisis  et  préparés  parle  comité  d'études  del'état- 
major  général,  sous  la  direction  du  général  Feldmann,  puis 
les  documents  de  la  section  de  topographie  militaire  réunis 
suivant  les  indications  du  général  Stiebnitzky,  le  savant  vice- 
président  de  la  Société  impériale  de  Géographie  de  Russie, 
l'exposition  organisée  par  le  Service  du  génie,  par  les  soins 
du  général  Savélieff,  enfin  celle  de  l'Intendance  générale. 

Les  documents  topographiques  et  les  cartes  d'état-major 
relatifs  au  Caucase,  à  la  Sibérie  et  au  Turkestan,  exposés 


l'exposition  géographique  de  MOSCOU.  255 

parles  trois  sections  topographîques  del'état-major  général 
dont  les  sièges  sont  à  Tiflis,  Omsk  etTachkent,  étaient  con- 
sidérables et  des  plus  intéressants.  Certes,  aucun  des  ser- 
vices coloniaux  français,  ni  au  Tonkin,  ni  au  Sénégal,  ni 
même  en  Algérie,  ne  serait  en  mesure  de  produire  de 
pareilles  œuvres,  sinon  comme  levés  topographiques  sur  le 
terrain,  du  moins  comme  report  cartographique  :  car  il  est 
i  remarquer  que  la  plupart  de  ces  cartes  sont  dessinées, 
gravées  et  tirées  à  Tachkent,  à  Tiflis,  ou  à  Omsk.  L'œuvre 
de  ces  services  topographiques,  annexes  du  service  central 
de  Saint-Pétersbourg,  dépasse  de  beaucoup,  comme  étendue 
des  surfaces  levées  et  comme  rapidité  d'exécution  tant  sur 
le  terrain  qu'au  cabinet,  tout  ce  que  nos  services  topo- 
graphiques  coloniaux  ont  jamais  produit. 

A  la  suite  de  ces  remarquables  travaux  topographiques 
il  convient  de  citer  les  cartes  et  plans  indiquant  la  marche 
des  travaux  d'assèchement  des  marais  entrepris  dans  la 
Russie  centrale  par  le  général  Jilinsky.  Le  dessèchement 
des  marais  situés  dans  le  haut  bassin  du  Dnieper  et  de  ses 
affluents,  surtout  dans  le  bassin  du  Pripiat,  marais  dont 
la  surface  est  égale  à  celle  de  la  France  entière,  con- 
stitue un  problème  géographique  des  plus  intéressants, 
dont  nous  n'avons  pas  l'équivalent  dans  nos  pays.  On  sait 
quelle  précision  minutieuse  exigent  les  nivellements  pour 
les  levés  qui  doivent  servir  de  base  à  des  travaux  de 
dessèchement  de  marais.  A  ce  titre,  l'œuvre  du  général 
Jilinsky  est  aussi  remarquable  par  la  perfection  du  détail 
que  par  l'ampleur  de  ses  proportions  et  par  la  grandeur  de 
la  tâche.  Les  documents  géographiques  relatifs  à  cette 
œuvre  comprenaient  principalement,  à  l'exposition,  une 
carte  en  relief  du  bassin  du  Pripiat  et  une  carte  de  la 
Polessie,  à  Téchellc  de  100  verstes  au  pouce  (1/420,000). 
Cette  œuvre  colossale,  poursuivie  avec  autant  de  persévé- 
rance que  d'habileté,  est  actuellement  du  ressort  du  Minis- 
tère des  Domaines. 


256  l'exposition  géographique   de   MOSCOU. 


Si,  en  ce  qui  concerne  les  docunoients  nouveaux,  les 
explorations,  les  services  locaux,  en  un  mot  ce  que  l'on 
peut  appeler  la  géographie  analytique,  l'exposition  de 
Moscou  n*a  eu  qu'un  caractère  national  ou  local,  plutôt 
qu'international,  en  revanche,  au  point  de  vue  de  la  géo* 
graphie  descriptive  générale,  celle  que  Ton  peut  appeler 
synthétique,  les  documents  exposés  ont  embrassé  tous 
les  pays  du  monde,  sans  aucune  exception;  c'est  à  ce 
titre  que  l'exposition  géographique  de  Moscou  mérite  d'être 
considérée  comme  universelle,  comme  l'est  d'ailleurs^  dans 
son  acception  la  plus  large,  la  science  à  laquelle  elle  était 
consacrée. 

Au  reste,  le  matériel  littéraire  et  didactique  de  la  science 
géographique,  si  longtemps  négligé,  a  fait  de  tels  progrès, 
au  cours  de  ces  dernières  années,  et  tantd'œuvres  capitales 
ont  été  menées  à  bien,  que  Ton  peut  maintenant  décla- 
rer terminée  la  tâche  immense  et  en  apparence  presque 
irréalisable,  qui  consistait  à  condenser,  à  grouper  et  à  syn- 
thétiser nos  connaissances  géographiques  relatives  au  monde 
entier. 

A  cette  tâche,  la  France  a  dignement  contribué  pour  sa 
part,  plus  qu'aucun  pays  peut-être,  et  l'exposition  nous  a 
montré,  à  côté  de  la  Géographie  universelle  de  Reclus,  du 
Dictionnaire  de  Géographie  de  Vivien  de  Saint-Martin,  de 
la  collection  du  Tour  du  monde^  qui  aujourd'hui  a  passé  en 
revue  la  totalité  des  pays  du  globe»  les  Mitteilungen  de 
Petermann,  les  Atlas  de  Kiepert  et  de  Stieler,  les  diverses 
publications  de  Justus  Perthes  à  Gotha,  œuvres  qui  suffi- 
raient à  elles  seules  à  faire  la  synthèse  générale  des  con- 
naissances géographiques  actuelles,  même  s'il  ne  venait  pas 
encore  s*y  ajouter  d*autrea  ouvrAges  d'un  mérite  et  d'une 
ampleur  presque  temblable«|  rxécutées  dans  d'autres  pays. 


l'exposition  géographique  de  MOSCOU.  257 

et  dont  quelques-unes  seront  énumérées  plus  loin  à  propos 
des  expositions  des  différentes  nations. 


VI 


Tous  les  gouvernements  étrangers  n'avaient  pas  con- 
tribué, par  leurs  envois,  à  l'exposition  géographique  de 
Moscou,  mais  un  très  grand  nombre  de  pays  y  étaient 
représentés,  soit  par  des  collections  et  des  cartes,  soit  par 
des  ouvrages  ou  des  publications  d'une  importance  capitale 
émanant  soit  de  particuliers,  soit  de  corps  savants,  soit 
d'associatioQS  diverses.  Les  visiteurs  pouvaient  trouver  là  à 
glaner  une  ample  moisson  de  documents  géographiques  fort 
intéressants  et  peu  connus. 

Nous  passerons  en  revue  ces  pays  étrangers  par  ordre 
alphabétique,  pour  ne  pas  paraître  entreprendre  un  classe- 
ment que  la  diversité  des  éléments  et  l'égalité  de  mérite  de 
beaucoup  d'entre  eux  rendraient  fort  difficile. 

Angleterre.  —  L'Angleterre,  représentée  auprès  du 
comité  de  l'exposition  de  Moscou  par  M.  Freshfield,  secré- 
taire général  de  la  Société  royale  de  géographie  de 
Londres,  avait  fait  d'assez  importants  envois,  consistant 
notamment  en  échantillons  de  ses  meilleures  cartes  d'état- 
major  relatives  à  l'Europe  et  en  divers  ouvrages  dont 
quelques-uns  avaient  trait  à  l'Asie.  Cependant  il  est  certain 
que  la  question  centre  asiatique  était  bien  loin  d'être 
traitée,  du  côté  anglais,  d'une  façon  aussi  complète  que  du 
côté  russe.  La  géographie  indienne  n'était  pas  non  plus  ti;'ès 
développée.  Cependant  il  est  impossible  de  ne  pas  parler  de 
l'atlas  de  géographie  moderne  de  Keith  Johnston  et  nous 
signalerons  les  intéressantes  photographies  relatives  au 
chemin  de  fer  de  Quettah  et  au  passage  du  col  de  Bolan  par 
cette  ligne  de  pénétration  qui  de  l'Inde  s'enfonce  dans  le 
sud  de  l'Afghanistan. 


258  l'exposition  géographique  de  Moscou. 

Allemagne.  —  Dans  les  riches  et  importants  envois  faits 
par  l'Allemagne,  nous  citerons  les  nombreuses  publications 
de  la  maison  Reimer  à  Berlin,  les  atlas  de  Kiepert,  le  travail 
de  Haussknecbt  sur  les  routes  d'Orient,  l'atlas  de  Chine  de 
réminent  géologue  Richthofen,  la  carte  d'Attique  de  Gur- 
tius  et  Kaupert,  la  comptes  rendus  des  voyages  en  Asie 
Mineure  et  dans  le  nord  de  la  Syrie,  par  Hermann  Piechstine, 
le  relief  de  la  surface  terrestre  de  Lehr,  etc. 

Autriche.  —  L'Autriche  était  représentée  de  la  façon  la 
plus  brillante  par  les  nombreuses  publications  de  l'Institut 
géographique  Ed.  Hôlzel  de  Vienne,  par  les  cartes  bien 
connues  de  MM.  von  Haardt,  Chavanne,  Th.  Fées,  Le  Mon- 
nier,  Supan,  WolfT,  Cemus,  Dolezai,  Kozem,  Noë,  Gustawicz, 
Schubert,  Schmidt,Letoscheck,  etc.,  par  les  atlas  de  Haardt, 
de  Kozem,  Schubert  et  Schmidt,  Umlauft,  Gustawicz,  etc. 

Les  ouvrages  de  l'archiduc  Louis  Salvator,  de  Baumann,  de 
von  Hochstetter,  von  Jedina,  von  Hesse-Wartegg,  Umlauft, 
Langl,  les  voyages  de  Junker,  deProskowetz,dePenck,  de 
Simony,  de  Kettler,  Hann,  Kôppen,  etc.,  constituaient  pour 
l'Autriche  un  apport  bibliographique  aussi  considérable 
qu'intéressant.  Enfin  l'Institut  royal  et  impérial  de  géogra-^ 
phie  militaire  de  Vienne  a  tenu  la  place  qu'on  pouvait 
attendre  de  son  importance  et  de  la  haute  compétence  des 
autorités  qui  le  dirigent. 

États-Unis.  —  Les  États-Unis  étaient  aussi  très  largement 
et  bien  représentés,  et,  malgré  les  difficultés  d'envoi  résultant 
de  la  distance  qui  sépare  Moscou  du  Nouveau-Monde,  leur 
exposition  n'avait  rien  à  envier,  comme  importance,  à  celle 
d'aucun  des  pays  européens.  Les  magnifiques  et  considé- 
rables publications  du  Geodetic  Survey^  du  Bureau  of 
Elhnology,  et  du  Geological  Survey,  sont  bien  connues  de 
la  Société  et  ont  déjà  été  admirées  en  maintes  occasions  par 
le  public  européen.  A  signaler  aussi  la  nouvelle  carte  du 
Mexique  à  1/100,000%  ainsi  qu'une  très  importante  série  de 
photographies  représentant  des  vues,  des  panoramas,  et  des 


l'exposition  géographique  de  MOSCOU.  259 

types  ethnographiques  du  Nouveau  Mexique,  de  rArizona 
et  du  Colorado. 

France.  —  Les  envois  du  gouvernenoient  français,  dont  il 
a  été  question  plus  haut,  comprenaient,  outre  ceux  du 
Service  géographique  de  l'armée,  divers  travaux  du  Minis- 
tère de  l'Intérieur,  dont  le  principal  était  la  carte  de  France 
à  1/100,000.  Le  Ministère  des  Travaux  publics  avait  annoncé 
plusieurs  envois  qui  malheureusement  sont  arrivés  trop 
tard.  Un  certain  nombre  d'exposants  français  avaient 
joint  leurs  envois  à  ceux  du  gouvernement.  Parmi  les 
exposants  particuliers,  ht  maison  Hachette  tenait  incontes- 
tablement la  première  place  avec  la  Géographie  universelle 
de  Reclus,  le  Dictionnaire  de  géographie  de  Vivien  de  Saint- 
Martin,  les  Guides  et  les  Monographies  deJoanne,rincom- 
parablecollection  du  TourduMonde^  les  ouvrages  didactiques 
de  Schrader,  d'Onésime  Reclus,  etc.,  et  les  relations  de 
voyages  de  Binger,  de  Bonvalot,  de  Hocquard,  de  Lemon- 
nier,  de  Grad  et  de  tant  d'autres.  Puis  les  librairies  Ch.  Delà- 
grave  et  Armand  Colin  présentaient  un  important  apport  avec 
les  ouvrages  et  les  cartes  deLevasseur,  de  Niox,  de  Vidal  de 
laBlache,  etc.  Les  publications  de  l'École  des  langues  orien- 
tales vivantes  et  celles  du  musée  Guimet  ont  été  fort  appré- 
ciées par  les  visiteurs  russes.  La  Société  de  Géographie  avait 
envoyé  ses  bulletins,  comptes  rendus  et  cartes  les  plus  ré- 
cents, c'est-à-dire  ce  qu'elle  a  publié  depuis  1879,  ainsi  que 
ses  diverses  publications  non  périodiques. 

Italie.  —  L'Italie  était  représentée  par  des  publications 
assez  nombreuses  dont  les  plus  importantes  étaient  celles 
de  MM.  J.-B.  Paravia  et  C*%  par  les  travaux  du  Club  alpin 
italien  et  par  les  photographies  de  M»  Vittorio  Cella. 

Pays-Bas.  — Les  Pays-Bas  étaient  représentés  d'une  façon 
des  plus  intéressantes  au  point  de  vue  géographique  par  les 
travaux  de  l'Institut  Royal  pour  Tétude  des  connaissances 
relatives  aux  Indes  Néerlandaises. 

Turquie.  —  Le  gouvernement  ottoman  avait  envoyé  des 


26G  l'exposition  géographique  de  moscou. 

publications  scolaires  servant  à  l'enseignement  de  la  géo- 
graphie en  Turquie.  M.  Ilarionoff,  consul  général  de  Russie 
à  Smyrne,  avait  expédié  plusieurs  collections  du  plus  grand 
intérêt,  comprenant  notamment  les  publications  du  Musée 
locale  celles  de  l'École  évangélique  de  Smyrne^  diverses 
brochures  sur  Smyrne  et  Ephèse,  une  description  du  vilayet 
d*Âîdin,  etc.,  et  aussi  le  grand  ouvrage  sur  les  costumes 
populaires  de  la  Turquie,  ouvrage  publié  sous  le  patronage 
de  la  commission  impériale,  à  l'occasion  de  l'exposition  de 
Vienne  en  1873.  Enfin  MM.  Berggren  et  Abdoullah,  de  Gon- 
stantinople,  avaient  exposé  de  bonnes  collections  de  photo- 
graphies. 

Serbie.  —  La  Serbie  était  représentée  parles  envois  de 
M.  le  professeur  Titelbach,  de  Belgrade,  comprenant  des 
collections  de  vues  et  de  types. 

Suède.  —  Parmi  les  envois  de  Suède,  qui  ont  été  assez 
considérables,  nous  signalerons,  outre  les  travaux  hors 
ligne  du  baron  de  Nordenskiôld,  les  travaux  et  publications 
de  la  Swenska  Sallskapetfôr  anthropologie  och  géographie ^ 
la  carte  de  Suède  dressée  par  Tétat-major  général  à 
l'excellente  échelle  de  1/100,000%  la  carte  de  la  Laponie 
suédoise  à  1/200,000%  et  la  carte  hypsométrique  de  la  Suède 
méridionale  à  l/500,000«. 

Suisse.  —  La  Suisse  s'est  distinguée,  entre  tous  les  pays 
étrangers,  par  le  nombre  et  l'importance  de  ses  envois 
ainsi  que  par  la  perfection  topographique  de  ses  cartes.  Nous 
mentionnerons,  entre  beaucoup  d'autres,  les  envois  faits 
par  le  bureau  topographique  fédéral  de  Berne,  par  le  service 
météorologique  central  de  Zurich,  par  les  éditeurs  spéciaux 
Hôfer  et  Bûrger,  de  Zurich,  Schmidt  et  Franke,  de  Berne, 
Schlumpf,  Wûrster  et  Randegger,  de  Winterthur. 


l'exposition  géographique  de  MOSCOU.  261 

VII 

Le  groupement  des  objets  exposés,  quoique  parfaitement 
clair  et  commode  pour  les  visiteurs,  n'a  présenté  rien  de 
particulier  qui  mérite  d'être  spécialement  signalé  ni  qui  soit 
à  noter  dans  l'intérêt  de  l'organisai  ion  des  expositions 
futures  qui  pourront  avoir  lieu  chez  nous. 

La  configuration  du  local,  non  spécialement  construit 
pour  la  circonstance,  les  retards  dans  Tarrivée  des  objets 
exposés,  qui  sont  parvenus  à  Moscou  successivement,  un  peu 
tard  pour  la  plupart  et  sans  que  les  dimensions  ni  l'im- 
portance aient  pu  en  être  prévues  et  combinées  à  l'avance,  la 
nécessité  de  ne  pas  diviser  les  envois  faits  par  les  diverses 
administrations*  ou  par  les  divers  corps  exposants,  dont  les 
attributions  empiétaient  souvent  les  unes  sur  les  autres, 
ou  se  confondaient  à  certains  égards  tout  en  étant  absolu- 
ment disparates  à  certains  autres,  enfin  les  dimensions  des 
objets  et  la  nécessité  de  les  adapter  tant  bien  que  mal  aux 
emplacements  dont  l'on  disposait,  tout  cela  a  imposé  aux 
organisateurs  des  sujétions  qui  ont  relégué  au  second  plan 
la  recherche  du  classement  systématique. 

Aussi  n'avons-nous  rien  à  signaler  comme  combinaison 
ingénieuse  ou  nouvelle  dans  l'agencement  et  dans  l'instal- 
lation de  l'Exposition  :  ses  organisateurs,  n'ayant  pas  la 
faculté  de  faire  construire  des  locaux  spécialement  adaptés 
àcet  usage,  avaient  renoncé  à  toute  prétention  à  cet  égard. 
Tout  l'intérêt  consistait  dans  celui  que  présentaient  par  eux- 
mêmes  les  objets  exposés. 

Si  donc,  passant  en  revue  les  diverses  salles  qui  formaient 
une  longue  enfilade  irrégulière,  sans  disposition  se  prêtant 
aune  combinaison  méthodique,  nous  examinons  les  objets 
exposés  dans  l'ordre  où  ils  se  présentaient  aux  yeux  à  par- 
tir de  l'entrée,  nous  signalerons  les  divers  groupes  ou 
numéros  suivants,  dont  l'énumération  suffira  à  donner  une 

soc.   DE  6É06R.  ^  2*  TRIMESTRE  1893.  XIY.  —  18 


2d2  l'exposition  géographique  de  mosgou. 

idée  de  l'ensemble  et  de  l'aspect  général  de  rËxposition. 

La  salle  n"*  1  était  consacrée  à  l'exposition  du  Ministère  de 
la  Guerre.  Dans  la  salle  ainsi  que  sur  les  murs,  décorés  de 
trophées,  de  drapeaux  et  de  panoplies,  étaient  disposés  des 
cartes,  des  plans,  des  vues,  des  diagrammes,  des  photogra- 
phies, ainsi  que  les  portraits  des  principaux  explorateurs 
russes  qui  se  sont  distingués  en  Asie  pendant  ces  dernières 
années,  et  qui,  presque  tous,  appartiennent  à  l'armée. 

Une  moitié  de  la  salle  était  réservée  aux  cartes  et  aux 
plans  envoyés  par  les  services  topograpbiques  locaux  de 
Tachkent,  Omsk  et  Tiflis,  c'est-à-dire  par  les  services  spé- 
ciaux qui  relèvent  respectivement  des  gouvernements  géné- 
raux du  Turkestan,  de  la  Steppe  sibérienne  et  du  Caucase. 
Dans  cette  même  section  il  faut  signaler  les  modèles  du 
matériel  du  chemin  de  fer  transcaspien.  Ces  modèles,  que 
nous  avions  déjà  vus  en  1890  à  l'exposition   du  Tach- 
kent, sont  intéressants   et  d'une  exactitude   minutieuse. 
Ils  sont  dus  à  l'initiative  du  général  AnnenkoCT  et  ont  été 
exécutés  par  les  soins  personnels  du  prince  Michel  Hilkoff, 
ancien  chef  du  service  de  la  construction  du  chemin  de  fer 
transcaspien,  aujourd'hui  inspecteur  général  des  chemins 
de  fer  de  l'empire,  qui  a  dirigé  lui-môme  tous  les  détails 
delà  confection  de  ces  modèles.  A  signaler  aussi  le  plan  en 
relief  du  Turkestan  russe,  comprenant  les  trois  provinces 
du  Syr-Daria,  de  Samarkandeetdu  Ferghanah,  et  s'étendant 
môme  au  delà  de  ces  limites  politiques,  ainsi  que  celui  delà 
vallée  de  l'Amou-Daria  aux  environs  de  Tchardjoui. 

Dans  les  vitrines  se  trouvaient  de  très  nombreuses  et 
remarquables  photographies  (vues  et  types)  relatives  au  Tur- 
kestan^  à  la  Sibérie,  à  la  Mongolie,  aux  montagnes  du  Cau- 
case. Sur  les  tables  étaient  accumulés  les  albums  et  les 
publications  de  la  Société  impériale  de  géographie  de  Russie, 
les  albums  envoyés  par  l'amiral  Possiets,  par  le  colonel  Bo- 
gaïewsky,  les  publications  do  l'Académie  des  Sciences  de 
SaintJ^étersbour^  et  dai  autres  corps  savants  de  Russie. 


L 


l'exposition  géographique  de  MOSCOU.  263 

La  salle  n*  2  était  consacrée  aux  expositions  du  Ministère 
des  Travaux  publics,  du  Service  hydrographique,  de  l'Admi- 
nistration des  postes  et  télégraphes  et  de  la  Société  pour  le 
développement  et  l'encouragement  de  la  marine  marchande. 
Il  s'y  trouvait  aussi  des  albums,  des  photographies  et  des 
diagrammes  ayant  trait  aux  chemins  de  fer  ou  aux  questions 
maritimes. 

Dans  la  salle  n°  3  étaient  les  cartes  et  les  publications 
du  Ministère  des  Domaines,  et  en  particulier  du  Départe- 
ment des  Mines  ;  le  Comité  géologique  et  la  Société  minéralo- 
gique  étaient  particulièrement  bien  représentés.  Dans  cette 
môme  salle  étaient  placées  aussi  l'exposition  de  l'Adminis- 
tration forestière,  celle  des  services  concernant  l'agriculture 
et  l'industrie  rurale,  ainsi  que  les  publications  du  Ministère 
des  Finances,  du  Comité  central  de  statistique  et  de  l'Obser- 
vatoire de  physique. 

Là  encore  se  trouvaient  les  publications  des  administra- 
tions provinciales  parmi  lesquelles  il  convient  de  citer  en 
première  ligne  celles  des  gouvernements  de  Nijni-Novgorod 
et  de  Poltava.  Puis  venaient  les  cartogrammesda  professeur 
A.-Th.  FortunatofT,  les  tableaux  figuratifs  du  mouvement  des 
migrations,  par  M.  D,-M.  GolowotchelT,  ainsi  que  des  cartes 
et  diagrammes  relatifs  à  diverses  régions  et  à  Thypsométrie, 
à  la  répartition  des  forêts,  à  l'extraction  du  sel,  etc.,  cartes 
dues  à  MM.  de  Tillo,  VoieîkofF,  Listoff,  Domansky,  etc. 

Dans  un  panneau  vitré  se  trouvaient  les  produits  de  l'Asie 
orientale  et  méridionale  ainsi  que  des  photographies  relatives 
&ces  régions,  constituant  la  collection  de  M.  N.-L.  Gondatti. 

La  salle  n"*  4  était  occupée  par  l'exposition  du  cabinet 
géographique  de  l'Université  de  Moscou,  ainsi  que  par  les 
documents  et  collections  d'origines  diverses,  ayant  trait  à 
l'histoire  de  la  géographie,  et  en  particulier  à  l'histoire  de  la 
géographie  de  la  Russie.  Pour  ce  qui  concerne  spécialement 
ce  dernier  point,  les  collections  étaient  fort  complètes^ 
Parmi  les  exposants  principaux  qui  ont  contribué  à  cet 


264  l'exposition  géographique  de  mosgou. 

ensemble  se  sont  distingués  :  le  baron  de  Nordenskiôld,  la 
bibliothèque  de  l'Université  de  Moscou,  M.  M ikhoff,  M.  Bas- 
nine;  nous  citerons  aussi,  dans  le  même  groupe,  les  albums 
photographiques  de  la  maison  Rauser  et  de  M.  Moribel, 
et  la  collection  d'instruments  d'anthropologie  fournie  par 
M.  le  professeur  Schwobe. 

La  salle  n"*  5  était  consacrée  à  peu  près  exclusivement  aux 
expositions  du  bureau  géodésique  et  de  l'institut  Constantin. 
Ce  dernier  établissement  avait  exposé  deux  remarquables 
séries,  l'une  d'instruments  géodésiques,  l'autre  d'instruments 
météorologiques.  On  voyait  aussi  dans  cette  salle  une  carte 
générale,  en  relief,  de  l'empire  russe,  figurée  sur  un  segment 
de  sphère  où  les  possessions  du  tzar  s'étendent  triomphale- 
ment, occupant  à  peu  de  chose  près  le  quart  de  la  surface 
continentale  du  globe.  Tout  près  se  trouvait  un  fort  beau 
plan  en  relief  de  Moscou,  et  sur  les  murs  étaient  exposés  de 
nombreux  diagrammes  et  cartes  météorologiques  représen- 
tant le  climat  de  diverses  contrées,  eten  particulier  celui  de 
Moscou  ;  les  cartes  étaient  envoyées  les  unes  par  le  profes- 
seur A.-I.  Yoieïkoff,  les  autres  par  le  cabinet  géographique 
de  l'Université  de  Moscou. 

La  salle  n*  6  était  nominalement  consacrée  à  la  géogra- 
phie, à  la  statistique  et  à  l'ethnographie  de  la  Russie  et  des 
pays  slaves.  A  ce  titre,  à  côté  des  objets  incontestable- 
ment russes,  sinon  slaves,  objets  constituant  les  exposi- 
tions particulières  des  deux  villes  de  Moscou  et  de  Saint- 
Pétersbourg,  lesquelles  se  faisaient  vis-à-vis,  ou  bien 
comprenant  les  vues,  cartes,  photographies  du  Caucase,  de 
la  Grimée,  de  la  Russie  centrale,  occidentale,  méridionale, 
orientale,  septentrionale,  de  la  Russie  Blanche,  Rouge,  des 
cartes  de  la  Nouvelle-Russie,  de  la  Sibérie,  de  la  Mandchou- 
rie  russe,  on  avait  groupé  les  photographies  et  vues  de  la 
Serbie,  de  la  Bosnie,  de  l'Herzégovine,  du  Monténégro,  ainsi 
que  d'autres  provenant  des  pays  tchèques,  voire  même  celles 
de  la  Grèce  et  de  Constantinople,  qui  plus  tard,  sera  peut- 


l'exposition  géographique  de   MOSCOU.  265 

être  la  troisième  capitale  du  grand  empire  gréco-slave.  On 
avait  annexé  aussi  à  ce  futur  domaine  du  panslavisme  la 
Palestine,  remarquablement  représentée  par  des  vues  fort 
nombreuses  et  d'une  belle  exécution,  dues  à  divers  voya- 
geurs et  photographes. 

Le  Caucase  était  représenté  par  de  nombreuses  vues  et 
deux  faces  de  la  salle  étaient  occupées  par  des  objets  d'eth^ 
nographie  nombreux  et  fort  curieux  provenant  surtout  de  la 
Russie  Blanche,  de  l'Oural  septentrional,  de  la  Sibérie  méri- 
dionale et  du  district  de  l'Amour. 

Les  salles  n**  7  et  8  étaient  réservées  aux  sociétés  ou  éta- 
blissements géographiques  privés  de  la  Russie  et  de  l'étran- 
ger.  Indépendamment  des  publications  faites  par  les  di- 
verses sociétés  de  géographie  ou  par  les  principaux  éditeurs 
spéciaux,  on  voyait  dans  ces  salles  les  modèles  des  cartes, 
plans  en  relief,  globes  terrestres,  atlas  scolaires  et 
autres  objets  servant  à  l'enseignement. 

Dans  la  salle  n?  7  se  trouvaient  aussi  des  séries  de  photo- 
graphies et  de  vues  panoramiques  des  Alpes,  des  mon- 
tagnes d'Algérie,  et  des  territoires  du  Far- West  aux  États- 
Unis.  Une  place  avait  été  réservée  pour  le  Ministère  des 
Travaux  publics  de  France,  dont  les  envois  sont  malheureu- 
sement arrivés  trop  tard. 

Enfin  la  salle  n"*  9  organisée  par  le  général  Gloukhovskoy, 
chef  de  la  mission  topograpbique  du  Bas-Oxus,  était  dé- 
corée de  tapis  d'Orient  et  d'étoffes  provenant  du  Turkestan. 
On  voyait  là  les  documents  relatifs  à  l'exploration  de  l'an- 
cien lit  de  l'Amou-Daria,  exploration  dirigée  il  y  a  quelques 
années  par  le  général  Gloukhovskoy  et  dont  les  résultats 
considérables  sont  encore  inédits. 

Là  aussi  étaient  réunis  les  documents  relatifs  à  l'explora- 
tion des  rives  et  du  fond  de  la  mer  Caspienne  et  de  la  mer 
d'Aral,  documents  fort  intéressants  dont  la  majeure  partie 
a  été  envoyée  par  les  Ministères  de  la  Guerre  et  de  la  Ma- 
rine. 


266  l'exposition  géographique  de  Moscou. 


Vlll 

En  outre  de  ces  neuf  salles  consacrées  à  l'exposition  géo- 
graphique proprement  dite,  deux  autres  salles  qui  les  précé- 
daient, situées  au  même  étage  du  palais  historique  et  placées 
sous  le  même  contrôle,  étaient  affectées  à  l'exposition  d'ar- 
chéologie préhistorique,  accessoire  du  congrès  d'anthropo- 
logie et  d'archéologie  préhistorique  et  connexe  de  l'exposi- 
tion géographique. 

Ces  collections  formées  en  partie  dans  diverses  contrées  du 
monde  entier,  mais  en  majeure  partie  dans  le  Caucase,  la 
Sibérie,  le  centre  et  le  sud  de  la  Russie,  étaient  à  la  fois  re« 
marquables  par  la  beauté  des  objets  qui  les  composaient, 
par  leur  nombre  et  par  leur  variété,  comparée  à  l'uniformité 
des  quelques  types  sur  lesquels  nos  archéologues  d'Occident 
ont  eu  à  exercer  leur  sagacité. 

On  sait  combien  sont  abondants  et  curieux  les  débris, 
bijoux,  ustensiles  et  objets  d'art  divers,  que  nous  ont  livrés 
dans  ces  dernières  années  et  que  recèlent  encore  les  tumuli, 
les  ruines  ou  les  sépultures  du  sud  de  la  Russie  et  du  Cau- 
case. 

Les  diverses  périodes  de  l'âge  de  pierre  et  de  l'âge  de 
bronze,  beaucoup  moins  défluies  encore  dans  ces  régions 
que  dans  l'Europe  occidentale,  et,  dans  tous  les  cas,  beau- 
coup plus  prolongées  vers  les  temps  modernes,  ont  laissé 
des  documents  plus  parfaits,  plus  variés  et  souvent  plus  ar« 
tistiques  que  tout  ce  que  nous  connaissons  en  France. 

D'un  côté  ces  objets  de  pierre  et  de  métal  se  lient  aux 
premiers  tâtonnements  des  débuts  les  plus  obscurs  et  les 
plus  mystérieux  de  l'humanité;  d'un  autre  côté  ils  se  rat- 
tachent par  des  transitions  curieuses  et  difficiles  à  analyser 
aux  spécimens  si  artistiques  et  si  parfaits  que  l'art  grec  et  l'art 
romain  ont  semés  autour  du  Pont-Euxin,  dans  la  Tauride 
et  dans  toute  la  partie  du  sud  de  la  Russie  qui  formait  ou 


l'exposition  géographique  de  MOSCOU.  267 

avoisinait  rancien  royaume  du  Bosphore  cimmérien;  par 
d'autres  côtés,  ils  se  continuent  dans  certaines  régions, 
telles  que  le  Caucase,  jusqu'au  moyen  âge,  ou  dans  d'autres, 
comme  la  Sibérie,  jusqu'aux  temps  modernes,  et  se  re- 
lient aux  anciens  monuments,  si  nombreux  et  si  étranges, 
des  civilisations  géorgiennes,  arméniennes,  ainsi  qu'à  ceux 
d'autres  civilisations  barbares  dont  nous  ne  connaissons 
même  pas  les  noms  ni  les  enchaînements. 

Bien  que  cette  partie  de  l'Exposition  ne  soit  pas,  à  propre- 
ment parler,  du  ressort  de  la  géographie  pure,  nous  la  dé- 
crirons avec  quelques  détails  à  cause  de  son  haut  intérêt  et 
de  la  nouveauté  de  beaucoup  des  objets  exposés. 

La  liste  des  matériaux  constituant  cette  partie  de  l'expo- 
sition ne  figurait  pas  dans  le  catalogue  de  l'exposition  géo- 
graphique, rédigé  et  publié  par  M.  le  professeur  Anoutchine. 
Hais  ces  deux  salles  formaient  l'objet  d'un  catalogue  spé. 
cial  qui  a  été  inséré  dans  l'un  des  volumes  de  matériaux  pu- 
bliés par  la  commission  du  congrès  ^ 

Auprès  des  types  bien  connus,  envoyés  de  l'Europe  occi- 
dentale comme  termes  de  comparaison,  et  représentant  lea 
documents  classiques  de  l'âge  de  pierre,  on  voyait  —  et 
cette  juxtapositiop  était  des  plus  intéressantes  —  une  foule 
d'objets  d'os,  de  pierre  et  de  métal  découverts  dans  diverses 
parties  de  l'empire  russe  et  formant  de  véritables  trésors 
pour  les  études  des  archéologues. 

A  côté  des  envois  de  M.  Ghauvet,  de  Ruffec,  composés 
d'objets  de  l'âge  de  pierre  recueillis  dans  la  Charente  et  la 
Dordogne,  à  côté  de  ceux  du  baron  de  Baye,  composés  de 

i  •  Conifrè9  mtémationaux  iP anthropologie  et  d'archéologie  préhiito^ 
torique  et  de  zoologie.  Matériaux  rassemblés  par  le  comité  d^organisa" 
lion  des  congrès  et  touchant  les  expositions^  les  excursions  et  les  rap^ 
ports  sur  les  questions  touchant  les  congrès.  —  Cette  publication  a  été 
dite  sous  la  direction  d*une  commission  dont  le  président  était  M.  Jean 
Bumouchel  et  qui  avait  pour  membres  les  professeurs  Bogdanoffy  Ka- 
wialsky  et  Koulaguine .  Les  rédacteurs  et  traducteurs  étaient  MM.  F .  Tastwin, 
A.  Tastwin,  S.  Sloutsky,  P.  Stralzoff,  A.  Zagovallo  et  E.  Fondet. 


268  l'exposition  géographique  de  hosgou. 

silex,  d'objets  gaulois  et  franks  recueillis  surtout  en  Chacn- 
pagne,  à  côté  des  objets  de  l'âge  de  pierre  trouvés  dans  les 
tumuli  et  les  tombeaux  préhistoriques  du  Danemark  par 
M.  Samokvassoff,  à  côté  de  la  remarquable  collection  de 
M.  Steudel,  composée  d'objets  en  silex,  en  pierres  polies^en 
os,  en  fer  et  en  bronze,  provenant  des  bords  du  Rhin  ou  du 
Danube,  ainsi  que  des  palafittes  du  lac  de  Constance,  on 
voyait,  dans  la  première  salle,  une  collection  de  silex  et  de 
haches  polies  provenant  du  gouvernement  de  Witebsk  et 
présentées  par  M.  RomanoiT,  les  silex,  débris  de  poteries 
ornées,  dents  de  sangliers^  cornes  d'élans,  etc.,  réunis  par 
le  R.  P.  Bourtzoff  dans  le  gouvernement  de  Toula  (Russie 
centrale),  les  silex,  poteries  et  restes  de  cuisine  rassemblés 
par  le  R.  P.  Préobrajensky  dans  le  district  de  Béleff  (même 
gouvernement).  Les  fragments  de  poteries  compris  sous 
les  numéros  2,  5  et  11  étaient  vraiment  remarquables  par 
la  délicatesse  de  leur  décoration.  Près  de  là  se  trouvaient 
aussi  des  haches  en  pierre  polie,  présentées  par  le  Comité 
statistique  de  Kowno,  d'autres  haches  polies  provenant  de 
Kamenietsk-Podolsk  et  envoyées  par  M.  Greim,  des  silex 
de  l'époque  néolithique,  armes  de  pierre  polie,  pierres  à 
frondes,  dents  de  rhinocéros,  etc. ,  collectionnées  dans  le  dis- 
trict de  Zariansk  (gouvernement  de  Wia(ka)  et  exposées  par 
M.  Kybardine,  la  collection  particulière  de  M.  Romanoff, 
comprenant  de  belles  armes  polies,  en  diorite  verte,  prove- 
nant du  gouvernement  de  Witebsk.  Le  gouvernement  de 
Mohilew  avait  fourni  également  une  grande  quantité 
d'armes  de  pierre  du  même  type. 

A  citer  au  premier  rang  la  collection  du  prince  Poutiatine, 
comprenant  des  restes  de  la  faune  fossile  de  la  station  néo- 
lithique de  Bologoye  (gouvernement  de  Twer),  des  armes 
en  pierre,  en  bois,  et  des  poteries  avec  ornements  de  la  pé- 
riode néolithique  (même  provenance),  et,  comme  points  de 
comparaison,  des  estampages  d'empreintes  recueillies  sur 
des  poteries  similaires  de  l'Amérique  du  Nord. 


l'exposition  géographique  de  MOSCOU.  269 

Le  musée  de  la  ville  de  Twer  avait  exposé  une  collection 
des  plus  variées  d'armes  de  pierre  lui  appartenant. 

Puis  venait  la  collection  de  M.  Pérédolsky,  de  Novgorod, 
présentant  le  tableau  de  la  civilisation  à  l'époque  néoli- 
thique sur  les  bords  du  lac  Ilmen.  Une  collection  d'objets, 
appartenant  à  la  Société  des  sciences  de  Wladivostok,  com- 
prenait des  armes  en  pierre  polie,  de  formes  diverses,  des 
pointes  d'outils  en  os  et  en  ardoise  provenant  de  la  Sibérie 
orientale. 

De  la  même  région,  des  silex  de  l'époque  néolithique,  des 
haches  en  pierre  polie  et  des  bouts  de  lance  en  métal, 
avaient  été  envoyés  par  M.  OtchinikoiT,  de  la  ville  d'Olek- 
minsk,  gouvernement  de  Yakoutsk. 

M.  SavenkofF,  directeur  de  l'institut  pédagogique  de  Kras- 
nolarsk,  a  envoyé  un  intéressant  croquis  géologique  de  la 
vallée  du  Yénisséî,  et  aussi  des  débris  de  poteries  ouvragées 
provenant  d'une  station  néolithique  qu'il  a  découverte  à 
l'embouchure  de  la  Basaîcha,  affluent  du  môme  fleuve. 

La  remarquable  collection  Elénieff  nous  présentait  24  car- 
tons remplis  de  silex  de  l'époque  néolithique,  armes  en 
pierre  polie,  objets  en  os,  débris  de  poteries  ornées,  dé- 
couverts dans  une  caverne  à  l'embouchure  de  la  Birioussa, 
autre  affluent  du  Yénisséî. 

La  riche  collection  sibérienne  de  M.  SavenkofiT,  rendue  plus 
particulièrement  intéressante  encore  par  des  plans  et  caries 
des  environs  de  Krasnoîarsk  et  des  bords  du  Yénisséi,  figu- 
rant les  emplacements  exacts  de  ses  découvertes  archéolo- 
giques, nous  a  montré  en  quantité  des  armes  en  pierre  de  la 
période  paléolithique,  des  os  de  renne  sculptés  et  des 
dents  de  mammouth  travaillées,  ainsi  que  des  crânes  de 
chiens  et  de  cerfs  provenant  de  fouilles  faites  dans  le  lôss 
sur  les  pentes  du  mont  Afontoff  (près  Krasnoîarsk),  des 
armes  en  pierre  de  la  période  néolithique  et  des  os  travail-» 
lés,  trouvés  en  môme  temps  que  des  ossements  humains, 
dans  les  bancs  de  sable  des  bords  de  la  Basaîcha.  Les  crânes 


270  l'exposition  géographique  de  hosgou. 

humains  et  des  débris  de  poterie  de  la  même  station  sont 
vraiment  intéressants,  mais  ce  qui  nous  conduit  à  donner  à 
ces  objets  une  date  historiquement  peu  ancienne  ou  du 
moins  à  faire  remarquer  combien  la  période  néolithique  a 
dû  se  prolonger  en  Sibérie  jusque  près  de  nos  jours,  c'est  la 
présence,  parmi  les  trouvailles  de  ce  gisement,  de  figures 
d'élans  d'un  fini  et  d'une  exactitude  admirables,  ainsi  que 
d'une  petite  idole  représentant  un  hibou  et  pareille  aux 
idoles  de  bronze  de  Sibérie. 

La  seconde  salle,  non  moins  riche  que  la  première,  conte- 
nait la  collection  du  musée  de  Minoussinsk,  composée  d'ob- 
jets de  bronze  trouvés  sur  le  haut  Yénisséï,  et  aussi  les 
bronzes  de  M.  Savenkoff,  provenant  de  la  Basalcha,  et  parmi 
lesquels  se  trouvaient  un  mors,  des  armes,  et  un  vase  de 
bronze  de  la  forme  que  les  savants  russes  ont  appelé  a  vase 
scythe  »  ainsi  que  des  crânes  provenant  des  tumuli  en 
Sibérie. 

A  citer  aussi  la  superbe  collection  du  musée  de  l'univer- 
sité de  Tomsk,  comprenant  des  bronzes  de  Minoussinsk,  des 
objets  trouvés  dans  les  monuments  mégalithiques,  des  idoles 
en  bronze  représentant  des  hiboux  et  des  chauves-souris, 
une  idole  du  dieu  solaire  et  autres  figures  symboliques. 

La  collection  du  professeur  Samokvassoff,  déjà  très  cu- 
rieuse par  elle-même,  est  rendue  particulièrement  intéres- 
sante par  l'essai  de  classification  systématique  qu'elle  pré- 
sente. M.  Samokvassoff  a  été  conduit  par  une  longue  étude 
à  admettre,  pour  les  sépultures  anciennes  de  la  Russie,  quatre 
époques  :  Vépoque  cimmériennBy  ou  âge  de  la  pierre  et  du 
bronze,  Vépoquescythe  ou  sarmate;  Vépoque  slave;  Vépoque 
des  Polovetz  et  des  Tartares. 

La  collection  de  M.  J.  Slowtzoff  présente  des  armes  en 
pierre  provenant  des  environs  de  Tûmen,  gouvernement  de 
Tobolsk,  et  trouvées  pour  la  plupart  dans  les  anciens  goro^ 
ditchéSf  sortes  d'oppida  préhistoriques. 

Le  musée  de  Riazan  et  celui  de  Twer  ont  envoyé  deux  se- 


l'exposition  géographique  de  MOSCOU.  271 

ries  d'objets  trouvés  dans  les  kourgânes  (tumuli)  de  ces 
deux  gouyernements. 

Les  fouilles  du  général  Brandenbourg  dans  le  district 
de  Novaîa-Ladoga  (gouvernement  de  Pétersbourg)  ont  été  re- 
présentées par  de  nombreux  objets  et  dessins  d'objets  ayant 
de  curieuses  analogies  avec  les  objets  Scandinaves  et  mériens. 

Nous  avons  gardé  pour  la  fin  la  magnifique  collection  de 
la  comtesse  OuwarofTy  comprenant  des  objets  d'un  caractère 
artistique  tout  à  fait  supérieur,  provenant  de  nombreuses 
fouilles  dont  les  principales  ont  été  exécutées  sur  le  versant 
nord  du  Caucase,  dans  la  région  occupée  aujourd'hui  par 
les  Ossètes.  Tous  les  musées  d'Europe  connaissent  les  magni- 
fiques trouvailles  faites  à  Kouban,  à  Komounta,  à  Koum- 
boulta,  à  Goliaty  à  Lizgor,  à  Donifars,  etc.  Le  plus  grand 
nombre  des  objets  exposés  à  Moscou  provenaient  des  nécro- 
poles de  la  vallée  de  l'Ouroukh.  Ce  sont  des  objets  de 
verre,  des  bijoux  d'or  et  d'argent,  des  perles  de  verre, 
des  plaques  de  bronze  avec  des  figures  de  centaures,  etc. 
Enfin  une  série  d'objets,  qui  depuis  l'époque  préhistorique 
nous  conduisent  jusqu'au  XIV*  siècle,  en  nous  montrant  de 
curieuses  relations  avec  lart  grec  et  invasions  arabes,  etc. 
Beaucoup  provenaient  de  Lizgor,  d'autres  de  Zadalisk, 
d'autres  de  Makhtchesk,  sur  la  rive  gauche  de  rAïgomi- 
Don,  afQuent  de  l'Ouroukh.  Vaoul  de  Tli,  sur  le  versant 
sud  de  la  grande  chaîne,  a  également  fourni  un  important 
contingent  de  bronzes  et  de  poteries. 

Enfin  la  Société  archéologique  de  Moscou  a  exposé  la 
riche  et  curieuse  collection  d'objets  en  os,  bronze,  fer  et  ar- 
gent recueillis  par  M.  Spitzine  au  cours  de  l'exploration 
officielle  qu'il  a  faite  des  goroditchés  du  gouvernement  de 
Wiatka,  ainsi  que  la  collection  plus  moderne  formée  par 
M.  Pervoukhine  dans  les  goroditchés  du  môme  gouverne- 
ment (diMrict  de  Glassoff).  La  date  de  ces  derniers  objets, 
dont  beaucoup  présentent  un  caractère  mérien,  nous  est 
donnée  par  des  monnaies  arsacides  et  sassanides,  qui  s'y 


272  l'exposition  géographique  de  moscou. 

trouvaient  jointes.Les plus  modernes  sont  du  yiipâu  x*  siècle. 
Les  objets  de  la  collection  Spitzine  sont  plus  anciens. 


IX 


Par  rénumération  déjà  longue,  et  pourtant  sommaire, 
car  elle  n'indique  que  des  catégories  d'objets,  que  nous 
avons  donnée  en  indiquant  le  plan  général  de  l'exposition, 
on  voit  qu'il  serait  impossible  de  citer  ici  tous  les  éléments 
intéressants  ou  nouveaux  qui  s'y  sont  trouvés  réunis. 

Le  catalogue  se  composait  de  plus  de  740  numéros,  dont 
chacun  comprenait  non  pas  seulement  plusieurs  objets, 
mais  plusieurs  séries  d'objets.  Aussi  est-il  impossible  d'en 
fournir  d'une  façon  complète  l'aperçu  ni  l'analyse. 

Cependant  nous  citerons,  comme  spécialement  remar- 
quables, en  dehors  des  expositions  organisées  par  les 
différentes  administrations  publiques,  et  qui,  naturellement 
primaient  en  général  par  leur  importance  et  par  leur  cadre, 
ce  qu'avaient  pu  faire  les  particuliers,  les  œuvres  suivantes 
dues  aussi  à  des  particuliers  : 

Les  publications  maritimes  de  S.  A.  L  le  grand-duc 
Alexandre  Mikhaîlowitch,  les  très  remarquables  cartes  du 
général  de  Tillo,  président  de  la  section  mathématique  de 
la  Société  impériale  russe  de  géographie  (cartes  hypsomé- 
triques  et  hydrographiques  de  la  Russie  et  cartes  hypsomé- 
triques  de  divers  pays  étrangers)  ;  l'œuvre  du  général  Glou- 
khovskoy,  consistant  en  une  énorme  carte  manuscrite,  ne 
comptant  pas  moins  de  70  feuilles  et  résumant  le  travail  si  déli- 
cat et  si  difficile  du  nivellement  de  l'ancien  cours  de  l'Oxus 
inférieur,  ainsi  que  d'autres  documents  relatifs  à  l'exploration 
des  bassins  de  la  mer  Caspienne  et  de  la  mer  d'Aral  ;  la  grande 
carte  en  relief  du  Turkestan,  du  général  Baranoff;  les  nom- 
breuses cartes,  séries  d'albums,  etc.,  envoyées  par  l'amiral 
Possiets,  l'exposition  du  chemin  de  fer  transcaspien  due  au 


l'exposition  géographique  de  MOSCOU.  273 

général  Ânnenkoff;  la  série  des  cartes,  photographies  et 
publications  spécialement  relatives  au  gouvernement  de 
Tveri  exposées  par  le  conseiller  intime  A.  K.  Zeznewsky. 

Le  colonel  Bogaîevsky  avait  exposé  une  fort  intéressante 
collection  de  tableaux,  aquarelles  et  croquis,  figurant  des 
localités  de  l'Altaï,  du  Saour  et  de  diverses  parties  de  la 
Sibérie;  quant  au  Caucase,  il  était  particulièrement  bien 
représenté  au  double  point  de  vue  ethnographique  et  pitto- 
resque :  outre  de  très  nombreuses  photographies  de  ce  pays, 
on  remarquait  à  l'exposition  une  série  de  tableaux  et 
d'études  de  types  locaux,  dont  beaucoup  étaient  l'œuvre 
de  peintres  renommés,  et  avaient  une  réelle  valeur  artis- 
tique, en  dehors  de  leur  intérêt  ethnographique.  L'envoi 
de  cette  collection  était  dû  à  M.  K.-P.  Yanowsky,  curateur 
de  la  circonscription  scolaire  du  Caucase  et  à  M.  N.-K.  Zeid- 
litz,  directeur  du  Comité  statistique  de  la  môme  région  ; 
les  riches  collections  ethnographiques  de  MM.  E.-R.  Roma- 
noir,  Sapouno£f  et  Sérébrine,  jointes  à  quelques  autres 
envois  de  la  même  région^  avaient  permis  de  constituer  à 
l'exposition  une  section  spéciale  relative  à  l'ethnographie 
de  la  Russie  Blanche,  fort  curieuse  pour  les  étrangers,  et 
M.  N.-L.  Gondatti  avait  envoyé  une  nombreuse  et  très  remar- 
quable série  de  produits  de  TAsie  orientale  et  méridionale. 

Une  ingénieuse  idée,  fort  goûtée  par  le  public,  avait  con- 
sisté à  installer  un  grand  stéréoscope,  prêté  par  M.  Schwobe, 
de  Moscou,  et  cinq  autres  stéréoscopes  avec  vues  sur  verre, 
système  Lechenal,  qui  ont  fonctionné  pendant  toute  la  durée 
de  l'exposition,  grâce  à  l'obligeance  de  M.  A.-A.  Tolstonia- 
toff. 

Parmi  les  sociétés  privées  dont  les  œuvres  nous  ont 
paru  particulièrement  intéressantes  et  remarquables  au 
point  de  vue  géographique  et  dont  l'exposition  de  Moscou 
nous  a  révélé  le  succès  et  l'activité,  nous  citerons  : 

La  Société  pour  l'exploration  du  district  de  l'Amour,  cette 
région  si  lointaine,  naguère  si  peu  connue  et  si  déserte, 


274  l'exposition  géographique  de  mosgou. 

annexée  depuis  si  peu  de  temps  par  la  Russie  et  qui,  grâce 
à  l'activité  merveilleuse  et  à  Tinitiative  énergique  des  con* 
quérantSy  est  en  train  de  devenir  l'un  des  foyers  de  colonisa- 
tion, d'expansion  et  presque  de  civilisation  de  l'empire 
russe;  la  Société  pour  Tencouragement  de  la  marine  mar- 
chande russe,  dont  l'exposition  était  particulièrement  belle 
et  importante,  aussi  soignée  dans  le  détail  qu'intéressante 
par  son  objet;  la  Société  impériale  de  Palestine;  la  Société 
de  bienfaisance  slave  ;  la  Société  d'archéologie,  d'histoire  et 
d'ethnographie  de  Kazan,  dont  le  champ  d'études  comprend 
des  questions  si  curieuses  et  si  peu  connues  des  archéologues 
et  des  géographes  occidentaux,  et  s'applique  à  cette  région 
que  nous  connaissons  si  peu,  à  cette  ancienne  Russie  tar- 
tare,  qui  a  été  Tune  des  sources,  et  la  plus  typique,  la 
moins  empruntée  à  l'Europe  et  la  plus  nationale  peut-être 
entre  toutes  celles  qui  ont  contribué  à  former  la  nationalité 
russe  moderne;  la  Société  des  amis  de  l'histoire  naturelle 
de  l'Oural  ;  le  Club  alpin  de  Crimée. 

De  très  nombreux  exposants  particuliers,  dont  nous  re- 
grettons de  ne  pouvoir,  faute  d'espace,  citer  les  noms,  avaient 
envoyé  des  travaux,  des  collections,  des  cartes  ou  des  vues 
et  des  types  ethnographiques  représentés  par  des  tableaux, 
des  dessins  et  surtout  des  photographies. 

Il  n'est  pas  besoin  de  répéter  ici  à  quel  point  la  photo- 
graphie, comprise  comme  elle  l'est  maintenant,  est  pour  la 
géographie  un  puissant  auxiliaire.  L'exposition  de  Moscou 
l'a  prouvé  une  fois  déplus.  Indépendamment  des  voyageurs 
et  explorateurs  qui  tous,  plus  ou  moins,  sont  forcés  aujour- 
d'hui de  s'improviser  photographes,  des  photographes  profes- 
sionnels et  sédentaires,complètement  outillés  et  installés  dans 
les  parties  les  plus  lointaines  et  les  plus  récemment  con- 
quises de  l'empire  russe,  initient  le  monde  européen  aux 
sites,  aux  monuments,  à  la  topographie  des  localités  qu'ils 
habitent  et  des  pays  environnants  dans  un  rayon  souvent 
très  vaste.  A  ce  titre,  ces  artistes  sont  de  véritables  explo- 


l'exposition  géographique  de  MOSCOU.  275 

râteurs  et  ils  méritent  bien  de  la  géographie.  Ce  sont  devrais 
voyageurs  et  de  vrais  ethnographes  ou  archéologues  que  les 
photographes  tels  que  MM.  Tcharouchine  (de  Troltzkosavsk), 
Ëngely  Yermakofi  (de  Tiflis),  Safono£f  (de  Kazan),  Greim  (de 
Kamenietz-Podoisk),  Bartchevsky  (de  Yaroslavl),  Renard  et 
Scherer  Nabholtz  (de  Moscou),  etc. 

La  représentation  de  types  locaux  relatifs  surtout  au  Cau- 
case avait  en  outre  tenté  de  nombreux  peintres.  Nous  cite- 
rons pour  leur  exactitude  et  leur  mérite  artistique  les 
tableaux  de  MM.  Zankovsky^  Longo,  Koltchine,  Kôppen, 
Bacbinjaghian,  Gretchaninoff,  Mme  Nonné,  et  nous  en  pour- 
rions citer  d'autres  encore. 

Parmi  les  exposants  étrangers  h  la  Russie  venait  en  pre- 
mière ligue  le  professeur  Nordenskiôld,  qui,  en  outre 
des  travaux  scientifiques  de  premier  ordre  qui  lui  sont  per- 
sonnels, avait  exposé  deux  magnifiques  collections  de  cartes 
anciennes  relatives  les  unes  à  l'univers  entier,  les  autres  à 
la  Russie  en  particulier.  Nous  mentionnerons  aussi  à  part, 
d'une  façon  tout  à  fait  spéciale,  pour  leur  belle  exécution  et 
leur  haut  intérêt  géographique,  les  superbes  photographies 
panoramiques  du  Caucase,  représentant  admirablement  la 
topographie  d'une  partie  des  principaux  sommets  de  la 
chaîne,  par  M.  Gella. 

Puis  nous  citerons  encore  comme  ayant  été  fort  remar- 
quées dans  des  genres  divers  :  la  collection  de  photographies 
faite  au  Turkestan  russe,  en  1891,  par  M.  Paul  Nadar;  le 
Daï'tsing'Wan-nyan''i-toung'tyan  -  sya-tsycuan--  toUj  an- 
cienne carte  de  l'Empire  chinois,  en  quatre  feuilles  ;  la  carte 
orograpbique  d'Ecosse  de  Brion  et  Mac  dure;  le  Cammer- 
maycr  Reisekart  over  det  sydlige  Norge,  publié  par 
Per  Nissen  ;  la  Mapa  hipsometrica  de  Espana  y  Portugaly 
par  F.  de  Botella.  Ces  trois  dernières  cartes  ont  servi  de 
canevas  au  général  de  Tillo  pour  la  confection  de  magnifiques 
cartes  hypsomé triques. 


276  l'exposition  géographique  de  moscou. 


Les  envois  faits  par  les  divers  services  publics  de  l'empire 
russe  constituaient,  comme  Ton  pouvait  s'y  attendre,  le 
principal  noyau  de  l'exposition,  car  aujourd'hui  la  géogra- 
phie pure  ou  appliquée,  ainsi  que  ses  annexes,  la  météoro- 
logie, la  statistique,  la  colonisation,  etc.,  touche  à  la  fois  à 
presque  tous  les  rouages  du  gouvernement,  comme  elle 
touche  à  toutes  les  branches  de  la  science,  et  il  n'est  guère 
d'administration  publique  où  elle  ne  soit  l'objet  de  travaux 
et  d'études  plus  ou  moins  considérables. 

Les  envois  étaient  d'autant  plus  importants  que  tous  les 
services  publics  avaient  tenu  à  honneur  de  participer,  dans 
la  limite  de  leurs  ressorts  respectifs,  à  enrichir  une  exposi- 
tion qui  mettait  en  valeur  les  grands  progrès  accomplis  par 
eux  et  par  le  pays  au  cours  des  dernières  années. 

Aussi  l'exposition  était-elle  particulièrement  riche  et 
bien  réussie  sous  ce  rapport. 

Indépendamment  des  envois  du  Ministère  de  la  Guerre, 
dont  nous  avons  déjà  parlé,  on  remarquait  les  suivants  : 
l'exposition  du  Ministère  des  Domaines,  et  en  particulier  dans 
celle-ci  les  envois  du  Département  des  Mines,  si  riche  surtout 
en  ce  qui  concerne  la  Russie  d'Asie;  puis  venaient  ceux  du 
Département  des  Forêts,  du  Département  de  l'Agriculture 
et  de  l'Industrie  rurale.  L%  Comité  géologique  représenté  par 
son  président,  M.  A.-L.  Karpinsky,  la  Société  de  minéralogie, 
enfin  plusieurs  géologues  éminents,  tels  que  MM.  G.-N.  Ni- 
kitine  et  Th.-N.  TchemitchefT,  ont  pris  directement  une  part 
active  à  l'organisation  de  l'exposition* 

Le  Ministère  des  Voies  de  communication  a  tenu  la  place 
que  l'on  pouvait  attendre  d'un  département  auquel  incombe 
l'un  des  problèmes  économiques,  administratifs  et  géogra- 
phiques les  plus  grands  de  notre  époque  :  la  pénétration 
et  la  mise  en  relation  rapides  des  diverses  parties  de  l'im- 


l'exposition  géographique  de  MOSCOU.  277 

mense  empire  russe,  problème  d'où  l'on  peut  dire  que  dé- 
pendent sa  civilisation,  son  avenir  tout  entier,  ainsi  que  son 
rang  parmi  les  nations  civilisées.  Parmi  les  divers  services 
de  ce  ministère  nous  citerons,  comme  ayant  tenu  une  place 
très  importante  au  point  de  vue  spécial  qui  nous  occupe, 
d'abord  l'Administration  des  routes  et  des  voies  fluviales,  puis 
l'Administration  temporaire  des  voies  ferrées  militaires,  la 
Section  de  statistique  du  même  ministère,  enfin  la  Com- 
mission de  construction  des  ports  de  commerce. 

Le  Ministère  de  la  Marine  a  tenu  à  l'exposition,  bien  que 
la  Russie  soit  jusqu'à  présent  une  puissance  considérée 
comme  essentiellement  continentale,  une  place  des  plus 
distinguées.  Le  Service  hydrographique  de  Russie  mérite 
une  mention  toute  spéciale,  et  ses  cartes  et  ses  publications 
relatives  aux  lacs  du  nord  de  la  Russie,  aux  mers  glaciales, 
à  la  mer  Baltique,  à  la  mer  Noire  et  à  la  mer  d'Azof,  sont 
aussi  remarquables  par  leur  excellente  forme,  qu'intéres- 
santes par  leur  objet.  Ces  documents  ont,  pour  la  plupart^ 
été  réunis  par  M.  K.-J.  MikhaïlofF,  sous-chef  à  ce  ministère 
et  l'exposition  en  a  été  disposée  par  les  soins  du  lieutenant- 
colonel  J.-B.  Spindler. 

Quant  au  Ministère  de  l'Instruction  publique,  il  était  re- 
présenté par  plusieurs  de  ses  services  :  l'Académie  impé- 
riale des  sciences  et  l'Observatoire  de  physique  avaient  envoyé 
leurs  publications  et  donné  leur  concours  direct;  la  Biblio- 
thèque impériale  avait  fait  sortir  de  ses  archives  les  cartes, 
les  documents,  les  manuscrits  géographiques  les  plus  rares 
et  les  plus  précieux.  L'Université  de  Moscou  avait  égale- 
ment prêté  des  documents  précieux  pour  la  géographie  qui 
sont  conservés  dans  sa  bibliothèque  ou  qui  font  partie  des 
collections  de  son  cabinet  géographique.  Le  Musée  histo- 
rique de  Moscou,  la  Bibliothèque  publique  de  Wilna,  ont 
activement  contribué  à  enrichir  l'exposition.  La  Société  im- 
périale russe  de  Géographie  qui,  comme  on  le  sait,  consti- 
tue en  Russie  un  corps  beaucoup  plus  étroitement  rattaché 

soc.  DE  CÉOGR.  —  2o  TRIMESTRE  1893.  XIY.  —  19 


i79  l'exposition  GâOGRAPmQUE  DE  MOSCOU. 

au  goQTernement  et  plus  soatenu  par  lui  que  ne  Test  en 
France  la  Société  de  Géognipiiie,  peut  également  être  citée 
ici,  à  la  suite  des  autres  sériées  publics  se  rattachant  au 
Biinistète  de  nnstruction  publique;  elle  avait  pris  à  Y&l- 
position  la  part  qu'où  pouvait  prévoir.  Parmi  les  sections 
régionales,  les  sections  circassienne  et  sibérienne  et  celle  de 
la  Sibérie  orientale,  s'étaient  particulièrement  distinguées. 
Le  président  de  cette  dffinière  section,  M.  SoukiiatchefiT, 
avait  envoyé  une  précieuse  et  originale  collection  d'objets 
relatifs  au  culte  chamaniste  et  provenant  des  frontières  de 
la  Chine  et  de  la  Sibérie. 

Le  Ministère  de  Tlntérieur  était  représenté  par  les  nom- 
breuses expositions  particulières  des  administrations  dépar- 
temeatales,  parmi  lesquelles  se  sont  distingués  spéciale- 
ment les  gouvernements  de Nijni-Novgorod,  de  Poltava,  etc., 
par  l'Administration  centrale  des  Postes  et  Télégraphes 
(dont  l'exposition  formait  un  groupe,  organisé  par  M.  N.  Sla- 
vinsky),  par  rAdmimstration  pénitentiaire. 

Le  Comité  central  de  statistique,  dépendant  de  ce  minis- 
tère et  qui  a  pour  directeur  M.  N.-A.  Trolnitzky,  conseiller 
intime,  a  envoyé  d'importantes  séries  de  publications  faites 
dans  ces  dernières  années. 

Enfin  plusieurs  comités  provinciaux  de  statistique,  tels 
que  ceux  d'Iénisséisk,  de  Kostroma,  de  Koursk,  etc.,  ont 
fourni  des  séries  de  documents  fort  intéressants  pour  la 
géographie. 

Le  Ministère  des  Finances  a  envoyé  de  nombreuses  suites 
de  eartogrammes  et  de  tableaux  graphiques,  ayant  trait  à 
révolution  de  divers  phénomènes  économiques  concernant 
la  géographie  intérieure  de  Tempire  russe  ou  ses  relations 
économiques  avec  les  autres  pays. 

Quant  au  Ministère  des  Affaires  étrangères,  son  rôle  prin- 
cipal a  consisté,  naturellement,  à  assurer  à  Texposition  le 
concours  des  gouvernements  et  des  exposants  étrangers.  A 
cet  égard  le  baron  Tb.-P.  d'Osten-Sacken,  directeur  des  ser- 


1^1— 


l  • 


l'exposition  géographique  de  MOSCOU.  279 

vices  intérieurs  de  ce  ministère,  bien  connu  des  géograpiies 
du  ononde  entier  comme  explorateur  et  comme  naturaliste 
en  môme  temps  que  comme  diplomate,  a  trouvé  là  une  ap- 
plication toute  indiquée  de  sa  haute  compétence  dans  la 
matièi*e  spéciale  dont  il  s'agissait.  Grâce  à  son  intervention 
l'exposition  géographique  de  Moscou  a  pris  un  caractère 
international  et  a  embrassé  la  géographie  du  monde  entier 
en  même  temps  qu'elle  faisait  l'inventaire  plus  détaillé  des 
richesses  géographiques  et  des  moyens  d'investigation 
scientifi(|ue  du  monde  russe.  Nous  avons  dit  ailleurs  quelle 
a  été  la  part  de  la  collaboration  des  pays  étrangers.  Parmi 
les  agents  du  Ministère  des  Affaires  étrangères  de  Russie 
une  participation  directe  et  importante  à  l'exposition  a  été 
donnée  par  l'ambassadeur  de  Russie  à  Peking,  le  comte 
Cassini  —  dont  le  nom  illustre  l'obligeait  vis-à-vis  de  la  géo- 
graphie —  et  par  les  consuls  généraux  de  Russie  à  Belgrade 
et  à  Smyriie. 

La  partie  géodésique  de  l'exposition  à  été  particulière- 
ment intéressante  et  développée,  grâce  au  concours  actif  du 
service  géodésique  de  l'empire.  Lé  chef  de  ce  service,  M.  le 
sénateur  J.-J.  Ghamchine,  ainsi  que  M.  le  général  du  génie 
V.-J.  Akhcharoumoifetle  général  M.-A.  Lianine,  directeurs 
l'un  du  Bureau  géodésique  et  l'autre  de  l'Institut  géodésique 
Constantin,  donnèrent,  parleur  concours,  un  tel  développe- 
ment à  cette  branche  de  l'exposition,  qu'elle  put  former  une 
section  spéciale  et  occuper  une  salle  entière.  L'organisation 
en  fut  confiée  à  MM.  Litvinoff,  inspecteur  de  l'Institut  géo- 
désique, S. -M.  Solovieff,  sous-inspecteur  du  même  établis- 
sement, et  M.-P.  Afanassieff,  chef  de  l'observatoire  qui  en 
dépend. 

L'exposition  particulière  de  la  ville  de  Saint-Pétersbourg 
était  fort  importante  et  organisée  avec  un  soin  tout  spécial, 
grâce  aux  efforts  de  M.  le  professeur  Y.-E.  Janson,  chef  du 
service  statistique  de  Saint-Pétersbourg,  et  à  ceux  de 
M.  P.-P.  Goustiannikoff,  chargé  de  l'installation. 


280  l'exposition  géographique  de  moscou. 

Au  point  de  vue  géographique  ou  topograpbîque  nous  si- 
gnalerons, dans  cette  exposition,  un  plan  des  embouchures 
de  la  Newa  avant  la  fondation  de  la  ville,  copié  par  M.  R. 
Schwartz,  sur  un  vieux  manuscrit  suédois  de  1737^  de  nom- 
breux plans  de  la  ville  de  Saint-Pétersbourg  à  une  foule 
d'époques,  depuis  1700  jusqu'à  1893,  et  notamment  le  n*^  14 
(plan  manuscrit  de  la  ville  de  Saint-Pétersbourg,  avec  tous 
les  changements  projetés  par  l'impératrice  Catherine  II  et 
approuvés  de  sa  main  le  18  mars  1766).  La  même  exposition 
comprenait  aussi  un  curieux  atlas  de  1798,  accompagné  du 
rôlede  la  contribution  foncière  et  figurant  les  11  arrondis- 
sements et  les  51  quartiers  de  la  ville. 

On  y  voyait  aussi  des  descriptions,  des  vues,  des  plans  et 
figures,  concernant  les  travaux  d*utilité  publique  exécutés  à 
Saint-Pétersbourg,  les  forages  géologiques  pour  l'étude  du 
sol,  les  coupes  de  puits  artésiens,  les  études  de  ponts,  etc. 
L'annuaire  statistique,  les  administrations  de  la  santé  pu- 
blique, de  l'assistance  publique,  étaient  fort  bien  représen- 
tés; enfin  une  série  de  cartogrammes  et  de  diagrammes  ren- 
dant compte  du  commerce,  du  mouvement  de  la  popula- 
tion, etc. 

L'exposition  particulière  de  la  ville  de  Moscou  n'était  pas 
moins  intéressante  que  celle  de  Saint-Pétersbourg  et  l'espace 
qu'elle  occupait  était  presque  aussi  considérable.  L'honneur 
de  son  organisation  revenait  en  majeure  partie  à  l'intelli- 
gente activité  de  l'homme  éminent  qui  fut  maire  de  Moscou 
pendant  ces  dernières  années,  M.  Alexéieff,  qu'une  mort 
tragique  et  déplorée  de  tous  a  récemment  enlevé  à  la  grande 
tâche  dont  il  s'acquittait  d'une  façon  supérieure.  On  sait 
quelle  impulsion  nouvelle  et  puissante  son  initiative  et 
son  énergie  avaient  su  imprimer  en  peu  d'années  à  l'admi- 
nistration de  la  vieille  capitale  des  tzars,  dont  la  transfor- 
mation architecturale  si  rapide  et  si  soudaine,  malheureu- 
sement encore  inachevée,  est  en  grande  partie  son  œuvre. 
La  Société  de  Géographie,  les  savants  français  et  tous  les 


l'exposition  GÉOGUAPHIQUE  de  MOSCOU*  281 

amis  du  progrès  se  sont  associés  aux  regrets  et  à  la  doulou- 
reuse réprobation  qu'a  causés,  en  Russie,  l'assassinat  de  cet 
homme  de  bien,  qui  fut  en  même  temps  une  intelligence  de 
premier  ordre. 

Parmi  les  administrations  provinciales,  celles  de  Nijni- 
Novgorod,  de  Wiatka,  deTver,  de  Poltava,  et  d'autres  encore 
ont  rivalisé  d'activité  dans  leur  coopération  à  l'exposition 
géographique  de  1892. 


XI 


Pour  compléter  l'enseignement  visuel  donné  par  l'expo- 
sition, de  nombreuses  et  remarquables  conférences  ont  été 
faites,  soit  par  des  exposants  ou  par  les  organisateurs  des 
sections  spéciales,  soit  par  les  savants  les  plus  au  courant 
des  questions  particulières  que  l'exposition  mettait  à  l'ordre 
du  jour. 

Cooime  l'a  déclaré  fort  modestement  M.  Anoutchine, 
dans  sa  préface,  ces  conférences  n'étaient  pas  organisées  à 
l'avance,  ni  prévues  dans  le  plan  primitif  de  l'exposition. 
C'est,  dit^il,  le  retard  apporté  à  l'impression  du  catalogue 
qui  les  a  provoquées.  Ce  catalogue  n'ayant  pu,  vu  l'afflux 
incessant  de  matériaux  nouveaux,  être  terminé  qu'à  la  fin 
du  mois  de  septembre  1892,  le  comité  d'organisation  trouva 
utile  de  donner  aux  visiteurs  des  explications  verbales.  Ces 
explications,  d'abord  sommaires  et  accidentelles,  se  coor- 
donnèrent et  se  groupèrent  peu  à  peu,  et  l'on  en  vint  à  les 
transformer  en  conférences  journalières,  ayant  lieu  à  des 
heures  fixes,  et  relatives  à  chacune  des  sections  ou  à  chacun 
des  groupes  d'objets  exposés.  Outre  ces  conférences  répétées 
chaque  jour,  des  conférences  plus  importantes  et  plus  com 
plètes  ayant  un  caractère  plus  spécial  et  plus  approfondi  ont 
été  faites  une  seule  fois  chacune  par  divers  savants,  sur  une 
foule  de  questions  géographiques,  pendant  toute  la  durée  de 


282         l'exposition  géographique  de  Moscou. 

Texposition,  dont  les  collections  rendaient  plus  saisissants 
et  plus  clairs  pour  les  auditeurs  les  sujets  traités. 

G*estde  cette  manière  que  les  visiteurs  ont  pu  entendre, 
à  partir  du  6-18  septembre,  les  très  intéressantes  confé- 
rences ou  communications  suivantes  : 

Le  dimanche  6-18  septembre.  —  Aperçu  général  sur 
Vexposition  géographique.  —  Conférence  d'ouverture  par 
M»  le  professeur  D--N.  Anoutchine. 

7-19  septembre.  —  Explication  des  modèles  et  plans  en 
relief  des  hourgânesj  par  M.  V.-J.  Sizoff.  Les  kourgânes 
sont  des  tumuli,  vestiges  des  diverses  civilisations  préhisto- 
riques ou  antiques,  qui  se  sont  succédé  sur  le  sol  de  la 
Russie.  On  cpnçoit  combien  une  pareille  étude,  dont  le 
champ  laisse  déjà  tant  de  place  aux  découvertes  imprévues 
quand  il  s'agit  de  l'Europe  occidentale,  devait  renfermer 
de  révélations  nouvelles  pour  les  visiteurs  occidentaux, 
alors  qu'il  s'agit  de  pays  aussi  riches  en  vestiges  mégalithi- 
ques  et  en  même  temps  aussi  récemment  explorés  sous  ce 
rapport  et  aussi  peu  connus  que  le  sont  les  immenses  steppes 
et  les  vastes  massifs  montagneux  de  l'empire  russe^  dont 
l'ethnographie  ipréhistorique  et  même  Thistoire  ancienne 
sont  encore  pleines  de  mystères. 

8-20  septembre.  —  La  Mongolie  à  VExposition^  par 
M.  N.-M.  Yadrintzeff,  le  voyageur  bien  connu  de  la  Société 
de  Géographie  de  Paris,  auquel  nous  devons  la  révélation 
des  ruines  de  Karabolgossoun,  l'ancienne  Karakoroum, 
capitale  de  Dehingfaiz-Rhan  ou  de  ses  premiers  successeurs. 

9-21  septembre.  ---^  Produits  naturels  de  V Asie  orientale 
et  méridionale^  par  M.  N.-L.  Gondatti.  Cette  conférence, 
des  plus  nourries,  renfermait  de  nombreuses  et  intéressantes 
données;  notamment  sur  la  production  du  thé. 

10-22  septembre.  —  VExposition  spéciale  de  la  ville  de 
Saint-Pétersbourg  y  par  M.  P.-P.  Goustiannikoff. 

11-23  septembre.  —  L'Exposition  altaïqucy  par  M.  A.-A. 
Ivanowsky, 


l'exposition  géographique  de  MOSCOU.  283 

i3-24  septembre.  —  La  Russie  Blanche  à  VExpositiofiy 
par  M.  N. -A.  Yanrouk. 

13-25  septembre,  (dimanche).  —  Explication  des  cartes 
et  des  diagrammes  représentant  le  mouvement  d'immigra- 
tion dans  la  Sibérie  occidentale,  par  M.  Yadrintzeff. 

Le  même  jour,  plus  tard^  M.  D.-Y.  SamokvassofF  a  fait 
une  conférence  pleine  d'aperçus  et  de  documents  histori- 
ques nouveaux  pour  nous  sur  les  faits  d*histoire  relatifs  à 
la  collection  archéologique  exposée  par  lui. 

14-26  septembre.  —  Cartogrammes  relatifs  à  l'agricul- 
ture et  à  la  géographie  rurale f  par  le  professeur  Â.-Th. 
Fortunatoff. 

15-27  septembre.  —  La  section  géologique  de  VExposi- 
iioHy  par  M.  K.  Tzviétaieff. 

16-28  septembre.  —  Matériaux  relatifs  à  Vhistoire  de  la 
géographie  en  général,  et  en  particulier  de  celle  de  la  Russie , 
jusqu'au  milieu  du  xviii*'  siècle ,  par  M.  Anoutchine. 

17-29  septembre.  —  La  partie  nord-ouest  de  la  Sibérie, 
par  M.  L.-N.  GondattL 

Si)  comme  nous  Ta  dit  modestement  M.  le  professeur 
Anoutchine,  Téminent  organisateur  de  l'exposition,  c'est 
simplement  au  retard  dans  l'impression  du  catalogue  qu'est 
due  ridée  première  de  ces  communications  verbales,  nous 
devons  nous  applaudir  de  ce  léger  contre-temps,  qui  nous 
a  valu  de  si  intéressai^tes  conférences  et  qui  a  permis  aux 
visiteurs  étrangers  de  s'initier  à  des  questions  si  variées  et 
si  nouvelles  pour  la  plupart  d'entre  eux. 

Plus  tard,  après  l'impression  du  catalogue,  les  confé- 
rences ont  continué,  et  nous  signalons  celles  de  : 

H.  N.-F.  Bieliatchewsky,  Collections  d! objets  de  Vâge  de 
pierre; 

M.  N.*P.  Afanasiefif,  Diagrammes  du  climat  de  Moscou 
et  appareils  météorologiques  exposés; 

M.  S.-M.  Solovieff,  Explication  des  instruments  de  géo^ 
désie  et  des  autres  objets  exposés  par  le  Bureau  géodésique; 


284  l'exposition  géographique  de  Moscou, 

M.  A.-V,  Pavloff,  Le  Caucase  à  VExposition. 

M.  V.-M.  Mikhailowsky,  Collections  relatives  aux  pays 
châmans; 

M.  A.-D.  Kachkine,  La  section  de  V Administration  des 
mines; 

M.  D.-N.  Anoutchine,  Les  mers,  les  lacs  et  les  rivières  de 
Vempire  russe.  —  Comment  ils  sont  représentés  à  V expo- 
sition; 

MM.  L.-N.  Gondatti  et  A.-A.  Ivanowsky,  Le  Turkestan 
et  le  territoire  transcaspien  à  l'exposition. 

Enfin  des  conférences  et  des  communications  spéciales 
ont  eu  lieu  dans  la  section  de  topographie  militaire,  dans 
celle  des  livres  d'enseignement  géographique,  dans  la  section 
étrangère,  dans  la  section  de  l'Amou-Daria,  à  propos  de  l'ex- 
pédition du  général  Gloukhovskoy,  ainsi  que  sur  les  exposi- 
tions spéciales  de  la  ville  de  Moscou,  sur  les  matériaux  géo- 
graphiques et  ethnographiques  relatifs  aux  pays  slaves,  etc. 

On  voit  par  cette  énumération  combien  ont  été  variés  les 
sujets  traités  et  quel  développement  les  communications 
orales,  dont  beaucoup  sont  d'une  grande  nouveauté  pour  les 
géographes  occidentaux,  ont  pris  dans  l'ensemble  du  pro*^ 
gramme  de  l'exposition.  Nous  ne  pouvons  regretter  qu'une 
chose,  c'est  que  toutes  ces  communications  n'aient  pas  été 
imprimées  et  réunies  dans  un  recueil  spécial,  comme  l'ont 
été  les  actes  des  Congrès  de  zoologie,  d'anthropologie  et 
d'archéologie  préhistorique.  Ce  recueil  aurait  été,  pour 
toutes  les  sociétés  de  géographie  de  l'ancien  et  du  nouveau 
monde,  ainsi  que  pour  tous  les  corps  savants  ou  techniques 
qui  s'occupent  de  l'étude  des  sciences  géographiques,  du 
plus  haut  intérêt.  Il  faut  espérer  que  le  succès  obtenu  par 
les  conférenciers  les  décidera  à  publier,  sous  une  forme  ou 
sous  une  autre,  le  texte  de  leurs  communications,  de  ma- 
nière qu'elles  puissent  parvenir  à  la  connaissance  de  la  ma- 
jorité des  géographes  étrangers  dont  bien  peu  ont  pu.avoir 
la  bonne  fortune  d'aller  les  entendre  à  Moscou. 


l'exposition  géographique   de  MOSCOU.  285 


XII 


En  résumé,  l'exposition  géographique  de  Moscou  a  été 
parfaitement  conçue,  et,  malgré  son  apparence  peu  bruyante 
et  ses  dimensions  modestes,  elle  a  mérité  de  fixer  l'attention 
des  géographes. 

Le  comité  organisateur  de  l'exposition  n'a  pas  prétendu 
et  ne  pouvait  prétendre  nous  présenter  la  réunion  de  toutes 
les  connaissances  acquises  jusqu'à  présent  par  les  sciences 
géographiques,  ni  de  tout  le  matériel  accumulé  jusqu'à  ce 
jour  chez  toutes  les  nations  pour  l'étude  ou  pour  Tapplica- 
tien  de  ces  sciences.  Elle  ne  pouvait  même  pas,  dans  un 
cadre  plus  spécial  et  plus  restreint,  tel  que  celui  des  explo- 
rations, de  la  colonisation  ou  de  l'enseignement,  nous  don- 
ner  un  exposé  complet  de  toutes  les  questions  géographi- 
ques dans  le  monde  entier,  môme  en  se  limitant  à  celles 
qui  sont  actuellement  à  l'ordre  du  jour.  Il  aurait  fallu  pour 
cela  des  moyens  matériels,  un  espace  et  un  temps  dont 
elle  ne  disposait  pas,  sans  parler  de  dépenses  pécuniaires 
qui,  vu  le  lieu  et  le  ^moment,  auraient  été  sans  proportion 
avec  les  résultats  à  atteindre. 

Le  comité  a  fait  mieux  :  il  a  tiré  de  la  situation  le  parti 
le  plus  utile  et  le  meilleur,  aussi  bien  au  point  de  vue  natio- 
nal russe  qu'au  point  de  vue  scientifique. 

Tout  en  donnant  aux  nations  étrangères  une  place  suffi- 
sante pour  conserver  à  l'exposition  son  caractère  interna- 
tional, il  s'est  borné  à  traiter  à  fond  et  d'une  manière 
complète  les  questions  géographiques  qui  intéressent  la 
Russie  ou  le  monde  russe,  cette  portion  déjà  si  grande  de 
la  surface  terrestre. 

En  adoptant  ce  plan,  le  comité  a  renoncé  d'emblée  à  uti- 
liser, pour  la  parure  de  l'exposition,  un  matériel  consi- 
dérable et  qui  constitue  en  quelque  sorte  le  bagage  fonda- 


28t)  l'exposition   géographique  de  MOSCOU. 

mental  de  la  science  géographique  moderne.  L'ensemble 
de  ce  matériel  assurément  admirable,  mais  bien  connu, 
aurait  suffi  à  lui  seul,  à  coup  sûr,  en  tenant  une  place 
énorme,  à  intéresser  le  public  des  simples  curieux,  comme 
le  sont  les  visiteurs  d'une  exposition  universelle.  Mais  les 
spécialistes,  comme  Tétaient  les  quelques  visiteurs  étran- 
gers qui  ont  pu  venir  jusqu'à  Moscou,  ne  l'ont  pas  regretté; 
toutes  ces  questions  et  ces  publications  générales  leur  étant 
déjà  connues  par  avance.  Ils  ont  préféré  trouver  dans  l'ex- 
position ce  qu'elle  leur  a  admirablement  montré,  à  savoir 
le  matériel  si  solide  et  si  bien  utilisé  et  les  excellentes  in- 
stitutions géographiques  que  la  Russie  possède  aujourd'hui, 
ainsi  que  les  détails  de  diverses  questions  spéciales  qui  ont 
pour  le  public  russe  un  intérêt  national  de  premier  ordre  et 
qui  ont  eu  pour  les  Visiteurs  étrangers,  môme  les  plus  au 
courant  de  la  géographie  générale,  l'attrait  de  questions 
scientifiques  presque  toutes  nouvelles  pour  eux. 

Et  quanta  ce  qui  concerne  en  particulier  l'exposition  d'ar» 
chéologie  et  d'anthropologie  préhistoriques,  on  peut  dire 
que  ces  deux  sciences  si  intéressantes  et  si  difficiles  sont 
redevables  d'un  puissant  concours  et  d'une  contribution  de 
premier  ordre  au  congrès  et  à  l'exposition  archéologique 
de  Moscou  qui,  ainsi  que  nous  l'avons  dit,  était  associée  à 
l'exposition  de  géographie. 

Limitées  jusqu'ici  à  un  champ  très  restreint,  à  un  maté- 
riel documentaire  peu  varié,  et  dans  lequel  les  savants  occi- 
tlentaux  n'ont  pu  qu'établir  quelques  coupes  génériques 
peut-être  un  peu  factices,  et  qui  n'ont  peut-être  qu'une 
valeur  locale,  ces  deux  sciences  ont  fait  un  grand  pas  et  ont 
conquis  un  champ  d'études  nouveau,  pour  ainsi  dire 
illimité,  à  dater  du  jour  où  les  paléontologistes  et  les 
archéologues  ont  porté  leurs  recherches  dans  l'Europe 
orientale  et  jusque  dans  les  parties  les  plus  reculées 
et  les  plus  inhospitalières  du  continent  asiatique.  Les 
résultats  de  ces  recherches  ont  été  admirablement  mis 


l'exposition  géographique  de  MOSCOU.  287 

en  lumière  par  le  congrès  et  Texposition  de  Moscou  ;  ils 
dépassent  tout  ce  que  pouvaient  espérer  les  spécialistes  de 
l'Europe  occidentale. 

A  cet  égard,  le  congrès  d'anthropologie  et  d'archéologie 
préhistorique  et  Texposition  archéologique  de  Moscou  mar- 
queront un  progrès  considérable  et  pourront  être  le  point 
de  départ  d'une  ère  nouvelle  dans  Tune  des  branches  des 
sciences  géographiques^  en  même  temps  qu'ils  nous  montre- 
ront des  pages,  nouvelles  aUsli,  dans  les  premiers  cha- 
pitres, si  obscurs,  de  l^istoire  de  l'humanité. 

Tous  les  visiteurs  étrangers  que  n'ont  Rebutés  ni  la  lon- 
gueur, ni  les  difficultés  du  voyage,  ni  le  danger  d'un  cho- 
léra, lequel,  d'ailleurs,  pour  eux  s'est  montré  exceptionnel- 
lement bénin,  seront  d'un  avis  unanime  :  ils  s'uniront  pour 
féliciter  le  comité  d'organisation,  et  tons  les  nombreux 
collaborateurs  dont  les  noms  ont  été  énumérés  dans  cette 
notice,  du  succès  de  leur  œuvre  menée  à  bien  au  milieu  de 
si  grandes  difficultés,  et  en  même  temps  pour  les  remercier 
de  leur  accueil  si  aifable  et  de  leur  infatigable  hospitalité, 
qui  ont  contribué  à  rendre  le  séjour  en  Russie  attrayant  en 
même  temps  qu'instructif  pour  les  savants  d'Occident. 


■oQOqa» 


ERRA  TA 


AU  4-  TRIMESTRE  1892  DU  BULLETIN 


P.  399,  22'  ligne,  au  lieu  de  Hech,  lire  Hecht. 

P.  425, 3*  ligne,  au  lieu  de  de  Rouvigny,  lire  M.  Hougerie, 


Le  Gérant  responsable^ 
Gh.  Maunoir, 

Secrétairo  général  de  la  Commission  centrale. 


4691.  ~  L.*lmprimeriea  réunies»  B,  rue  Mignon,  t.  —  Uxi  et  Mottbroz,  dir. 


LES 

VOYAGEURS  FRANÇAIS  A  MADAGASCAR 

PENDANT  LES  TRENTE  DERNIÈRES  ANNÉES 

PAR 

Alfred    «RAIVDIIIIBR 

Membre  de  l'Institut. 


Parmi  les  très  nombreuses  cartes  qui  représentent  Tile 
de  Madagascar  ^y  il  y  en  a  trois  qui,  au  point  de  vue  de  la 
forme  générale  de  l'Ile,  ont  servi  de  base  à  toutes  les  autres  : 

1®  Celle  d'e  Pedro  Reinel,  qui  donne  un  premier  aperçu 
du  contour  des  côtes,  aperçu  remarquable  pour  l'époque 
(1517); 

2»  Celle  de  D'Après  de  Mannevillette,  la  première  qui  ait 
été  exécutée  d'après  des  levés  sérieux  (1776); 

3**  Celle  d'Owen,  qui  rectifie  les  erreurs  de  la  précédente, 
surtout  dans  l'ouest,  et  qui,  dans  son  ensemble,  est  exacte. 

Mais  si,  depuis  longtemps  déjà,  nous  avons  de  bonnes 
caries  de  Madagascar  au  point  de  vue  de  la  délinéation  gé- 
nérale des  côtes,  il  n'en  est  pas  de  même  au  point  de  vue 
topographique.  Jusqu'à  l'Esquisse  que  j'ai  publiée  en  1871  ^, 
les  montagnes  y  ont  été  tracées  au  hasard,  suivant  la  fan- 
taisie des  auteurs  :  Homem  (1558)  n'en  met  que  dans  la 
région  septentrionale;  Gastaldo  (1567)  coupe  l'île  du  nord 
au  sud,  en  deux  parties  à  peu  près  égaies,  par  une  chaîne 
élevée,  et,  depuis,  la  plupart  des  cartographes  l'ont  imité  ; 

1.  Voir  mon  Histoire  de  la  Géographie  de  Madagascar,  in-i*,  »,  37  à 
67,  et  mon  Atlas  de  fac-similés  des  anciennes  cartes  de  Madé  xar^ 
comprenant  67  planches  et  132  cartes. 

i,  Bull,  Soc.  Géogr.j  Paris,  août  1871.  \ 

soc.    DE  GÉOGR.  —  S''  TBlMESTRE  1893.  XIV.  —  À 


â90      LES  VOYAGEURS  FRANÇAIS  A  MADAGASCAR. 

quelques-uns,  comme  Gauche  (1651)  et  plus  tard  Bellin 
(1765)  et  Carreau  de  Boispréaux  (1774),  ont  placé  à  l'aven- 
ture des  pics  isolés  sur  toute  sa  surface;  d'autres  ont,  avec 
raison,  rapproché  la  crête  de  partage  des  eaux  de  la  côte 
orientale  (Flacourl,  1656,  de  Tlsle,  1722,  d'Anville,  1749); 
enfin,  Lislet  Geoffroy  (1819),  Dufour  (1840)  et  le  colonel 
Lloyd  (1849)  représentent  Tîle  entière  comme  une  masse 
énorme  de  montagnes  dont  Tarêle  principale  suit  Taxe  et 
qui,  à  Test  comme  à  l'ouest,  est  coupée  de  larges  vallées, 
avec  un  vaste  cirque  au  centre  ;  les  cours  d'eau  qui  arrosent 
la  région  orientale  y  ont  à  peu  près  la  même  grandeur  que 
ceux  de  la  région  occidentale,  et  des  forêts  s'étendent  sur 
toute  sa  surface  ^ 

Or,  depuis  mes  explorations  (1865-1870),  on  sait  que  le 
système  orographique  et  hydrographique  est.  tout  autre  : 
le  centre  de  Tile,  entre  16'^20'  et  22*»  de  latitude,  est  entiè- 
rement couvert  de  montagnes  pressées  les  unes  contre  les 
autres,  noyau  primitif  autour  duquel  dans  la  suite  des  âges 
se  sont  déposés  les  terrains  sédimentaires  ;  une  grande 
chaîne  à  versant  abrupt,  dont  la  base  baigne  dans  la  mer  et 
à  laquelle  est  adossé  dans  sa  partie  moyenne  le  massif 
central,  suit  toute  la  côte  orientale;  la  région  australe  et 
la  région  occidentale  sont,  au  contraire,  plates  et  coupées 
par  des  chaînes  étroites  qui  sont  dirigées  du  nord  au  sud; 
la  région  septentrionale  est  accidentée,  avec  de  grandes 
plaines  et  quelques  massifs  volcaniques  assez  élevés;  la 
crête  de  partage  des  eaux  est  beaucoup  plus  près  de 
l'océan  Indien  que  du  canal  de  Mozambique;  enfin,  les 
forêts  y  forment  une  ceinture  concentrique  à  la  côte,  dont 
elle  est  plus  ou  moins  éloignée  suivant  les  régions,  et 
circonscrivent  une  vaste  étendue  qui  est  généralement 
dénuée  d'arbres* 

De  même  que  les  cartes  de  D'Après  de  Manneviilette  et 

1.  Vuir  iiiun  Allas  de  fac-ëimilés  iVancienneu  caries  de  Madagascar. 


LES  VOYAGEUBS  FRANÇAIS  A  MADAGASCAR.      291 

d'Owen  ont  donné  aux  cartes  de  Madagascar  leur  vraie  con- 
figuration,  ma  carte  delSll,  qui  a  été  établie  non  seule- 
ment d'après  mes  itinéraires  et  mes  levés,  mais  aussi  d'après 
les  nombreux  renseignements  que  je  me  suis  procurés  de 
toutes  parts  et  de  toutes  sources,  a,  pour  la  première  fois, 
montré  la  disposition  vraie  des  montagnes,  des  cours  d'eau 
et  (les  forêts;  avant  mes  voyages,  en  effet,  personne  ne 
s'était  préoccupé  sérieusement  de  réunir  des  documents  sur 
la  topographie  intérieure  de  Madagascar.  Depuis,  à  ma  de- 
mande, le  Rév.  Père  Roblet  et  tout  récemment,  sur  mes 
indications,  MM.  Gatat,  Maistre,  Foucart,  Douliot,  Gautier 
et  Moller  ont  exécuté  des  travaux  géographiques  impor- 
tants ^ 

J'ai  levé  topographiquement  tous  mes  itinéraires  dont  la 
longueur  totale  est  d'environ  5000  kilomètres,  2900  dans 
rintérieur  de  l'île  que  j'ai  traversée  trois  fois  de  part  en 
part,  700  sur  la  côte  est  et  1350  sur  la  côte  ouest  (de  1865 
à  1870);  j'ai  fait,  en  1869  et  1870,  la  triangulation  de 
l'imerina  et  établi  la  première  carte  détaillée  (à  1/200,000") 
de  cette  grande  et  populeuse  province  où  est  située  la  capi- 
tale de  rîle^;  j'ai  aussi,  le  premier,  dressé  une  carte  de 
rAntsihanaka  (1869)  et  de  la  partie  du  pays  betsileo  qui 
entoure  Fianarantsoa. 

Le  Rév.  Père  Roblet,  mettant  c^  profit  tous  les  loisirs  que 
ses  devoirs  confessionnels  lui  ont  laissés,  a  bien  voulu,  sur 
mon  conseil,  pour  compléter  ma  carte  de  l'imerina,  prendre^ 
tant  au  cercle  géodésique  qu'à  la  planchette,  un  nombre 
considérable  de  tours  d'horizon,  gravissant  les  principales 
montagnes,  suivant  dans  tous  leurs  détours  les  innombrables 
cours  d'eau  qui  sillonnent  les  vallées  du  massif  central,  vi-* 


1.  Voir  mon  Histoire  de  la  Géographie  de  Madagascar ^  iii-^%  p.  07 
à  76. 

2.  CeUe  carte»  qui  a  été  imprimée  chez  Becquet  (1881),  n'a  été  tirée 
qu'à  100  exemplaires.  Voir  aussi  le  Bull.  Soc.  Géoyr.  de  Paris,  1883^ 
uù  a  paru  une  réiluctiou  do  cotte  carte  ù  l/50UiOWi   . 


292  LES  VOYAGEURS  FRANÇAIS  A  MADAGASCAR. 

sitant  tous  les  villages^  même  les  plus  petits;  il  a,  en  outre, 
poussé  ses  levés  jusqu'aux  confins  sud  du  pays  des  Betsileo 
et  donné,  pour  la  première  fois,  une  carte  exacte  de  cette 
partie  de  Madagascar,  que  j*ai  dressée  à  1/300,000*  et  qui 
couvre  une  superficie  de  220  kilomètres  sur  30;  enfin,  de 
concert  avec  le  R.  P.  Colin,  le  directeur  de  l'observatoire  de 
Tananarive,  il  a  procédé,  en  1891  et  1892,  à  la  triangulation 
et  au  nivellement  géodésique  de  la  région  que  traverse  la 
roule  d'Andovoranto  à  Antananarivo.  Il  vient,  en  outre,  en 
juillet  1893,  de  faire  la  carte  détaillée  de  l'Antsihanaka  avec 
la  collaboration  de  M.  G.  Muller. 

MM.  Catat  et  Maislre  nous  ont,  de  leur  côté,  apporté  des 
renseignements  intéressants  sur  le  nord  et  sur  le  sud  de 
Tilc;  ils  ont  fixé  la  ligne  de  partage  des  eaux  des  princi- 
pales rivières  du  sud-est;  ils  ont  rectifié  nos  connaissances 
sur  la  limite  septentrionale  du  grand  massif  central,  ainsi 
que  sur  la  distribution  des  forêts,  tant  aux  environs  de  Fort- 
Dauphin  qu'au  nord  de  l'Antsihanaka;  enfin,  ils  ont  relevé 
le  cours  de  l'Ivondrona  depuis  les  grands  marais  de  Didy, 
où  ce  fleuve  prend  sa  source,  jusqu'à  la  mer. 

M.  Foucait  a  suivi  le  cours  inférieur  du  Mangoro,  et 
M.  H.  Douliot  a  exploré  la  région  occidentale  entre  Mainti- 
rano  et  le  Mangoka,  dont  il  a  étudié  le  régime  hydrogra- 
phique. MM.  le  docteur  Besson  et  d'Anthoiiard  ont  récem- 
ment visité  des  contrées  peu  connues,  telles  que  le  pays 
des  Tanala,  le  Ménabé  et  le  Boina.  M.  E.  Gautier  vient  de 
faire  dans  le  nord  un  voyage  fructueux  pour  la  géographie, 
qu'il  a  jalonné  d'observations  astronomiques;  il  est  allé  de 
Mojanga  à  la  baie  de  Narendry  par  terre,  puis  à  Befandriana 
et  à  Mandrilsara,  et,  traversant  l'Antsihanaka,  il  a  gagné 
rimerina  d'où  il  est  parti  vers  l'ouest,  d'abord,  pour  Anka- 
vandra,  puis,  revenu  à  Antananarivo  après  avoir  été  pillé, 
pour  Morondava  via  Modongy  et  Malaimbandy.  Enfin, 
M.  G.  Muller,  qui  avait  entrepris  une  grande  exploration, 
dont  le  début  a  été  brillant,  vient  très  malheureusement 


LES  VOYAGEURS  FRANÇAIS  A  MADAGASCAR.  393 

d'être  traîtreusement  assassiné  dans  le  nord  de  Mada- 
gascar à  quatre  journées  dans  l'ouest  de  Mandritsara;  celte 
mort  est  d'autant  plus  regrettable  que  ce  voyageur  était  un 
homme  de  cœur  et  d'énergie  qui  eût  certainement  rendu 
de  grands  services  à  la  science. 

Bien  que  de  nombreux  missionnaires  de  nationalités  di« 
verseSy  que  leurs  devoirs  confessionnels  ont  conduits  par 
toute  rile  (les  Rév.  J.  Sibree,  J.  Mullens,  W.  D.  Cowan,  R. 
Baron,  Nilsen-Lund,  J.  Richardson,  etc.),  plusieurs  natura- 
listes (MM.  Bernier,  Lanlz,  Humblot,  Rutenberg,  Hildebrandt, 
Gortese,  etc.)  et  quelques  touristes  anglais  (capt.  S.  P. 
Oliver,  capt.  W.  Rooke,  etc.)  aient  fait  des  excursions  très 
proBtables  pour  la  géographie,  ce  sont  certainement  les 
voyageurs  français  dont  nous  venons  de  résumer  brièvement 
les  travaux,  qui  ont  le  plus  contribua  aux  progrès  de  nos 
connaissances  topographiques  à  Madagascar.  Ayant  eu  en 
mains  leurs  notes  et  cahiers  de  route,  j'ai  dressé  leurs  iti- 
néraires en  prenant  comme  points  fondamentaux  les  loca- 
lités suivantes  tant  des  côtes  que  de  l'intérieur,  dont  j'ai 
déterminé  astronomiquement  ou  discuté  les  coordonnées 
géographiques  qui  peuvent  être  considérées,  pour  la  plu^ 
part  du  moins,  comme  à  très  peu  près  exactes  ^  : 

Tableau  donnant  les  positions  géographiques  des  localités  des 
côtes  qui  ont  servi  de  points  fondamentaux  pour  dresser  les 
itinéraires  des  voyageurs  français  à  travers  Vile  de  Mada^ 
gascar,  indiqués  sur  les  cartes  ci-jointes. 

Latitude.  Longitudo. 

Mananara  (Bouche  du) 16°  9.3o''  47*!23'.Oo'' 

Fénerive  (Mât  de  pavillon) 17.23.15  47.  5.20 

Foulpointe  (Débarcadère) 1 7 .  40 .  i  5  47 .  i  1 .  00 

Tamatave  (Débarcadère) 18.  9.40  47.  5.10 

Ivondrona  (Bouche) 18.15.00  47.  2.30 

1.  Voir  mon  Histoire  de  la  Géographie  de  Madagascar,  in-l**,  p.  52  à 
67  et  p.  76  à  82. 


294  LES  VOYAGEURS   FRANÇAIS   A    MADAGASCAR. 

Latiludo.  Lon^^ilutln. 

o  I  II  o         I  II 

Andovoranio  (Temple  protestant). .. .  18.58.10  4^6.47.15 

Beparasy  (Village) 49.46.00  46.31 .30 

Mahanoro  (Mât  de  pavillon) 19.54.30  46.28.30 

Mangoro  (Bouche  du) 19.59.30  46.26.40 

Masindrano  (Ville  à  la  bouche  du  Ma- 

nanjara) 21.14.00  46.  4.15 

Faraony  (Bouche  du) .-..  21.47.40  45.56.45 

Matitanana  (Bouche  du) 22.24.45  45.44.00 

Mananara  (Bouche  du) 23. 17.30  45.28.30 

Fort- Dauphin  (Mât  de  pavillon) 25 .  1 .  35  44 .  39 . 1 5 

Nosy  Vé  (Pointe  S.-E.) 23.38.68  41 .15. .50 

Tullear  (Mât  Hermann) 23.21 .22  41 .19.11 

Mangoka  (Bouche  N.  du) 21.20.40  41.  9.30 

Matseroka  (Village) 21 .  2.00  41 .31 .40 

Belo  (Ilot) \ 20.43.30  41.41.00 

Nosy  Miandroka  (Mât  Samat) 20.17.40  41.57.00 

Tsimanandrafozana  (Ville) 19.47.40  42.  8.15 

Manambolo  (Bouche  du) 19.  4.30  41. .52. 00 

Ampandikoharana  (Baie  d')  :  bord  sud.  18.23.40  41 .42.53 

Maintirano  (Mât  Alidi) 18.  9.10  41.42.50 

Bepoaka  (Cap) 17.52.30  41.40.25 

Mojanga  (Pointe  de) 15.43.45  43.58.37 


Tableau  donnant  les  positions  géographiques  des  localités  de 
Vintérieur  qui  ont  servi  de  points  fondamentaux  pour  dresser 
les  itinéraires  des  voyageurs  français  à  travers  Vile  de  Mada- 
gascar^ indiqués  sur  les  cartes  ci-jointes. 

Latitude.  Longitudo. 

Befandriana  (Fort) 15°15.2o'  46'!l2.0o" 

Mandritsara  (Fort) 15.50.00  46.30. 00 

Marotandrano   (Fort) 16.11.00  46.30.00 

Mevatanana (Fort) 17.  4.00  44.30.00 

Antongodrahoja  (Fort) 17.  4.00  44.59.15 

Nosy  (Ilot  dans  le  lac  Alaotra) 1 7 .  23 .  00  46 .  7 .  00 

Ambodiamontana  (Fort) 17.28.25  45.  6.10 


LES   VOYAGEURS    FRANÇAIS  A   MADAGASCAR.  295 

Lalitude.  LAijfitiide. 

Amparafaravola  (Fort) 1 7  .''36 !  30''  45 "^8 .  00 

Ambatondrazaka  (Fort) 17.48.00  45.59.00 

Tsarahafatra  (Fort) is.  i.30  45.12.00 

Didy  (Source  de  rivondrona) 18.   7.15  46,5.00 

Source  du  Mangoro 18.  9.OO  45.50.00 

Ambatomainty  (Village) 18.37.30  45.22.50 

Manakambahiny  (Village) 18.42.00  45.51 .30 

Ambohimanga  (Ville) 18.45.35  45.12.10 

Bevato  (Pic  de) 18.45  00  43.56.30 

Ankavandra  (Fort) J8. 46.00  43.15.00 

Tsiroamandidy  (Fort) 18.47.00  43.50.00 

Andakanimangoro  (Village) 18.53.45  45.44.30 

Ifody  (Pic  N.) 18.54.30  45.41 .45 

Ambohidempona  (Observatoire  d*). . ..  18.55.  2  45.11.30 

Antauanarivo  (Palais  d') 18.55.22  45.10.20 

Angavokely  (Montagne) 1 8 .  55 .  35  45 .  22 .  40 

Ankeramadinika  (Village) 18.55.35  45.32.  5 

Moramanga  (Ville) 18.57.00  45.55.00 

Beforona  (Ville) 18.59.10  46.15.50 

Andranonatoa  (Montagne) 19.00.00  44. 19.35 

Ambohimiangara  (Montagne) 19.00.10  44.30.  5 

Andrangoloaka  (Village) 19.  1.15  45.33.00 

Menazary  (Ville  auprès  du  lac  Tasy). .  19.  3.55  44.29.10 

Mahatsinjo  (Ville) 19.  9,10  44.19.15 

Hiaranandriana  (Montagne) 19.  9.55  45.  8.20 

Iharamalaza  (Rocher  d') 19.16.15  45.27.00 

Ankaratra  (Massif  d')  :  Pic  de  Tsiafa- 

javona,  point  culminant  de  toute  Tile 

(2680  m.) 19.20.55  44.53.00 

Andakanimangoro  (  Vill.  d'Ivohitromby)  1 9 .  22 . 1 0  45 .  42 .  50 

Anosibé  ou  Belanona  (Fort) 19.26.20  45.49.30 

Tsinjoarivo  (Palais  de  la  Reine) 19.35.30  45.19.20 

Betafo  (Ville) 19.50.00  44.29. 45 

Antsirabé  (Eaux  thermales) 19.52.45  44.40.00 

Vontovorona  (Montagne) 19 .  54 .  20  44 .  50 .  45 

lankiana  (Montagne) 19.54.30  44.57.30 

Ibily  (Montagne) 20.  6-tO  44.38.45 


296      LES  VOYAGEURS  FRANÇAIS  A  MADAGASCAR. 

Latitude.  Longitudo. 

Andakabé  (Fort) 2o!2o'.  15 '  -i^!  2.2o" 

Malaimbandy  (Fort) 20.21 .00  43.14.00 

Mahàbo  (Fort) 20.23.00  42.20.30 

Ambalofinandrahana  (Village) 20.31.15  44.27.45 

Ambositra  (Fort) 20.31.35  44.53.20 

Itremo  (Fort) 20.34.15  44.14.40 

Ambatofangehana  (Mines) 20.34.30  44.38.00 

Modongy  (Fort) 20.41.30  43.50.50 

Zoma  Naudihizana  (Marché) 20.49.45  44.45.30 

Andakanimananjara  (Village) 21 .  8.00  45.30.35 

Ikalamavony  (Fort) 21.  9.15  44.15.15 

Fanjakana  (Ville) 21.10.10  44.31.45 

Ambohimaha  (Ville) .' *21.i7.15  44.52.35 

Manja(Forl) 21.24.45  42.  2.30 

Fianarantsoa  (Lapa) 21 .26.50  44.43.00 

Vohitafia  (Montagne) 21.41.45  44.29.30 

Vinanitelo  (Village) 21 .44.15  44.54.00 

Ambondrombé  (Montagne) 21 .  51 .  40  44 .  53 .  00 

Ambohimandroso  (Fort) 21 .  51 .  50  44 .  36  00 

Ikongo  (Massif  d*) 21 .54.00  45.00.30 

Andraitonga  (Montagne). 21.54.20  44.35.15 

Ifahana  (Montagne) 21 .55.00  44.21 .20 

Mahazony  (Fort) 21.59.00  44.39.45 

Tsitongambalala  (Montagne) 22.  2.45  44.28. 15 

Ihosy  (Fort) 22.24.00  43.43.00 

Vohibé  (Pic  de) 22.32.45  44.51 .00 

Betroky  (Village) 23.10.30  43.45.00 

Vangaindrano  (Fort) 23.16.30  45.21 .30 

Imantora  (Village) 23.28.15  42.29.50 

Isalobé  (Ville) 23.31 .30  42.24.30 

Manombo  (Montagne) 24.40.45  44.49.00 

Ambarabé  (Montagne) 24 .48 .30  44 .  42 .  50 

Nous  ne  pouvons  ici  discuter  en  détail  ces  diverses  posi- 
tions et  nous  renverrons  les  personnes  que  ces  questions 
peuvent  intéresser  à  notre  Histoire  de  la  Géographie  de 


LES  VOYAGEURS  FRANÇAIS  A  MADAGASCAR.      297 

Madagascar;  toutefois  nous  dirons  quelques  mots  de  la 
détermination  des  coordonnées  géographiques  d'Antanana* 
rivoqui  est  la  capitale  de  File  et  vers  laquelle  convergent  la 
plupart  des  itinéraires  dont  nous  donnons  les  tracés  dans 
ce  Bulletin.  La  première  détermination  de  ces  coordonnées 
est  due  à  Lyall,  agent  anglais  qui  a  trouvé  en  1827  : 
lat.  S.  IS^Se'SS"  et  long.  E.  de  Paris  45*»37'20''  ;  des  obser- 
vations ultérieures  ont  été  faites  par  J.  Cameron,  membre  de 
la  Société  des  missions  de  Londres  (lat.  d'Analakely,  au 
nord  de  la  ville,  18°55'10"  et  long.  45^28' 20")  et  par  le  lieu- 
tenant de  vaisseau  de  Ferrières,  qui  a  accompagné,  en  1862, 
le  commandant  Dupré  dans  son  voyage  à  Antananarlvo  à 
l'occasion  du  couronnement  de  Radama  II  (lat.  d'Andohalo, 
au  centre  de  la  ville,  18° 54'  et  long.,  par  trois  séries  de  dis- 
tances lunaires,  45<'23'41").  En  somme  la  position  assignée 
à  Antananarivo  par  les  divers  auteurs  ou  cartographes 
jusqu'en  1870,  et  même  beaucoup  plus  tard,  varie  de  plus 
d*un  demi-degré  pour  la  latitude  (18'*45',  Vandermaelen  en 
1827,  et  19<»23'15",  Copland  en  1822)  et  d'un  degré  pour 
la  longitude  (44«36',  Guillain  en  1842,  et  45«37'20^  Lyall 
en  1827).  En  1870,  j'ai  fixé  la  position  d'Ambodînandohalo 
(place  située  au  centre  de  la  ville)  d'une  manière  beaucoup 
plus  exacte  :  18^55'  et  long.  45°11'15'' (Voir  mon  Esquisse 
d'une  carte  de  Madagascar  dans  le  Bulletin  de  la 
Société  de  Géographie  de  1871);  en  1875,  le  Rév.  MuUens  et, 
en  1882,  le  Rév.  W.  Johnson  mettaient  encore  Antananarivo 
sur  leurs  cartes  justement  estimées,  d'ailleurs,  l'un  par 
18«56'30'^  lat.  et  45^20'  ong.,  l'autre  par  IQ^OO'  lat.  et 
45''25'  long.  Le  Rév.  Père  Colin,  directeur  de  l'observatoire 
de  Madagascar,  a  tout  récemment  confirmé  l'exactitude  de 
mes  déterminations,  apportant  toutefois  une  correction  de 
près  d'un  mille  à  la  longitude  que  j'avais  adoptée  en  1871 
et  que  des  calculs  basés  sur  des  coordonnées  d'étoiles, 
reconnues  fausses  aujourd'hui,  m'avaient  à  tort  amené  à 
modifier  en  1881. 


298      LES  VOYAGEURS  FRANÇAIS  A  MADAGASCAR. 

L'exposé  sommaire  de  mes  voyages  dans  Tîle  de  Mada- 
gascar ayant  paru,  il  y  a  longtemps  déjà,  dans  notre  Bulle- 
tin, et  MM.  Gatat,  Maistre  etFoucart  publiant,  en  ce  moment 
môme  dans  le  Tour  du  monde  le  récit  de  leur  intéressante 
exploration  dont  un  aperçu  a,  du  reste  été  donné  dans  la 
séance  générale  de  mars  1891,  nous  n'avons  pas  à  y  revenir 
ici.  Pour  MM.  Besson  et  Douliot,  au  contraire,  il  m'a  paru 
utile  de  livrer  à  l'impression  les  notes  qu'ils  ont  bien 
voulu  m'envoyer  et  qui,  j'en  suis  sûr,  intéresseront  nos 
collègues. 

Les  itinéraires  dont  nous  donnons  le  tracé  à  l'échelle 
de  1/750,000^  sont  les  suivants  : 

l"*  De  la  bouche  du  Mananara  (à  l'entrée  de  la  baie  d'An- 
tongil)  au  fort  de  Mandritsara  et  à  Mojanga  (baie  de  Bom- 
bétoke)  par  le  D""  Catat  ; 

2*"  De  Mojanga  à  Antananarivo,  en  longeant  la  vallée  du 
Betsiboka,  par  Alfred  Grandidier; 

3"*  De  Mojanga  à  Antananarivo,  en  suivant  la  vallée  de 
rikopapar  M.  d'Anthoiiard; 

4"  D'Antananarivo  au  lac  Alaotra  (Antsihanaka)  par*  la 
vallée  de  l'Ankay,  par  Alfred  Grandidier; 

5°  De  Fénerive  au  lac  Alaotra,  par  M.  G.  Maislre; 

G*"  Du  lac  Alaotra  à  Antananarivo  par  le  col  d'Ambarava- 
rambato  et  Zozorobé  :  a  par  Alfred  Grandidier;  b  parM.  G. 
Maistre  ;  c  par  M.  d'Anthouard  ; 

V  Du  lac  Alaotra  à  Tsaratanana  et  Ambodiamontana,  par 
M.  d'Anthouard  ; 

8**  D'Antananarivo  à  la  côte  est  [  ar  la  vallée  de  l'Ivondrona, 
par  MM»  Gatat  et  Maistre  ; 

9°  D'Antananarivo  à  la  côte  est  (Andovoranto),  par  Alfred 
Grandidier; 

10"  D'Andovoranto  à  Tamatave  et  à  la  baie  d'Antongil  :  a 
par  Alfred  Grandidier;  b  par  MM.  Gatat  et  Maistre; 

11**  De  Beparasy  (côte  est)  h  la  vallée  du  Mangoro  et  à  An- 
tananarivo, par  M.  Poucart; 


LES  VOYAGEURS  FRANÇAIS  A  MADAGASCAR.      299 

i^*"  De  Mahanoro  à  la  valiée  du  Mangoro  et  à  Ântanana- 
rivo,  par  Alfred  Grandidier; 

13"  De  Tsinjoarivo  à  la  côte  est  en  suivant  le  cours  du 
Mangoro,  par  M.  Foucart; 

14''  Dans  l'Imerina  :  triangulation  (qui  couvre  une  super- 
ficie d'environ  20,000  kil.  carrés)  par  Alfred  Grandidier  et 
par  leRév.  P.  Roblet; 

Id""  Du  lac  Tasy  à  Antsiroamandidy  et  à  Ankavandra  :  a 
par  M.  C.  Maistre;  b  par  M.  E.  Gautier; 

16*"  D'An  tan  anarivo  à  Annbondro  (bouche  du  Morondava)  : 
a  par  Alfred  Grandidier;  b  par  M.  d'Anthoiiard; 

M""  De  Tsirnanandrafozana  (bouche  duTsiribihina)  à  Am- 
biky  :  a  par  Alfred  Grandidier;  b  par  M.  d'Anthoiiard; 

18*»  D'Ambiky  à  Antsiroamandidy  et  Antananarivo,  par 
M.  d'Anthoiiard; 

19"  Du  cap  Bepoaka  à  la  bouche  du  Mangoka  (côte  ouest), 
par  Alfred  Grandidier; 

20"  De  Maintirano  à  Masiakampy  et  au  cap  Bepoaka,  par 
M.  Henri  Douliot; 

21"  De  Nosy  Miandroka  à  Vondrové  (sur  le  bord  du  Man- 
goka), par  M.  Henri  Douliot; 

22"  De  Matseroka  (côte  ouest)  à  Fianarantsoa,  par  Alfred 
Grandidier; 

23"  Dans  le  pays  des  Betsileo  :  triangulation  (qui  couvre 
une  superficie  d'fenviron  6,000  kil.  carrés)  par  le  Rév,  P.  Ro- 
blet  ; 

24"  De  Fianaranlsoa  à  Masindrano  (bouche  du  Manan- 
jara),  roule  nord,  par  Alfred  Grandidier; 

25"  De  Fianarantsoa  à  Masindrano,  route  sud,  par  le  D' Bes- 


son  ; 


26"  De  la  bouche  du  Faraony  à  Fianarantsoa,  par  le 
D'Besson; 

27"  De  Fianarantsoa  à  Ikongo,  par  le  D'  Besson  ; 

28"  De  Fianarantsoa  à  Fort  Dauphin  par  Ihosy  et  Tamo- 
tamo,  par  MM.  Gatat  et  Maistre; 


300      LES  VOYAGEURS  FRANÇAIS  A  MADAGASCAR. 

âQ"*  De  Fort-Dauphin  à  la  bouche  de  Tlavibola^  par 
MM.  Catat  et  Maistre  ; 

30°  De  riavibola  au  Manambondro  :  a  par  Alfred  Grandi- 
dier;  b  par  MM.  Catat  et  Maistre; 

SI*"  Du  Manambondro  à  Yangaindrano,  par  MM.  Catat  et 
Maistre  ; 

2lt  De  Vangaindrano  à  Ivohibé  (Bara)  et  à  Fianarantsoa 
par  MM.  Catat  et  Maistre  ; 

33''  De  Tuliear  à  Tmantora  (pays  des  Antanosy  émigrés), 
par  Alfred  Grandidier. 


VOYAGE 


AU 


PAYS  DES  TANALA  INDÉPENDANTS 


DE   LA   RÉGION   d'IKONGO* 

(MADAGASCAR) 


PAR 


Le  D^*  II.  BE^SOIV 

Moducin  de  première  classe  de  la   marine. 


A  l'est  du  pays  des  Betsiieo  se  trouve  une  région  encore, 
en  grande  partie,  boisée^.  C'est  le  pays  occupé  par  les 
Tanala  ou  Ântanala,  dont  le  nom  signifie  «  habitants  des 
bois  >. 

Les  Antanala  ne  formaient  anciennement  qu'une  seule 
race  ou  tribu,  ayant  les  mômes  usages  et  les  mêmes  cou- 
tumes; aujourd'hui,  ils  se  subdivisent  en  deux  catégories 
bien  distinctes,  les  Antanala  soumis  à  l'autorité  hova,  qui 
occupent  le  pays  situé  au  nord  du  fieuve  Faraony,  et  les 
Antanala  indépendants  fixés  au  sud  de  ce  fleuve,  dans  la 
région  comprise  entre  les  cours  à  peu  près  parallèles  des 
deux  fleuves  Faraouy  et  Matitanana.  Les  premiers  sont  re- 
lativement très  connus  et  leur  pays  est  souvent  visité  parles 
marchands  hova  ou  les  missionnaires  européens.  Il  n'en 
est  pas  de  même  du  territoire  occupé  par  les  Tanala  indé- 
pendants, dont  l'extrême  méfiance  a  toujours  été  un  obs- 
tacle à  toute  exploration  sérieuse. 

1.  Voir  la  carte  qui  est  jointe  h  ce  fascicule, 

3.  Ces  bois  font  partie  <te  la  grande  bande  de  fonHs  qui  s'étend,  du 
nord  au  sud  de  i'ile,  sur  lo  haut  du  versant  oriental  de  la  chaîne  côtière 


30â  VOYAGE   AU   PAYS   DES  TANALA   INDÉPENDANTS. 

Ce  pelit  pays,  que  limilcnt  au  nord  et  au  sud  les  deux 
fleuves  déjà  indiqués,  est  adossé  du  côté  ouest  à  la  région 
des  hauts  plateaux  de  la  province  des  Betsileo,  et  se  con- 
tinue à  Test  sans  limites  bien  déterminées  avec  le  pays 
des  Antaimoro.  Sa  superficie,  qui  est  un  peu  inférieure  à  la 
superficie  moyenne  d'un  département  français,  peut  être 
évaluée  à  5  ou  6,000  kilomètres  carrés.  Le  quart  à  peine  de 
cette  étendue  se  trouve  couvert  de  grands  arbres  entrelacés 
de  mille  lianes  qui  caractérisent  la  bande  forestière  de  l'est; 
malheureusement  cette  forêt,  sans  cesse  assaillie  par 
rhomme,  ne  compte  plus  guère  que  12  à  15  kilomètres  de 
large.  Le  reste  du  pays  est  coupé  de  loin  en  loin,  à  Test, 
par  d'autres  bandes  de  bois  plus  étroites  et,  dans  sa  partie 
moyenne,  par  des  îlots  de  verdure  ou  des  bouquets  d'arbres 
mélangés  de  ravinais.  Partout  ailleurs,  on  ne  trouve  qu'une 
brousse  plus  ou  moins  (oulTue,  formée  surtout  par  des  lon- 
gouzes  {amomum  angustifolium)  de  la  famille  des  anio- 
macées,  sorte  de  cardamome,  dont  le  fruit  rouge  et  piquant 
est  très  goûté  des  Antanala.  Enfin,  l'herbe  croît  sur  cer- 
taines collines  et  au  fond  des  vallées,  constituant  d'excel^ 
lents  pâturages  pour  les  troupeaux. 

Les  principales  essences  forestières  du  pays  des  Tanala, 
utilisables  comme  bois  d'ébénisterie  ou  de  construction, 
sont: 

1°  le  voamboana  {Dalbergia  Baroni^  légumineuse),  sorte 
de  palissandre; 

â»  L'ambora  (monimiacée),  dont  le  bois  est  d'un  jaune 
clair,  bien  veiné  et  imputrescible; 

'^^  Le  rolra  {Eugeniaf),  dont  le  bois,  très  dur,  croîi  1res 
rapidement  (?); 

4"  Le  lalona  (saxifragée),  à  bois  dur  et  rougeâlre; 

5°  Le  varongy  {Acotea  tricophlebià)^  dont  on  distingue 
trois  variétés; 

0°  Le  tsitsibina  {Dicoriphe  viticoides); 

V  Le  vintanina  {Calophyllum  spuriuni)\ 


r- 


VOYAGE  AU  PAYS  DES  TANALA  INDÉPENDANTS.    303 

S^  Le  sary,  dont  le  bois  est  blanc  et  dur; 

9**  Le  valamiana  ou  Ian)])inana  (Nuxia  capitatay  —  loga- 
niacée)  ; 

W  Le  zahana  (Phyllarthron  bojerianum  ?)  ; 

11"  Le  laliambo,  qui  a  un  bois  tendre  et  rougeâtre; 

12**  Le  finga,  dont  le  bois  est  remarquablement  veiné; 

13^  Le  hazondrano,  sorte  d'Eleo^endroriy  dont  on  fait  les 
brancards  de  fltacon  ; 

14°  Le  famelona,  joli  bois  de  couleur  blanche; 

16°  Le  vandrika  (Crapidosperdum  verticellatum),  dont 
le  bois  est  d'un  beau  jaune; 

16<^  Le  harahara  (légumineuse?); 

17*  Le  mango,  dont  le  bois  est  rouge  et  dur; 

18**  Le  hetatra  {Podocarpus  Thumbergii), 

Si  jamais  Ton  reboise  cette  contrée,  il  sera  bon  de  multi- 
plier surtout  les  quatre  ou  cinq  premières  essences,  car 
elles  constituent  les  espèces  les  plus  belles,  les  plus  utiles  et 
les  plus  communes.  Ajoutons  que  diverses  variétés  d'euca- 
lyptus poussent  dans  toute  la  région  avec  une  merveilleuse 
rapidité. 

Tout  le  pays  des  Antanala  se  présente  sous  l'aspect  le 
plus  tourmenté.  Vu  du  sommet  d'Ikongo,  c*est  une  mer 
houleuse  et  verdoyante;  ce  n'est  qu'une  suite  sans  fin  de 
monts  et  de  monticules  que  séparent  les  uns  des  autred 
d'étroites  vallées  ou  des  gorges  profondes;  on  n'y  trouve 
plus,  comme  dans  le  pays  des  Betsileo,  ces  plaines  basses  et 
humides  et  ces  larges  vallées  qu'il  est  si  facile  d'aménager 
en  rizières  fertiles. 

Tel  est  l'aspect  général  de  la  petite  contrée  qui  fait  l'objet 
de  cette  étude.  Les  légendes  et  les  récits  contradictoires 
qui  ont  cours  dans  l'île  à  son  sujet,  avaient  fait  naître  en 
moi  le  plus  vif  désir  de  faire  une  excursion  au  pays 
d'ikongo,  dès  qu'une  occasion  se  présenterait.  Connaissant 
la  méfiance  innée  des  habitants,  je  crus  bien  faire  de  ne 
pas  m'y  rendre  avant  d'y  avoir  été  invité  par  eux-mêmes. 


304     VOYAGE  AU  PAYS  DES  TANALA  INDÉPENDANTS. 

L'occasion  si  attendue  se  présenta  enfin.  Un  certain  Kabi- 
tava,  petit-fils  du  vieux  roi  Ratsîandraofana,  vint  me  voir  à 
la  vice-résidence  de  Fianarantsoa,  me  demandant  quelques 
remèdes  pour  un  de  ses  serviteurs  malades.  JeTaccueillis  de 
mon  mieux  et  lui  remis  quelques  présents  pour  le  vieux  roi, 
dont  je  lui  parlai  avec  le  plus  grand  éloge.  11^  me  déclara 
alors  que  le  roi  était  souffrant,  et  qu'il  m'accueillerait  en 
ami,  si  j'allais  le  voir  et  lui  porter  des  remèdes. 

Vers  la  même  époque,  un  autre  chef  tanala,  nommé  Ton- 
garivo,  de  passage  à  Tandrakazo,  faisait  une  invitation  ana- 
logue au  père  Talazac,  qui,  de  son  côté,  désirait  vivement 
visiter  cette  intéressante  petite  peuplade.  Nous  nous  con- 
(certâmes  donc,  le  père  Talazac  et  moi,  pour  faire  ensemble 
le  voyage  d'Ikongo. 

Le  25  juillet  1890,  accompagné  de  M.  Berlhier,  commis 
de  résidence,  je  partis  pour  rejoindre  à  Tandrakazo  le  père 
Talazac,  qui  s*était  chargé  de  nous  procurer  des  guides.  De 
là,  nous  allâmes  coucher  à  Yinanitelo,  important  village 
betsileo  qui  est  situé  sur  les  confins  de  la  grande  forêt  de 
Test  et  d'où  l'on  aperçoit,  à  5  ou  6  lieues  dans  le  sud-est, 
la  longue  arête  d'Ikongo,  la  citadelle  des  Ântanala. 

Le27  juillet,  guidés  par  trois  braves  Betsileo,  nous  quit- 
tons Yinanitelo  à  6  heures  du  matin,  pensant  prendre  la 
direction  du  sud-est  et  déjeuner  au  pied  d'Ikongo.  Mais,  à 
notre  grande  surprise,  les  guides  nous  firent  prendre  la  di- 
rection de  l'est-nord-est,  pour  nous  faire  redescendre  ensuite 
dans  le  sud,  rous  imposant  ainsi  un  énorme  détour.  Mar- 
chant par  une  pluie  battante  dans  un  sentier  à  peine  tracé, 
coupé  de  ruisseaux  et  de  fondrières,  obstrué  par  des  bran- 
chages ou  des  lianes,  nous  ne  pûmes  atteindre  avant  la 
nuit  aucun  village  ântanala  et  nous  dûmes  nous  résoudre 
à  coucher  sous  bois,  sans  autre  abri  que  quelques  feuilles 
de  ravinai.  Notre  campement  était  établi  dans  une  petite 
clairière,  sur  le  rtanc  d'une  gigantesque  falaise  qui  s'élève 
presque  à  pic  entre  les  hauts  plateaux  et  la  vallée  des  Ta- 


■■■. 


VOYAGE  AU  PAYS  DES  TANALA  INDÉPENDANTS.    305 

nala.  La  différence  d'altilude  entre  les  régions  que  nous 
venions  de  quitter  et  celle  où  nous  étions  engagés  est  d'en- 
viron 600  mètres;  cette  dénivellation  considérable,  qui  se 
produit  pour  ainsi  dire  brusquement,  donne  naissance  à 
une  sorte  de  muraille  naturelle  haute  de  500  mètres  dont 
les  flancs,  presque  verticaux,  sont  entièrenent  couverts  de 
grands  arbres,  qui  élèvent,  droit  au  ciel,  leurs  cimes  avides 
de  soIeiL 

Cette  grande  falaise  boisée  se  continue  à  peu  près  sans 
coupure  du  nord  au  sud  du  pays  des  Tanala  indépendants, 
lui  servant  ainsi  de  rempart  naturel  du  côté  de  Touest.  Le 
plateau  d'Ikongo  lui-même,  qui  est  séparé  du  massif  d'Am- 
bondrombé,  auquel  il  paraît  s'appuyer,  n'est  en  quelque 
sorte  qu'un  énorme  pan  de  mur  isolé  et  comme  détaché  de 
cette  gigantesque  arête  montagneuse. 

A  7  heures  du  matin,  nous  reprenons  notre  marche  dans 
la  direction  de  deux  petits  villages  que  nous  apercevons  à 
4  ou  5  kilomètres  devant  nous.  A.u  moment  de  pénétrer  dans 
le  premier  de  ces  villages,  nos  porteurs  et  nos  guides  s'arrê- 
tèrent simultanément,  paraissant  inquiets.  Trois  Tanala 
venaient  au-devant  de  nous  pour  faire  kabary  ou,  selon  l'ex- 
pression africaine,  pour  palabrer.  Ces  indigènes,  dont  Tun 
était  le  chef  du  village ,  ne  paraissaient  pas  enchantés  de  notre 
arrivée  soudaine  dont  ils  n'avaient  pas  été  prévenus. 

Nous  leurs  fîmes  connaître  le  but  de  notre  voyage  et  nos 
bonnes  paroles  rassurèrent  complètement  nos  hôtes,  qui 
nous  offrirent  leur  meilleure  case  et  des  vivres  en  abondance, 
riz,  miel  et  volaille. 

Le  village  où  nous  nous  trouvions  est  appelé  Isahavia,  du 
nom  d'un  cours  d'eau  qui  naît  au  pied  de  la  colline  sur  la- 
quelle repose  le  village  et  qui  va  se  jeter  dans  la  Sandra- 
nanta,  en  face  d'Ikongo.  On  l'appelle  encore  Ambodihara, 
nom  générique  de  tous  les  villages  qui  sont  situés  près  ou  au 
pied  de  la  grande  et  longue  falaise  qui  se  dressait  devant 
nous. 

soc.   DB  CéOGR.   —  3«  TRIMESTRE  1893.  XIV.  —  21 


306     VOYAGE  AU  PAYS  DES  TANALA  INDÉPENDANTS. 

Après  avoir  satisfait  la  curiosité  de  nos  hôtes,  nous  dési- 
rions nous  diriger  du  côté  d'Ikongo,  où  nous  pensions  voir 
le  roi.  Mais  nouscomprîmes  bientôt  que,  malgré  leurs  bonnes 
paroles,  les  Tanala  se  défiaient  encore  de  nous.  Ils  pré- 
tendaient  que  le  roi  résidait  alors  à  Test  et  à  peu  de  distance 
de  leur  village.  Nous  eûmes  beau  demander  à  aller  du  côté 
d'Ikongo,  dont  on  voyait  la  masse  se  dresser  dans  le  sud,  à 
dO  ou  12  kilomètres  devant  nous,  on  refusa  de  nous  guider 
dans  cette  direction,  malgré  toutes  nos  instances. 

Ne  pouvant  aboutir,  nous  décidâmes  de  rentrer  à  Fia- 
narantsoa,  tout  en  usant  d'un  petit  stratagème  qui  devait 
réussir  à  nous  préparer  un  retour  prochain  et  un  accueil 
plus  cordial.  Je  montrai  à  tous  les  présents  et  les  remèdes 
que  je  destinais  au  roi.  a  Si  le  roi  est  malade,  dis-je,  voici 
des  remèdes  qui  le  guériront  et  le  rendront  fort  et  robuste. 
Yoici  aussi  les  présents  que  je  lui  donnerai,  s*il  consent  à 
venir  auprès  de  nous.  Dites-lui  que  ses  amis  vazaha  sont 
fatigués,  qu'il  vienne  nous  rejoindre  lui-même,  s'il  veut  que 
nous  nous  montrions  généreux.  » 

Nos  présents,  quoique  de  peu  de  valeur,  ne  pouvaient 
manquer  d'allumer  la  convoitise  des  Tanala.  Ils  nous  de- 
mandèrent donc  de  différer  notre  départ  jusqu'au  lende- 
main, nous  assurant  que  le  roi  arriverait  à  l'heure  où  les 
bœufs  vont  au  pâturage.  Nous  accordâmes  ce  délai,  qui  nous 
était  d'ailleurs  nécessaire  pour  nous  remettre  de  nos  fa- 
tigues de  la  veille.  Le  lendemain,  à  l'heure  fixée,  le  roi  n'ayant 
point  paru,  je  donnai  l'ordre  du  départ,  sans  vouloir 
attendre  davantage.  A  vrai  dire,  je  ne  comptais  pas  sur  son 
arrivée,  et  j'ai  appris  plus  tard  qu'il  n'avait  nullement  songé 
à  se  déplacer.  Nous  reprîmes  donc  la  route  de  Vinanitelo, 
remportant  la  plupart  des  présents  destinés  au  roi  et  fei- 
gnant d'être  blessés  du  peu  de  confiance  que  nous  avaient 
accordée  les  Tanala. 

Moins  d'un  mois  après  cette  première  excursion,  le  prince 
Andriamanapaka,  troisième  fils  de  Ratsiandraofana  et  son 


VOYAGE  AU  PAYS  DES  TANALA  INDÉPENDANTS.     307 

successeur  présumé,  m'apporta  à  la  vice-résidence  un  mes^ 
sage  de  la  part  du  roi.  Ratsiandraofana  se.  déclarait  mon 
ami,  m'exprimait  ses  regrets  de  ne  m'avoir  point  vu  et 
il  me  rappelait  auprès  de  lui. 

Celte  fois  encore,  je  fus  heureux  d'entreprendre  le  voyage 
en  compagnie  du  pèreTalazac,  marcheur  intrépide  et  grand 
amateur  de  chasse  et  d*excursions.  Très  au  courant  de  l'i- 
diome betsileo,  mon  compagnon  m'était  également  précieux 
comme  interprète  auprès  des  Tanala,  dont  le  dialecte  se  rap- 
proche de  celui  des  Betsileo  du  sud.  Malheureusement  ce 
fut  le  dernier  voyage  de  ce  missionnaire  dévoué.  Un  ordre 
aussi  inattendu  qu'inespéré  Ta  peu  après  rappelé  dans  la 
province  d'Imerina,  mesure  qui  m*a  privé,  lors  de  mes 
deux  derniers  voyages,  d'un  compagnon  aussi  vaillant 
qu'utile  et  dévoué. 

A  la  date  du  2  septembre  1890,  nous  nous  mettons  tous 
deux  en  route,  abandonnant  la  voie  de  Yinanitelo,  précé- 
demment suivie,  pour  adopter  un  nouvel  itinéraire,  qu'on 
nous  avait  signalé  comme  plus  facile,  au  sud  du  massif 
d'Ambondrombé. 

Nous  connaissions  déjà  en  partie  cette  région  pour  avoir 
gravi,  quelques  jours  auparavant,  le  point  culminant  de  la 
montagne  d'Ambondrombé,  fameuse  dans  toute  l'île  par 
cuite  des  superstitions  qui  s'y  rattachent.  Jamais  indigène 
n'avait  encore  consenti  à  guider  un  Européen,  ou  plutôt  à 
lui  tracer  un  sentier  à  travers  la  forêt  vierge  qui  recouvre 
les  flancs  de  cette  montagne.  En  effet,  d'après  la  croyance 
de  tous  les  habitants  du  sud  de  l'île,  sans  en  excepter  les 
Hovas,  Ambondrombé  sert  d'asile  aux  mânes  des  ancêtres,  et 
quiconque  violerait  leur  sanctuaire,  serait  inévitablement 
voué  aux  dieux  infernaux.  Fort  heureusement,  le  père  Tala- 
zac  décida  plusieurs  chrétiens  convaincus  à  nous  frayer  une 
voie  jusqu'au  sommet,  dont  nous  pûmes  ainsi  déterminer 
l'altitude  (1,850  mètres). 

Au  sud  de  ce  massif,  nous  rencontrâmes  un  col  d'accès 


308  VOYAGE  AU   PAYS  DES  TANALA  INDÉPENDANTS. 

facile  qui  sépare  les  deux  monts  d'Âmbondrombé  et  d'Ivo- 
hitsoa.  A  rentrée  du  col,  chez  les  Betsileo,  se  trouve  le  vil- 
lage d'Ankarinomby.  L'allilude  moyenne  de  ce  col,  qui  est 
presque  à  cheval  sur  la  ligne  de  partage  des  eaux,  est  d'en- 
viron 1,100  mètres. 

Le  3  septembre  1890,  noua  quittons  Ankarinomby  vers 
6  heures  du  matin  et,  après  trois  heures  de  marche,  nous 
entrons  dans  la  grande  forêt.  Le  sentier,  très  bon  jusque-là, 
devient  difficile  et  n*est  plus  praticable  que  pour  des 
piétons;  il  se  dirige  presque  droit  vers  l'est  et  aboutit  à 
la  crête  de  la  grande  falaise  déjà  signalée.  Avant  d'eu  at- 
teindre le  bas,  nous  passâmes  à  gué  le  Sandranto,  qui,  issu 
des  flancs  du  mont  Ambondrombé,  se  dirige  d'abord  lente- 
ment du  côté  de  Test,  pour  se  précipiter  ensuite,  par  une 
succession  de  bonds  désordonnés,  jusqu'au  pied  de  la  fa- 
laise, formant  ainsi  une  foule  de  chutes,  de  cascades  et  de 
rapides  d'une  grande  beauté. 

A  deux  heures  de  marche  environ  du  bas  de  la  montée, 
on  rencontre  le  premier  village  tanala,  dont  le  chef  Rama- 
rolaza,  remplit  les  fonctions  de  garde-frontière  (vava-lalana, 
c'est-à-dire  en  malgache,  bouche  du  chemin). 

Le  village  porte  le  nom  de  Sandranto,  comme  le  cours 
d'eau  qui  passe  au  pied  de  la  colline  sur  lequel  il  est  con-- 
struit.  On  l'appelle  encore  Tsirohana  et  Ambodihara  (?). 
Je  dois  dire  en  passant  que  la  méfiance  instinctive  des  Tanala 
les  porte  à  dissimuler,  autant  que  possible,  le  nom  de  leurs 
villages,  de  leurs  cours  d'eau  ou  de  leurs  montagnes,  de 
sorte  qu'assez  fréquemment  on  entend  citer  plusieurs  noms 
pour  un  seul  et  même  village,  à  l'exclusion  du  nom  vérita- 
ble. Ce  n'est  qu'à  la  suite  de  mes  longs  rapports  avec  cette 
peuplade,  que  j'ai  pu  vaincre  cette  incurable  défiance. 

Le  vava-lalana  Ramarolaza  exerce  des  fonctions  fort  im- 
portantes, quoique  gratuites.  Il  doit  veiller  à  ce  qu'aucun 
étranger  ne  pénètre  sur  le  territoire  indépendant,  sans  que 
le  roi  et  les  principaux  chefs  en  soient  prévenus. 


VOYAGE  W   PAYS  DES  TANALA  INDÉPENDANTS,    309 

Nous  fûmes  bien  accueillis  par  cet  homme,  qui  avait 
entendu  parler  de  notre  visite.  Il  avait  déjà  reçu  et  guidé 
dans  son  retour,  il  y  a  une  dizaine  d'années,  le  père  Abinal, 
missionnaire  français,  qui  tenta  en  vain  de  pénétrer 
jusqu'à  Ikongo.  Conduit  dans  le  sud-est,  quand  il  eût  dû, 
au  contraire,  se  porter  vers  le  nord,  gêné  par  une  monture, 
qui  fut  pour  lui  une  source  de  mille  difficultés,  il  arriva 
dans  le  Manambondro  brisé  de  fatigue.  De  là  il  mit  près  de 
huit  jours  à  regagner  son  poste  d'Ambohimandroso  et  ne 
retira  de  son  voyage  que  des  fatigues  inouïes,  suivies  de 
terribles  accès  de  fièvre  qui  faillirent  l'emporter. 

Malgré  ses  vives  démonstrations  d'amitié,  Ramarolaza  ne 
voulut  pas  nous  laisser  pénétrer  plus  avant,  sans  prévenir  le 
roi.  Il  fallut  donc  se  résigner  à  attendre  jusqu'au  lendemain. 

Après  une  nuit  épouvantable,  passée  en  commun  avec  tous 
les  animaux  et  insectes  créés  pour  le  supplice  de  l'homme, 
nous  nous  mimes  en  route,  guidés  par  notre  hôte  qui, 
moyennant  un  bon  pourboire,  se  montra  très  zélé,  nous 
donna  les  renseignements  demandés,  ainsi  que  le  nom  (?) 
des  villages,  des  monts  et  des  cours  d'eau,  qui  se  trouvaient 
sur  notre  route.  Nous  franchîmes  ainsi  successivement  le 
Sandranto,  le  Savondronina  et  la  Sandrananta,  belle  et  large 
rivière  qui  est  la  principale  artère  du  pays  d'Ikongo.  Elle 
coule  du  nord-ouest  au  sud-est  pour  aller  se  jeter  dans  le 
Matitanana.  La  contrée  que  nous  traversions  est  en  grande 
partie  déboisée  et  couverte  de  belles  plantations  de  manioc, 
de  patates,  de  haricots,  de  maïs  et  d'arums  comestibles. 
Nous  avons  rencontré  de  nombreux  hameaux  et  quelques 
beaux  troupeaux  de  bœufs. 

A  midi,  nous  avons  passé  à  gué  la  Sandrananta  et  fait 
halte  sur  ses  bords  sablonneux  et  ombragés.  Vers  2  heures 
nous  sommes  arrivés  enfin  à  Maromiandra,  village  alors  ha- 
bité par  le  roi  et  une  partie  de  sa  famille. 

On  nous  donna  aussitôt  une  case  à  peu  près  neuve,  où  le 
vieux  roi  vint  nous  voir  presque  aussitôt.  Ratsiandraofana 


310    VOYAGE  AU  PAYS  DES  TANALA  INDÉPENDANTS. 

est  un  vieillard  presque  centenaire,  encore  très  droit,  de 
haute  stature  et  d'une  carrure  herculéenne.  Il  avait  revêtu 
son  plus  beau  lamba  de  soie  et  était  accompagné  de  ses 
fils  et  de  ses  principaux  conseillers.  Une  longue  canne  en  bois 
de  rose  lui  tenait  lieu  de  sceptre. 

Après  une  chaleureuse  poignée  de  main  et  le  kabary 
habituel,  je  lui  fis  remettre  les  présents  qui  lui  étaient  des- 
tinés. Bientôt  après,  le  père  Talazac  les  charmait  tous  en 
exhibant  une  jolie  boîte  à  musique,  qu'il  fit  fonctionner  en 
leur  présence,  pour  l'offrir  ensuite  au  roi. 

Cependant,  malgré  son  accueil  amical,  le  roi  ne  voulut 
pas  nous  accorder  la  permission  de  monter,  le  lendemain, 
sur  le  plateau  d'Ikongo,  quelque  vif  désir  que  nous  lui  en 
exprimions.  <r  Le  voudrais-je,  dit-il,  que  mon  peuple  s'y 
opposerait,  m'accusant  de  livrer  à  des  étrangers  le  secret 
de  son  indépendance  et  de  sa  liberté.  » 

Après  cette  déclaration,  aussi  nette  que  logique,  toute 
insistance  eût  été  déplacée,  mais  pour  rendre  au  chef  des 
Antanala  refus  pour  refus,  je  n'acquiesçai  pas  à  son  désir  de 
nous  conserver  le  lendemain  auprès  de  lui,  prétextant  que 
mes  occupations  me  rappelaient  sans  retard  à  Fianarantsoa. 
Je  fixai  donc  notre  départ  pour  le  lendemain  matin,  au 
grand  déplaisir  du  roi,  qui  voulait  faire  tuer  son  bœuf  et 
convoquer  le  peuple  à  des  réjouissances  à  l'occasion  de 
notre  arrivée. 

Un  peu  avant  notre  départ,  le  roi  sollicita  un  kabary 
pour  traiter  de  questions  importantes,  et,  sur  ma  proposi- 
tioU)  nous  allâmes  conférer  à  quelque  distance  du  village, 
sur  une  colline  qu'éclairait  le  soleil  levant.  Le  chef  Rat- 
siandravaha^  commandant  supérieur  des  guerriers  tanala  en 
cas  de  guerre,  prit  la  parole  au  nom  du  roi.  «  Le  roi,  dit-il, 
vous  a  reçu  avec  joie,  parce  que  vous  êtes  Français,  car 
Il  sait  que  ni  vos  pères,  ni  vous,  vous  ne  nous  avez  jamais 
fait  la  guerre.  Cependant  notre  peuple  est  inquiet  de  vous 
voir  dans  son  pays  avec  une  suite  nombreuse,  car  il  croit 


VOYAGE  AU  PAYS  DES  TANALA  INDÉPENDANTS,     3H 

que  vous  êtes  les  amis  des  Hovas,  au  milieu  desquels  vous 
avez  bâti  votre  résidence.  A  eux  seuls,  les  Hovas  n'ont  pu 
nous  vaincre,  mais  nous  craignons  qu'aidés  de  vos  conseils 
et  de  votre  science  de  la  guerre,  ils  n'arrivent  à  s'emparer 
d'Ikongo.  Prouvez-nous  que  vous  êtes  nos  amis  et  non  ceux 
des  Hovas;  donnez-nous  de  la  poudre,  des  balles  et  des 
pierres  à  fusil  pour  nous  permettre  de  nous  défendre,  car 
nous  redoutons  toujours  la  perfidie  naturelle  aux  Hovas. 
Rien  ne  manquerait  au  bonheur  des  Tanala,  s'ils  ne  crai- 
gnaient sans  cesse  de  voir  les  Hovas,  leurs  irréconciliables 
ennemis,  violer  la  foi  jurée.  Dites  au  grand  chef  français 
que  nous  avons  foi  en  lui,  et  que  les  Tanala  vivraient  dans 
une  heureuse  sécurité,  s'il  acceptait  de  les  prendre  sous 
sa  protection,  t^ 

Ratsiandravaha  garda  longtemps  la  parole,  ressassant, 
selon  l'usage  des  kabary  malgaches,  les  idées  qu'il  venait 
d'émettre  et  insistant  surtout  sur  sa  légitime  méfiance  à 
l'égard  des  Hovas.  —  Le  roi  prit  ensuite  la  parole  pour 
dire  quelle  haine  il  avait  pour  les  Hovas  depuis  les  nombreux 
ièges  qu'il  avait  soutenus  contre  eux,  et  quel  souvenir 
rrible  il  avait  gardé  de  leur  cruauté,  car  ils  avaient  égorgé 
coupé  en  morceaux,  presque  sous  ses  yeux,  sa  première 
me  et  ses  enfants.  «  Depuis  ces  scènes,  dit-il,  la  vue 
e  d'un  Hova  me  rend  malade,  et  je  vous  remercie  de 
nHoir  enrôlé  comme  porteurs  que  des  Betsileo.  » 

r  notre  retour,  le  roi  nous  donna,  comme  guide,  son 

rère  Ratsirehitra,  mais  il  nous  obligea  de  choisir  entre 

te  que  nous  avions  suivie,  lors  de  notre  première 

on,  ou  celle  d'Ankarinomby,  ne  voulant  pas  encore 

re  connaître  celle  plus  facile  qui  va  directement 

à  Vinanilelo.  Toutefois  cette  deuxième  excursion 

ermis  de  reconnaître  l'existence  de  deux  nouveaux 

$au,  la  Savondronina  et  la  Ditsaka,  ainsi  que  la 

réelle  du  Sandranto  et  de  la  Sandrananta,  affluent 

mana.  Enfin,  si  nous  n'avons  pas  escaladé  le  pla« 


312    VOYAGE  AU  PAYS  DES  TANALA  INDÉPENDANTS. 

teau  d'Ikongo,  nous  avons  du  moins  pu  observer  de  très 
près  sa  forme,  son  étendue  et  sa  direction  générale. 

Malgré  le  refus  du  roi  de  me  laisser  gravir  Ikongo,  je  ne 
continuai  pas  moins,  dans  la  suite,  à  très  bien  accueillir  les 
Tanala,  quand  ils  vinrent  me  voir  à  Fianarantsoa,  leur 
accordant  quelques  présents  et  leur  promettant  de  me 
montrer  généreux  si,  au  cours  d'un  troisième  voyage,  ils  ne 
s'opposaient  pas  à  ce  que  je  gravisse  le  plateau  d*Ikongo. 

Mais,  pour  arriver  à  ce  résultat,  ni  les  dons  ni  les  bons 
procédés  ne  suffirent,  et  je  dus  m'engager  à  pratiquer  le 
€  fatidra  »  (échange  du  sang)  avec  le  roi  ou  Tun  de  ses  fils. 
Je  fis  porter  mon  choix  sur  Andriamanapaka,  et  dès  lors, 
comme  par  enchantement,  toutes  les  difficultés  disparurent. 
En  effet,  le  respect  pour  ce  lien,  que  la  plupart  des  peu- 
plades de  rile  regardent  comme  sacré  et  inviolable,  justifie 
leur  confiance;  à  leurs  yeux  tout  parjure,  tout  traître 
envers  son  nouveau  frère  ne  saurait  se  soustraire  aux  pires 
châtiments.  Il  fut  donc  convenu,  après  ma  promesse,  que 
le  roi  lui-même  m'enverrait  un  guide  qui  me  conduirait  par 
la  route  la  plus  courte,  celle  qu'on  nous  avait  dissimulée 
jusqu'alors,  et  que  je  pourrais  monter  sans  opposition  et 
avec  son  aide  sur  le  plateau  d'Ikongo. 

11  y  avait  un  an  que  je  n'avais  visité  les  Tanala  quand, 
dans  les  premiers  jours  de  septembre  1891,  j'entrepris  mon 
troisième  voyage.  Le  roi  m'envoya  son  second  fils,  Ratsi- 
rahona,  pour  me  servir  de  guide,  et  je  pus,  cette  fois,  passer 
par  la  route  directe  de  Yinanitelo  à  Ikongo,  qui  n'exige 
que  six  heures  de  marche. 

Les  autorités  hova  de  Finarantsoa  ne  voyaient  pas  d'un 
très  bon  œil  mes  excursions  au  pays  d'Ikongo  ;  cette  fois, 
les  officiers  furent  convoqués  pour  délibérer  à  ce  sujet  et 
ils  décidèrent  de  s'opposer  à  mon  départ,  mais  cette  éner- 
gique résolution  n'eut  pas  de  suite,  car  ma  réponse  à  leurs 
deux  envoyés  fut  telle  que  toute  insistance  de  leur  part 
devenait  impossible. 


VOYAGE  AU  PAYS  DES  TANALA  INDÉPENDANTS.    313 

Par  la  route  la  plas  directe,  il  suffit  d'un  jour  et  demi  de 
marche  pour  aller  de  Fianarantsoa  à  Ikongo.  Je  trouvai  le 
vieux  roi  établi  dans  un  nouveau  village  Andrainarivo,  où  il 
avait  transporté  sa  résidence  avec  une  partie  de  sa  famille. 

Dès  le  lendemain  de  mon  arrivée,  Ratsiandraofana  et  son 
entourage  insistèrent  pour  me  faire  escalader  le  massif 
avant  même  d*avoir  pratiqué  le  falidra,  afin  de  me  témoigner 
l'absolue  confiance  qu'ils  avaient  en  ma  parole,  et  la  céré- 
monie n'eut  lieu  que  le  lendemain,  en  présence  d'une  ving- 
taine de  chefs  et  deconseillers  duroi,  venus  de  divers  points 
de  la  région  pour  me  rendre  visite  et  assister  au  fatidra. 
Je  ne  m'attarderai  pas  à  décrire  cette  cérémonie,  fort  ori- 
ginale sans  doute,  mais  en  somme  répugnante.  Mon  col- 
lègue, M.  le  vicomte  d'Anthoiiard,  l'a  dépeinte  tout  au  long 
dans  le  récit  de  son  difficile  et  intéressant  voyage  au 
Ménabé. 

L'ascension  de  la  montagne  d'Ikongo  exige  à  peu  près 
deux  heures  de  marche,  si  l'on  part  du  bas  du  plateau,  c'est- 
à-dire  des  rives  de  la  Sandrananta,  qui  en  baigne  le  pied  et 
contourne  la  partie  nord.  Pour  s'élever  des  bords  dé  cette 
rivière  jusqu'au  village  d' Andrainarivo,'  il  faut  gravir  pen- 
dant près  d'une  heure  et  demie  un  sentier  qui  monte  à 
découvert,  difficile  seulement  en  raison  de  la  pente  qui  est 
d'environ  45*. 

A  partir  d' Andrainarivo,  qui  est  à  275  mètres  au-dessous 
d'Ikongo,  le  versant  devient  presque  vertical  et  le  sentier 
est  abrupte,  encombré  de  roches,  fort  étroit,  entièrement 
dissimulé  sous  bois;  l'ascension  est  presque  impossible,  sans 
l'aide  des  mains.  Arrivé  au  sommet,  le  spectateur  est  lar- 
gement dédommagé  de  ses  fatigues  par  le  splendide  pano- 
rama qui  s'offre  à  sa  vue.  Ce  sont,  à  l'ouest,  au  sud  et  au 
nordy  les  grands  massifs  du  Betsileo  et  l'arête  boisée  qui 
en  marque  la  limite,  tandis  que  du  côté  de  l'est,  à  600  mètres 
au-dessous  de  lui,  se  déroulent  les  rivières  du  pays  des 
Antanala,  serpentant  au  milieu  de  hautes  collines  pareilles 


314    VOYAGE  AU  PAYS  DES  TANALA  INDÉPENDANTS- 

à  de  grosses  vagues  de  verdure.  Par  les  temps  clairs,  on  peut 
apercevoir  l'Océan  indien  à  95  kilomètres  à  vol  d'oiseau. 

Le  plateau  d'Ikongo  a  la  forme  d'un  arc  de  cercle  très 
allongé,  dirigé  du  nord  au  sud  et  tourné  vers  l'est.  Long  d'en* 
viron  8  à  10  kilomètres,  ou  le  divise  en  trois  parties  :  la 
partie  nord  porte  le  nom  d'Ikongo  proprement  dit,  la  parlie 
moyenne  s'appelle  Anjamanga,  la  partie  sud,  qui  est  plus 
élevée  que  les  deux  autres,  a  été  qualifiée  de  Tsiazopapango 
(où  les Milansne peuvent  atteindre);  sur  l'Anjamanga  existe 
un  petit  pic,  Imikoka,  en  forme  de  clocheton,  dont  les 
arêtes 'sont  verticales  et  dont  le  sommet  est  couronné  d'un 
bouquet  d'arbres.  Il  se  voit  de  fort  loin  et  constitue  un  ex- 
cellent point  de  relèvement. 

Le  plateau  d'Ikongo  est  peu  fréquenté  et  couvert  d'une 
brousse  épaisse,  au  milieu  de  laquelle  on  a  de  la  peine  à  se 
frayer  un  chemin.  Partout  on  rencontre  des  traces  et  des 
débris  de  cases  qui  attestent  l'ancienne  présence  d'un  grand 
village  en  bois.  Le  sol  est  noirâtre,  recouvert  d'une  couche 
épaisse  d'humus  et  susceptible  de  recevoir,  sur  une  surface 
d'environ  5  à  600  hectares,  la  plupart  des  cultures  indi- 
gènes, le  riz  excepté,  en  raison  du  froid  qui  règne  habi- 
tuellement sur  ce  plateau.  Un  petit  ruisseau,  toujours  vivace, 
y  coule  du  sud  au  nord  et  retombe  en  cascades  le  long  des 
parois  d'un  rocher  gigantesque  qui  est  comme  la  tête  de  frise 
de  cette  immense  citadelle,  sorte  de  Gibraltar  colossal. 

Après  l'ascension  d'Ikongo  et  l'échange  des  sangs,  je 
désirais  continuer  ma  route  dans  l'est  jusqu'à  Sasinaka, 
qui  est  la  dernière  ville  tanala  du  côté  de  la  mer,  et  qui  est 
située  sur  le  Faraony,  au  point  où  ce  fleuve  commence  à 
être  navigable  pour  les  grandes  pirogues  et  les  bateaux  plats. 
Sasinaka  est  un  lieu  de  refuge  pour  les  soldats  ou  esclaves 
hova  déserteurs  et  pour  les  proscrits  de  Rainilaiarivony, 
le  premier  ministre  et  l'époux  de  la  reine  Ranavalona. 

Malheureusement  de  violents  orages  me  tinrent  trois  jours 
bloqué  à  Andrainarivo,  et  craignant  que  le  mauvais  temps 


VOYAGE  AD  PAYS  DES  TANALA  INDÉPENDANTS.     315 

ne  continuât,  je  profitai  d'une  embellie  pour  rentrer  à  Fiana- 
rantsoa»  dont  je  ne  pouvais,  en  l'absence  de  tout  commis, 
rester  longtemps  éloigné.  J'aurais  fort  regretté  ce  contre- 
temps, si  un  événement  fortuit  ne  m'avait  permis  de  réaliser 
le  désir  que  j'avais  de  connaître  Sasinaka  et  les  routes  de 
l'intérieur  du  pays  tanala. 

Mme  Besson,  après  plus  de  trois  ans  de  séjour,  ayant  dû, 
à  son  regret,  rentrer  en  France  avec  ses  trois  enfants, 
j'obtins  l'autorisation  de  l'accompagner  jusqu'à  Mananjary. 
Après  son  embarquement  à  bord  duHugon,  j'ai  utilisé  mon 
voyage  de  retour  en  suivant  la  côte  jusqu'à  Faraony  que 
j'ai  remonté  jusqu'à  Sasinaka.  Le  capitaine  Daniel,  com- 
merçant français  de  Mananjary,  m'a  obligeamment  prêté 
une  grande  et  belle  pirogue,  de  sorte  que  j'ai  pu  effectuer 
le  voyage  par  eau,  en  suivant  les  lagunes  qui  bordent  l'Océan 
et  qui  ne  sont  interrompues  que  par  deux  langues  de  terre 
de  5  à  6  kilomètres,  portant  le  nom  générique  d'  c  ampan- 
galana>.  M.  Daniel  m'avait  choisi  un  équipage  d'excellents 
pagayeurs  et,  en  moins  de  trois  jours,  j'ai  atteint  Sasinaka. 
D'autre  part,  j'ai  eu  la  bonne  fortune  de  faire  la  route  en 
compagnie  de  M.  de  Sornay,  négociant  français  établi  à 
Namorona  depuis  plusieurs  années,  qui  a  eu  la  complaisance 
de  m'accompagner.  Grâce  à  sa  longue  pratique  du  pays,  M.  de 
Sornay  m'a  fourni,  pendant  ce  trop  court  voyage,  des  ren- 
seignements précieux,  et  je  ne  saurais  trop  l'en  remercier 
ici. 

Pendant  que  nous  voyagions  en  pirogue,  mes  porteurs, 
allégés  de  leurs  charges,  suivaient  l'embarcation  par  voie  de 
terre,  eifectuant  sans  peine  le  trajet  dans  le  môme  laps  de 
temps.  Sur  notre  roule,  nous  dûmes  coucher  à  Namorona 
et  à  Ampasimanjeva,  importants  villages  antaimoro. 

Namorona,  construit  sur  un  îlot,  à  l'embouchure  de  la 
rivière  du  même  nom,  compte  plus  de  900  cases  réparties 
en  quatre  grands  quartiers.  Cet  immense  village  est  admi-^ 
nistré  par  trois  chefs,  trois  vieillards  appelés  labanivaza^ 


316    VOYAGE  AU  PAYS  DES  TANALA  INDÉPENDANTS. 

labânilaimaro  et  labanidara.  Les  populations  antaimoro, 
laborieuses  et  âpres  au  gain,  Tournissent  de  bons  travailleurs 
et  d'excellents  porteurs  de  bagages.  A  Namorona  seulement, 
on  pourrait  en  recruter  plus  de  400  en  cas  de  besoin. 

Sur  le  Faraony,  et  près  de  son  embouchure,  se  trouve 
un  autre  grand  village  antaimoro  de  près  de  200  cases, 
appelé  Yohimarina.  Un  grand  nombre  d'autres  villages, 
d'importance  variable,  sont  échelonnés  sur  les  deux  rives 
du  fleuve.  Un  des  plus  importants  est  le  village  d'Ampasi- 
manjeva,  où  j'ai  reçu  la  plus  cordiale  hospitalité,  de  la  part 
des  deux  chefs  labanikamandroso  et  labanifîtana. 

A  Sasinaka,  je  trouvai  un  petit  centre  commercial,  encore 
à  l'état  rudimentaire,  mais  destiné  peut-être  à  un  certain 
avenir.  J'ai  dit  plus  haut  de  quels  éléments  se  compose  la 
presque  totalité  de  la  population  de  Sasinaka.  On  y  compte 
encore  quatre  traitants  vazaha,  tous  créoles,  deux  français 
et  deux  anglais;  ils  font  le  commerce  des  étoffes,  verro- 
teries et  autres  articles  d'importation  qu'ils  échangent 
contre  espèces  ou  contre  des  produits  indigènes.  Malheu- 
reusement les  produits  tanala  exportés  se  réduisent  à  bien 
peu  de  choses,  en  dehors  du  caoutchouc,  de  la  cire  et  des 
cuirs.  Cependant  on  peut  prédire  à  Sasinaka  un  avenir 
prospère  le  jour  où  l'on  pourra  exploiter  les  forêts  de  la 
côte  est. 

Le  chef  du  village  de  Sasinaka  est  un  proscrit  hova,  Inga- 
himatoa,  nommé  à  l'élection  avec  l'assentiment  d'Andria- 
malazono  ou  Raboly,  le  chef  de  la  province  antanala  orien- 
tale. 

De  Sasinaka  à  Ikongo,  le  trajet  est  d'environ  80  kilomè- 
tres, que  l'on  peut  franchir  en  deux  jours  de  marche.  La 
première  partie  de  la  route  est  bonne,  quoique  souvent 
interrompue  par  des  bandes  de  forêts  qui  ralentissent  un 
peu  la  marche;  la  deuxième  partie,  qui  est  presque  entière- 
ment déboisée,  est  d'un  accès  plus  difficile,  à  cause  des 
brousses  touffues  qui  l'obstruent  et  des  ruisseaux  bourbeux, 


VOYAGE  AU  PAYS  DES  TANALA  INDÉPENDANTS.    317 

des  marécages  et  dçs  fondrières  qui  la  coupent  eu  maints 
endroits.  Les  pentes  ont  une  inclinaison  de  plus  en  plus 
forte  à  mesure  qu'on  approche  d'Ikongo  et  des  hauts  pla- 
teaux. Je  ferai,  d'ailleurs,  observer  ici  qu'il  en  est  de  cette 
route  comme  de  toutes  celles  de  la  côte  est,  qui  sont  for- 
cément d'un  accès  difficile,  car  on  ne  voyagé  guère  en  pays 
plat  que  sur  une  largueur  de  12  à  15  kilomètres,  près  du 
bord  de  la  mer;  on  se  heurte  ensuite  aux  premiers  contre* 
forts  du  grand  massif  centrah,  et  tout  le  pays  n'est  plus 
qu*ane  longue  suite  de  monts  et  de  collines  qui  s'étagent 
en  cimes  toujours  plus  élevées,  jusqu'à  ce  qu'on  ait  atteint 
l'altitude  de  1,100  à  1,200  mètres,  qui  est  celle  des  hauts 
plateaux./]le  dernier  voyage,  effectué  trop  rapidement,  par 
suite  de  l'impérieuse  nécessité  de  rallier  mon  poste  dans  le 
plus  bref  délai,  m'a  permis  cependant  de  reconnaître  un 
grand  nombre  de  villages  non  encore  indiqués,  de  déter- 
miner une  partie  du  cours  du  Faraony  et  d'un  de  ses 
affluents,  le  Yatorao,  ainsi  qu'un  point  du  cours  du  Mana- 
nano.  J'ai  aussi  constaté  l'existence  de  rivières  plus  petites, 
telles  que  l'Isahalampona,  la  Ditsaka,  et  Tlsahavia,  tous 
affluents  de  la  Sandrananta.  J'ai  noté  l'altitude  des  divers 
sommets,  ainsi  que  la  position  des  bandes  forestières  et 
des  villages  échelonnés  sur  la  route. 

Pour  compléter  ce  rapide  aperçu  de  mes  excursions  au 
pays  des  Tanala,  je  crois  devoir  dire  un  mot  de  l'orga- 
nisation et  de  la  vie  sociale  de  cette  intéressante  peuplade, 
ainsi  que  des  guerres  qu'elle  a  soutenues  si  vaillamment 
contre  un  ennemi  vingt  fois  plus  nombreux,  incomparable- 
ment mieux  armé  et  plus  aguerri. 

La  population  de  la  région  indépendante  est  clairsemée 
et  ne  parait  pas  s'élever  à  plus  de  13  ou  15,000  habitants. 

Le  pays  a  été  partagé,  pour  en  faciliter  l'administration 
on  pour  tout  autre  motif,  en  quatre  circonscriptions.  Celle 
dlkongo  est  régie  directement  par  le  roi  Hatsiandraofana, 
assisté  de  ses  trois  fils  aînés  et  d'un  certain  nombre  de 


318    VOYAGE  AU  PAYS  DES  TANALA  INDÉPENDANTS. 

conseillers,  dont  le  plus  autorisé  est  le  sage  Ralsimihina, 
vieillard  vénérable,  plein  de  réserve  et  de  dignité,  qui  est 
contemporain  du  vieux  roi  dont  il  a  partagé  tous  les  dan- 
gers et  qu'il  a  soutenu  au  milieu  des  plus  cruelles  épreuves. 

Les  trois  autres  circonscriptions  sont  administrées  par 
des  chefs,  également  avancés  en  âge,  Haboba,  Andriamala- 
zono,  qu'on  appelle  aussi  Raboly,  et  Ralainony,  tous 
membres  de  la  noble  famille  des  Zafirambo,  dont  Ratsian- 
draofana  est  le  chef. 

Anciennement  les  Tanala  vivaient  désunis,  comme  les 
anciens  Betsileo,  se  faisant  la  guerre  de  village  à  village 
pour  les  motifs  les  plus  futiles.  Cet  état  de  division  les  avait 
affaiblis  à  tel  point  que  leurs  voisins,  les  Betsileo,  ainsi  que 
certaines  bandes  hovas  en  quête  de  butin,  pouvaient,  sans 
risques  sérieux,  opérer  de  fructueuses  razzias,  à  leur  détri- 
ment. C'est  ainsi  que  Ratsiandraofana,  le  roi  actuel,  fut 
pris  et  amené  en  esclavage  à  Fianarantsoa,  peu  après  la 
fondation  de  cette  ville  par  les  soldats  de  Radama  I*'  qui 
avaient  vaincu  les  Betsileo,  désunis  et  trahis  par  leurs 
.  propres  chefs  ;  de  cette  ville,  où  il  s'était  rendu  fameux  par 
son  audace  et  sa  force  herculéenne,  Ratsiandraofana  s'enfuit 
dans  la  forêt  et  regagna,  sans  peine,  sa  chère  montagne. 
C'est  alors  que  s'étant  fait  reconnaître  de  sa  tribu,  les 
Tanala  d'Ikongo  le  choisirent  avec  enthousiasme  pour  chef 
suprême;  les  autres  chefs,  ses  parents  pour  la  plupart, 
acceptèrent  sans  résistance  son  autorité,  et  ce  petit  peuple 
se  trouva  ainsi  groupé  en  un  seul  faisceau. 

Chez  les  Tanala,  l'autorité  royale  se  réduit  à  sa  plus 
simple  expression,  en  dehors  des  cas  de  guerre.  Ce  roi, 
unique  en  son  genre,  est  le  véritable  père  et  non  l'oppres- 
seur de  ses  sujets.  Tout  Tanala  peut  l'aborder  librement, 
lui  donner  son  avis,  et  même  lui  exprimer  son  improbation 
comme  son  approbation. 

Le  pouvoir  suprême  n'est  pas  héréditaire  par  droit  de 
primogénilure.  Avant  sa  mort,  le  roi  désigne  celui  de  ses 


VOYAGE   AU  PAYS   DES  TANALA  INDÉPENDANTS.  319 

llls  OU  de  ses  neveux  qui  lui  semble  le  plus  digne  ;  le  choix 
du  monarque  doit  être  ensuite  sanctionné  par  le  peuple. 

Les  revenus  du  roi  se  réduisent  à  une  sorte  de  dime  peu 
élevée  qu'il  prélève  sur  les  récoltes  de  ses  sujets  directs^ 
n'exigeant  rien  de  ceux  régis  par  les  autres  chefs. 

Les  Tanala  n'ont  pas  de  code,  mais  se  conforment  à  la  loi 
naturelle.  Les  procès  y  sont  fort  rares  et  sont  jugés,  d'abord, 
par  les  chefs  de  village,  puis  eu  dernier  ressort,  s'il  y  a  lieu, 
par  le  chef  de  leur  région,  et  enfin  par  le  roi  lui-môme. 

Le  vol  y  est  inconnu,  et  la  probité  des  Tanala  est  d'autant 
plus  louable  et  digne  de  remarque,  que  partout  ailleurs, 
dans  la  grande  ile,  les  voleurs  se  rencontrent  à  chaque  pas. 
A  ce  propos,  les  Tanala  citent  cette  belle  réponse  que  fit  le 
roi  à  des  envoyés  hovas  qui  lui  demandaient  de  permettre 
à  leurs  marchands  de  s'établir  au  milieu  de  ses  sujets. 
«  Les  Tanala,  répondit-il,  ne  peuvent  se  rendre  sur  vos 
marchés  sans  être  volés  et  trompés  par  vous,  comment  vou- 
lez-vous que  je  vous  autorise  à  venir  ici  leur  enseigner  ces 
deux  vices.  »  Tout  objet  perdu  est  colporté  de  village  en 
village,  pour  en  retrouver  le  maître.  Les  crimes  ou  atten- 
tats contre  les  personnes  y  sont  rares  ou  inconnus,  et  la 
peine  capitale  n'a  pas  lieu  d'y  être  appliquée;  pendant  les 
trente  dernières  années,  on  ne  peut  citer  qu'un  homme  mis 
à  moi*t  à  la  demande  générale  du  peuple  qui  l'accusait 
d'être  sorcier  (mpamosavy)  et  lui  imputait  toutes  sortes  de 
maléfices.  Eatsiandraofana,  superstitieux  comme  ses  sujets, 
eut  la  faiblesse  de  laisser  commettre  ce  crime.  L'ignorance 
aveugle  est  sans  pitié. 

Les  Tanala  sont  généralement  sobres  et  se  contentent  de 
boire  l'eau  pure  de  leurs  sources  et  de  leurs  ruisseaux,  que 
les  Malgaches  célèbrent  dans  un  chant  populaire  : 

Rano  an'ala,  madio  mangamanga, 
Rano  an'ala. 
L*cau  qui  coule  dans  la  forêt  est  limpide  et  azurée, 
I/eau  qui  coule  dans  la  foréti 


320    VOGAGE  AU  PAYS  DES  TANALA  INDÉPENDANTS. 

Souvent  ils  mélangent  à  cette  eau  le  miel  de  leurs  abeilles 
qu'ils  recueillent  en  abondance.  Toutefois  ils  s*adonnent 
trop  facilement  à  l'ivrognerie,  quand  ils  peuvent  se  procurer 
du  rhum.  Heureusement  ils  ne  savent  pas  le  fabriquer,  de 
sorte  que  les  cas  d'ivresse  sont  assez  rares. 

Les  Tanala  mangent  rarement  du  bœuf  et  de  la  volaille. 
Leurs  cours  d*eau,  riches  en  poissons  et  en  crustacés,  leur 
permettent  de  varier  leur  nourriture  qui  se  compose  le  plus 
habituellement  de  riz,  de  patates,  de  haricots  et  de  manioc. 
Pour  prendre  leurs  aliments,  ils  se  servent  d'une  sorte  de 
cuiller  en  feuille  de  longoza,  que  les  femmes  confectionnent 
très  adroitement  avant  chaque  repas  ;  ces  mêmes  feuilles, 
roulées  eu  forme  de  cornet,  leur  tiennent  lieu  de  gobelet. 

Les  Tanala,  comme  toutes  les  autres  tribus  de  File,  pra- 
tiquent la  circoncision  dans  le  jeune  âge  et  se  livrent  h  des 
fêtes  à  cette  occasion. 

Gomme  chez  les  Betsileo,  les  enterrements,  ceux  des  chefs 
surtout,  s'accompagnent  de  grandes  réjouissances  publiques, 
et  si  l'on  peut  se  procurer  du  rhum,  l'orgie  devient  générale. 
Les  corps  sont  ensuite  ensevelis  soit  en  pleine  forêt,  soit 
dans  des  sortes  de  caveaux  de  famille. 

Le  mariage  est  la  règle  chez  les  Tanala,  et  je  crois  qu'on 
y  chercherait  vainement  un  célibataire  d'un  certain  âge. 
La  polygamie  y  est  en  honneur,  surtout  parmi  les. chefs 
qui  peuvent  facilement  se  procurer  plusieurs  épouses.  La 
première  femme  porte  le  nom  de  c  vadibé  »  qu'on  pourrait 
traduire  par  «  maîtresse  de  maison  ».  Les  autres  ne  sont 
que  des  épouses  subalternes  a  vadikely  >,  des  concubines 
légales,  pour  ainsi  dire,  comme  chez  les  Chinois.  Ces  diverses 
épouses,  dont  le  nombre  excède  rarement  deux  ou  trois, 
n'entrent  sous  le  toit  du  maitre  qu'à  l'époque  où  la  pre- 
mière femme,  allaitant  son  enfant,  se  préoccupe  plus  de 
ses  devoirs  de  mère  que  de  ceux  d'épouse. 

Les  unions  sont  libres  et  n'ont  d'autre  caractère  d'inviola- 
bilité que  la  sorte  de  réprobation  qui  frappe  celui  qui  aban- 


VOYAGE  AU   PAYS  DES  TANALA  INDÉPENDANTS.  321 

donne  sa  femme  sans  motif  suffisant^  l'adultère,  par  exemple» 
ce  qui  est  rare.  Les  jeunes  filles  respectées  jusqu'à  leur 
puberté,  choisissent  alors  un  fiancé,  auquel  elles  s'aban- 
donnent librement.  Un  peu  plus  tard  les  familles  sanc- 
tionnent le  choix  des  jeunes  amants  par  un  repas  auquel 
sont  conviés  parents  et  amis.  Ce  festin  est  comme  la  consé- 
cration officielle  de  ces  unions  primitives. 

Les  Tauala  sont  déistes,  mais  ils  ne  pratiquent  aucun 
rite,  ni  aucune  cérémonie  qui  se  rapportent  à  l'idée  d'un 
être  suprême.  Ils  l'appellent  Zanahary,  créateur,  et,  comme 
les  anciens  Gaulois,  ils  ne  pensent  pas  que  ce  Dieu  puissant 
puisse  être  enfermé  en  aucun  temple  ou  sanctuaire.  Ils  le 
vénèrent  sous  la  voûte  des  cieux  ou  dans  les  grands  bois,  lui 
rendant  grâce  dans  toutes  les  circonstances  heureuses  ou 
agréables  de  leur  vie.  Mais  à  côté  de  ce  culte  élevé,  ils 
obéissent  à  une  foulede  superstitions  et  croient  aux  €  ody  » 
ou  amulettes  ayant  le  don  de  préserver  de  la  foudre,  des 
balles,  de  la  grêle,  des  maladies,  etc.,  et  même  de  se  faire 
aimer  des  jolies  négresses.  Il  m'a  été  impossible  de  réagir 
contre  cette  croyance  aux  c  ody  »,  et  j'ai  dû,  sur  les  ins«- 
tances  réitérées  du  roi,  lui  préparer  un  <  ody  »  infaillible 
contre  les  balles.  Dans  leur  naïveté,  les  Tanala  en  sont 
arrivés  à  me  croire  un  peu  sorcier,  mais  un  sorcier  de  la 
bonne  espèce,  s'il  en  est»  et  l'un  d'eux  me  disait  avec  un  ton 
de  grande  candeur  :  <  Zanahary  hianareo  vazaha  !  i^  «  Vous 
autres  blancs,  vous  êtes  des  dieux  I  »  Mais  la  flatterie  ne 
leur  est  pas  inconnue,  et  il  ne  faut  pas  s'y  laisser  prendre. 

Malgré  toutes  leurs  superstitions,  les  Tanala  ne  sont 
pas  dénués  d'intelligence.  Ils  sont  même  au-dessus  des 
Betsileo  à  cet  égard,  et  ils  ne  cachent  pas  leur  mépris  pour 
ces  derniers,  qu'ils  regardent  comme  des  brutes  parce  qu'ils 
ont  accepté  la  suprématie  des  Hova,  quoique  plus  forts 
qu'eux. 

Un  autre  préjugé  est  solidement  ancré  dans  le  cœur  des 
Tanala  et  s'est  opposé,  jusqu'à  ce  jour,  à  l'introduction  de 

soc.  DE  GÉOGH.  — •  3»  TRIMESTRE  1893.  XtV.  —22 


3^2    VOYAGE  AD  PAYS  DÉS  TANALA  INDÉPENDANTS. 

la  religion  chrétienne  au  milieu  d'eux.  «  Les  religions  amol- 
lissent l'homme  »,  disent-ils  unanimement  «  Mampalemy 
ny  olona  ny  fivavahana  ».  Il  est  impossible  de  leur  enlever 
celte  idée;  quelque  devin  célèbre  (mpisikidy),  intéressé 
dans  la  question,  leur  aura  probablement  inculqué  cette 
erreur  bizarre. 

Les  villages  des  Antanala  sont  clairsemés.  Le  nombre 
des  cases  varie  d'ordinaire  de  15  à  30;  elles  sont  spacieuses 
et  bien  construites;  ce  sont  les  arbres  delà  forêt  et  les 
feuilles  des  ravinais  qui  en  font  tous  les  frais. 

Le  costume  des  Tanala  est  celui  de  tous  les  Malgaches 
pauvres.  Les  hommes  ne  portent  guère  que  le  «  salaka  », 
sorte  de  longue  ceinture  en  toile  qu'ils  serrent  autour  des 
reins  et  passent  entre  les  cuisses.  Les  chefs  se  drapent  géné- 
ralement dans  des  lambas  indigènes,  en  coton  ou  en  soie, 
«  arindrano  »,  qui  sont  parfois  d'un  certain  prix.  Les 
femmes  ne  sont  velues  que  d'une  simple  natte  serrée  au- 
dessus  des  hanches  qui  laisse  à  nu  le  sein  piriforme,  apa- 
nage des  races  primitives.  Une  sorte  de  calotte  ronde  en 
paille  tressée  leur  sert  de  coiffure;  la  chevelure  est  nattée 
dans  les  deux  sexes. 

La  culture  est  facile  pour  les  Tanala.  Ils  déboisent  autour 
des  villages  qui  sont  temporaires,  par  suite  de  la  nécessité 
de  rechercher  toujours  des  terres  nouvelles  que  la  culture 
n'a  pas  encore  épuisées  et  qui  ne  sont  pas  endore  dépouil- 
lées de  leur  humus.  Sous  l'épaisse  jonchée  d'arbres,  la  terre 
se  conserve  fraîche  jusqu*à  l'entrée  de  rhivernage  ;  les  Tanala 
incendient  alors  ces  sortes  de  jonchées  appelées  «  tavy  >  et 
trouvent  après  l'embrasement  une  forte  couche  de  cendres 
et  d'humus  qu'ils  retournent  et  mélangent  ensemble  avant 
d'y  ensemencer  leur  riz.  Ce  mode  de  cnlture  a  entraîné  la 
destruction  d'une  grande  partie  des  forèis  de  l'est,  et, 
dans  sa  partie  centrale,  en  face  d'ikongo,  le  pays  est  à 
peu  près  entièrement  déboisé.  Cependant  la  couche  d'hu- 
mus est  encore  épaisse  et  l'herbe  qui  y  croit  est  plus  verte 


VOYAGE  AU  PAYS  DES  TANALA  INDÉPENDANTS.     323 

et  plus  tendre  que  celle  des  hauts  plateaux.  Néanmoins^  an 
peut  prédire  qu'en  raison  de  l'excessive  inclinaison  du  sol 
dans  ce  pays,  la  couche  d'humus  dont  il  est  revêtu,  n'étant 
plus  retenue  à  la  saison  pluvieuse  par  les  racines  des  arbres, 
sera  entraînée  au  fond  des  vallées,  d'où  elle  ira  se  perdre 
dans  les  cours  d'eau.  La  main  imprévoyante  de  l'homme 
aura  ainsi,  en  peu  d'années,  détruit  l'œuvre  séculaire  de  la 
nature  et  appauvri  une  contrée  encore  belle  et  fertile.  Mais 
les  Tanala,  qui  sont  aujourd'hui  dans  l'abondance,  ne  se 
préoccupent  pas  de  l'avenir,  et  leurs  enfants,  élevés  comme 
eux,  continueront  à  déboiser,  jusqu'à  ce  qu'il  ne  reste  plus 
de  traces  de  la  magnifique  forêt  qui  fut  la  source  de  leqr 
bien*être  et  l'abri  de  leur  indépendance. 

Les  cultures  consistent  en  riz,  manioc,  patates,  haricots, 
maïs,  sorgho,  arum  doux,  tabac  et  cannes  à  sucre  (rare). 
Le  sol  est,  comme  sur  les  hauts  plateaux  de  l'Imeriua  et 
du  Belsileo,  à  base  d'argile  rouge  et  extrêmement  pauvre 
en  calcaire. 

L'élevage  chez  les  Tanala  est  peu  développé  :  des  volailles^ 
quelques  troupeaux  de  bœufs^  et  c'est  tout.  Le  porc  y  est 
«  fady  »,  c'est-à-dire  sévèrement  proscrit;  la  chair  du  san- 
glier, cet  éternel  ennemi  des  Tanala  qui,  sortant  des  pro- 
fondeurs de  la  forêt,  vient^  sans  cesse^  dévaster  leurs 
plantations,  est  laissée  en  pâture  aux  chiens.  Ces  derniersi 
généralement  affamés  et  d'autant  plus  âpres  à  la  curée, 
deviennent  d'excellents  chasseurs  de  ce  genre  de  gibier 
qu'ils  rabattent  et  acculent  dans  des  impasses  où  les  Tanala 
vont  les  sagayer. 

Le  mouton  lui-même  est  inconnu  chez  les  Tanala,  non 
que  sa  chair  soit  prohibée  (fady)^  mais  uniquement  parce 
qu'on  est  convaincu  que  cet  inoffensif  ruminant  attire  la 
foudre.  J'ai  réagi  de  mon  mieux  conlre  cette  erreur  que 
partage  une  partie  des  Belsileo^  m'efforçant  de  réhabiliter 
cet  animal  si  injustement  soupçonné  déjouer  le  rôle  d'agent 
provocateur^  et  je  crois  avoir  réussi  jusqu'à  un  certain 


324 


VOYAGE  AU  PAYS  DES  TANALA  INDÉPENDANTS. 


point,  puisque  le  roi  a  accepté  de  moi  quelques  moutons 
qu*ii  fait  élever  près  d'ikongo. 

On  rencontre  dans  le  pays  des  Antanala  un  grand  nombre 
de  cours  d'eau  de  toutes  dimensions.  Ils  coulent  sur  des  lits 
de  roche  ou  de  sable  et  sont  tous  d*une  grande  limpidité; 
il  serait  certainement  facile  de  les  utiliser  en  partie  pour  les 
plantalions.  Je  ne  saurais  dire  si  leurs  eaux  charrient 
de  l'or,  comme  le  prétend  le  révérend  Deans  Gowan. 

Ce  missionnaire  anglais  de  la  London  missionary  Society, 
qui  résidait  autrefois  à  Pianarantsoa,  a  exploré  le  pays  des 
Tanala  soumis  d'Ambohimanga,  ainsi  que  les  bords  du  Mati- 
tanana.  Il  avoue  son  enthousiasme  pour  ces  régions.  Dans 
une  communication  lue  à  la  Société  royale  de  Géographie 
de  Londres,  le  12  juin  1882  et  publiée  au  mois  de  septembre 
de  la  même  année,  il  s'exprime  ainsi  : 


The  whole  country  from  the 
north  to  the  south  is  remarkable 
for  the  beauty  of  ils  scenery.  It 
is  well  watered  and  exccedingly 
fertile.  The  Tanala  is,  I  think,  the 
richest  district  in  Madagascar  and 
présents  a  magnificent  field  for  Ëu- 
ropean  entcrprise  in  the  cultivation 
ofcoffee,  sugar-cane,  \anilU  and 
cven  tea.  I  hâve  no  doubt  that 
gold  exists  in  great  quantities  in 
the  beds  of  the  Tanala  rivers. 


Toute  la  région  du  nord  au  sud 
est  remarquable  par  la  beauté  de 
ses  paysages.  Elle  est  bien  arrosée 
et  fertile.  A  mon  avis,  le  Tanala 
est  le  district  le  plus  riche  de  Ma- 
dagascar et  offre  un  vaste  champ 
pour  les  entreprises  agricoles  de 
TEuropéen,  qui  pourra  y  planter  le 
café,  la  canne  à  sucre,  la  vanille 
et  le  thé.  Je  suis  certain  que  les 
rivières  du  pays  de.H  Tanala  char- 
rient beaucoup  d'or. 


Expliquant  Torigine  de  l'indépendance  d'Ikongo,  il  dit  : 


From  the  Faraony  south ward 
the  country  is  virtually  indepen- 
dcnt  and  is  under  rule  of  the  Zafi- 
rambo  chiefs.  The  head  of  this 
family,  Ratsiundraofana  maintai- 
ncd  a  long  and  succcssful  résis- 
tance to  the  hova  soldiers,  taking 
refuge  in  his  stronghold,  the  al- 
most  impregnablc  mountain  of 
Ikongo.  He  was  able  to  defy  the 
large  arniy  of  traincd  uicn  which 
was  brought  out  against  bim. 


Au  sud  du  Faraony  la  eontrée 
est  indépendante  et  se  trouve  sous 
l'autorité  de  la  famille  des  Zafi- 
rambo.  Le  chef  de  cette  famille, 
Ratsiandraofana^a  résisté  avec  suc- 
cès aux  armées  hova,  grâce  à  la 
position  inaccessible  des  monta- 
gnes d'Ikongo. 


VOYAGE  AU  PAYS  DES  TANALA  INDÉPENDANTS.  325 

Et  au  point  de  vue  du  caractère  et  des  mœurs  desTanala, 
il  ajoute  : 


Tbey  are  a  peaceful  and  hospi- 
table  people,  kind  and  bounteous 
lowards  the  stranger...  Serious 
erimesare  rare  and,  within  tbe  last 
twenty  or  Uiirty  years,  few,  if  any, 
hâve  occured  ;  capital  punishnient 
is  almoBt  unknown. 


C'est  un  peuple  tranquille,  hos- 
pitalier, plein  de  douceur  à  regard 
de  l'étranger.  Les  crimes  y  sont 
rares  et  la  peine  capitale  n'y  a 
jamais  été  appliquée  depuis  vingt 
à  trente  ans. 


Plus  tard,  le  Rév.  Shaw  pénétra  également  chez  les  Ta^ 
nala  d'Ikongo  pour  les  évangéliser.  Il  vit  le  roi  à  Maro- 
miandra  et  en  fut  bien  reçu,  mais  les  fiers  Tanala  lui  firent 
comprendre  qu'il  ne  parviendrait  jamais  à  capter  leur  con* 
fiance  et  il  dut  battre  en  retraite. 

Je  terminerai  cette  étude  par  le  récit  résumé  des 
quatre  sièges  mémorables  que  les  gens  d'Ikongo  ont  sou- 
tenus contre  les  Hovas. 

Sous  le  règne  de  Ranavalona  r%  la  mère  de  Radama  H, 
les  HovaSy  continuant  la  politique  d'Andrianampoinimerina 
et  de  Radama  I*%  se  sont  efforcés  d'étendre  leur  domination 
sur  toute  l'île.  Ayant  soumis  les  Betsileo,  ils  voulurent 
s'établir  à  Ikongo  et  cberchèrent  à  s'en  emparer  par  sur^ 
prise.  Mais  Texlrôme  difficulté  des  roules,  qui  traversent  une 
forêt  impénétrable,  donna  aux  Tanala  le  temps  de  se  ré* 
fugier  sur  le  plateau  d'Ikongo,  où  ils  entassèrent  des  pro» 
visions  et  construisirent  une  grande  cité;  sans  autres  armes 
que  quelques  rares  fusils  à  silex,  des  haches  et  des  sagaies, 
ils  résistèrent  victorieusement  aux  3,000  hommes  de  Rai* 
nitsara  et  Rainitsimba,  les  chefs  de  la  première  expédition. 
Après  cinq  mois  d'efforts  stériles,  les  Hovas  battirent  en 
retraite,  ayant  perdu  les  deux  tiers  de  leur  eflectif,  décimés 
moins  par  le  fer  et  le  feu  des  Tanala  que  par  le  paludisme 
et  la  variole  qui  sévirent  dans  leur  camp  avec  la  plus  grande 
intensité. 

Furieux  de  cet  échec,  et  voulant  à  tout  prix  réduire 


326    VOYAGE  AU  PAYS  DES  TANALA  INDÉPENDANTS. 

Ikongo,  les  Hovas  organisèrent  trois  nouvelles  expéditions, 
chaque  fois  avec  des  forces  plus  considérables.  Entrant  en 
campagne  à  rentrée  de  la  saison  sèche,  ils  ravageaient  toute 
la  contrée  et  organisaient  le  blocus  de  l'immense  citadelle, 
dont  ils  n'abandonnaient  le  siège  qu'à  l'approche  de  l'hi- 
vernage. 

La  première  expédition  avait  attaqué  Ikongo  par  sa  par- 
tie nord,  la  plus  inaccessible;  les  assiégés,  trouvant  sur  le 
plateau  même  les  éléments  de  leurnourriture,  avaient  ré- 
sisté sans  peine  à  cette  première  attaque.  La  deuxième, 
que  commandait  Rainimarolatsy  et  qui  était  forte  d'environ 
5,000  hommes,  avec  un  nombre  égal  d'auxiliaires  Betsileo, 
établit  son  camp  entre  Ambondrombé  et  Ikongo,  cherchant 
à  bombarder  et  à  escalader  la  partie  occidentale  du  plateau 
au  niveau  d'Anjamanga. 

La  troisième,  sous  les  ordres  de  Ramboasalama,  se  con- 
tenta de  dévaster  le  pays  et  de  détruire  les  rizières  et  autres 
cultures,  afin  d'empêcher  les  Tanala  de  s'approvisionner  ; 
par  cette  tactique,  les  Hovas  espéraient,  avec  une  quatrième 
expédition  plus  considérable  que  les  précédentes,  arriver 
à  vaincre  leurs  dernières  résistances.  De  leur  côté,  les 
Antanala  exaspérés  et  n'ignorant  pas  le  sort  qu'on  leur 
réservait  en  cas  de  capitulation  (c'est-à-dire  la  mort  après 
une  longue  et  cruelle  agonie)  étaient  résolus  à  se  défendre 
avec  toute  l'énergie  du  désespoir. 

Cette  quatrième  expédition  que  dirigeait  Rainimamonja, 
i4*  honneur,  était  forte  de  8,000  hommes  aguerris  et 
bien  armés  et  de  10,000  auxiliaires  Betsileo.  Au  contraire, 
la  population  totale  d'Ikongo,  terriblement  réduite  par 
les  deux  premiers  sièges,  ne  comptait  pas  plus  de  3  ou 
4,000  habitants,  vieillards,  femmes  et  enfants  compris.  Une 
poignée  d'hommes  était  donc  appelée  à  résister  à  une  véri- 
table armée. 

Rainimamonja  attaqua  Ikongo  de  deux  côtés  à  la  fois  par 
Anjamanga  et  par  Tsiazopapango;  il  bombarda  même  ce 


VOYAGE  AU  PAYS  DES  TANALA  INDÉPENDANTS,    327 

dernier  point,  le  plas  élevé,  en  établissant  une  batterie  sur 
la  montagne  d'Andaraziny  qui  se  trouve  au  sud  et  assez 
près  du  plateau  dlkongo. 

Au  cours  de  cette  lutte  disproportionnée,  la  résistance 
des  Tanala  faillit  être  brisée.  Le  roi,  à  bout  de  ressources, 
presque  sans  vivres  et  sans  poudre,  demanda  une  trêve  de 
huit  jours  que  devait  suivre  la  reddition  de  la  place.  Mais 
ce  délai  expiré,  les  Tanala,  reprenant  courage,  refusèrent  de 
livrer  leurs  armes;  pleins  d'une  nouvelle  ardeur,  ils  fran- 
chirent les  lignes  des  Hovas  pour  aller  chercher  des  vivres 
dans  la  vallée  et  ils  effectuèrent  des  sorties  de  nuit,  allant 
sagayer  les  Hovas  jusque  dans  leur  camp.  Il  en  résulta  des 
paniques  terribles  parmi  les  assaillants,  ce  qui  permit  aux 
Tanala  de  s'emparer  d'un  mortier  et  d'un  petit  canon  des* 
tinés  au  siège.  L'âme  de  la  résistance  était  le  roi  et  ses  deux 
conseillers,  Ratsimihina  et  Ratsiandravaho.  Un  de  ses  fils, 
Ratoimataobario,  qui  était  alors  âgé  d'environ  12  ans,  fut 
pris  et  mené  en  esclavage  à  Tananarive,  où  il  connut  notre 
consul  Laborde;  rendu  à  la  liberté  pai'Radama  II,  il  est 
aujourd'hui  l'aîné  des  fils  du  vieux  roi.  Vaincus  par  tant  de 
courage,  décimés  par  les  fièvres  pernicieuses  et  le  fer  des 
Tanala,  les  assiégeants  se  retirèrent  enfin  à.  l'approche  de 
l'hivernage,  comme  avaient  fait  leurs  prédécesseurs. 

Après  leur  retraite,  les  Tanala  rendant  invasion  pour  inva- 
sion,  envahirent  à  deux  reprises  le  territoire  Betsileo,  dans 
le  but  de  s'emparer  des  bœufs  pour  reconstituer  leurs 
troupeaux  anéantis.  C'est  ainsi  qu'ils  brûlèrent  A  mbohimaha, 
ville  qui  est  à  4  lieues  de  marche  au  nord-est  de  Fiana* 
rantsoa.  Mais  leur  intempérance  leur  devint  fatale.  Ayant 
trouvé  du  rhum  en  abondance,  ils  s'amusèrent  à  boire, 
au  lieu  de  battre  en  retraite  avec  leur  butin,  et,  pendant  ce 
temps,  un  fort  parti  de  Hovas  et  de  Betsileo  réunis  leur 
dressa  une  embuscade  oti  presque  tous  furent  massacrés 
sans  pitié. 

Une  deuxième  expédition  à  l'ouest  de  Yinanitelo  contre 


328    VOYAGE  AU  PAYS  DES  TANALA  INDÉPENDANTS. 

Yatomilatana  n'eut  pas  un  meilleur  sort.  Les  Tanala,  assail- 
lis lors  de  leur  retraite  par  des  forces  considérables,  furent 
mis  en  déroute,  et  le  roi  lui-même  fut  blessé  à  la  jambe  d'un 
coup  de  feu  et  ne  put  qu'à  grand'peine  regagner  Ikongo. 

A  la  mort  de  la  cruelle  Ranavalona  P%  son  successeur,  le 
pacifique  et  bienveillant  Radama  II,  résolut  de  recon- 
naître l'indépendance  d'Ikongo.  Il  envoya  auprès  de  Rat- 
siandraofana,  un  de  ses  principaux  officiers,  Ratsisalova- 
nina,  porteur  de  présents  et  d'une  goutte  de  sang  royal, 
pris,  selon  Tusage,  au-dessous  du  sternum.  Dans  ces  con- 
ditions, Ralsisalovanina  put  remplacer  son  maître  pour 
conclure  avec  Ratsiandraofana  le  fatidra  qui  rendait  frères 
de  sang  les  deux  rois  d'Antananarivo  et  d'Ikongo  (1862). 

Depuis  celte  époque,  les  Tanala,  fidèles  à  la  foi  jurée,  n'ont 
jamais  cessé  de  vivre  en  paix  avec  tous  leurs  voisins,  se  con- 
tentant de  cultiver  leur  riche  contrée,  mais  conservant  tou- 
jours pour  les  Hovas  la  haine  la  plus  vivace  et  une  invin- 
cible défiance. 

J'ai  oublié  dans  cette  étude  de  dire  que  le  pays  des  Tanala 
est  très  giboyeux;  il  m'a  été  facile,  dans  le  cours  de  mes 
diverses  excursions,  de  faire  une  abondante  moisson  de 
maques  et  d'oiseaux,  une  centaine  environ,  que  je  me  suis 
fait  un  devoir  d'adresser  à  M.  le  ministre  de  Tinstruction 
publique. 

J'ajouterai  que  j'ai  pris  un  grand  nombre  d'altitudes  sur 
la  route  de  Fianarantsoa  à  Mananjary  avec  un  très  bon  baro- 
mètre anéroïde  que  m'a  laissa  mon  ami  G.  Maistre,  lors  de 
son  exploration  à  Madagascar,  et  c'est  un  devoir  pour  moi 
de  remercier  ce  vaillant  camarade  et  d'applaudir  au  succès 
glorieux  qu'il  vient  de  remporter  en  Afrique* 


'>^^<t'V 


JOURNAL  DU  VOYAGE 


FAIT  SUR  LA 


COTE  OUEST  DE  MADAGASCAR 


PAR 


(1891-1892) 


PBSmÈRE   EXCURSION 

AUX  ENVIRONS  DE  MORONDAVA 

Première  journée.  — Depuis  une  semaine,  je  suis  à  Nosy 
Miandroka  chez  H.  Samat^  qai  est  le  principal  colon  fran- 
çais de  la  côte  ouest  de  Madagascar  et  dont  Thospitalité, 
la  bienveillance  et  la  générosité  ont  été  expérimentées  par 
tous  les  voyageurs  venus  dans  cette  région.  Je  suis  absolu* 
ment  entre  ses  mains  et  c'est  de  lui  que  dépend  le  succès 
du  voyage  que  je  vais  entreprendre  ;  il  a  contracté  l-alliance 
du  sang  avec  un  grand  nombre  des  chefs  de  Tintérieur,  et 
son  nom  est  un  mot  de  passe  devant  lequel  toutes  les  portes 
s'ouvrent  et  toutes  les  armes  s'abaissent.  Cependant  avant 
d'entrer,  pour  un  voyage  d'un  an,  dans  l'intérieur  des 
terres,  il  est  indispensable  que  je  m'habitue,  aux  us  et  cou- 
tumes, au  langage,  aux  superstitions  des  Sakalava  ainsi 
qu'aux  difficultés  du  chemin.  J'ai  déjà  commencé  à  com- 
poser un  dictionnaire  de  conversation  que  je  compléterai 
peu  à  peu,  car  il  me  faut  un  millier  de  mots  pour  la  con* 
versation  courante  et  plusieurs  centaines  pour  les  noms  des 


830         LA  CÔTE  OUEST  DE  MADAGASCAR. 

animaux  et  des  plantes  ;  mais  si  pour  partir  j'attendais  d*ètre 
prêt,  je  resterais  indéfiniment  à  la  côte,  je  m'endormirais 
dans  les  délices  de  ce  climat,  où,  à  cette  époque  de  Tannée, 
la  chaleur  du  jour  est  tempérée  par  la  brise  de  mer  et  les 
nuits  sont  pleines  de  fraîcheur  et  de  charme.  Et,  de  même 
qu'il  faut  plonger  en  pleine  eau  pour  apprendre  à  nager, 
je  suis  décidé  à  me  lancer  pour  quelques  jours  chez  les 
Masikoro,  afin  d'apprendre  à  voyager. 

Deux  Yezo,  choisis  par  M.  Sapiat,  m'accompagneront  : 
Tsialofa,  le  guide,  qui  porte  un  beau  nom  (Tsialofa,  qu'on 
n'a  point  à  réprimander),  a  une  trentaine  d'années,  une 
taille  de  grenadier,  des  muscles  d'athlète,  une  physiono« 
mie  douce  et  intelligente;  Katiboky  (dit  Masilea)  le  porteur, 
son  neveu,  a  environ  20  ans;  il  se  drape  dans  sonlamba  de 
colon  blanc  comme  jadis  un  Romain  dans  sa  toge  et  ne  sent 
ni  le  chaud,  ni  le  froid,  ni  la  fatigue.  Il  est  convenu  que 
nous  irons  faire  une  visite  au  chef  Mahasinto,  le  maître  du 
domaine  d'Analaivo,  en  ramassant  sur  la  roule  des  plantes 
et  des  bêtes,  et  que  dans  une  huitaine  noug  serons  de 
retour  à  NosyMiandroka. 

.  Le  18  juin,  à  2  heures  de  l'après-midi,  je  charge  Tsialofa 
de  la  boite  verte  du  botaniste  et  de  mon  fusil  avec  le  plomb 
et  la  poudre  :  il  porte,  en  outre,  sa  sagaie,  sans  laquelle 
aucun  Sakalava  ne  marche.  Masilea  reçoit  deux  sacs  conte- 
nant l'un  une  pièce  de  toile,  l'autre  du  sucre,  du  thé,  des 
clous  dorés,  des  fleurons  de  buffleteries,  des  couteaux  et 
des  perles  de  verre  ou  de  porcelaine.  Je  me  suis  réservé  des 
bottes  en  fer-blane  et  de  petits  sacs  en  papier  pour  y  mettre 
les  échantillons  de  roche,  le  thermomètre,  le  baromètre,  le 
revolver  avec  trois  paquets  de  cartouches,  mes  couteaux, 
mes  calepins,  ma  carte,  un  sac  de  géologue  et  le  piochon 
du  botaniste.  On  ne  me  volera  pas  l'argent  que  j'empoKe, 
car  j'ai  dans  le  fond  d^un  gousset  une  seule  petite  pièce  de 
10  francs. 
Nous  quittons  Nosy  Miandroka  k  3  h.  20  et  nous  nous 


LA   CÔTE  OUEST  DE   MADAGASCAR.  3^1 

dirigeons  vers  Test  à  travers  la  forêt  de  palétuviers  qui 
longe  la  c6te;  le  sol  est  en  majeure  partie  forme  de  sable 
fin,  mais,  par  places,  on  trouve  des  couches  d'argile  abso- 
lument stérile.  Dans  le  sable  du  bord  de  la  mer  végètent 
abondamment  les  satra  ou  palmiers  du  genre  Hyphœne;  un 
peu  plus  loin,  quand  le  sable  est  mélangé  d*argile,  les  paie* 
tuviers  ou  afiafy  abondent,  mais,  quand  le  sable  fait  défaut, 
le  sol  n'est  qu'une  couche  d'argile  salée,  fendue  dans  tous 
les  sens,  sans  verdure,  offrant,  çà  et  là,  quelques  touffes 
d'une  plante  grasse,  à  tiges  courtes  et  renflées,  qu'on  ne 
trouve  que  là  et  qui  seule  y  pousse,  c'est  le  sirasira  :  ses 
rameaux,  semblables  aux  feuilles  d'une  crassule,  sont  gor- 
gées d'eau  salée;  glauques  quand  ils  sont  jeunes,  ils 
deviennent  bientôt  rouges  ou  d'une  couleur  terreuse;  cette 
plante  remplace  le  sel  comme  condiment  pour  beaucoup 
de  Masikoro.  Le  désert  n'a  pas  plus  de  200  mètres  de 
largeur;  au  delà,  le  sol  mélangé  d'un  peu  d'argile  avec 
beaucoup  de  sable,  est  redevenu  plus  fertile;  les  grands 
roseaux,  les  palmiers  se  dressent  dans  une  vaste  prairie 
dont  rherbe  est  -sèche  comme  du  foin.  Bientôt,  des  crépi- 
tements se  font  entendre  devant  nous  et  nous  nous  trouvons 
en  plein  incendie.  Tsialofa  marche  le  premier  dans  le  sentier 
étroit  où  le  feu  ne  trouve  pas  d*aliment,  mais  tout  autour 
de  nous  les  grandes  herbes,  les  roseaux  secs,  brûlent  avec  un 
bruit  intense;  certainement  nous  ne  courons  aucun  danger, 
puisque  notre  guide  marche  toujours,  nous  avons  seulement 
un  peu  chaud;  les  oiseaux  éperdus  poussent  des  cris  d'épou- 
vante et  se  réfugient  par  centaines  au  sommet  des  arbres, 
incapables  de  fuir;  enfin,  en  quelques  minutes,  nous  sommes 
au  bord  du  Morondàva  que  nous  traversons  avec  de  l'eau 
au-dessus  du  genou.  L'incendie  remplace  ici  la  charrue 
pour  le  défrichement  de  la  brousse.  A  la  place  des  joncs, 
des  roseaux  et  des  grandes  herbes,  on  plante  du  maïs,  des 
bananiers,  des  légumes,  des  cannes  à  sucre;  un  fossé  est 
creusé  tout  autour  du  champ  défriché  et   on  y  plante 


332         LA  CÔTE  OUEST  DE  MADAGASCAR. 

des  boutures  de  nopals  qui  font  des  baies  impénétrables. 
Après  avoir  traversé  le  Morondava,  nous  arrivons  à  un 
village  makoa^  fondé  par  un  pasteur  norvégien,  Aarness.  Ce 
missionnaire  luthérien  n'a  trouvé  de  prosélytes  que  parmi 
les  anciens  esclaves;  les  Sakalaves  se  refusent  à  toute 
règle,  surtout  celle  qu'impose  la  religion  chrétienne. 

De  temps  en  temps,  nous  voyons  passer  des  jeunes  filles, 
dont  les  oreilles  sont  ornées  de  bijoux  d'argent  en  forme  de 
boucliers  turcs.  Puis  nous  dépassons  une  bande  de  Makoa, 
Cafres  au  type  grossier,  sans  élégance  ni  dans  les  formes, 
ni  dans  la  démarche  ;  ils  nous  regardent  avec  des  yeux  ronds, 
la  bouche  ouverte,  et  rient  bêtement.  Nous  traversons  de 
conserve  un  ruisseau  fangeux,  où  Ton  a  de  l'eau  jusqu'au 
mollet  et  de  la  vase  jusqu'aux  chevilles,  et,  vingt  minutes 
plus  loin,  une  rivière  encore  plus  boueuse  de  2  mètres  de 
large,  où  nous  enfonçons  jusqu'au  ventre.  Mon  costume  a 
donc  reçu  aujourd'hui  le  double  baptême  du  feu  et  de 
l'eau  ;  je  perce  des  trous  à  ma  chaussure  pour  que  l'eau 
qui  l'emplit  puisse  en  sortir,  et  je  continue  ma  route  sans 
plus  m'occuper  des  détails  de  ma  toilette.  Combien  j'en- 
vie et  admire  mon  illustre  prédécesseur,  M.  Grandidier, 
qui  allait  pieds  nus  comme  les  Sakalava;  mais  j'attendrai 
pour  suivre  son  exemple  que  ma  chaussure  soit  hors 
d'usage. 

La  forêt  que  nous  traversons  est  clairsemée;  l'herbe 
dispute  aux  arbres  la  majeure  partie  du  sol  et  constitue  un 
bon  pâturage  ;  quant  aux  arbres,  ils  n'attendent  pas  tous 
la  saison  des  pluies  pour  dresser  dans  l'air  leurs  rameaux 
couverts  de  feuilles  et  de  fleurs,  mais  cependant  quelques* 
uns,  comme  les  sakoa,  sont  en  ce  moment  absolument 
dénudés  et  servent  de  perchoir  à  des  milliers  de  petites 
perruches  vertes  qui  jacassent  à  qui  mieux  mieux.  Le  ricin 
abonde  sans  culture  et,  derrière  les  roseaux  (car  le  sol  est 
argileux  et  humide),  se  cachent  d'un  côté  des  troupeaux  de 
bœufs,  de  l'autre  tles  champs  de  manioc  et  les  cases  du 


LA  CÔTE  OUEST  DE  MADAGASCAR.  333 

village  de  Makoa  Isakamiroaka  (liU.  :  où  hurlent  les  chais 
sauvages). 

A  quelques  minutes  plus  loin,  cinq  ou  six  cases  forment 
le  village  sakalava  de  Mahalomba  ;  nous  hâtons  le  pas,  car 
le  soleil  touche  Thorizon  et  les  insectes  font  entendre 
leurs  chants;  le  kibé  (grande  légumineuse)  replie  toutes 
ses  folioles  et  s'apprête  à  dormir.  Les  corbeaux,  immobiles, 
sont  perchés  par  centaines  sur  un  marosaranga  qui  est 
complètement  dépouillé  de  ses  feuilles. 

Enfin,  nous  arrivons  au  village  hova  d'Androvakely,  où 
nous  devons  passer  la  nuiL  Nous  nous  trouvons  en  face 
d'une  palissade,  dans  laquelle  est  ménagée  une  étroite 
ouverture.  Tsialofa  fait  prévenir  la  reine  du  lieu  qu'un 
étranger  demande  l'hospitalité  ;  on  nous  fait  attendre,  car 
on  célèbre  à  l'intérieur  une  cérémonie  funèbre,  dont  nous 
pouvons  entendre  les  chants  accompagnés  de  la  flûte  et  du 
tambour.  Quand  on  nous  a  autorisés  à  entrer,  nous  passons 
la  porte  en  levant  haut  le  pied  et  baissant  la  tête,  car  le  pas 
est  à  la  hauteur  du  genou,  et  la  traverse  à  la  hauteur  du 
col,  nous  traversons  ensuite  une  haie  de  nopals  ou  raquettes 
qui  fait  à  ce  village  un  mur  infranchissable,  épais  de  4  ou 
5  mètres.  Entre  deux  palissades  pourvues  de  portes,  nous 
trouvons  une  deuxième  porte,  semblable  à  la  première,  et 
-  j'éprouve  comme  une  sensation  d'emprisonnement.  Le  vil- 
lage sent  mauvais;  ce  n'est  pas  l'odeur  des  bœufs  ou  de  la 
basse-cour  qui  m'impressionne,  mais  c'est  une  odeur  d'êtres 
humains  malsains. 

La  reine  Tsivéré,  vêtue  de  deux  brasses  de  coton,  est 
vieille,  laide  et  sale  ;  elle  nous  invile  à  entrer  dans  la 
demeure  qu'elle  nous  réserve,  maison  solidement  con- 
struite^ haute  et  belle  pour  Madagascar,  et  dont  les  murs  et 
le  sol  sont  couverts  de  nattes. 

Nous  nous  accroupissons  sur  le  sol  comme  la  reine  elle- 
même,  bien  qu'il  y  ait  deux  chafees  dans  la  case  royale,  et 
Tsialofa  expose  en   langue  sakalava  que  je  voyage  |>pur 


334  LA  CÔTE   OUEST  DE   MADAGASCAR. 

étudier  les  plantes  et  les  bétes.  Do  temps  en  temps,  je  fais 
un  geste  d'assentiment  et  la  reine  s'incline  de  même.  Tout 
va  bien,  et  on  nous  dit  que  nous  sommes  chez  nous.  Comme 
la  cérémonie  funèbre  continue,  je  demande  à  y  assister. 
Deux  indigènes,  accroupis  devant  le  mur  de  la  case  qui 
regarde  le  couchant,  à  côté  de  la  porte,  jouent  l'un  de  la 
flûte,  l'autre  du  tambour;  j'entre  dans  la  case  :  la  première 
pièce  est  sombre;  dans  la  seconde,  qui  est  mal  éclairée  par 
une  lampe  fumeuse  où  brûle  de  la  graisse  de  porc,  la 
morte  est  cachée  sous  une  moustiquaire  ;  les  parents  accrou- 
pis en  rond  sont  silencieux  ;  dans  le  village  on  ne  cesse  de 
tirer  des  coups  de  fusil  en  signe  de  deuil. 

Désappointé,  je  rentre  dans  la  case  royale  et  je  me 
couche  à  plat  ventre  sur  la  natte  pour  rédiger  mes  notes, 
entre  temps  faisant  un  croquis  du  chandelier  en  fer  où  brûle 
le  saindoux.  Pendant  que  je  travaille  à  ce  dessin,  entre,  sans 
que  je  m'en  aperçoive,  une  demi-douzaine  de  personnes;  ce 
sont  les  grands  du  village,  qui,  après  avoir  tué  un  porc 
m'en  apportent  des  tranches  énormes  avec  un  grand  plat 
de  riz  et  une  demi-douzaine  d'œufs.  En  me  relevant,  j'aper- 
çois avec  étonnement  tout  ce  monde  accroupi  autour  de 
moi<  Je  salue,  je  remercie,  j'admire,  et  les  grands  du  vil- 
lage se  retirent  avec  dignité.  Des  grillons,  des  moustiques, 
des  fourmis,  des  puces,  des  araignées  circulent  sur  la  natte 
autour  du  chandelier.  La  reine  qui  est  restée  me  regarde 
écrire;  elle  a  mis  un  peu  de  tabac  torréfié  et^  pilé  entre  sa 
lèvre  inférieure  et  ses  incisives  et  crache  à  tout  instant  ; 
elle  explique  à  ses  suivantes,  qui  poussent  des  ohé  d'éton-^ 
nement,  les  détails  du  dessin  de  son  chandelier  qu'elle 
admire  de  façon  à  flatter  ma  vanité» 

A  droite  et  à  gauche  de  la  porte,  sur  les  montants^  deux 
araignées  superbes  (inarotandna)^  de  iO  centimètres  d'en- 
vergure, se  tiennent  immobiles  comme  des  haltebardières. 

La  reine  elle-même,  Ti:ivéré,  prépare  mon  lit  :  des  cordes 
tendues  sur  un  cadre  en  bois,   que  soutiennent  quatre 


LÀ  CÔTE  OUEST  DE  MADAGASCAR.  335 

pieds,  tiennent  lieu  de  sommier  et  de  matelas,  et  sur  ces 
cordes  il  y  a  une  natte,  une  cotonnade,  un  oreiller  un  peu 
plus  grand  que  la  main  (onda)  ;  tout  autour,  une  mousti- 
quaire de  cotonnade  légère. 

Masilea  a  mis  dans  la  marmite  un  morceau  de  la 
viande  qu'on  vient  d'apporter,  gardant  prudemment  pour 
demain  les  œufs,  le  riz  et  le  reste  du  porc.  Gomme  couvert, 
j'ai  devant  moi  une  écuelle  contenant  du  riz  bouilli  et  de 
la  viande;  ni  assiette,  ni  fourchette,  ni  serviette,  ni  pain, 
ni  vin  ;  je  suis  forcé  de  manger  avec  mes  mains  et  de  m'es- 
suyer  la  moustache  du  revers  de  ma  gauche. 

Pendant  toute  la  nuit  les  litanies  funèbres  ont  continué. 
De  temps  en  temps,  la  reine  allait  s'asseoir  devant  les  chan- 
teurs qu'elle  excitait  en  récitant  elle-même  très  haut  le  bilo 
dont  ils  répétaient  le  refrain,  mais  dont  personne  n*a  pu 
me  traduire  les  paroles.  J'ignore  la  fin  de  la  cérémonie» 

Deuxième  journée,  —  Nous  nous  levons  avec  l'aurore, 
ayant  dormi  tant  bien  que  mal  sur  le  lit  de  la  reine,  tandis 
que  Tsialofa  et  Masilea  couchaient  sur  des  nattes  à  terre. 
La  reine  vient  me  saluer  et  je  lui  offre  deux  brasses  de 
toile  blanche  et  deux  couteaux  d'office  qu'elle  accepte  avec 
reconnaissance.  La  reine  Tsivéré  a  la  peau  mate,  les  lèvres 
minces,  les  yeux  petits,  le  regard  dur  et  l'air  méfiant  ;  il  n'y 
a  pas  une  goutte  de  sang  noir  dans  ses  veines,  c'est  une 
Hova,  au  type  malais. 

Au  sortir  de  Rovakely,  nous  revenons  sur  nos  pas  et  nous 
pasâorisà  côté  du  village  d'tsakamiroaka,  que  j'avais  traversé 
déjà  hier.  On  y  trouve  comme  habitants  quelques  Sakalava 
masikoro  et  beaucoup  de  Cafres;  l'un  des  chefs,  Tsimàha, 
est  Cafre*  Notre  route  se  continue  vers  le  sud  et  vers  l'est. 
La  forêt  est,  par  endroits,  impénétrable;  l'étroit  sentier 
sinueux  que  nous  suivons  décrit  des  courbes  variées,  au 
milieu  de  grandes  légumineuses  couvertes  d'épines  autour 
desquelles  les  lianes  s'enroulent  et  s'enchevêtrent  comme 


336  LA  CÔTE   OUEST   DE   MADAGASCAR. 

d'énormes  serpents^  écrasant  Péçorce  qui  se  renfle  entre 
leurs  replis. 

Le  laro  au  suc  laiteux  blanc,  dont  une  goutte  suffit  pour 
rendre  aveugle,  dresse  comme  un  gui  gigantesque  ses  petits 
rameaux  verts  sans  feuilles.  Le  lombirOj  riche  en  caput* 
chouc,  escalade  le  sakoa  dénudé;  les  mokoty^  palmiers 
superbes,  des  orchidées  épidendres,  des  aroidées  dont  la 
feuille  s'enrouljB  en  spirale  autour  des  rameaux  du  katra, 
forment  des  bosquets  sombres  où  nous  avançons  lentement, 
écartant  de  nos  yeux  les  branches  épineuses.  À  la  forêt 
succède  une  plaine  sablonneuse  couverte  d'herbe  et  de 
palmiers;  puis,  un  peu  plus  loin,  de  l'argile  avec  des 
plantes  aquatiques;  nous  arrivons  ensuite  au  bord  d'une 
rivière  large  d'une  trentaine  de  mètres,  l'Anakabatomena 
(lllt.  :  petites  pierres  rouges),  qui  est  la  branche  sud  du 
delta  du  Morondava. 

Après  avoir  pris  un  bain  hygiénique,  nous  repartons  et^ 
un  quart  d'heure  après,  nous  sommes  dans  une  autre  vallée^ 
jadis  parcourue  par  un  affluent  de  l'Anakabatomena,  mais 
qui,  actuellement,  n'est  qu'une  succession  de  petits  lacs 
d'eau  salée  non  courante;  elle  se  remplit  aux  grandes 
marées  d'équinoxe  de  l'eau  qui  reflue  par  l'Anakabatomena, 
et  l'évaporation  ne  fait  qu'augmenter  son  degré  de  salure. 
Le  fond  est  formé  de  sable  ferrugineux  et  de  grosses  dalles 
de  minerai  de  fer  cuncrétionné. 

Nous  longeons  cette  vallée  à  travers  des  taillis  et  nous 
arrivons  bientôt  à  une  vaste  prairie  où  de  grandes  fougères 
aux  feuilles  de  scolopendre  rivalisent  avec  les  palmiers 
nains.  Nous  voyons  à  notre  gauche  un  village  abandonné, 
d'une  douzaine  de  maisons,  toutes  vides^  les  portes  ouvertes  : 
deux  ou  trois  personnes  y  sont  mortes  en  peu  de  temps  ei 
les  habitants  ont  cru  à  une  épidémie  et  ont  changé  de  domi- 
cile, allant  construire  ailleurs  leurs  huttes.  Un  peu  plus 
loin  dans  la  forêt,  nous  trouvons  une  jolie  clairière,  dont  le 
sol  est  sec  et  sablonneux,  près  d'un  étang,  et  nous  campons. 


LA  CÔTE  OUEST  DE  MADAGASCAR.  337 

lies  villages  sakalava  n'ont  aucune  fortification,  aucun 
retranchement.  Des  piquets  plantés  en  terre  limitent  le  parc 
à  bcBufs;  quelques  broussailles  entourent  naturellement  la 
clairière  et  deux  pieux  marquent  l'entrée  des  sentiers  qui  y 
aboutissent.  Tous  ne  sont  pas  riches,  tant  s'en  faut.  Le  vil- 
lage d'Ambosimavo,  où  nous  arrivons  vers  midi,  est  fort 
pauvre.  Le  parc  à  bœufs  est  vide,  les  habitants  misérables, 
et  le  vieux  chef  Tsimanantsondra  est  aveugle. 

Il  nous  invité,  en  criant  comme  un  sourd,  à  nous  asseoir 
sur  une  natte  au  pied  d'un  arbre.  Très  grand  et  très  maigre, 
il  s'appuie  comme  un  Œdipe  sur  un  bâton  de  six  pieds;  sa 
figure  maigre,  presque  décharnée,  a  encore  grand  air,  elle 
est  pleine  de  finesse  et  de  gaieté.  Il  annonce  à  très  haute 
voix  qu'un  Yazaha  Douliot  est  venu  lui  faire  visite  et  qu'on 
ait  à  le  bien  traiter.  On  nous  prépare  une  case  et,  comme 
Tsialofa  m'a  annoncé  comme  un  chercheur  de  botes  (am- 
pilabiby),  on  .m'apporte  bientôt  des  lézards,  des  petites 
maques  (titilivahy),  des  hérissons  que  je  paye  en  aiguilles  et 
en  colliers  de  perles. 

J'achète  du  lait,  du  manioc  et  une  poule  pour  le  repas 
du  soir,  mais  Masilea  m'apprend  à  mon  grand  regret  qu'il 
n'y  a  pas  de  sel.  Je  rentre  dans  ma  case  pour  dîner.  Elle  a 
environ  2  mètres  de  largeur  sur  3  de  profondeur  et  est 
divisée  en  deux  compartiments.  On  pénètre  dans  la  pre« 
mière  pièce,  qui  est  carrée,  par  une  porte  haute  seulement 
de  1  m.  50;  sur  le  mur  de  gauche  est  une  banquette,  et  en 
fiice  de  la  porte  du  second  compartiment,  l'alcôve.  Je  m'as* 
seois  dans  l'embrasure  de  cette  porte,  sur  la  natte  qui  est 
derrière  et  qui  sert  de  lit;  le  foyer  qui  est  au  centre  de  l'ha* 
mtation  est  tout  près  de  l'alcôve  :  trois  pierres  sur  la  terre 
nue  et  c'est  tout.  Gomme  plafond,  une  soupente  en  clayon- 
nage  où  sont  placés  des  chaudrons  et  des  cruches.  Je  dévore 
sans  appétit  un  morceau  de  porc  trop  cuit  et  je  bois  du  thé. 

La  nuit,  j'ai  de  la  peine  à  dormir;  les  puces,  les  araignées, 
les  cancrelats,  les  fourmis  abondent  autour  de  moi.  La  tem- 

SOC.  DE  GÉOGR.  ~  3*  TBIMESTRE  1893.  XIV.  —  23 


338  LA  CÔTE  OUEST  DE   MADAGASCAR. 

pérature  a  beaucoup  baissé  et,  vers  2  heures  du  matin,  elle 
n'est  plus  que  de  H""  centigrades;  voyant  du  feu  dans  une 
case  voisine,  je  vais  me  chauffer.  Cette  case  est  ouverte 
d^un  côté;  une  vieille  femme  dont  Tœil  gauche  est  couvert 
d'une  taie,  accroupie  contre  un  montant,  entretient  le 
brasier.  Je  viens  m'asseoir  en  face  d^elIe  et  je  cause. 
Quelques  minutes  après  arrive  une  autre  femme  qui  s'ac« 
croupit  devant  le  foyer  ;  elle  est  moins  vieille,  mais  beau- 
coup plus  laide;  un  abcès  suppure  à  son  menton  et  elle 
a  étalé  sur  sa  joue  une  poudre  jaune  faite  avec  du  bois  de 
santal  râpé  dansTeau.cequi  est  un  vilain  tatouageet  un  mau- 
vais remède;  en  outre,  elle  ne  cesse  de  tousser.  On  manque 
ici  de  pansement  antiseptique,  et  je  n'ai  rien  pour  com: 
mencer  une  cure.  Tout  en  m'expliquant  que  dans  le  village 
il  n'y  a  pas  de  médecin  connaissant  les  plantes,  elle  fait 
sécher  au  feu  el  pile  dans  le  fond  d'une  écuelle  le  tabac  que 
je  lui  ai  donné,  puis  elle  place  entre  sa  lèvre  inférieure  et 
sa  gencive  la  poudre  qu'elle  a  ainsi  obtenue. 

Une  fois  réchauffé,  je  rentre  dans  ma  case.  Le  vieux  chef 
Il  qui  elle  appartient  était  j^dis  un  célèbre  médecin  (masy), 
quand  il  n'était  pas  aveugle  :  aux  parois  de  l'alcôve  pendent 
une  foule  d'aoly.  L'aoly  est  un  fétiche  qui  sert  de  remède  à 
tous  les  maux  et  qui  $^  vend  fort  cher.  Je  n'ai  pu  savoir 
quelles,  plantes  entraient  dans  sa  composition.  «  Quels 
arbres  composent  l'aoly  ?  —  Beaucoup,  beaucoup!  »  Je  n'ai 
pu  obtenir  d'autre  réponse  du  vieux  Tsimanantsondra;  le 
vieux  masy  tient  à  garder  les  secrets  de  sa  médecine.  Ces 
fétiches  se  composent  pour  la  plupart  d'une  extrémité  de 
corne  de  bœuf,  longue  de  10  centimètres,  autour  de  laquelle 
est  Iressée  une  bague  de  perles,  et  dans  l'intérieur  de. 
laquelle  il  y  a  des  gommes,  des  résines  et  des  bouts  de 
bois,  parfois  même  une  dent  de  crocodile.  Les  plus  beaux 
sont  faits  d'une  dent  de  crocodile  emmanchée  au  bout 
d'une  corne. 

CheK  le  vieux  Tsimanantsondra^  un  aoly  superbe  était 


LA  CÔTE  OUEST  DE  MADAGASCAR.  339 

accroché  à  une  rame  de  pirogue;  il  se  composait  d'une 
boîte  aux  coins  de  laquelle  étaient  fixées  quatre  cornes  de 
bœufs  et  était  recouvert-d'une  étoffe  aux  plis  lourds,  noire 
de  crasse;  les  perles  qui  l'ornaient  formaient  des  losanges 
rouges,  verts,  bleus  et.  blancs;  quatre b&lonnets  d'un  bois 
analogue  à  Tébène  formaient  les  raccords.  J'en  eus  envie; 
je  voulais  en  effet  porter  à  ma  ceinture  ou  derrière  mon 
oreille  un  de  ces  fétiches  pour  montrer  aux  Sakalava  que  je 
yeux  être  un  des  leurs.  J'offre  une  brasse,  deux  brasses, 
trois  brasses  de  toile;  je  raconte  au  vieil  aveugle  qu'avec 
un  aoly  pareil  je  pourrai  circuler  partout  chez  les  Maha- 
faly,  chez  les  Bara,  et  que  je  lui  devrai  le  succès  de  inbn 
voyage.  Il  reste  inflexible.  Mais  au  moment  du  départ, 
quand,  pour  le  remercier  de  son  hospitalité,  je  lui  fais  les 
cadeaux  d'usage,  une  brasse  de  toile,  un  couteau,  une  son» 
nette,  alors  le  vieil  homme  se  réveille  et,  me  retenant  par 
la  main,  il  me  fait  accepter  Taoly  que  je  convoitais. 

Troisième  journée.  —  Nous  quittons  Ambosimavo  à 
9  h.  15  du  matin  et  marchons  vers  l'est  ^  travers  la  forêt, 
qu'interrompent  de  distance  en' distance  des  clairières  oti 
dort  une  eau  stagnante.  La  surface  de  ces  étangs  est  cou- 
verte de  feuilles  nageantes  de  nymphéas  bleus,  dont  les 
fleurs  de  20  centimètres  de  diamètre  tournent  vers  le  soleil 
leurs  corolles  d'azur.  Leur  eau  chargée  d'oxygène  par  les 
plantes  vertes  est  excellente  à  boire,  on  n'y  trouve  ni  la 
végétation  des  tourbières,  ni  celle  des  mares  où  les  plantes 
pourrissent.  Les  oiseaux  y  viennent  par  bande  aux  pre- 
mières heures  dç  ia  journée  et  on  pourrait  alors  en  tuer 
des  centaines,  mais  ils  sont  rares  à  cette  heure  et  nous 
nous  contentons  d'un  ibis  noir  et  d'un  petit  canard  sau- 
vage. 

La  forêt  est  de  plus  en  plus  belle,  à  mesure  que  nous 
avançons  dans  l'intérieur  et  que  nous  quittons  le  sol  sa- 
blonneux du  djeltaduMo^rond^v;»;  les  hautes  futaies  sont 


340         LA  CÔTE  OUEST  DE  MADAGASCAR. 

plus  denses,  les  palmier^  (kalalo)  et  les  lianes  {likorango) 
forment  des  fourrés  pleins  d'ombre  et  de  fraîcheur.  Dans 
cette  forêt  tropicale^  aux  plantes  si  Tariées,  j'éprouve  des 
sensations  nouvelles  qui  tranchent  avec  mes  souvenirs  en- 
core récents  des  forêts  de  sapins  majestueux,  mais  uni« 
formes,  de  mon  pays  nalal  ;  la  beauté  du  paysage,  la  variété 
des  lignes  et  des  couleurs  est  due  à  ce  qu'ici  les  objets  sont 
proches  ;  dans  ces  forêts,  le  premier  plan  absorbe  tout  l'in- 
térêt et  captive  par  mille  détails,  tandis  que,  dans  les  mon- 
tagnes, le  dernier  plan  l'emporte  en  intérêt  sur  les  premiers, 
fascinant  et  charmant  par  la  grandeur  de  ses  lignes  et  les 
nuances  de  ses  couleurs.  Ce  sont  d'autres  sensations, 
d*autres  plaisirs,  qui  toutefois  ne  font  pas  oublier  ceux  de 
mon  enfance;  ils  se  font^  au  contraire,  valoir  réciproque- 
ment. C'est  ainsi  qu'Ankorompony  me  ramène  dans  les 
Vosges. 

Les  baobabs,  reniala  et  fony^  sont  abondants  dans  la 
forêt;  des  clairières,  on  les  voit  tordre  leurs  bras  noueux 
au-dessus  des  autres  arbres.  J'ai  constamment  de  nouveaux 
noms  de  plantes  à  apprendre,  de  nouvelles  fornàes  à  fixer 
dans  ma  mémoire;  j'ai  déjà  noté  une  cinquantaine  d'arbres 
ou  de  lianes,  dont  mes  guides  à  la  mémoire  infaillible  me 
répètent  les  noms,  mais  chaque  heure  en  amène  de  nou- 
veaux et  mon  calepin  regorge  de  notes  que  je  classerai 
plus  tard.  Vers  midi,  nous  sommes  en  pleine  forêt  de 
baobabs  qui  se  dressent  autour  de  nous  par  centaines,  les 
uns  au  tronc  renflé  comme  une  tonne  d'Heidelberg,  les 
renialtty  les  autres  aussi  élevés,  mais  grêles,  semblables  à 
des  colonnes  hautes  de  40  mètres,  les  fany,  qui  ne  sont  ni 
moins  nombreux,  ni  moins  beaux. 

A  midi  et  quart,  nous  arrivons  au  village  d'Hdrompony 
(litt.  :  la  pointe  des  fony),  situé  au  centre  d'une  belle  clai- 
rière. Tsialofa  fait  la  présentation  comme  d'habitude;  il 
raconte,  toujours  dans  les  mêmes  termes  que  la  veille  et 
l'avant-veille,  que  je  suis  un  vazaba  mpilabiby  (chercheur 


LA  CÔTE  OUEST  DE   MADAGASCAR.  341 

de  bêles)  que  tout  intéresse  et  qui  note  tout  sur  un  petit 
carnet,  que  fout  le  long  de  la  route  je  l'ai  questionné  sur  le 
nom  des  arbres  et  sur  leurs  usages,  que  je  parle  peu  le 
sakalava,  mais  que  chaque  jour  j'apprends  cependant  des 
mots  nouTeaux,  enfin  que  nous  demandons  à  manger  et  à 
dormir.  Les  hommes  sont  presque  tous  absents  ;  une  dou- 
zaine de  femmes,  accroupies  au  centre  de  la  place,  écoutent 
bouche  bée;  la  femme  du  chef  (masondrano)  me  fait  ap- 
porter une  natte  sur  laquelle  je  m'asseois,  et  on  débarrasse 
une  case,  où,  pendant  que  Masilea  fait  la  cuisine,  je 
m'endors. 

Après  un  repas  très  primitif  composé  de  riz  et  d'un 
poulet  rôti,  je  fais  un  peu  de  commerce  et  j'expédie  à  mon 
compagnon  Fleuret,  qui  est  resté  chez  M.  Samat  pour 
préparer  les  peaux  de  bêtes,  des  tanrecs,  des  hérissons,  des 
boengy  que  j'ai  recueillis  le  long  de  ma  route.  Harétonga, 
un  ami  de  Tsielofa,  qui  part  demain  pour  Nosy  Miandroka, 
se  charge  de  mes  commissions  ;  il  aura  pour  sa  peine 
trois  brasses  de  toile. 

On  m'apporte  en  cadeau  une  poule,  quatre  paniers  de 
farine  de  tavolo  et  deux  charges  de  canne  à  sucre.  La  nuit 
yient  vite  ici  ;  dans  cette  saison,  dès  5  heures  le  jour  baisse 
et,  à  5  heures  et  demie,  le  soleil  est  à  l'horizon.  Mon  dîner 
suit  de  très  près  le  déjeuner  qui  a  été  tardif  et  je  dévore 
ma  chasse  du  matin  avec  une  platée  de  riz;  une  tasse 
de  thé  clôt  le  repas.  Puis,  je  fais  le  plan  de  la  case  que 
j'occupe,  dont  la  porte  est  exactement  dirigée  vers  le  sud  ; 
la  pièce  unique,  qui  est  carrée,  a  environ  3  mètres  de  côté, 
mais  il  faut  beaucoup  se  baisser  pour  y  entrer  et  surtout 
ne  pas  se  relever  de  suite  si  l'on  ne  veut  pas  se  cogner  la 
tête  à  la  claie  qui  est  établie  en  soupente  au-dessus  de  la 
porte  et  qui  est  chargée  de  quelques  ustensiles  de  cuisine; 
à  droite,  au  fond,  est  une  natte  qui  sert  de  lit  et,  à  un  pied 
au-dessus,  une  étagère  de  deux  claies  superposées.  Au 
centre  est  Tétai  qui  supporte  la  poutre  de  faite  en  son 


342  LA   CÔTE   OUEST  DE  MADAGASCAR. 

milieu  et,  un  peu  en  avant  de  cette  colonne  de  bois,  se 
trouve  le  foyer  à  terre  limilé  par  trois  pierres  debout. 

La  case  du  chef  qui  fait  face  à  la  mienne  et  qu'occupe  sa 
femme  Tsinatsika,  n'est  pas  plus  grande,  mais  elle  est  plus 
solidement  construite,  et  sa  porte  est  tournée  vers  le  nord  ; 
le  foyer  est  entouré  d'un  rebord  carré  en  argile  pétrie^  et 
tous  les  murs  sont  couverts  de  nattes. 

Ce  soir,  le  crépuscule  est  plein  de  charme;  le  silence  se 
fait  dans  le  village,  chacun  étant  occupé  à  préparer  le 
repas  du  soir,  tandis  que  la  forêt  s'emplit  de  murmures 
et  de  cris.  La  Croix  du  Sud  s'élève  toute  droite  en  face  de 
ma  case  et  je  prends  mes  notes  à  la  lueur  lunaire;  la 
légère  brume,  qui  s'élève  entre  les  arbres,  marque  les  divers 
plans  du  tableau  par  une  dégradation  régulière  de  tons; 
les  maisonnettes,  les  grands  baobabs  sans  feuilles,  la  forêt 
touffue  semblent  avoir  été  disposés  pour  le  pbisir  des  yeux 
et  pour  le  repos  de  l'esprit.  Je  prends  la  résolution  de 
rester  ici  un  jour  de  plus. 

Quatrième  journée.  —  La  nuit  a  été  froide,  je  me  suis 
levé  plusieurs  fois  pour  chercher  une  case  où  il  y  eût  du 
feu  et  je  n'en  ai  pas  trouvé,  car  la  température,  qui  est 
de  30°  au  milieu  de  la  journée,  n'est  plus  que  de  13^  la  nuit. 
Aussi  vois-je  lever  le  soleil  avec  plaisir,  et  je  m'empresse 
de  faire  allumer  du  feu  et  de  faire  chauffer  du  thé;  en 
quelques  minutes,  la  case  est  pleine  de  fumée. 

Au  nord  d'Horompony,  il  y  a  un  vaste  étang  plein  de 
joncs  et  de  roseaux  où  se  cachent  les  crocodiles  et  sur  les 
bords  duquel  les  femmes  préparent  la  farine  de  tavolo.  Les 
tubercules  de  celte  plante  sont  gros  comme  des  pommes 
de  terre  ;  la  peau  est  mince  et  L'intérieur  est  très  farineux  ; 
ils  contiennent  un  principe  amer  et  vénéneux.  Des  femmes 
sont  occupées  à  les  râper  dans  une  auge  en  bois  pour 
mettre  en  liberté  Tamidon  ;  il  s'opère  là  une  sorte  de  rouis^ 
sage,  car  j'ai  reconnu  l'odeur  caractéristique  de  Tamylo- 


LA  CÔTE  OUEST  DE  MADAGASCAR.  343 

bâcler.  La  farine  ainsi  obtenue  est  lavée  à  grande  eau  dans 
de  yastes  nattes  que  soutient  un  cadre  en  bois,  puis  séchée 
au  soleil  ;  elle  ne  se  compose  plus  alors  que  d'amidon  et 
fournit  un  excellent  aliment. 

On  trouve  à  Horompony  deux  espèces  de  soie,  mais  les 
habitants  n'ont  pas  pu  m'en  montrer  en  place.  Les  cocons 
de  ces  deux  bombyx,  le  mondré  et  le  kohoké^  ne  ressem- 
blent pas  à  ceux  du  bombyx  du  mûrier,  et  il  faudrait 
une  sélection  longue  et  savante  pour  qu'il  puissent  rivaliser 
avec  lui;  ceux  du  mondré  sont  isolés  les  uns  des  autres 
et  sont  directement  fixés  par  Tune  de  leurs  faces  à  l'écorce 
des  arbres,  présentant  tous  un  orifice  au  point  où  le  contact 
a  lieu  ;  ceux  du  kohoké  sont  en  colonies,  et  une  vingtaine 
et  plus  sont  enveloppés  dans  un  tissu  commun  auquel 
toutes  les  chenilles  ont  concouru  avant  de  s'enfermer  sépa- 
rément dans  leur  case  de  soie. 

Ces  deux  espèces  de  soie  ne  font  et  ne  peuvent  faire 
l'objet  d'aucune  culture  ;  les  habitants  recueillent  les  co- 
cons sur  les  arbres,  les  font  bouillir  pour  décoller  les  fils  et 
les  étirent,  ou  plutôt  les  cardeni,  car  on  ne  peut  les  dévider. 
Le  fil  qu'on  obtient  est  grossier,  mais  solide;  il  sert,  avec 
le  coton,  à  fabriquer  des  lambas  inusables,  qui  sont  bien 
supérieurs  à  toutes  les  étofies  que  nous  importons,  mais 
bien  plus  coûteux. 

Dans  une  case  située  à  Test  de  la  mienne,  vit  une  femme 
qui  exerce  la  médecine  ;  elle  frotte  contre  une  pierre  mouillée 
une  certaine  écorce  rouge  et  obtient  ainsi  une  pâte  qu'elle 
applique  avec  son  doigt  sur. les  boutons  d'un  enfant.  Les 
femmes  et  les  hommes  atteignent  ici  un  âge  avancé. 

J'ai  gagné  la  confiance  des  habitants.  Le  soir,  ils  vienûent 
s'asseoir  une  vingtaine  autour  de  moi,  me  donnant  une 
leçon  de  malgache,  me  faisant  répéter  les  mots  comme  à 
un  enfant,  jusqu'à  ce  que  je  les  prononce  bien  ;  toutes  les 
parties  du  corps,  tous  les  meubles  de  la  case,  tous  les 
ustensiles  de  cuisine  sont  passés  en  revue  ;  ces  Masikoro 


344  LA   CÔTE   OUEST  DE    MADAGASCAR. 

semblent  doux,  complaisants,  braves  et  con&ants.  Ils  viyen  t 
le  plus  simplement  du  monde  avec  leurs  enfants,  leurs 
femmes,  sans  les  jamais  traiter  en  esclaves.  Ils  ne  sont 
même  pas  méchants  quand  ils  sont  ivres. 

Vers  6  heures,  on  apporte  de  grandes  jarres  d'hydromel 
qui  fermente  depuis  deux  jours  et  qui  est  à  point.  Une  dou- 
zaine de  Masikoro  sont  assis  en  rond  autour  des  pots  et 
Tun  d'eux  y  puise  avec  une  tasse  faite  de  la  moitié  d'une 
calebasse  qu'on  fait  circuler  à  la  ronde,  chacun  buvant  ^a, 
part  d'un  trait;  ils  m'invitent  à  y  goûter  et  me  font  place; 
je  bois  à  mon  tour  et  trouve  que  cet  hydromel  serait  bon, 
s'il  n'avait  pas  un  goût  de  cire  trop  prononcé.  A  la  seconde 
tournée,  je  me  retire. 

Peu  après,  les  hommes  commencent  à  rire  bruyamment, 
en  poussant  des  cris,  de  fauves.  Attiré  par  la  curiosité,  je 
reviens  ;  ils  me  font  asseoir  au  milieu  d'eux^sur  use  planche 
qu'on  apporte  exprès;  je  fais  semblant  de  boire  et  passe  au 
voisin  la  calebasse.  L'un  d'eux  veut  à  toute  force  m'emme- 
ner  en  pirogue  à  Morondava  et  insiste  avec  une  familiarité 
gênante;  les  autres  chantent  un  couplet  monotone  dont  le 
refrain  est  le  cri  terrible  c  Voa  »  hurlé  à  plein  poumons. 
De  temps  en  temps,  on  reconduit  à  sa  case,  en  riant 
beaucoup,  une  femme  ou  un  homme  ivre;  une  heure  après, 
tout  l'hydromel  est  bu  et  chacun  va  dormir. 

Cinquième  journée,  —  A  7  h.  50,  nous  faisons  roule  vers 
le  sud,  puis  vers  l'est,  laissant  au  nord  l'étang  qui  est  riche 
en  vondro,  bararata,  zozoro,  etc.  La  forêt  est  toujours 
pleine  de  fony  et  de  reniala  ;  j'en  mesure  un  dont  le  tronc 
a  6  brasses  de  circonférence,  plus  de  10  mètres.  Nous  quit- 
tons la  forêt  pour  traverser  plusieurs  ruisseaux  fangeux  qui 
vont  rejoindre  l'étang  du  nord.  La  région  semble  fertile;  il 
y  pousse  en  abondance  des  citronniers  épineux  {citrus  spi- 
noms)  aux  fruits  plus  gros  que  des  oranges  dont  la  peau 
très  épaisse  est  d'un  beau  jaune  d'or  et  à  gros  grains  ;  la 


LA  CÔTE  OUEST  DE  HADAGASGAR.  345 

feaille  est  articulée,  comme  celles  de  tous  les  citronniers, 
et  la  tige  est  pourvue  d'épines;  les  fruits  sont  gorgés  d'un 
sue  acide  et  parfumé  qui  nous  désaltère,  mais  nous  fait 
grincer  les  dents.  Les  indigènes  lui  donnent  le  nom  de  tsoha. 
Les  satray  les  kalalo  abondent  ;  nous  tuons  de  beaux  perro- 
quets gris,  gros  comme  des  poules,  qu'on  plume  immé- 
diatement, et  nous  arrivons  vers  10  heures  sur  les  rives  du 
Morondava.  Un  bain  de  25  minutes  nous  fait  oublier  la 
chaleur,  et  nous  arrivons  bientôt  au  village  de  Karabaina 
que  commande  le  chef  Tsibélé.  Après  un  déjeuner  suc- 
cinct, nous  partons  pour  Analaivo.  Nous  sommes  sur  les 
terres  du  chef  Mahasinto.  Nous  traversons  la  rivière  de  Sa- 
katay,  riche  en  crocodiles  invisibles,  et  vers  2  heures  et 
demie  nous  nous  arrêtons  devant  une  petite  porte  faite  de 
deux  morceaux  de  bois  plantés  en  terre.  Le  fils  du  chef 
vient  à  notre  rencontre  et  nous  introduit  d'abord  dans  sa 
case,  où  Tsialofa  fait  une  première  présentation,  puis  il 
nous  conduit  lui-même  dans  la  case  royale  qui  est  au  centre 
d'une  palissade  faite  de  pieux  fichés  en  terre  avec  une  porte 
tournée  vers  le  sud  et  qui  est  haute  et  solidement  construite, 
mais  sur  le  même  modèle  que  les  autres.  Le  lit  des  pa- 
rents, celui  des  enfants,  le  foyer  pour  la  cuisine,  tout  est 
dans  la  même  pièce.  Le  vieux  Mahasinto  est  un  frère  de 
sang  de  M.  Samat;  c'est  un  chef  Masikoro  aussi  indépen- 
dant des  Hova  que  de  la  reine  Rasaotsa  de  Mahabo.  Il  règne 
sur  Karabaina,  Andrakatsimitia,  Bohiabé,  Androfoty,  Abo, 
petits  villages  environnants. 

Une  case  est  prête  pour  nous  recevoir,  et  Ton  nous  ap- 
porte du  rhum.  Il  est  mauvais  le  rhum  de  Mahasinto,  fort 
en  alcool  et  tenant  en  dissolution  une  résine  blanche  qui  lui 
donne  une  couleur  laiteuse  et  un  goût  désagréable. 

La  distillation  du  rhum  est  du  reste  bien  primitive  chez 
les  Sakalava.  L'alambic  est  un  simple  chaudron  de  fonte,  la 
cueurbite  est  un  couvercle  en  bois  adapté  sur  cette  mar- 
mite et  fermé  hermétiquement  au  moyen  de  terre  ou  de 


34'ô  LÀ   CÔTE   OUEST  DE   MADAGASCAR. 

bouse  de  vache,  ie  serpentin  est  un  canon  de  fusil,  le  réfri- 
gérant est  une  auge  en  bois  pleine  d'eau  et  le  récipient  est 
une  bouteille  en  verre.  La  liqueur  fermentée  varie  suivant 
les  contrées:  à  Horompony,  on  fait  l'hydromel  avec  du  miel 
étendu  d'eau  et  Ton  boit  la  liqueur  fermentée  comme  dn  vin, 
sans  la  distiller;  à  Morondava,  on  utilise  les  fruits  du  «a* 
tra  {lohakoko)  pour  faire  un  mauvais  rhum. 

Le  chef  me  fait  apporter  des  bananes,  du  riz  et  une  chèvre, 
cadeau  vraiment  princier.  Le  village  est  pauvre  ;  il  n'y  a 
plus  de  bœufs  dans  le  parc  et  tous  les  hommes  valides  sont 
absents,  ils  sont  partis  depuis  plusieurs  jours  vers  le  sud 
avec  leurs  fusils  et  leurs  sagaies  pour  aller  chercher  des 
bœufs,  en  d'autres  termes,  pour  faire  la  guerre  à  leurs 
voisins  et  les  piller. 

La  nuit  est  triste;  il  fait  froid  ;  les  insectes  abondent  et, 
après  avoir  tracé,  comme  d'habitude,  mon  itinéraire  sur 
ma  carte,  j'attends  impatiemment  le  jour. 

Sixième  journée, — Masilea  immole  la  chèvre  qu'on  nous 
a  donnée  en  lui  coupant  la  gorge  avec  son  petit  couteau 
de  cuisine  ;  deux  hommes  boivent  immédiatement  le  sang 
qui  coule  dans  le  sable,  et  la  béte,  pendue  par  les  pieds  à 
une  branche,  est  habilement  écorchée. 

La  nuit  dernière,  j'ai  communiqué  à  mes  guides  le  désir 
d'aller  dans  le  pays  des  Bara;  ce  projet  les  enchante,  car 
là  ce  ne  sera  plus  un  cabri  ou  une  poule  qu'on  viendra 
offrir,  ce  sera  un  bœuf,  ce  seront  même  plusieurs  bœufs. 
Chez  les  Bara,  disenl>i1s,  les  bœufs  sont  plus  nombreux 
que  les  poules  ici,  et  le  lait  y  coule  comme  Teau  dans  le 
Morondava.  Il  faut  m'adjoindre,  ajoutent-ils,  quatre  hommes 
bien  choisis,  bons  et  forts;  avec  Fleuret,  nous  serons  huit 
et  nous  n'aurons  rien  à  craindre. 

Un  beau  Sakalava  armé  en  guerre  vient  me  faire  visite;  il 
porte  deux  lefona  (sagaies),  un  grand  fusil  à  pierre,  une 
corne  de  bœuf  immense  où  est  emmagasinée  sa  poudre;  son 


LA  CÔTE  OUEST  DE  MADAGASCAR.  347 

ceinturon,  large  de  15  centimètres,  est  orné  de  gros  fleurons 
en  cuivre;  la  courroie  qui  pend  à  son  côté  porte  une  pointe, 
un  tournevis  et  un  grelot  qu'il  fait  sonner  en  marchant  ; 
sa  cartouchière  a  pour  fermoir  une  grosse  calotte  d'argent. 
Il  veut  m'acheter  des  grelots  et  il  m'offre  en  échange  un  ca- 
nard; il  m'explique  que  la  pierre  de  son  fusil  est  usée,  et 
comme  j'en  ai  justement  une  que  je  lui  offre,  il  s'incline 
joyeux  jusqu'à  terre,  en  mettant  ma  main  sur  son  front. 

Au  dehors,  les  femmes  font  une  procession  autour  des 
maisons,  du  kibanimbilo,  et  du  parc  à  bœufs,  tenant  à  la 
main  des  baguettes  ou  des  rameaux  verts.  Elles  chantent 
et  implorent  assez  gaiement  la  divinité  pour  leurs  maris  par- 
lis  en  guerre  dans  le  sud.  Deux  enfants  les  accompagnent  en 
soufflant  à  pleins  poumons  dans  de  gros  coquillages  percés 
au  sommet.  Le  kibanimbilo,  autour  duquel  la  procession 
défile,  est  un  lit  de  roseaux  large  de  2  coudées  et  long 
de  6,  élevé  sur  quatre  piquets  à  2  brasses  au-dessus  du  sol  ; 
on  y  monte  par  deux  échelles,  assez  grossièrement  faites. 
Le  kibanimbilo  est  spécialement  destiné  à  la  célébration  de 
la  cérémonie  du  bilo,  ensemble  de  danses,  de  sacrifices  et 
de  chants  qu'on  adresse  à  Dieu  pour  demander  la  guérison 
d'un  malade  qui  est  placé  au  sommet  de  la  plateforme. 
Chaque  famille  ayant  son  kibanimbilo,  le  village  en  possède 
plusieurs  à  l'est  des  habitations. 

C'est  aujourd'hui  mardi  ou  talata,  jour  faly  pour  les  Ma- 
sikoro,  qui  ne  doivent  pas  entreprendre  d'expédition  ce 
jour-là,  et,  en  conséquence,  le  roi  Mahasinto,  qui  tient  à 
notre  santé,  nous  invite  à  séjourner  chez  lui,  médiocre 
séjour. 

Nous  avons  fait  les  cadeaux  d'usage  :  deux  brasses  de 
toile  et  dix  clous  dorés  au  fils  du  chef;  quatre  brasses  de 
toile,  dix  clous  dorés  et  un  couteau  au  chef  lui-même. 

Le  soir,  je  vais  causer  dans  leurs  cases  avec  les  indigènes 
qui  me  font  goûter  un  de  leurs  plats  les  plus  exquis  :  les  sa- 
kondry.  Ce  sont  des  larves  frites  de  fulgorides,  des  insectes, 


348  LA  G6TE   ouest  de  MADAGASCAR. 

et  malgré  une  répugnance  du  premier  moment  je  les  ai 
trouvées  délicieuses.  Je  prie  une  femme  de  me  chanter,  le 
biloy  mais  il  m'est  impossible  d'éqrire;  le  feu  n'éclaire  que 
l'envers  de  mon  papier  et  Ton  est  trop  de  monde  dans  la 
case  pour  que  je  mette  à  plat  ventre. 

Septième  journée*  —  Aujourd'hui  mercredi  ou  alarobia^ 
qui  n'est  pas  un  jour  faly,  je  m'empresse  de  donner  le  si- 
gnal du  départ  à  7  heures.  Toujours  soigueux^  de  notre 
santé,  Mahasinto  nous  fait  accompagner  par  son  fils  et  par 
un.  homme  solide^  car  son  fils,  qui  est  fortement  tubercu- 
leux, est  chétif  et  faible;  il  est  marié  et  ses  enfants  ne 
valent  pas  grand'chose.  Il  nous  accompagna  pendant  deux 
heures,  d'abord  à  travers  une  vallée  sablonneuse  qui  doit 
être  remplie  à  l'époque  des  pluies  par  un  affluent  du  Mo- 
rondava. 

Nous  sommes  encore  dans  la  saison  sècheou  asotry,  qqi 
durera  jusqu'à  la  fin  de  juillet  ;  la  saison  humide  et  chaude 
(ou  l'hivernage)  occupe  les  mois  d'août,  de  septembre  et 
d'octobre  ;  la  seconde  saison  intermédiaire  oii  l'air  rede- 
vient sec,  a  lieu  en  novembre,  en  décembre  et  en  janvier. 

Afahosanasara.j  Septembre.  >  Pluies  et  chaleurs.!    ^^^^^^ .  fl  ^    ^' 
'  Octobre.      ) 

Î  Novembre.  \  ^       ,      ,  .       ,.  (     Beaucoup  d'eau, 

I  Peu  de  pluie,  cli->^    .„     „    *^     ,,  ' 
Décembre.   >  ««       z^e        <feuillesifleursetfruit«|, 

,  \      mat  tempéré....)  ^  j,.     . 

Janvier.       ;  [ .  beaucoup  d  herbe. 

.  „,    ,  (     Feuilles  et  fleurs 

\    ■*"'*'•       i  £(é  tempéré,  miits\rares,  iMsrbes  siches, 
Afahosanasolr,.    Mars.  ^^.^^ )crocodile»  difflcUes  i 

^^'"'-     •     {  i  voir. 

,  l  •  '  ■  . 

Mai.  ]  (     Journées  courtes, 

Asotry •  {  Juin.  [  Saison  sèche  ....A  peu  de  feuilles,  nuits 

JuiUet.         )  •     (  froides. 

Actuellement  le  fond  de  la  vallée  que  nous  suivons  n'est 
que  du  sable  avec  quelques  îlots  de  verdure;  un  énorme 


LA  CÔTE  OUEST  DE  MADAGASCAR.         349 

crocodile^  qui  y  a  dormi  cette  nuit,  a  laissé  dans  le  sable  l'em- 
preinte des  écailles  de  son  ventre  et  le  sillage  sinueux  dé 
sa  queue.  Nous  arrivons  au  Morondava  que  nous  traversons 
comme  àvanl-hier  en  prenant  un  bain.  Dans  la  saison 
sèche,  les  crocodiles  ont  peur  et  fuient  l'homme;  dans 
la  saison  humide,  au  moment  où  les  fleuves  débordent  et  où 
Teau  est  rouge  de  l'argile  qu'elle  charrie,  ils  l'attaquent  et 
vont  même  chercher  leur  proie  au  loin.  Une  baignade 
serait  imprudente  à  cette  époque,  mais  aujourd'hui,  malgré 
la  présence  certaine  de  ces  gros  reptiles,  elle  n'offre  aucun 
danger,  je  n'ai  qu'à  suivre  les  indications  de  mes  guides 
et  puis  sans  crainte  aller  où  ils  me  mènent. 

Nous  reprenons  notre  route  à  travers  la  forêt.  Un  gros 
serpent  d'un  rouge  acajou,  un  menara^  se  promène  sur  le 
sable  entre  les  touffes  d'arbrisseaux;  je  prépare  un  collet 
pour  le  prendre,  mais  plus  leste  que  moi,  il  glisse  à  travers 
le  lacet  et  s'enfonce  dans  le  sol,  lentement,  sans  bruit, 
comme  une  anguille.  Il  y  a  beaucoup  de  serpents  à  Mada- 
gascar, j^en  ai  déjà  vu  une  dizaine  d'espèces,  mais  aucun 
n'est  venimeux  ;  aussi  les  habitants  ne  sont-ils  soucieux  ni 
de  les  attaquer  ni  de  les  fuir. 

Vers  9  heures,  nous  faisons  notre  entrée  dans  le  vil- 
lage d'Ampasimay,  après  avoir  traversé  un  petit  hameau 
abandonné  et  trois  ruisseaux  presque  à  sec.  Ampasimay 
n'a  guère  que  trente  maisons,  et  son  parc  à  bœufs  est  vide. 
Les  hommes  sont  partis  probablement  vers  le  sud  comme 
ceux  d'Analaivo,  car  nous  n'y  trouvons  que  le  masondrano 
ou  chef,  un  ami  de  Mahasinto,  qui  veut  nous  escorter  jus- 
qu'à Horompony,  car  il  y  a  des  bandits  dans  la  forêt.  Il  a 
pour  amulette  un  osselet  de  chèvre  (une  astragale)  qu'il 
porte  attaché  au-dessus  du  mollet. 

Ici  les  bananiers,  les  kalalo  (grands  palmiers)  abondent,  et 
de  belles  colacases  comestibles,  aroîdées  gigantesques,  font 
bientôt  place  à  un  désert  d'un  nouveau  genre.  TonS'  les 
arbres  sont  morts  et  complètement  décharnés;  ils  sont 


350  LÀ   CÔTE   OUEST  DE   MADAGASCAR. 

moris,  noyés  par  une  crue  du  Kila,  affluent  du  Moron- 
dava,  qui  coule  au  sud  d'Horompony.  II  ne  faut  pas  croire 
qu*il  faille  une  bien  forte  inondation  pour  noyer  ces  arbres; 
ici  le  sol  est  très  argileux,  et  l'argile  gonflée  par  Teau  est 
imperméable  à  Tair,  de  sorte  que  les  racines,  emprisonnées 
dans  un  sol  privé  d'oxigène,  sont  asphyxiées  et  meurent  ; 
si  ces  racines  contiennent  du  sucre  et  de  Tamidon,  ces 
matières  fermentent  et  le  reste  de  Ja  plante  recevant  de  l'ai- 
cool  de  ses  racines  meurt  d*alcoolisme.  Une  fois  Teau  retirée, 
une  foule  de  plantes  ont  germé  sur  le  sol  dans  des  milliers 
de  mares  entre  les  arbres  morts  ;  nous  suivons  pendant  une 
heure  cette  forêt  morte,  jusqu'au  village  de  Befotaka  (litt.  : 
beaucoup  de  boue). 

Ob!  la  boue,  il  y  en  a  beaucoup  plus  que  nous  ne  pou- 
vions nous  le  figurer;  à  partir  de  Befotaka,  la  forêt  est  encore 
inondée  et  n'est  en  réalité  qu'un  vaste  étang  jusqu'à  Horom- 
pony,  où  nous  arrivons  par  le  nord.  Il  faut  se  désha- 
biller et  se  résoudre  à  enfoncer  pendant  une  heure  dans  la 
vase  jusqu'au  mollet  et  dans  l'eau  jusqu'au  ventre.  Prome- 
nade interminable,  douloureuse  pour  les  pieds  !  Enfin  nous 
sommes  hors  de  l'eau  et  nous  retrouvons  le  sol  de  la  forêt 
avec,  çà  et  là,  des  clairières  où  sont  plantés  des  bananiers, 
du  maïs  et  des  cannes  à  sucre. 

Nous  assistons  à  un  spectacle  nouveau  pour  moi  :  ce  sont 
des  myriades  et  des  myriades  de  criquets  dévastateurs,  si 
nombreux  qu'on  ne  voit  pas  les  feuilles  qu'ils  dévorent  et 
qui  sont  plus  serrés  qu'un  essaim  d'abeilles  quand  il  s'en- 
vole, s'entrechoquant  en  tous  sens  de  sorte  qu'ils  ne  peuvent 
s'enfuir;  ils  couvrent  une  étendue  de  2  kilomètres,  rongeant 
les  cannes,  les  bananiers,  toutes  les  feuilles;  en  s' envolant  à 
notre  approche,  ils  font  un  bruit  de  grêle,  et  il  y  en  a  tant 
que  d'un  coup  de  main  j'en  prends  une  ou  deux  douzaines. 
C'est  un  nuage  épais  qui  cesse  tout  à  coup  :  ici  on  les 
compte  par  myriades,  10  mètres  plus  loin  par  millions, 
10  mètres  au  delà>  ils  sont  tous  derrière  nous.  A  1  heure 


LA  CÔT£   OUEST  DE   MADAGASCAR,  351 

trois  quarls,  nous  faisons  notre  entrée  à  Horompony,  où 
nous  mangeons  et  dormons,  nous  l'avons  bien  mérité.  La 
reine  Tsinaisika  elle-même  pile  le  riz  et  reçoit  pour  prix  de 
son  travail  quatre  aiguilles.  Le  soir  Je  retourne  causer  avec 
elle,  et,  tandis  que.  je  prends  des  notes  à  la  lueur  du  foyer, 
elle  prépare  dutavolo;  elle  a,  d'abord,  délayé  dans  de  l'eau 
froide  un  peu  de  cette  farine  dans  une  calebasse,  et  elle  y 
ajoute  de  l'eau  chaude  par  petites  quantités,  en  remuant 
constamment  jusqu'à  ce  que  la  farine  cuite  forme  une  colle 
épaisse  ;  un  beau  guerrier  vient  chercher  le  plat  et  l'emporte 
sans  dire  meeci,  mystère.  Je  continue  néanmoins  ma  leçon 
de  malgache  et  j'apprends  les  nonns  de  la  marmite,  du  bol, 
de  la  calebasse,  des  cordes,  de  la  corne  à  poudre,  des 
bijoux,  du  chat^  admirant  l'intelligence  de  cette  race  aussi 
habile  à  instruire  qu'à  apprendre,   . 

Rentré  dans  ma  case,  je  tiens  conseil,  car  nous  n'avons 
plus  que  4  ou  5  brasses  de  toile,  plus  qu'une  cuiller,  très 
peu  d'aiguilles  et  plus  de  grelots;  il  est  vrai  que  j'ai 
acheté  une  musique,  un  tambour,  une  natte.  Le  moment 
est  venu  de  battre  en  retraite. 

Huiiième  journée.  —  Je  donne  une  poignée  de  main  à  nos 
vieux  amis  d'Horomp.ony  et  nous  partons  à  7  heures  vers 
l'ouest.  Je  me  suis  débarrassé  de  mea  colis  que  j'ai  partagés 
entre  Masilea  et  Tsialofa  et  je  marche,  le  fusil  sur  l'épaule. 
A  i  heure,  nous  sommes  ^au  bord  du  Morondava,  où  je 
dévore  une  côtelette  de  cabri  et,  à  2  heures,  nous  entrons 
dans  Sakamiroaka  et  à  4  heures  à  Nosy  Miandroka,  ayant 
bravement  fait  nos  35  kilomètres  à  travers  la  brousse.  Mes 
deux  acolytes  me  donnent  un  brevet  de  bon  marcheur. 

Ils  reçoivent  chacun  4  brasses  de  toile  pour  payement  de 
leurs  services;  je  donne  en  outre  à  Tsialofa  dix  grammes 
de  poudre  et  une  ceinture  bleue,  et  à  Masilea  une  ceinture 
rouge  et  un  mouchoir  de  couleur^ 


352         LA  CÔTE  OUEST  DE  MADAGASCAR. 

La  famille  chez  les  Sakalava.  —  La  liberté  la  plus  grande 
règne  chez  les  Masikoro  et  chez  les  Vezo  dans  les  relations 
des  jeunes  gens  des  deux  sexes.  Aussi  n'est-il  pas  rare  que» 
vers  15  ou  16ans,  une  jeune  fille  soit  enceinte,  sans  encourir 
pour  cela  aucun  reproche  de  ses  parents.  Le  père  de  l'enfant 
a  le  droit  de  le  reconnaître,  avant  sa  naissance,  par  une 
simple  déclaration  aux  parents,  mais  après  la  niaissance  il 
est  trop  tard  et  l'enfant  fait  dès  lors  partie  de  la  famille  de 
la  femme.  On  peut  même  reconnaître  un  enfant  avant  la 
naissance  et  l'adopter  lors  môme  qu'on  n*a  eu  avec  la  mère 
aucune  relation  de  nature  à  faire  supposer  une  paternité 
quelconque. 

J'ai  connu  un  créole  qui  a  eu  pour  maltresse  une  indigène 
qui  est  devenue  enceinte  d'une  fille  nommée  Soniako. 
Avant  de  la  reconnaître,  il  a  attendu  de  savoir  si  elle  avait 
un  peu  de  sang  blanc  dans  les  veines;  or,  avant  la  naissance 
de  l'enfant,  elle  futiadoptée  par  Tsilé.  Celui-ci  épouse  une 
autre  femme,  Linasito,  à  qui  Soniako  donne  le  nom  de 
mère,  tandis  que  sa  mère  véritable  est  mariée  à  un  Arabe 
de  Lovobé  ;  Tsilé  a  un  autre  enfant  adopté  qui  n'est  ni  son 
fils  ni  celui  de  sa  femme  actuelle  et  cependant  Hamotsé  et 
Soniako  sont,  suivant  les  usages  du  pays,  frère  et  sœur. 

Les  enfants  n'ont  aucun  état  civil.  Us  peuvent  ignorer 
toute  leur  vie  le  nom  de  leur  père  ou  de  leur  mère  ;  ils 
ignorent  leur  âge  et  ne  portent  qu'un  nom,  qu'ils  peuvent 
du  reste  changer  à  leur  gré.  Katiboky  trouve  le  nom  de 
Maeschler  à  son  goût  :  c'est  celui  d'un  étranger  qui  a  passé 
quelque  temps  à  Morondava  ;  il  prend  ce  nom  qui,  dans  sa 
bouche,  devient  Masilea  et  sous  lequel  tout  le  monde  le 
désigne  à  présent. 

Une  réunion  de  famille  suffit  pour  prononcer  un  divorce. 

Le  bilo.  —  Pendant  que  je  suis  à  Nosy  Miandroka,  la 
femme  de  Resala,  fils  du  chef  de  la  grande  famille  des 
Sakoambé,  tombe   malade,  et  l'on  célèbre  un  bilo  pour 


LA  COTE  OUtST  DE  MADAGASCAR.  353 

obtenir  sa  guérison.  Tous  les  soirs  j*eatends  de  ma  case  les 
chants  et  le  tambour,  ce  qui  excite  ma  curiosité  sans  la 
satisfaire,  mais  ce  n'est  pas  encore  le  grand  jour,  et  les 
préliminaires  durent  une  semaine.  Voulant  connaître  les 
préliminaires  aussi  bien  que  la  fin  de  la  cérémonie,  je  vais 
au  village  sakalava  de  Nosy  Miandroka,  accompagné  d'un 
petit  indigène  qui  me  montre  la  route.  De  loin,  j'entends  le 
chant  monotone  comme  une  litanie  que  les  femmes  répètent 
en  chœur,  en  frappant  dans  leurs  mains.  Je  me  fais  présen- 
ter au  chef  du  village  et  je  reconnais  Resala  qui  m'a  déjà 
offert  du  lait.  Sa  femme  est  gravement  malade  de  la  poitrine 
et  a  une  fièvre  violente  ;  comme  on  est  toujours  un  peu 
médecin  en  voyage,  je  demande  à  voir  la  malade,  et  Resala 
m'introduit  dans  la  case  qu^encombrent  trente  femmes 
accroupies,  chantant  à  tue-tête.  Couverte  de  ses  plus  beaux 
lambas,  la  malade,  qui  est  d'une  maigreur  effrayante,  est 
assise  sur  son  lit,  les  yeux  agrandis  par  la  fièvre  et  la 
bouche  noire  :  u  J'ai  quelques  remèdes,  dis-je  à  Resala. 
Viens  à  la  case  avec  moi. —  Attends  un  peu,  je  t'accompa- 
gnerai tout  à  l'heure  »,  et  j'attends,  car  c'est  l'heure  où, 
chaque  jour  pendant  une  semaine,  la  malade  doit  monter 
sur  le  kibanimbilo. 

A  l'est  du  village,  sur  quatre  poteaux  hauts  de  4  mètres, 
est  placée  une  plateforme  en  roseaux,  étroite,  orientée  de 
Test  à  l'ouest,  sur  laquelle  on  grimpe  au  moyen  de  deux 
échelles  grossièrement  faites;  c'est  le  kibanimbilo.  Toutes 
les  femmes  escortent  en  chantant  la  malade  qui  s'y  rend 
en  s'appuyant  péniblement  sur  une  longue  baguette  et  se 
groupent  à  l'ouest.  Celle-ci  s'assoit  sur  une  natte  placée  au- 
dessous  du  kibany,  leur  tournant  le  dos.  Tous  les  hommes 
sont  au  nord,  soit  assis,  soit  debout.  Les  femmes  continuent 
à  chanter  leurs  litanies  en  frappant  dans  leurs  mains  con- 
caves, pour  rendre  un  bruit  sourd,  ou  sur  leurs  oreillers, 
sorte  de  petits  coussins.  La  malade,  excitée  par  les  chants, 
se  lève  et  commence,  non  sans  de  grandes  difficultés,  son 

soc.  DE  GÉOGR.  —  3*  TRIMESTRE  1893.  XIV.  —  ^i 


354  LA  CÔTE   OUEST  DE   MADAGASCAR. 

ascension,  car,  pour  arriver  sur  le  kibanimbilo,  elle  a  à 
monter  vingt  marches  d'une  échelle  toute  tordue,  dont  les 
échelons  sont  liés  aux  montants  avec  des  feuilles  de  satra; 
c'est  à  peine  si  elle  peut  escalader  les  trois  premières 
marches;  on  lui  mouille  les  pieds  et  les  chevilles  pour  lui 
donner  des  forces;  à  Tun  des  coins  de  son  lamba  pend  une 
sonnette  que  ses  moindres  mouvements  font  tinter.  Elle 
parvient  enfin  au  sommet  et  s'assied  sur  le  kibany.  Un 
nommé  Salampy  ouvre  la  danse;  c*est  un  homme  vigoureux 
aux  épaules  larges,  à  la  tête  ronde,  au  jarret  d'acier.  Sa 
danse  consiste  en  une  sorte  de  course  où  il  fait  semblant  de 
tomber  à  chaque  pas,  rebondissant  alors  avec  souplesse  et 
sautant  sur  place  en  agitant  sa  tête  et  ses  épaules;  épuisé, 
couvert  de  sueur,  il  vient  reprendre  sa  place  parmi  nous.  On 
monte  à  la  malade  un  peu  d'eau  qu'elle  boit,  puis  elle  des- 
cend, plus  péniblement  encore  qu'elle  n'y  est  montée,  par 
l'échelle  du  nord.  Elle  s'installe  sous  le  kibany  oh  on  lui 
fait  une  case,  en  tendant  des  nattes  autour  d'elle.  C'est 
fini  pour  aujourd'hui  et,  quoique  le  chant  continue  encore, 
les  invités  se  retirent  et  Resala  m'accompagne  à  ma  case, 
où  je  lui  confectionne  dix  grosses  pilules  de  sulfate  de  qui- 
nine dans  du  papier  à  cigarettes;  il  doit  en  donner  à  sa 
femme  une  à  minuit  et  une  à  midi  pendant  cinq  jours. 

Cinq  jours  après,  à  deux  heures,  le  3  juillet  1891,  Fleuret 
et  moi,  nous  allons  rendre  notre  visite  officielle  au  mason- 
drano  du  village  qui  nous  a  invités  à  assister  à  la  cérémonie 
du  bilo,  lui  apportant  en  remerciement  une  livre  de 
poudre  et  cinq  litres  de  rhum,  cadeaux  d'usage,  car  ce  sont 
les  deux  produits  dont  on  fait  la  plus  grande  consommation 
dans  ces  fêtes. 

La  malade  est  toujours  enfermée  dans  son  petit  eijclos  de 
nattes  sous  le  kibanimbilo.  Elle  a  pris  régulièrement  ses  pi- 
lules de  sulfate  de  quinine.  Le  chœur  n'a  pas  cessé  déchanter 
chaque  jour^  et  les  femmes  frappent  toujours  avec  autant 
d'énergie  sur  leurs  coussins  ou  dans  leurs  mains.  Quelques 


LA  CÔTE   OUEST  DE   MADAGASCAR.  855 

coups  de  fusil  annoncent  le  commencement  delà  cérémonie; 
nous  avons  apporté  nous-mêmes  une  demi-douzaine  de  car- 
touches à  poudre  pour  honorer  nos  hôles.  Je  remarque  que 
tous  les  bœufs  sont  rentrés  au  parc,  beaucoup  plus  tôt  que 
d'ordinaire.  Les  hommes  et  les  femmes  se  groupent,  comme 
d'habitude,  au  nord  et  à  l'ouest  du  kibany.  La  malade  a  ses 
cheveux  épars,  hérissés,  à  droite  et  à  gauche  de  la  tête.  On 
a  planté  à  Test  du  kibany  un  arbre  au  pied  duquel  on  a 
placé,  en  face  de  la  malade,  une  petite  statuette,  grossière-^ 
ment  sculptée.  Les  invités  arrivent  de  tous  les  villages  voi- 
sins, les  femmes  revêtues  de  leurs  plus  beaux  lambas,  les 
hommes  portant  à  la  main  leurs  deux  lefo  (sagaies),  leur 
fusil  à  pierre,  leur  large  ceinturon  orné  de  plaques  de  cuivre, 
leur  cartouchière  au  fermoir  d'argent  et,  sur  le  front,  le 
fêla,  coquille  blanche  qui  a  au  centre  quelques  perles  de 
corail  et  d'or.  Ils  s'assoient  silencieusement  murmurant 
à  leurs  voisins  le  c  manao  anareo  ?  i^  comment  vous  portez* 
vous?  formule  habituelle  de  politesse,  à  laquelle  les  autres 
répondent  :  et  vous-même?  Je  reconnais  divers  hommes  et 
femmes  masikoro,  dont  l'élégance  consiste  à  bourrer  de 
suif  leur  chevelure  qu'elles  arrangent  en  une  vingtaine  de 
grosses  boucles  blanches.  Rasaotra,  la  reine  de  Mahabo,  a 
cependant  interdit  cette  coiffure  dans  sa  province,  mais  la 
coquetterie  fait  enfreindre  la  loi  et  j'ai  vu  encore  quelques 
têtes  ensuifées  à  Âmbosimavo,  à  Horompony,  à  Analaivo,  à 
Ambiabé,  mais  elles  sont  rares.  Dans  le  sud,  d'où  la  mode  est 
venue,  c'est,  dit-on,  la  coiffure  habituelle. 

A  3  heures  et  demie,  il  y  a  déjà  plus  d'une  centaine  de 
femmes.  Resala  apporte  lui-même  un  litre  d'hydromel  et 
une  calebasse,  tandis  que  les  litanies  infernales,  accom- 
pagnées des  battements  de  mains,  continuent  leur  vacarme; 
il  est  encore  accru  par  le  bruit  d'un  tambour,  vieille  boite 
de  conserve  en  fer-blanc  sur  laquelle  une  femme  tambou- 
rine avec  énergie.  Quelques  danseurs,  hommes  et  femmes^ 
s^agitent  autour  du  kibany;  on  distribue  le  rbam  et  les 


356  LÀ  CÔTE  OUEST  DE  MADAGASCAR. 

calebasses  circulent.  Tous  les  bœufs  sont  poussés  hors  du 
parc  et  beuglent  inquiets.  La  malade  se  lève  péniblement 
tenant  à  la  main  une  baguette  blanche  et,  suivie  de  son 
escorte  qui  chante  à  tue-tête,  elle  s'avance  vers  le  troupeau 
et,  se  faufilant  au  milieu  des  bœufs,  elle  court  et  en  frappe 
un  avec  sa  baguette.  Cette  bête  est  désormais  sacrée;  on 
l'amène  au  pied  du  kibanimbilo  et  on  la  purifie,  en  la  lavant 
avec  Teau  du  sacrifice. 

Un  autre  bœuf  est  ensuite  pris,  jeté  à  terre  et  lié,  puis 
immédiatement  tué  d'un  coup  de  sagaie  et  découpé  sans 
être  écorché  ;  comme  il  est  lent  à  mourir,  bien  qu'on  taille 
dans  le  vif,  on  lui  coupe  le  tendon  d'Achille  pour  l'immo* 
biliser. 

Des  groupes  se  forment  autour  des  jarres  de  rhum  et  on 
boit  à  la  ronde  ;  on  tire  une  vingtaine  de  coups  de  fusil,  et 
le  nombre  des  danseurs  et  des  danseuses  augmente.  La  ma- 
lade elle-même  se  met  à  danser,  et,  sous  son  lamba  blanc 
qui  la  recouvre  comme  un  linceul,  elle  a  des  attitudes  que 
Holbein  eût  aimé  à  reproduire;  pendant  cette  danse,  l'en- 
thousiasme est  au  paroxysme  et  se  manifeste  par  des  cris 
stridents  que  poussent  les  femmes  en  agitant  leurs  lambas 
en  l'air  ;  la  malade  va  décidément  mieux.  Est-ce  l'efiet  du 
bilo  ou  du  sulfate  de  quinine  ? 

Sur  un  petit  autel  en  roseaux  où  l'on  a  allumé  du  feu, 
on  brûle  la  tête  du  bœuf.  Le  reste  de  la  bête  diminue  à  vue 
d'œil;  on  distribue  aux  assistants  des  quartiers  de  viande 
avec  la  peau  et  les  os  sont  coupés  à  coups  de  hache.  Brusque- 
ment toutes  les  femmes  se  lèvent  et  courent  de  divers  côtés, 
sans  que  je  puisse  m'expliquer  la  raison  de  ce  mouvement 
rapide  ;  la  malade  monte  sur  le  kibanimbilo,  puis  les  chan- 
teuses reviennent,  et  on  apporte  un  peu  de  viande  à  la  ma- 
lade qui  mange,  distribuant  les  morceaux  dont  elle  ne  veut 
pas.  Bientôt  elle  redescend,  s'installe  sous  le  kibany  et  on 
dresse  autour  d'elle  une  muraille  de  nattes. 

Le  bilo-est  terminé  ;  les  hommes  ont  déchargé  leurs  fusils, 


LA  CÔTE  OUEST  DE  MADAGASCAR.  357 

les  jarres  de  rham  sont  vides,  le  bœuf  est  distribué,  et  je 
pensais  que  les  femmes  allaient  rentrer  chez  elles  et  faire  la 
cuisine.  Mais  non,  une  course  folle  commence  et  les  femmes 
forment  deux  groupes  suivant  des  chemins  différents; 
étroitement  serrées  les  unes  contre  les  autres,  du  bras  gauche 
elles  se  tiennent  la  taille  et  agitent  le  bras  droit  au-dessus 
de  leur  tête^  en  chantant  une  sorte  de  chant  de  guerre.  Les 
deux  groupes  marchent  l'un  vers  l'autre,  chacun  sous  la 
conduite  d'une  Masikoro  aux  cheveux  pleins  de  suif,  qui 
crie  encore  plus  fort  que  les  autres,  se  croisent,  reviennent 
sur  leurs  pas,  s'accostent  en  se  provoquant  au  combat  et 
en  chantant  à  tue-tête,  et  bientôt  surexcitées  par  le  rhum, 
par  les  chants,  les  femmes  se  battent  et  s'arrachent  les 
cheveux;  on  est  obligé  de  les  séparer.  Les  deux  groupes  se 
reforment  et,  malgré  l'intervention  des  frères  et  des  maris, 
marchent  de  nouveau,  toujours  en  chantant,  l'un  vers  l'autre, 
et  la  bataille  recommence  trois  et  quatre  fois,  mais  bientôt 
les  anciens  s'en  mêlent,  distribuant  des  coups  aux  plus  force- 
nées qui,  les  cheveux  dénoués^  crient  et  pleurent,  et  tout 
rentre  dans  Tordre.  Resala  s'excuse  et  m'explique  que  c'est 
l'habitude  des  femmes  sakalava  et  que  les  révoltes,  les 
jalousies,  les  haines  de  femmes  se  manifestent  ainsi  les 
jours  de  fête  quand  on  a  bu  du  rhum.  Les  hommes  ont 
plus  de  dignité;  leur  ivresse  est  plus  douce  ;  après  le  repas, 
ils  dorment  paisiblement  et  le  lendemain  tout  est  oublié. 


DEUXIÈME    EXCURSION 

SUR  LES  BORDS  DE  L'ANDRANOMENA 

Dimanche  5  juillet  1891.  — Ne  voulant  pas  commencer 
un  voyage  de  plusieurs  mois  avant  l'arrivée  du  courrier  du 
13  juillet  je  me  décide  à  faire  une  excursion  d'une  huitaine 


358         LA  CÔTE  OUKST  DE  MADAGASCAU. 

de  jours  dans  les  forêls  que  traverse  rAndranomeua  pour 
étudier  un  peu  la  géographie  de  celle  contrée  et  collec- 
tionner des  bois* 

Le  nom  d'Andranomena,  qui  signifiée  où  Teau  est  rouge  », 
s'applique  tout  à  la  fois  à  une  petite  rivière  qui  vient  se 
jeter  dans  la  mer  h  Ampatikia  et  à  la  région  de  rizières  et 
de  forêts  que  ce  fleuve  arrose;  la  couleur  de  l'eau  est  due 
à  Targile  ferrugineuse  qu'elle  charrie  en  toute  saison.  Dans 
la  saison  des  pluies,  du  reste,  tous  les  fleuves  gonflés  par 
les  torrents  venus  des  montagnes  sont  rouges  comme  l'An- 
dranomena. 

M.  Samat  met  à  ma  disposition  une  pirogue  (/aj!;a)deraer, 
qu'il  ne  faut  pas  confondre  avec  la  moulangue  des  rivières, 
et  à  2  heures  de  l'après-midi,  escorté  de  Tsialofa  et  de  Reha- 
mota,  je  mets  à  la  voile  pour  le  nord.  Ne  croyez  pas  que  la 
pirogue  de  mer  {laka  ou  lakampiara)  soit  une  grossière 
embarcation  de  sauvages.  La  coque  allongée,  qui  a,  dans 
sa  plus  grande  largeur,  environ  60  centimètres  et  une  lon- 
gueur de  10  mètres,  et  qui  est  d'une  seule  pièce  taillée 
dans  un  farafalsa,  est  ogivale  à  sa  partie  inférieure  et  tran- 
chante à  l'avant  et  à  l'arrière.  Ses  deux  bords  sont  rehaussés 
de  planches  fixées  par  des  chevilles  et  sont  garnis  d'une 
bordure  demi-ronde  en  songery  noirci  au  feu.  Au-dessus 
de  l'éperon,  est  une  gracieuse  échancrure  (firana)  et 
dans  la  partie  encore  étroite,  en  deçà  de  celte  échan- 
crure, un  crochet  de  bois  noir  dont  la  pointe  se  recourbe 
en  arrière.  La  poupe  est  aussi  tranchante  que  la  proue, 
mais  un  peu  moins  haute,  et  elle  porte  également  un  petit 
crochet  non  recourbé  et  à  peine  relevé.  D'un  bord  à  l'autre, 
il  y  a  une  demi-douzaine  de  petits  bancs  très  étroits;  celui 
d'avanl  est  réservé  à  celui  qui  manœuvre  la  voile,  celui 
d'arrière  à  celui  qui  tient  la  rame  servant  de  gouvernail. 
Sous  les  bancs  on  suspend  une  planche  sur  laquelle  se 
mettent  les  colis  et  au-dessus  on  dispose  un  lit  de  ro- 
seaux où  prennent  place  les  passagers  ;  à  droite  et  à  gauche. 


LÀ   CÔTE  OUKST  DK   xMADAGASCAR.  359 

OU  peut  s*adosser  à  une  planche  mobile  comme  une  ridelle 
de  charrette,  fixée  par  trois  chevilles.  Deux  bâtons  de 
4  mètres  de  long  sont  attachés  transversalement  par  des  liens 
d'hafoisùy  l'un  à  1  mètre  environ  en  arrière  de  l'éperon, 
l'autre  à  la  même  di3lance  en  avant  de  la  poupe;  ils  sont 
reliés  l'un  à  l'autre,  à  bâbord,  par  une  traverse  de  la  même 
grosseur,  mais  à  tribord  ils  portent  un  gros  flotteur  ou 
balancier  en  hazomalangay  qui  est  presque  aussi  long  que  la 
pirogue  et  est  tranchant  au  deux  bouts  :  ce  flotteur  donne  à 
la  pirogue  autant  de  stabilité  que  si  elle  avait  2  mètres  de 
large. 

Pour  les  petits  trajets,  on  se  sert  de  la  rame  ;  pour  la 
grande  pèche  et  pour  les  longs  voyages,  on  emploie  la 
voile,  qui  est  formée  d'une  pièce  de  toile  carrée  de  16  mètres 
de  superficie,  faite  de  plusieurs  morceaux  cousus  ensemble 
et  portée  par  deux  mâts  longs  chacun  de  6  mètres.  Une 
planchette  placée  au  fond  de  la  pirogue,  à  l'avant,  est  percée 
d'une  demi-douzaine  de  trous  qui  servent  à  placer  la  pointe 
inférieure  de  ces  mâts,  qui,  très  rapprochés  au  fond  de  la 
pirogue,  s'écartent  l'un  de  l'autre,  comme  les  branches 
d'un  compas.  Deux  coins  de  la  voile  sont  fixés  en  haut, 
et,  quand  on  file  vent  arrière,  les  deux  autres  coins  sont 
reliés  aux  extrémités  du  premier  bâton  transversal  :  la 
voile  est  alors  perpendiculaire  à  Taxe  de  la  pirogue  et  on 
file  avec  une  rapidité  extraordinaire.  Si  le  vent  est  moins 
favorable,  on  fait  tourner  les  mâts  sur  eux-mêmes  et  on 
enroule  un  des  coins  inférieurs  de  la  voile  autour  du  mât 
correspondant  et  l'on  a  alors  une  sorte  de  voile  aurique. 

Telle  est  l'embarcation  qui  nous  mène  à  Ampatikia.  Tsia- 
lofa  est  assis  à  l'avant  entre  les  deux  mâts,  je  suis  au  milieu 
avec  les  colis  et)  à  l'arrière,  Rehamota  gouverne.  Nous 
avons  une  bonne  brise  du  sud  et  nous  filons  nos  10  nœuds 
à  l'heure;  de  temps  en  temps,  une  grosse  vague  nous  prend 
par  le  travers,  et  Tsialofa  monte  vivement  sur  le  premier 
bâton  transversal,  tout  à  fait  en  dehors  de  l'embarcation, 


360  LA   CÔTE   OUEST  DE   MADAGASCAR. 

pour  rétablir  l'équilibre  ;   ce  n'est  poiut  une  navigation 
vulgaire.  ^ 

A  3  h.  20,  nous  sommes  par  le  travers  d'Ambato,  village 
formé  de  quelques  maisonnettes  en  avant  des  palétuviers, 
sur  une  dune  de  sable.  A  3  h»  50,  Ampatikia  est  en  vue. 
A  4  h.  5,  nous  entrons  dans  le  petit  golfe  entre  deux  caps  de 
sable.  Le  vent  ne  nous  permet  pas  d'aborder  directement 
au  village  qui  est  en  dedans  de  la  pointe  sud.  Nous  accos- 
tons à  sec  sur  la  plage,  nous  enlevons  la  voile  et  traversons 
à  la  rame  la  baie  dont  l'eau  est  rouge  comme  celle  de  l'An- 
dranomena.  Un  grand  boutre,  une  demi-douzaine  de  pi- 
rogues sont  là  sur  le  sable,  en  face  du  misérable  petit 
hameau  d'Ampatikia. 

Laové,  le  chef,  est  absent.  Nous  allons  loger  dans  une 
case  vide,  dont  le  maître  est  actuellement  à  Nosy  Miandroka  ; 
elle  est  si  petite  que  le  lit  en  occupe  plus  de  la  moitié,  si 
basse  qu'on  ne  peut  se  tenir  debout  sous  le  faite  et  si  mal 
close  que  le  vent  du  sud  qui  nous  a  amenés  éteint  ma  bougie 
à  chaque  instant.  Il  fait  nuit  noire;  pas  le  plus  petit  rayon 
de  lune.  On  plume  quatre  perroquets  choisis  parmi  les 
cinquante-deux  tués  ce  matin  par  Fleuret  à  Ampasy,  et,  pour 
faire  du  feu,  Tsialofa  débite,  à  coups  de  hache,  un  tronc  de 
songery  terriblement  dur  ;  ici  nous  ne  trouvons  ni  riz,  ni 
mais,  il  n'y  a  que  quelques  racines  de  manioc  pour  les- 
quelles on  refuse  un  de  mes  plus  beaux  colliers  de  verro- 
teries. A  7  heures,  nous  mangeons  les  perroquets;  les 
hommes  se  font  une  tente  avec  la  voile  de  la  pirogue  et 
nous  essayons  de  dormir.  Dès  l'aurore,  nous  repartons,  tou- 
jours en  pirogue,  mais  sans  voile,  à  la  rame,  jusqu'au  fond 
delà  baie,  puis  nous  remontons  le  cours  d'une  petite  rivière 
ou  plutôt  d'un  bras  de  mer  étroit,  au  milieu  des  palétuviers; 
après  deux  heures  de  canotage,  cette  rivière  est  devenue 
tellement  étroite  que  la  pirogue  touche  les  deux  rives  ;  ce 
n'est  plus  qu'un  ruisseau  fangeux  d'eau  salée,  où  nous 
sommes  embourbés.  On  haie  la  pirogue  parmi  les  palétu- 


LA  CÔTE   OUEST  DE   BfADAGÂSGAR.  361 

Tiers  et  l'on  taille  à  coups  de  hache  des  branches  de  tan- 
gampoly  et  d'afiafy  pour  en  faire 'des  palanches  à  porter 
mes  bagages  qui  se  composent  de  deux  pièces  de  toile, 
l'une  rouge,  l'autre  blanche,  en  tout  24  brasses,  d'un 
baril  de  poudre  de  2  kilos,  de  1  litre  de  rhum,  de  2  bouteilles 
de  yin,  de  sel,  d*un  peu  de  graisse,  de  papier  à  herbier,  de 
grelots,  de  perles,  de  colliers,  de  clous  dorés,  de  fleurons, 
de  couteaux,  etc.,  de  quoi  charger  deux  hommes.  Comme 
Tsialofa  me  sert  tout  à  la  fois  d'interprète,  d'ambassadeur 
et  de  guide,  j'ai  engagé  un  homme  de  bonne  volonté  i 
Ampatikiaau  prix  d'une  brasse  de  toile  pour  la  journée; 
Rehamota  et  lui  se  partagent  la  charge,  tandis  que  Tsialofa 
porte  mon  fusil,  ma  boite  verte  et  les  cartouches.  La  pi- 
rogue est  abandonnée  ici  au  sec,  la  voile  est  restée  à 
Ampatikia,  et  on  cache  les  rames  dans  la  forêt. 

Au  delà  des  palétuviers,  nous  trouvons  le  désert,  car  le 
sable  est  trop  salé  pour  que  les  arbres  y  poussent,  trop 
sec  pour  que  les  tanga,  les  aflafy,  les  songery^  les  fobo 
y  végètent  ;  sur  une  largeur  de  plusieurs  kilomètres , 
il  est  blanchi  par  les  efflorescences  de  sel  ;  les  anciennes 
empreintes  des  pas  de  bœufs  sont  remplies  de  cris- 
taux. 

A  mesure  qu'on  s'éloigne  de  la  mer,  la  végétation  aug- 
mente peu  à  peu.  D'abord  au  raz  de  terre  les  sirasira,  petites 
plantes  grasses,  dont  les  feuilles  gonflées  d'un  suc  salé 
peuvent  servir  à  assaisonner  les  mets,  et  dont  je  recueille 
plusieurs  espèces  distinctes;  puis  des  lombiro,  des  satra, 
des  kalalo  (palmiers  des  sables),  des  fatipatikyy  des  singilO' 
foty,  grands  arbustes,  et,  au  delà,  de  grands  baobabs,  fony 
et  renialay  qui  dépassent  tous  les  autres  arbres  de  plusieurs 
brasses.  Sur  la  lisière  du  désert,  végètent  en  foule  les  laro, 
dont  les  tiges  vertes  contiennent  un  suc  blanc  vénéneux 
très  abondant,  dangereux  à  recueillir,  mais  dont  on  pour- 
rait faire  un  excellent  caoutchouc.  Enfin,  nous  entrons 
dans  la  forêt  et,  après  une  heure  et  demie  de  marche  dans 


362         LA  CÔTE  OUEST  DE  MADAGASCAR. 

un  sentier  sinueux  où  nous  nous   suivons  à  la  filei  nous 
arrivons  à  Àmpasimay. 

Ampasimay  est  un  village  d'une  trentaine  de  cases  sous 
Tautorité  de  Laové,  comme  Ampatikia  que  nous  avons  quitté 
ce  matin.  Il  est  situé  dans  une  clairière,  tout  près  de 
l'Andranomena  qui  arrose  ses  rizières.  Nous  y  trouvons  le 
chef  Laové,  qui  nous  souhaite  la  bienvenue  et  nous  donne  du 
riz  et  des  poulets,  une  natte  pour  nous  reposer,  un  foyer 
pour  cuire  nos  aliments,  et  nous  campons  pour  déjeuner 
à  côté  d'une  forge  sakalava. 

Le  foyer  est  limité  par  trois  pierres  plates,  posées  à  terre, 
entre  lesquelles  aboutit  un  vieux  canon  de  fusil  qui  reçoit  l'air 
(par  un  ajutage  que  je  n'ai  pu  voir)  d'un  soufflet  composé 
de  deux  tubes  en  bois,  dans  chacun  desquels  est  un  piston, 
et  qui  forment  une  vraie  pompe  foulante  ;  j'ai  vu  la  même 
installation  à  Ambiabé.  Dans  le  nord-ouest  et  dans  le  sud- 
ouest,  on  fait  usage  d'un  autre  système  ;  c'est  un  soufflet  en 
peau  de  chèvre,  formé  de  deux  outres  qu'on  presse  avec  la 
main. 

A  1  h.  50,  nous  repartons  du  côté  de  l'est  et  nous  trou-^ 
vous  bientôt  l'Andranomena  qui  coule  vers  le  nord-est, 
inondant  une  large  vallée  où  poussent  abondamment  des  co« 
Ipcases,  des  joncs  et  des  roseaux,  et  dans  laquelle  on  cultive 
du  riz,  beaucoup  moins  toutefois  qu'on  ne  le  ferait  si  on  avait 
des  travailleurs. 

On  peut  cependant  quelquefois  avoir  ici  d'excellents  tra- 
vailleurs, ce  sont  les  Antaimoro  ou  Ampilokalefo,  qui 
viennent  de  la  côte  sud-est  et  traversent  obliquement  tout 
Madagascar  pour  venir  gagner  un  petit  pécule  avec  lequel,  de 
retour  chez  eux,  ils  achètent  des  bœufs,  la  seule  richesse 
qu'ils  estiment.  On  les  paye  en  toile  ou  en  poudre  :  ils 
reçoivent  une  brasse  de  toile  (1  m.  80)  pour  quatre  jours  de 
travail  ;  ils  font  deux  fois  la  besogne  d'un  Sakalava  et,  après 
trois  mois  de  fatigues,  ils  retraversent  l'île,  risquant  vingt 
fois  d'être  pillés  par  les  Hovas,  par  les  Bara  et  par  les  Ma- 


LA  CÔTE  OUEST  DE  MADAGAi^CÂR.  363 

hafaly.  Ils  sont,  dureste,  inâigoement  exploités  par  le  gou- 
veroeur  bova  de  Mahabo,  l'illustre  Razafindrazaka,  bomme 
intelligent  et  instruit  qui  est  un  ancien  élève  des  missions 
protestantes  de  Tananarive.  Il  y  a  cinq  mois,  ce  noble  sei- 
gneur engagea  à  son  service  200  Antaimoro  pour  faire  des 
plantations  et  convint  avec  eux  de  lOkilogrammes  de  poudre 
par  homme  pour  trois  mois  de  travail!  Le  travail  terminé, 
il  s'excusa  de  ne  pouvoir  les  payer,  sous  le  prétexte  qu'il 
attendait  une  goélette  cbargée  de  marcbandises.  Un  mois 
après,  les  Ampilokalefo  réclament  à  nouveau  leur  salaire; 
la  goélette  n'est  toujours  pas  arrivée.  Un  nouveau  mois 
s'écoule  et  Uazafindrazaka  refuse  définitivement  de  payer, 
menaçant  de  mort  ceux  qui  réclament  ;  ces  braves  Antai- 
moro, renonçant  à  obtenir,  satisfaction,  s'en  sont  retournés, 
abandonnant  tous  les  travaux  commencés.  C'est  ainsi  que 
lesHovas  ruinent  la  côte  occidentale  de  Madagascar. 

D'Ampasimay  à  Ambiabé,  où  nous  arrivons  à  3  beures,  ce 
n'est  qu'une  vaste  rizière  entourée  de  forêts.  Laové  et  Taoria, 
qui  est  le  cbef  d'Ambiabé,  le  masondrano  nommé  par  la  reine 
sakalave  Rasoatsa  qui  siège  à  Mababo,  se  partagent  cette 
belle  plaine. 

Le  village  de  Taoria,  Ambiabé,  doit  son  nom  aux  belles 
colocases  qui  bordent  l'Andranomena,  à  quelques  minutes 
au  nord.  Après  le  petit  kabary  babituel,  on  nous  donne  des 
cases  pour  nous  loger,  et  nos  hommes  font  cuire  la  volaille 
traditionnelle;  la  femme  du  chef  vient  nous  offrir  du  riz 
et  du  manioc,  cadeau  provisoire,  puisque  je  dois  séjourner 
ici  quelques  jours.  J'ai  à  peine  le  temps  de  mettre  mes 
plantes  sous  presse  que  déjà  l'on  n'y  voit  plus.  Les  mal- 
gaches attendent  ce  soir  le  crépuscule  avec  impatience, 
car  au  moment  où  le  soleil  vient  de  se  coucher,  on  aperçoit 
à  l'occident  le  fin  croissant  de  la  lune,  qui  disparaît  bientôt 
salué  parles  cris  des  assistants.  Le  lendemain  mardi  7  juil- 
let, je  vais  tuer  quelques  perroquets  pour  le  déjeuner;  c'est 
sur  des  arbres  dénudés,  au  milieu  d'une  clairière,  que  je  les 


364         LA  CÔTE  OUEST  DE  MADAGASCAR. 

trouve  posés  en  bandes,  immobiles  comme  des  cibles;  je 
n'en  tue  pas  cinquante  comme  Fleuret  hier,  trois  me  suf- 
fisent et  je  rentre  au  village  à  8  heures.  Les  enfants  sont  en 
train  de  chasser  à  courre  un  cochon  gras,  qu'ils  finissent 
par  attraper  et  qu'on  dépose  devant  ma  porte,  les  pieds  liés. 
Puis  gravement  le  chef  et  les  notables  forment  le  cercle, 
assis  à  terre,  devant  ma  case;  Taoria  m'expose  qu'il  me 
considère  comme  un  roi,  que  ce  cochon  est  à  moi  et  qu'il 
ne  donnerait  pas  davantage  à  la  reine  de  Mahabo  ;  il  me  prie 
ensuite  d'accepter  ses  sahafa  de  riz,  de  ma¥s,  de  manioc, 
que  les  femmes  du  village  apportent  et  déposent  à  mes 
pieds.  Je  lui  réponds  que  je  suis  malhabile  encore  à  parler 
la  langue  sakalava  et  le  prie  d'excuser  mon  peu  d'éloquence 
et  d'accepter  mes  remerciements;  puis  je  vais  lui  serrer  la 
main.  Tsialofa  prend  alors  la  parole  et  complète  mon 
discours  par  les  formules  d'usage,  disant  qui  je  suis  et  ce 
que  je  projette. 

Le  cochon  est  tué  sur  l'heure  :  c'est  une  journée  per- 
due pour  la  science  ;  je  vais  bien  herboriser  un  peu,  mais 
tous  mes  hommes  sont  occupés  aux  travaux  de  la  cuisine  et 
la  marmite,  le  gril,  la  poêle  fonctionnent  toute  la  journée; 
à  3  heures  et  demie,  comme  un  bon  Sakalava,  j'ai  déjà  fait 
mon  quatrième  repas,  le  porc  alternant  avec  le  perroquet 
et  le  maïs  avec  le  riz.  Sur  ces  entrefailes,  dix  femmes 
viennent  en  ambassade  m'apporter  deux  sahafa  de  riz  que 
Tandrify,  chef  d'un  groupe  de  cases  situé  à  côté  d'Âmbiabé, 
m'envoie.  C'est  maintenante  mon  tour  de  faire  des  cadeaux  ; 
j'envoie  un  beau  morceau  de  viande  à  Taoria,  un  jambon- 
neau à  Tandrify,  des  côtelettes  aux  amis  de  Tsialofa  et  de 
Rehamota.  J'ajoute  pour  Taoria  la  moitié  de  ma  bouteille  de 
rhum  qu'il  boit  en  moins  d'une  heure  ;  il  m'avait  fait  dire 
qu'il  viendrait  me  remercier,  mais  étant  ivre,  il  m'en  fait 
demander  encore  un  verre,  et  les  trois  quarts  de  mon 
pauvre  flacon  y  passent. 

Le  soir  à  7  heures  j'ai  mal  aux  dents  et,  comme  une 


LÀ  COTE  OUEST  DE  MADAGASCAR.  365 

demi-douzaine  de  femmes  sont  installées  sur  le  pas  de  ma 
porte,  je  demande  qu'elle  me  chantent  un  bilo  pour  me 
guérir.  J'ai  distribué  dans  la  journée  assez  d'aiguilles  et  de 
perles  pour  qu'on  ne  me  refuse  rien.  Rehamota,  qui  est 
jeune  et  gai,  donne  le  ton  et  le  rythme,  les  autres  suivent, 
mollement  d'abord,  frappant  dans  leurs  mains  bombées  pour 
assourdir  le  bruit,  ou  sur  un  tampon  fait  avec  leurs  lambas, 
mais,  au  bout  de  quelques  minutes,  tout  le  monde  est  en 
train  et,  au  lieu  d'une  demi-douzaine  de  chanteurs,  j'en  ai 
douze,  puis  quinze,  puis  vingt,  enfin  une  demi-heure  après 
tout  le  village  est  rassemblé,  les  hommes  se  tenant  debout 
en  arrière  des  femmes  accroupies  sur  une  natte,  qui 
hurlent  la  litanie  appropriée  et  frappent  dans  leurs  mains. 

Rehamota,  mon  coryphée,  apporte  en  guise  de  tambour 
une  caisse  de  fer  blanc  sur  laquelle  il  frappe  sans  trêve  ni 
repos.  Assourdi  par  le  bruit,  je  constate  que  ma  névralgie 
n'augmente  pas  et,  accroupi  comme  les  autres,  j'abandonne 
mon  corps  au  rythme  de  la  musique  masikoro.  Je  fais  alors 
mêler,  avec  beaucoup  d'eau  chaude  dans  laquelle  je  mets 
un  peu  de  sucre,  le  reste  de  mon  rhum  et  je  fais  circuler  à 
la  ronde  ce  grog  anodin,  puis  la  danse  commence,  danse 
animée  où  les  mouvements  du  torse  et  des  bras  ont  la  plus 
grande  part.  Â  9  heures,  j'en  ai  assez,  et  je  rentre  dans 
mon  trou. 

Le  lendemain  8  juillet,  je  vais  étudier  les  arbres  de  la 
forêt.  On  y  trouve  Vhazonialanga  aux  graines  parfumées, 
dont  le  bois  imputrescible  sert  à  faire  les  balanciers  des 
pirogues,  les  poutres  des  maisons,  les  malles  où  tout  se 
conserve,  bois  analogue  au  camphrier  que  l'eau  ne  gonfle 
pas  et  qui  ne  rétrécit  pas  au  soleil  ;  le  bois  de  fer,  le  palis- 
sandre (manary)^  l'ébène  (/optn^o)  et  vingt  autres  plus  durs 
que  le  buis,  les  uns  rouges,  les  autres  noirs  ou  violets,  tous 
durs  et  denses.  Je  fais  abattre  à  coups  de  hache  des  arbres 
de  20  mètres  pour  en  couper  une  bûchette  d'un  pied  de 
long  et  pour  arracher  quelques  rameaux  au  sommet,  étonné 


366  LÀ  CÔTE  OUEST  DE  MADAGASCAR. 

de  la  facilité  avec  laquelle  un  honnête  homme  peut  com- 
mettre de  pareils  sacrilèges. 

J'aurais  voulu  continuer  cette  étude  si  intéressante  pen- 
dant une  semaine  !  Mais  le  lendemain  j'ai  un  violent  mal  de 
tête  avec  une  faiblesse  générale  et  je  suis  incapable  d'agir, 
de  marcher  et  de  manger*  et  il  en  est  de  même  les  deux 
jours  suivants;  pendant  tout  ce  temps  je  suis  obligé  de  res- 
ter couché  sur  le  dos  ou  sur  le  flanc,  me  faisant  un  oreiller 
avec  mon  ballot  de  toile,  meurtri  par  les  morceaux  de  bois 
qui  me  servent  de  lit,  vomissant  tous  les  aliments,  môme  le 
thé,  même  l'eau  pure.  Je  n'ai  cependant  pas  de  fièvre,  c'est 
une  légère  insolation.  Taoria  me  promet  une  pirogue  pour 
me  conduire  à  Âmpatikia,  où  je  retrouverai  la  mienne  ;  pour 
le  remercier  de  cette  bonne  parole,  je  le  couvre  de  toile 
blanche  et  rouge. 

Le  samedi  11,  au  lever  du  soleil,  je  me  remets  en  marche 
pour  le  retour  avec  une  sagaie  comme  canne.  Je  vais  un  peu 
mieux,  mais  ne  puis  encore  rien  absorber.  La  pirogue 
qu'on  m'a  promise  est  bien  loin,  ce  me  semble,  car  nous 
marchons  depuis  une  heure,  traversant  les  rizières,  laissant 
au  sud  Ampasimay,  puis  nous  entrons  dans  la  forêt  et 
toujours  du  même  train  nous  arrivons  au  désert;  décidé- 
ment, Taoria  m'a  trompé  !  Enfin,  après  deux  heures  et  demie 
de  marche  forcée,  nous  sommes  au  point  où  nous  avons 
laissé  notre  lakampiara.  J'ai  fait  le  trajet,  mais  je  suis 
rompu,  et,  pour  comble  d'infortune,  nous  n'avons  pas  une 
goutte  d'eau  douce  à  boire«  Nous  allons  alors  à  Ampatikia, 
où  je  pa«se  une  mauvaise  nuit,  et  le  lendemain  dimanche, 
à  6  heures  et  demie,  avec  un  bon  vent  d'est^  nous  nous 
embarquons  pour  Nosy  Miandroka.  La  traversée  n'est  que 
de  trois  heures. 

Quelques  jours  après  j'étais  complètement  remis  et  je  pou- 
vais préparer  mon  expédition  pour  le  Muséum. 

{A  suivre,) 


PROJET  POUR  REMÉDIER 


AUX 


INONDATIONS  DANS  LE  NORD  DE  LA  CHINE 


PAR 


Le  baron  C  DE  COJVTfiMSOW 


Le  Bulletin  de  la  Société  de  Géographie  de  Paris,  du 
mois  de  juillet  1874,  a  publié  une  communication  que  nous 
avions  faite  à  cette  époque  sur  les  inondations  de  la  plaine 
de  Tien-tsin,  et  sur  les  moyens  de  les  prévenir  et  de  les 
arrêter  à  l'avenir. 

Le  Hoang-ho  ou  fleuve  Jaune  était  encore^  à  celte  date, 
considéré  comme  étranger  à  ces  désastres,  du  moins  c'était 
l'opinion  que  M.  Ney  Elias  avait  soutenue  dans  une  lecture 
qu'il  fit,  le  22  novembre  1869,  à  la  Société  de  Géographie 
de  Londres,  d'après  des  notes  recueillies  par  lui  en  1868 
{Journal  of  the  Royal  geographical  Society^  1870),  Cela 
ressortait  également  de  l'examen  de  Tembouchure  de  ce 
fleuve  par  M.  le  capitaine  Gaudin,  commandant  la  canon- 
nière française  la  Couleuvre. 

ê 

Mais,  depuis  ce  temps-là,  des  inondations,  bien  plus  con-^ 
sidérables  que  celles  de  Tien-lsin,  ont  désolé  les  districts 
du  Ho-nan,  du  Pé-tchi-^li  et  du  Schang-tong,  situés  dans  le 
bassin  du  fleuve  Jaune. 

L'attention  des  ingénieurs  s'est  portée  sur  cette  situation 
et  ils  en  ont  recherché  les  causes  ainsi  que  les  remèdes  à  y 
apporter* 


368  PUOJET   POUR   UEMÉDIEK 

La  première  place  dans  Tétude  de  celle  queslion  revenait 
aux  ingénieurs  des  Pays-Bas,  et  en  1891  M-  J.  G.  W.  Fijnje 
van  Salverda,  conseiller  du  gouvernement  hollandais  pour 
les  chemins  de  fer  et  les  travaux  hydrauliques,  président 
de  la  «  Société  pour  Fextension  à  l'extérieur  des  travaux 
des  ingénieurs  hollandais  »  présenta  un  mémoire  relatif  à 
Tamélioration  du  cours  du  Hoang-ho  ou  fleuve  Jaune,  qui, 
en  sortant  de  son  lit,  causait  les  inondations. 

Ce  mémoire  est  accompagné  des  rapports  du  capitaine 
P.  G.  van  Schermbeck,  du  corps  royal  du  génie,  et  de 
M.  A.  Visser,  sur  leur  voyage  d'inspection  sur  le  fleuve 
Jaune  et  dans  les  districts  inondés  en  1889. 

Nous  allons  entretenir  les  lecteurs  de  cet  intéressant 
travail. 

M.  Fijnje  commence  par  rappeler  les  ouvrages  spéciaux 
auxquels  sont  dues  la  compétence  et  la  supériorité  techni- 
que et  pratique  des  ingénieurs  de  son  pays. 

Depuis  1817  jusqu'en  1885,  la  Hollande  a  consacré 
348  millions  de  francs  à  l'aménagement  du  cours  du  Hhin  ; 
savoir  :  de  1817  à  1851,  5,950  fr.  par  an  et  par  kilomètre, 
pour  une  longueur  de  260  kilomèlres,  et,  de  1852  à  1885, 
8,850  fr.,  dans  les  mêmes  conditions,  pour  une  longueur 
de  978  kilomètres,  comprenant  toutes  les  rivières  qui, 
d'après  les  traités  de  1815,  devaient  être  entretenues  en 
état  de  navigabilité  par  la  Hollande. 

M.  Fijnje,  qui  n'est  pas  allé  lui-même  en  Chine,  a  tra- 
vaillé sur  les  renseignements  fournis  par  l'ouvrage  de  M.  le 
baron  de  Richthofen,  publié  en  Angleterre  en  1875,  et 
imprimé  en  allemand  à  Berlin,  chez  Dietrich  Reimer, 
le  premier  volume  en  1877  et  le  second  en  1882. 

Nous  n'avons  pas  besoin  de  faire  l'éloge  de  cet  ouvrage, 
le  plus  important  qui  existe  sur  la  Chine  au  point  de  vue 
géographique  et  géologique. 

M.  Fijnje  a  tiré  de  la  connaissance  du  pays,  puisée  dans 
un  ouvrage  aussi  complet,  toutes  les  conséquences  que  lui 


AUX  INONDATIONS  DANS  LE  NORD  DE  LA  CHINE.   369 

a  suggérées  Tart  de  Tingénlear  hydraulicien  dans  ses  con- 
ceptions les  plus  élevées.  Il  est  donc  du  plus  grand  intérêt 
de  suivre  les  explications  qu*il  donne  sur  les  phénomènes 
dont  le  bassin  du  Hoang-ho  est  le  théâtre. 

Le  cours  inférieur  du  Hoang-ho  a  varié  souvent  depuis 
trois  mille  ans,  date  à  laquelle  remontent  les  renseignements 
précis  sur  ces  changements.  A  cette  époque  reculée,  il  se 
jetait  dans  le  golfe  de  Pé-tchi-li,  en  suivant  à  peu  près  la 
direction  qu'il  avait  avant  1887;  600  ans  avant  Jésus-Christ, 
il  se  serait  détourné  au  nord  pour  mêler  ses  eaux  à  celles 
du  Wei-ho.  En  1194  se  produisit  une  déviation  plus  impor- 
tante :  à  quelques  milles  en^val  de  Kai-fong-fou,  le  fleuve 
se  dirigea  au  sud-est,  pour  se  jeter  dans  la  mer  Jaune  au 
point  où  le  34«  parallèle  rencontre  la  côte.  Mais,  en  1852,  il 
revint  à  son  cours  d'il  y  a  trois  mille  ans,  et  il  se  jeta  de  nou- 
veau dans  le  golfe  du  Pé-tchi-Ii.  Dès  1868,  les  digues  qui 
contenaient  le  lit  du  fleuve  avaient  été  rompues  à  Yung- 
tso-schien  ;  Tannée  suivante,  une  autre  brèche  avait  laissé 
passer  les  eaux,  qui  avaient  détruit  plusieurs  villes  et  vil* 
lages  et  englouti  des  centaines  de  milliers  d'habitants. 

Mais  le  désastre  de  1887  dépassa  tous  les  précédents  : 
1,942,400  hectares  furent  perdus  pour  l'agriculture, 
les  ravages  plus  ou  moins  réparables  s'étendirent  sur 
3,107,850  hectares,  et  le  fleuve  prit  la  direction  de  Schang- 
hai.  L'ancien  et  le  nouveau  cours  forment  un  triangle  de 
près  de  600  kilomètres  de  côté,  comprenant  dans  son  centre 
les  montagnes  du  Schang-tong,  qui  auraient  [été  ancienne- 
ment une  île. 

Ce  vaste  territoire,  équivalant  presque  au  art  de  la 
France,  correspond  aux  formations  connue  lom  de 

cône  de  déjection  ou  de  delta,  M.  E^  ^our 

cette  dernière  classification.  /^ 

Pour  se  rendre  compte  des  cau^  ^..^o  qui 

affectent  la  partie  inférieure  du  Hohang-uo,  l'auteur  du  mé- 
moire nous  fait  une  description  sommaire  des  3,760  kilo- 
soc.  DE  6É06B.  --  3*  TRIMESTRE  1893.  XIY.  —  25 


372  PROJET  POUR  REMÉDIER 

lies  particules  les  plus  infimes  restent  en  suspension  comme 
des  nuages,  même  après  que  le  calme  s'est  rétabli,  tandis 
que  le  sable  se  dépose  et  couvre  des  étendues  considérables, 
qui  sont  de  vrais  déserts. 

Il  est  probable  qu'à  l'époque  préhistorique  le  nord  de  la 
Chine  était  un  pays  aussi  désolé  que  l'Asie  centrale,  et  qu'il 
ne  doit  sa  richesse  qu'à  la  couche  de  loess  dont  il  a  été  re* 
couvert  par  les  vents. 

L'exhaussement  graduel  du  sol  n'a  pu  avoir  lieu  que  de 
trois  manières  :  l**  par  les  eaux  du  ciel,  qui  ont  fait  des* 
cendre  des  montagnes  voisines  les  éléments  atomiques  pro- 
venant des  roches  désagrégées  par  le  temps  et  les  intempé* 
ries;  2*  par  le  vent,  dont  la  puissance  extraordinaire  est 
prouvée  par  les  épais  nuages  de  poussière  qu*on  remarque 
dans  cette  région  ;  S*"  par  l'apport  des  éléments  minéraux 
que  les  racines  des  plantes  ont  pu  attirer  d'une  grande  pro- 
fondeur à  travers  le  système  capillaire  de  leurs  organes  et 
que  leur  dépérissement  a  rendus  libres. 

Il  existe  une  connexion  reconnue  entre  les  variations  mé^ 
téorologiques  qui  affectent  la  surface  du  globe  et  les  taches 
du  soleil.  Les  tableaux  de  M.  Snyders,  qui  sont  mis  sous  nos 
yeux,  et  que  confirment  les  observations  de  M.  Reiss,  éta« 
blissent  le  rapport  entre  le  maxima  de  taches  et  les  périodes 
d*inondations. 

M.  Fijnje  a  observé  que  chaque  période  de  cent  onze  ans 
ramène  un  temps  pendant  lequel  les  pluies  sont  plus  abon- 
dantes, et  que  dans  cet  intervalle  on  peut  également  signa* 
1er  des  périodes  de  onze  années  après  lesquelles  en  vient  une 
plus  humide. 

La  partie  la  plus  importante  du  mémoire,  celle  qui  traite 
du  régime  des  eaux  du  Hoang-ho,  est  seulement  effleurée  en 
quelques  pages.  M.  Fijnje  n'aime  pas  se  prononcer  à  la  lé- 
gère; mais  il  est  toujours  intéressant  de  connaître  toutes 
les  observations,  faites  sur  place,  que  le  savant  ingénieur 
^3(i gérait  pour  élfiy^r  son  opinion, 


AUX   INONDATIONS  DANS   LE   NORD  DE   LA  CHINE.        37^ 

Il  en  est  de  même  du  remède  à  apporter  au  mal  ;  l'auteur 
n'affirme  expressément  qu'une  seule  chose  :  c'est  qu'on  doit 
le  chercher  dans  l'amélioration  du  cours  du  fleuve. 

Il  y  a  deux  manières  delà  réaliser  :  on  peut  conserver  le 
nouveau  lit  formé  par  le  désastre  de  1887  ou  ramener  le 
fleuve  dans  l'ancien. 

Le  gouvernement  chinois  s'est  prononcé  pour  la  dernière 

solution  ;  il  se  préoccupe  surtout  de  ce  qu'on  rétablirait  ainsi 

dans  son  ancien  état  le  grand  canal  Impérial  créé  par  les 

anciennes  dynasties  pour  amener  le  riz  à  Péking,  et  cette 

considération  prime  toutes  les  autres  chez  ce  peuple  qui, 

encore  plus  que  l'ancien  sénat  romain,  est  systématiquement 

réfractaire  atout  ce  qui  ne  rentre  pas  dans  le  more  majorum  ; 

mais,  en  présence  des  intérêts  commerciaux  qui  militent  en 

faveur  de  la  première,  M.  Fijnje  proposerait,  si  les  études 

à  faire  en  démontrent  la  possibilité,  de  faire  déverser  les 

eaux  du  Hoang-ho  dans  les  deux  branches.  Il   faudrait 

préalablement  s*as9urer  si  le  débit  exact  du  fleuve  est  suf* 

fisant. 
On  devra  tenir  compte  aussi  du  phénomène  inquiétant  de 

l'exhaussement  progressif  du  fond  de  la  mer  dans  le  golfe  de 
Pé-tchi-li,  qui  est  causé  par  les  apports  continuels  des  dif- 
férents cours  d'eau  qui  s'y  jettent. 

La  création  de  grands  réservoirs  le  long  du  fleuve  présen* 
teraitl'avantage  d'y  laisser  déposer  leseaux,  qui  en  sortiraient 
clarifiées  pour  rejoindre  la  mer;  mais  quels  réservoirs  fau- 
drait-il pour  jouer,  à  l'égard  d'un  fleuve  comme  le  Hoang- 
ho,  le  rôle  du  lac  de  Genève  vis-à-vis  du  Rhône  ? 

Il  est  bien  évident  qu'on  ne  peut  proposer  aucun  plan 
d'amélioration  avant  une  étude  méthodique  du  régime  des 
eaux;  mais  M.  Fijnje  pose  les  règles  générales  qui  devront 
présider  à  ces  travaux. 

La  première  chose  à  faire,  dit-il,  est  de  déterminer  les 
différentes  sections  transversales  qui  devront  varier  avec  le 
débit  et  la  vitesse  du  courant  dans  chaque  partie  du  fleuve. 


374  PROJET   POUR  REMÉDIER 

Les  conditions  que  doit  observer  toute  entreprise  d'amé- 
lioration sont  indiquées  de  main  de  maître.  Les  travaux 
doivent  avoir  un  double  but  :  1^  la  spréparation  de  la  situa- 
tion définitive  ;  2°  la  diminution  de  la  quantité  de  boues  char- 
riées par  le  fleuve  et  leur  acbeminement,  autant  qu'il  est 
possible^  à  une  autre  destination  que  celle  qui  consiste  à 
exhausser  le  lit  du  fleuve. 

Ce  dernier  problème  est  sans  doute  d'une  réalisation  dif- 
ficile et  qui  le  deviendra  de  plus  en  plus,  à  mesure  qu'elle 
sera  plus  retardée, 

tJn  grand  et  puissant  pays  comme  la  Chine  ne  peut  man- 
quer de  regretter  un  jour  de  n'avoir  pas  procédé  à  temps 
aux  travaux  nécessaires. 

Pour  mener  à  bien  cette  entreprise,  le  personnel  des  in-- 
génieurs  devrait  comprendre  cinq  divisions  :  la  première 
s'occuperait  des  mensurations  purement  hydrauliques  dans 
le  fleuve  ;  la  deuxième  comprendrait  la  triangulation,  la  to- 
pographie, ainsi  que  les  sondages;. la  troisième,  les  obser- 
vations météorologiques;  la  quatrième,  les  observations  sur 
le  rivage  de  la  mer  et  l'hydrographie;  la  cinquième,  l'exécu- 
tion des  travaux. 

Le  fleuve  serait  divisé  en  cours  supérieur,  moyen  et  infé- 
rieur. Enfin,  toute  une  flatte  de  bateaux  de  différentes  di- 
mensions serait  nécessaire  pour  loger  les  ingénieurs  et  le 
personnel  administratif  de  la  direction  des  travaux,  établir 
les  communications,  faire  les  sondages,  etc. 

En  calculant  d'après  ce  qu'a  coûté  l'aménagement  et  l'en- 
tretien du  Rhin,  de  1852  à  1885,  on  ne  peut  évaluer  les 
dépenses  à  moins  de  huit  millions  .et  demi  de  francs  par  an. 

Le  capitaine  P.  G.  van  Schermbeck  et  M.  A.  Visser  ont 
fait  deux  voyages  d'exploration  sur  le  fleuve  Jaune,  lé  pre- 
mier du  31  mars  au  28  mai  1889,  le  second,  du  15  sep- 
tembre au  6  novembre  de  la  môme  année.  Ils  pénétrèrent 
jusqu'à  Sz-shuî-hsien,  à  7  ou  800  kilomètres  de  l'embou- 
ehure.  Aux  environ^  de  cette  ville,  le  fleuve,  divisé  en 


Toutes  leurs  observations  prouvent  que  tes  alluvions  du 
Hoang-ho  sont  bors  de  proportion  avec  ce  que  nous  pou- 
vons constater  dans  les  cours  d'eau  d'Europe. 

Sur  la  plus  grande  partie  de  son  cours,  le  fleuve  coule 
entre  de  doubles  digues  entretenues  par  les  provinces  ou 
les  districts.  Quelques  villes  situées  entre  les  deux  digues 
sont,  en  outre,  protégées  par  une  enceinte  spéciale. 

La  pente  serait  de  0  m.  232  par  kilomètre,  autant  qu'on 
peut  l'apprécier  au  moyen  d'observations  barométriques. 
Le  débit  près  de  Tsi-ho  est.  de  1,2S8  mètres  cubes  par 
seconde  aux  basses  eaux. 

Les  deux  ingénieurs  hollandais  ont  été  frappés  de  l'habi- 
leté des  Chinois  pour  construire  et  répara-  les  digues. 

Ils  croient  qu'aucun  autre  procédé  ne  pourrait  être  plus 
avantageux  et  ils  en  donnent  l'explication.  C'est  ainsi  que 
se  font  des  travaux  très  importants. Us  citent  une  ouverture 
dnns  laquelle  le  courant  devait  avoir  une  grande  violence; 
puisque  la  profondeur  de  l'eau  était  de  30  mètres  environ. 
La  digue  avait  été  refaite  sur  une  longueur  de  3,200  mètres, 
avec  une  épaisseur  maxima  de  120  mètreset  mînimadeJO, 
et  une  hauteur  au-dessus  du  nîveaii  -de  l'eau,  variant  de 
10  m.  30  à  5  m.  20. 

Ces  travaux  sont  exécutés  avec  des  tiges  de  sorgho  dont 
la  boue  vient  combler  les  interstices. 

MM.  van  Schermbeck  et  Visser  termineut  leur  rapport  en 
exprimant  leur  conviolion  sur  la  possibilité  de  changer  le 
Chagrin  de  la  CMne  (nom  donné  au  Hoang-ho)  en  une 
bénédiction  pour  le  pays  qu'il  traverse. 


VOYAGE 


DE 


SAN  JAVIER  AUX  CHUTES  DU  MOCONA 

(haut  Uruguay) 


PAR 


JUAN    QUEIREL 


Acaraguâ,  juin  1893. 

Haut  Uruguay.  —  Rapides  de  Cumandaï.  —  La  montagne 
du  Moine.  — Fontaines  miraculeuses. 

Quand  on  s'embarque  au  petit  village  de  San  Javier,  sur 
le  haut  Uruguay,  près  de  l'ancienne  colonie  de  même  nom^ 
fondée  par  les  Jésuites  espagnols  au  commencement  du 
xvii*^  siècle,  les  premiers  rapides  que  Ton  rencontre,  en 
remontant  le  fleuve,  sont  ceux  de  Cumandaï  S  à  5  kilo- 
mètres environ  du  point  de  départ. 

Le  spectacle  qui  s'ofl're  alors  au  voyageur  est  bien  fait 
pour  le  surprendre.  Le  lit  du  fleuve  est  encombré  d'îles  et 
d'ilôts  rocheux,  qui  ne  laissent  à  la  navigation  que  trois 
passages  fort  étroits,  un  au  milieu  du  courant  et  un  le  long 
de  chacune  des  deux  rives,  brésilienne  et  argentine.  Ces 
deux  derniers  sont  seuls  praticables  à  la  montée.  Les  embar- 
cations qu'on  emploie  pour  affronter  le  courant  sont  des 
piraguas  (pirogues  sans  quille,  d'une  seule  pièce,  creusées 
à  la  hache  dans  un  tronc  d'arbre).  Il  n'y  a  pas  d'autre 
moyen  de  transport  en  usage  dans  ces  régions,  car  au  delà 

1.  Nom  indien  (guarani),  composé  de  cumandd,  haricot,  et  de  i,  petit. 


VOYAGE^DE  SAN  JAVIER  AUX  CHUTES  DU  MOCONA.      377 

de  San  Javier  n'existe  aucun  chemin,  tout  n'est  que  mon- 
tagnes et  forêts  impénétrables. 

La  passe  du  centre,  dont  il  serait  impossible  de  vaincre 
le  courant  impétueux,  est  utilisée  de  préférence  à  la  des- 
cente, parce  que  le  volume  des  eaux  y  est  plus  considérable. 
Néanmoins,  les  brusques  détours  nécessités  par  les  rochers 
à  fleur  d'eau,  couverts  de  napindà  et  de  sarandis^yen 
rendent  la  navigation  fort  périlleuse.  On  se  sent  tressaillir 
lorsque,  entraîné  dans  une  course  vertigineuse  au  milieu  de 
tant  d'écueils  qu'on  frôle  au  passage,  on  songe  qu'il  suf- 
firait d'un  coup  de  rame  inopportun  pour  faire  chavirer  la 
frêle  embarcation  et  la  réduire  en  miettes.  Mais  le  timonier, 
debout  à  l'arrière,  calme  et  confiant  en  son  adresse,  évite 
les  écueiis,  et  lorsqu'on  les  a  enfin  laissés  loin  derrière  soi, 
chacun  respire  plus  librement  et  éprouve  le  besoin  d'ex- 
primer les  émotions  ressenties, 

A  la  hauteur  des  rapides  de  Gumandaï,  l'Uruguay  me* 
sure  un  kilomètre  de  laideur  et  court  entre  des  rives  élevées, 
que  l'on  peut  considérer  comme  le  commencement  de  la 
Cordillère  centrale  des  Missions,  qui  sépare  les  versants  du 
Parana  et  de  l'Uruguay. 

Le  bruit  des  eaux  qui  bouillonnent  entre  ces  amas  de 
rochers  est  assourdissant,  au  point  qu'il  est  indispensable 
de  crier  pour  se  faire  entendre  des  rameurs,  lesquels  en 
présence  du  danger  exécutent  dans  le  plus  complet  silence 
les  ordres  du  timonier. 

Nous  commençâmes  à  remonter  les  rapides  de  Gumandaï 
à  7  heures  du  matin,  par  une  belle  journée  d'automne.  Les 
rayons  du  soleil  frappaient  tangentiellement  la  cime  boisée 
des  hautes  montagnes  qui  forment  les  berges  du  fleuve.  La 
brume  épaisse  du  matin  se  dissipait  insensiblement  et  les 
détails  de  la  rive  voisine  devenaient  peu  à  peu  visibles. 


1.  Napindd  et  tarandisy  espèces  d'arbustes  qui  croissent  entre  les 
rochers. 


378   VOYAGE  DE  SAN  JAVIER  AUX  CHUTES  DU  MOCONA. 

Le  yacutinga^j  qui  aime  à  dormir  sur  les  bords  des 
rivières;  Vurie*,  le  zorzaP  et  le  pigeon  des  bois  enton- 
naient leurs  tristes  chansons  pour  saluer  le  soleil,  dont  le 
lever  réveillait  les  êtres  et  les  choses  de  cette  nature  vierge. 
Pour  embellir  encore  le  spectacle  que  la  nature  offrait  à 
nos  yeux,  plus  loin,  devant  nous,  au  milieu  d'un  manteau 
de  brouillard,  un  arc-en-ciel  aux  vives  couleurs  tombait 
sur  le  fleuve  et  nous  barrait  le  passage,  comme  pour  nous 
obliger  à  admirer  plus  longtemps  ces  merveilles  du  ciel  et 
de  la  terre  que  nous  contemplions  pour  la  première  fois 
dans  ces  lointaines  solitudes,  à  400  lieues  de  Buenos  Aires. 

Après  avoir  continué  quelque  temps  encore  noire  labo- 
rieuse navigation,  nous  abordâmes  sur  la  rive  argentine, 
dans  un  petit  port  donnant  accès  à  une  picada*^  étroite  et 
sinueuse,  qui  s'enfonce  dans  Tépaissour  de  la  forêt  et  con- 
duit au  Gerro  Monje  (montagne  du  Moine).  Au  sommet  de 
cette  montagne  boisée  se  voient  les  vestiges  d'un  ancien 
ermitage.  Près  de  là,  s*élève  une  chapelle  en  bois,  sanc- 
tuaire du  Seigneur  des  Déserts^  dans  laquelle,  au  milieu  de 
nombreuses  offrandes  et  reliques,  se  trouvent  des  statuettes 
de  saints  à  moitié  brûlées  et  brisées,  qui  appartenaient 
jadis  à  l'ermitage. 

Du  sommet  de  la  montagne,  couronnée  de  sveltes  pal- 
miers, on  aperçoit  un  vaste  horizon.  Au  loin,  vers  le  sud- 
est,  on  distingue  le  village  de  San  Javier.  Vers  le  nord,  de 
l'autre  côté  de  l'Uruguay,  ce  ne  sont  que  montagnes  et 
vallées  tout  le  long  de  la  rive  brésilienne. 

A  cinq  ou  six  mètres  de  la  chapelle  (350  mètres  environ 
d'altitude),  jaillit  une  des  deux  sources  miraculeuses  de  la 
montagne.  L'eau  en  est  claire,  fraîche  et  potable,  et  — 
au  dire  des  croyants  -^  rivalise,  comme  efficacité,  avec 

i.  Faisan  d*uQ  beau  plumage. 

2.  Nom  que  les  Indiens  donnent  à  la  perdrix  dos  bois. 
8.  Espèce  de  rossijçnol  très  commun  dans  ces  parafes. 
4.  Sentier  ouvert  dans  la  for<>t. 


VOYAGE   DE    SAN  JAVIER  AUX   CHUTES   DU   MOCONA.      379 

Teau  de  Lourdes.  Le  débit  de  la  source  est  variable;  elle 
ne  déborde  jamais  ;.  en  revanche,  elle  est  parfois  si  faible 
qu'il  devient  impossible  d'y  puiser  de  Teau.  Les  gens  de 
l'endroit  ne  manquent  pas  d'attribuer  ce  dernier  phéno- 
mène à  l'incrédulité  des  personnes  qui,  au  moment  où  il  se 
produit,  viennent  boire  à  la  source  dans  l'intention  de  se 
guérir. 

La  seconde  source  est  réservée  pour  les  bains.  Elle  dé- 
verse ses  eaux  en  cascade,  du  haut  d'an  rociier. 

Se  nombreuses  familles  habitent  sur  les  flancs  de  la  mon- 
tagne et  dans  ses  alentours.  Elles  font  au  voyageur  le  récit 
de  leurs  maladies  et  des  nombreux  miracles  opérés  par 
l'eau  des  sources.  La  crainte  d'une  rechute  a  engagé  plu- 
sieurs de  ces  familles  à  s'établir  dans  le  voisinage,  où  elles 
vivent  des  produits  de  l'agriculture.  Le  bétail  ne  saurait 
vivre  et  prospérer  dans  un  lieu  aussi  montagneux  et  couvert 
de  forêts  impénétrables.  Aussi  n'y  vîmes-nous  pas  même 
une  chèvre. 

Les  sources  attirent  beaucx>up  de  malades,  dont  quelques- 
uns  viennent  de  fort  loin,  surtout  pendant  la  semaine  sainte. 
C'était  précisément  un  jeudi  saint  que  nous  visitâmes  le 
sanctuaire  et,  ce  jour*là,  noUs  n'avons  pas  compté  moins 
de  500  pèlerins. 

Pour  obtenir  le  bonheur  en  ménage,  les  jeunes  épouses 
vont  déposer  dans  la  chapelle  leur  robe  de  noces  et  leur 
couronne  de  fleurs  d'oranger.  Les  paralytiques  apportent 
des  pieds  et  des  mains  en  cire,  qu'ils  suspendent  auprès  de 
l'image  des  saints.  Les  prières,  les  actions  de  grâces,  toutes 
ces  manifestations  d'une  foi  ardente,  ont  quelque  chose 
d'imposant  au  milieu  du  profond  silence  de  ces  forêts. 

Notre  excursion  au  Gerro  Monje  terminée,  nous  rega- 
gnâmes nos  pirogues  et,  après  quatre  heures  d'efforts  sou- 
tenus, nous  pûmes  nous  arrêter  au-dessus  des  rapides  de 
Gumandaï,  qui  s'étendent  sur  une  longueur  de  2  kilomètres. 


380  VOYAGE  DE  SAN  JAVIER  AUX  CHUTES  DU  MOCONA. 


Dix-huit  rapides.  —  Une  chasse  manquée.  —  Noms  anciens 
et  modernes  des  principaux  affluents  de  l'Uruguay.  — 
Une  crue  extraordinaire. 

Le  reste  de  la  journée  fut  employé  à  disposer  de  nouveau 
le  chargement,  de  manière  à  faciliter  l'emploi  du  botador  ^. 

En  continuant  notre  voyage,  nous  eûmes  à  remonter 
dix-huit  nouveaux  rapides  semblables  à  ceux  de  Gumandaï, 
sans  compter  un  certain  nombre  d'autres  de  moindre 
importance  qu'on  peut  franchir  à  l'aide  de  l'aviron  et  aux- 
quels il  n'a  pas  été  donné  de  noms  particuliers. 

Quant  aux  dix-huit  que  nous  remontâmes  en  nous  ser*- 
vant  du  botador^  ils  ne  paraissent  pas  avoir  eu  de  noms 
propres  du  temps  des  Jésuites,  car  des  voyageurs  illustres, 
tel  qu'Of avides  et  autres,  ne  les  désignent  que  par  le  mot 
de  «  rochers  ».  Ce  ne  fut  que  plus  tard  qu'ils  furent  bapti- 
sés par  les  yerbateros  '  et  les  coupeurs  de  bois,  Brésiliens 
pour  la  plupart,  qui  leur  donnèrent  les  noms  suivants  :  Gu- 
manda!,  Bayano,  Ghico  Alferes,  Roncador,  Borracho,  Mur- 
cielago,  Mbiguà,  Yacaré,  Très  Piedras,  Salthino,  Mburicà, 
Pucha  para  trais,  La  Yiuda,  Âparicio,  Ipané,  Gascayo,  Las 
Tejas,  Yaboty. 

Fatigués  de  manger  continuellement  du  charqui^  et  dé- 
sireux de  nous  procurer  une  meilleure  nourriture,  nous  ré- 
solûmes de  faire  provision  de  gibier.  Mais,  dans  ces  régions 
de  forêts  impénétrables,  il  ne  saurait  être  question  pour  le 
chasseur  de  poursuivre  une  piste.  Il  faut  avoir  des  chiens 
qui  font  lever  le  gibier  et  le  rabattent  vers  le  fleuve,  oii  les 
chasseurs,  le  doigt  sur  la  détente  du  fusil,  attendent  devoir 
apparaître  un  tapir,  un  chevreuil  ou  un  sanglier.  En  consé- 

1.  Longue  perche  à  Taide  de  laquelle  on  pousse  Tembarcation. 
^.  Hommes  qui  vont  à  la  recherche  de  la  yerba  maté  (ou  thé  du  Pa- 
«uay). 
8.  Viande  séchée,  découpée  en  lanières. 


70YÂGE   DE   SAN  JAVIER  AUX  CHUTES  OU  MOGONA.      381 

quence,  nous  abordâmes  en  un  point  favorable  et  je  lançai 
dans  la  forêt  ma  chienne  Bonita,  qui  en  deux  bonds  esca- 
lada la  berge  et  disparut  sous  bois.  Après  deux  heures  de 
vaine  attente,  pendant  lesquelles  nous  nous  maintenions 
en  place,  à  l'aide  de  nos  rames,  contre  les  efforts  du  cou- 
rant, nous  dûmes  rappeler  Bonita  en  tirant  deux  coups  de 
fusil  pour  lui  indiquer  la  direction  dans  laquelle  nous  nous 
trouvions.  Nous  la  vîmes  bientôt  reparaître  à  la  lisière  du 
bois«  rendue  de  fatigue  et  toute  honteuse  de  son  insuccès. 

Entre  San  Javier  et  le  Pepiri  (cours  d'eau  que  quelques 
géographes  appellent  à  tort  Gtiazû^^  pour  le  distinguer  du 
Pepiri-ilf tnt',  qui  n'en  est  qu'un  affluent,  bien  que  d'autres 
prétendent  qu'il  se  jette  dans  l'Uruguay),  presque  tous  les 
noms  des  rivières  de  la  rive  argentine  ont  été  changés  par 
les  Brésiliens,  qui  forment  la  majorité  des  habitants  dans 
ces  parages.  Ces  changements  remontent  à  l'époque  de  la 
fondation  de  la  colonie  militaire  brésilienne  du  haut 
Uruguay. 

Voici  les  noms  de  ces  rivières,  en  remontant  le  fleuve 
depuis  San  Javier. 

NotM  ancient  Noms  modernei 

Yagua-rû  ou  Mbororé Moige 

Acaraguà Barra  bonita 

Pindaity Pindaiti 

Yacaré ...  Yacaré 

Iguanopiâ Cbafari 

Guarumbara Soberbio 

Mondai-Guazù Barra  Ale^i^e 

Mondai-Mioi Laranjera 

Y-p-ané « Paraiso 

Yaboli Pepiri-Mini 

Pepiri Pepiri-Guazû 

A  8  lieues  de  la  colonie  militaire-,  nous  fûmes  surpris 
par  des  pluies  torrentielles,  qui  durèrent  quatre  jours  et 

1.  Gwiiû,  en  indien,  signifie  grand. 

2.  Mini,  en  indien,  signifie  petit. 


382   VOYAGE  DE  SAN  JAVIEU  AUX  CHUTES  DU  MOCONA. 

quatre  nuits,  et  qui  nous  obligèrent  à  nous  réfugier  dans 
une  petite  crique,  au  pied  d'une  montagne. 

Pendant  ces  quatre  jours,  le  fleuve  croissait  à  vue  d'œil 
et  son  niveau  s'éleva  de  12  mètres.  Aussi  nos  embarca- 
tions se  trouvèrent- elles  bientôt  au-dessus  de  la  cime  des 
arbres  au  pied  desquels  nous  les  avions  amarrées  avant  la 
crue.  C'eût  été  folie  que  de  chercher  à  sortir  de  cette  fâ- 
cheuse situation  en  continuant  notre  voyage  :  le  courant 
devenu  impétueux,  nous  eût  infailliblement  entraînés. 

Tourbillons  de  l'Uruguay.  —  Mort  du  capataz  Brissolas 
et  des  chiem  de  chasse.  —  Chutes  du  Mocond- 

A  Temboucbure  du  Yaboti,  nous  dressâmes  notre  camp. 
Avant  d'entreprendre  le  relevé  de  cette  rivière,  il  nous  fallait 
renouveler  nos  provisions  decharqui,  devenues  insuffisantes 
pour  les  trois  mois  que  devait  encore  durer  notre  expédia 
tion.  Nous  savions  que  dans  le  voisinage  des  chutes  de  Mo^- 
cona,  qui  se  trouvaient  à  3  lieues  en  amont,  le  gibier  est 
abondant,  et  nous  résolûmes  de  nous  y  rendre. 

De  nouveau,  des  rapides  ralentirent  notre  marche.  A  les 
voir  se  succéder  ainsi  de  distance  en  distance,  on  dirait  que 
le  fleuve  s'efibrce  de  barrer  le  passage  aux  curieux  qui  ten- 
tent d'explorer  son  domaine  et  de  surprendre  les  secrets 
de  ces  solitudes.  Mais  nous  étions  en  mesure  de  vaincre  tous 
les  obstacles,  et  vivement  désireux  de  contempler  la  merveil- 
leuse cascade  de  Moconâ,  rien  ne  pouvait  nous  intimider 
ou  nous  faire  rebrousser  chemin.  De  plus,  la  nécessité  de 
chasser  des  tapirs,  des  cerfs,  des  pumas,  des  singes,  des 
coatis,  des  yacutingas  et  des  uries,  nous  disposait  à  affron- 
ter tout  danger. 

Peu  à  peu,  le  fleuve  s'était  transformé  en  un  immense 
torrent;  Dans  toute  sa  largeur,  qui  n'était  plus  que  de 
306  tnètres  environ,  les  eaux  se  précipitaient  en  entraînant 
des  t^oncs  d'arbres  qui  allaient  tournoyer  autour  de  vaslest 


VOYAGE   DE   SAN  JAVIER  AUX   CHUTES  DU  MOCONA.      383 

gouffres^  dans  lesquels  ils  finissaient  par  disparattre.  C'est 
dans  un  de  ces  tourbillons,  à  un  kilomètre  au^essus  du  Ya« 
boti,  que  fut  entraîné  mon  capataz  Brissolas,  expédié  en 
avant  avec  les  chiens  de  chasse.  Rien  ne  reparut  à  la  surface. 
Ce  n'est  que  le  jour  suivant  que  nous  trouvâmes  son  cadavre 
à  3  lieues  de  là,  sur  la  rive  brésilienDe,  où  le  courant  l'avait 
déposé.  Cet  accident  nous  obligea  h  renoncer  à  nos  projets 
de  chasse. 

En  remontant,  le3  rives  du  fleuve  changent  d'aspect; 
elles  sont  parsemées  de  rochers  qui  les  rendent  peu  acces- 
sibles. De  nombreux  chapelets  de  récifs  s'étendent  d'un  bord 
à  l'autre,  et  rendent  la  navigation  de  plus  en  plus  difficile* 
Dans  les  courbes,  cesont  encore  de  grosses  pierres,  au  milieu 
desquelles  pousse  une  abondante  végétation,  et  par  places, 
avant  d'arriver  à  la  forêt,  se  trouvent  de  grands  bassins 
creusés  dans  la  pierre  par  le  courant  etentourés  de  rochers. 
Là,  des  loups  marins  et  d'innombrables  dorades  prennent 
leurs  ébats. 

L'aspect  de  l'Uruguay  est  tellement  changé  que  les  indi^ 
gènes  lui  donnaient  autrefois,  à  partir  de  là,  un  nouveau 
nom  et  l'appelaient  Goyoen, 

Tous  ces  changements  et  aussi  un  bruit  qui  semble  venir 
de  dessous  terre,  nous  annoncent  la  proximité  du  spectacle 
que  nous  étions  impatients  de  contempler.  Nous  avançons 
à  grand'peine  et  c'est  à  l'aide  de  longues  perches  que  nous 
luttons  contre  le  courant.  La  longue  courbe  que  nous  dé- 
crivons nous  paraît  interminable  et  cependant  notre  désir 
d'arriver  s'accroît  de  minute  en  minute.  Déjà  le  bruit  sou- 
terrain est  plus  intense  et  par  moment  on  croirait  entendre 
des  coups  de  canon. 

Enfin,  un  cri  de  joie  part  des  embarcations...  la  cata- 
racte !  Nous  venons  de  doubler  un  promontoire.  Le  rameur 
de  l'avant  a  saisi  une  branche  d'arbre  et  maintient  la  pi- 
rogue,  tandis  que  nous  contemplons  les  premières  chutes, 
qui  ont  4  mètres  de  hauteur.  Les  eaux  tombent  sur  un  es* 


384   VOYAGE  DE  SAN  JAVIER  AUX  CHUTES  DU  MOCONA. 

calier  de  pierre  et  se  précipitent  ensuite  furieuses  et  écu- 
mantes.  Du  point  où  nous  nous  trouvions,  nous  n'aper- 
cevions pas  le  «  Salto  »  dans  son  ensemble.  Aussi  passons- 
nous  delà  rive  argentine  à  la  rive  brésilienne.  Au  milieu  de 
la  traversée,  qui  n'est  guère  que  de  100  mètres,  nous 
voyons  enfin  la  majestueuse  cataracte. 

La  partie  la  plus  élevée  de  la  chute  se  trouve  au  centre  et 
mesure  7  mètres.  La  masse  des  eaux  tombe  verticale- 
ment et  s'engouffre  dans  un  étroit  canal  de  8  mètres  de 
largeur.  Nous  avançons  encore  d'un  kilomètre  et  notre  pi- 
rogue se  trouve  à  peu  près  en  face  du  milieu  de  la  cataracte. 
Le  spectacle  est  tellement  saisissant  qu'on  ne  songe  plus  à 
prendre  des  notes.  Nous  remettons  ce  soin  à  plus  tard,  alors 
que  nous  serons  un  peu  familiarisés  avec  ces  splendeurs  de 
la  nature.  Il  e%t  des  impressions  qui  ne  s'effacent  jamais  et 
dont,  malgré  les  ans,  on  invoque  le  souvenir  dans  ses 
moindres  détails.  Telle  est  celle  que  produit  la  vue  du 
€  Salto  de  Mocanâ  ». 

Le  bruit  est  si  assourdissant  qu'il  rend  toute  conversation 
impossible,  même  à  un  mètre  de  distance.  Nous  en  sommes 
réduits  à  communiquer  par  signes. 

Des  colonnes  de  vapeurs  s'élèvent,  pareilles  à  de  la  fumée, 
et  le  soleil,  les  frappant  de  ses  rayons,  forme  des  arcs-en- 
ciel  dont  les  couleurs  sont  d'autant  plus  vives  que  l'astre  se 
trouve  plus  près  du  zénith.  Ces  vapeurs  s'élèvent  peu  à  peu 
et  retombent  en  pluie  fine,  pendant  que  les  eaux  se  préci- 
pitent en  leur  éternelle  chute,  ici  en  énormes  gerbes,  là 
en  nappes  tombant  d'échelon  en  échelon  sûr  des  escaliers  de 
pierre;  ailleurs  enfin  en  une  immense  masse  bordée  d'écume. 

L'ensemble  est  merveilleux.  Pourtant  on  ne  tarde  pas  à 
être  assourdi  par  ce  bruit  formidable,  et  la  vue  se  trouble  à 
suivre  les  eaux  dans  Tabîme  où  elles  se  précipitent. 

Ce  lieu  désert  est  imposant.  Sur  les  deux  berges,  rien 
que  des  rochers,  sans  la  moindre  parcelle  de  terre  où  un 
arbre  pourrait  prendre  racine.  Toute  vie  semble  absente;  les 


VOYAGE   DK    SAN   JAVIER  AUX  CHUTES  DU  MOCONA.      385 

oiseaux  môme  fuient  ce  lieu  oh  leur  chant  serait  couvert 
par  le  fracas  des  eaux  et  se  réfugient  dans  la  forêt  silen^- 
cieuse  et  solitaire. 

Le  lit  de  l'Uruguay  forme,  du  côté  de  la  République 
Argentine,  une  grande  baie  d'un  kilomètre  de  largeur,  tandis 
que  100  mètres  à  peine  séparent  la  rive  brésilienne  du  pied 
de  la  montagne.  Des  montagnes  partout,  et  toujours  ces 
montagnes  des  Missions,  uniformément  couvertes  de  forêts 
vierges  sans  la  moindre  clairière. 

Les  arbres  de  la  lisière  portent  les  traces  des  crues  pério*- 
diques  du  fleuve,  durant  lesquelles  le  «  salto  >  disparait; 
mais  alors  son  emplacement  reste  marqué  par  de  dangereux 
tourbillons,  pareils  à  ceux  dont  nous  avons  déjà  parlé. 

Nous  suivons  la  rive  brésilienne  jusqu'au  point  où  com- 
mence la  catajraote,  et  là,  en  un  endroit  convenable,  nous 
amarrons  nos  pirogues  pour  nous  livrer  à  la  chasse  avec  le 
seul  chien  qui  nous  reste. 

En  pleine  forêt  vierge.  —  Inconvénients  des  explorations. 
—  Le  (LMirim  ».  — Insectes  insupportables.  —  Aspect  de 
la  forêt.  —  Diverses  espèces  de  bois,  —  Rivière  Aca-^ 
raguà.  —  Papillons, 

Les  beautés  de  la  nature  réveillent  et  élèvent  l'âme.  Si, 
dans  la  solitude  de  ces  lieux  pleins  de  paysages  attrayants, 
mais  où  l'on  est  privé  de  tout  confort,  nous  n'étions  pas 
animés  de  cette  exubérance  de  vie,  si  je  puis  m'exprimer 
ainsi,  qui  caractérise  les  êtres  et  les  choses  de  ce  sol  vierge, 
nous  n'aurions  pas  le  courage  de  dépeindre  nos  impressions, 
car  les  Missions  font  payer  cher  au  curieux  le  plaisir  de 
contempler  leurs  beautés.  Il  faut  au  voyageur  une  énergie 
à  toute  épreuve  et  une  persévérance  frisant  Tentêtement. 
Sans  ces  conditions  seulement,  il  lui  sera  possible  de 
s'aventurer  à  l'intérieur  de  la  forêt,  loin  des  rives  de  fleuves 
navigables. 

soc.  DE  GÉOGR.  —  3"  TRÏIIRSTRE  1893.  XIV.  —  2G 


386   VOYAGE  DE  SAN  JAVIER  AUX  CHUTES  DU  MOCONA. 

Et  d'abord,  il  faut  avant  tout  ne  plus  se  souvenir  des 
douceurs  du  foyer.  La  bonne  chère  est  remplacée  par  un 
peu  de  farine  de  manioc,  des  haricots,  du  maïs  et  du  char- 
qui.  Ces  mets,  que  Ton  mange  invariablement  bouillis, 
ne  tardent  pas  à  lasser,  et  souvent  on  leur  préfère  le  chou 
du  palmier,  tout  cru,  dont  le  goût  est  semblable  à  celui  de 
la  châtaigne.  Les  oiseaux  sont  rares.  Le  meilleur  est  le 
yacutinga,  que  Ton  rencontre  généralement  auprès  des 
ruisseaux,  à  l'heure  de  la  sieste,  alors  que  le  soleil  est  brû* 
lant.  Mais  il  est  rare. 

Il  ne  faut  pas  songer  non  plus  à  un  bon  lit.  C'est  là  un 
luxe  qu'il  est  impossible  de  s'offrir. 

Ce  qui  surtout  exige  une  patience  angélique,  ce  sont  les 
c  mirims  >.  Ce  sont  de  toutes  petites  abeilles  qui  produisent 
un  miel  aigre.  Elles  sont  en  si  grand  nombre  qu*il  est  sou* 
vent  impossible  d'ouvrir  la  bouche  pour  parler  ou  pour 
manger.  Elles  se  posent  sur  les  mains,  sur  la  Ggure,  et  sur 
toutes  les  parties  du  corps  en  transpiration.  Ces  abeilles  ne 
piquent  pas  ;  mais  elles  vous  enveloppent  d'un  vrai  nuage 
tourbillonnant.  Qucind  elles  disparaissent,  ce  sont  alors  les 
c  gegenes  »,  qui  affluent  et  qui  vous  piquent  jusqu'au  sang, 
de  sorte  qu'on  ne  tarde  pas  à  avoir  les  mains  et  la  figure 
enflées.  A  ces  fléaux  s'ajoute  une  infinité  d'autres  insectes 
incommodes,  tels  que  le  moustique  à  longues  pattes,  le 
taon,  la  «  ura»,  grosse  mouche  au  ventre  velu,  qui  pique  et 
injecte  des  œufs  ou  une  substance  qui  se  transforme  en 
larves.  Il  faut  les  laisser  se  développer  pendant  quatre  ou 
cinq  jours  avant  de  pouvoir  les  extraire  sous  la  pression  des 
doigts. 

En  outre,  une  infinité  de  mouches  n'attendent  qu'une 
égralignure  produite  par  la  moindre  épine  pour  remplir  la 
plaie  de  larves.  Aussi  est-il  impossible  d'avoir  un  instant 
de  repos,  si  ce  n'est  à  l'abri  d'un  moustiquaire  aux  mailles 
serrées. 

Pendant  les  nuits  d'orage,  le  c   polvorin  »,  moustique 


VOYAGE   DE   SAN  JAVIER  AUX   CHUTES  DU  MOCONA.      387 

presque  imperceptible,  abonde  et  devient  insupportable. 

Ces  nuits  d'orage  sont  rares;  en  général,  elles  sont  déli- 
cieusement fraîches,  aux  Missions,  même  au  plus  fort  de 
Tété.  Au  mois  de  décembre,  nous  avons  eu  quatre  fois 
5'  au-dessous  de  zéro,  tandis  que  dans  la  journée  le  ther- 
momètre avait  indiqué  S?"". 

Tous  ces  inconvénients  ne  nous  décourageront  point. 
Nous  ne  renoncerons  pas  à  voir  ces  merveilles  que  personne 
n'a  pu  contempler.  La  pensée  que  nous  serons  amplement 
dédommagés  de  nos  peines  nous  anime.  Il  n'est  pas  éton- 
nant, d'ailleurs,  que  tous  les  insectes  nous  déclarent  la 
guerre,  à  nous  qui  venons,  haches  et  a  machetes  »  en  main, 
les  troubler  dans  leurs  domaines  solitaires.  Une  preuve  que 
les  insectes  fuient  les  lieux  ouverts  et  habités,  c'est  qu'ils 
sont  moins  nombreux  dans  les  campements  du  dimanche, 
qui  sont  plus  vastes  et  où  Tair  circule  plus  librement. 

A  l'intérieur,  l'aspect  des  Missions  est  toujours  le  même, 
c'est-à-dire  sauvage  à  l'excès.  Dans  ce  grand  silence  qui 
caractérise  la  forêt  vierge,  parfois  im  bruit  strident  attire 
notre  attention.  C'est  le  frottement  de  deux  arbres  géants 
que  berce  le  vent.  Parfois  aussi,  on  entend  le  bruit  lointain 
d'une  averse  qui  passe,  ou  bien  celui  d'un  ruisseau  qui 
tombe  en  cascade  de  rocher  en  rocher. 

Au  lever  et  au  coucher  du  soleil,  le  silence  de  la  forêt  est 
troublé  par  mille  chants  d'oiseaux.  Vers  le  soir  prédominent 
les  trilles  du  zorzal,  les  plaintes  lamentables  de  l'auxentaou, 
et  le  salut  que  la  perdrix  envoie  à  l'astre,  à  son  coucher. 

Lorsqu'on  parvient  au  sommet  d'une  montagne  d'où  la 
vue  est  libre,  le  panorama  qu'on  découvre  est  splendide. 
Combien  de  peintres  célèbres  payeraient  cher  pour  entrevoir 
de  pareils  paysages.  On  distingue  alors  nettement  la  grande 
variété  d'arbres  qui  composent  la  forêt  :  le  palmier,  Tortie 
aux  larges  feuilles,  le  cèdre  majestueux,  l'imposant  «  an- 
chico  )>,  des  branches  duquel  pendent  des  milliers  de 
lianes,  les  unes  plates,  les  autres  en  forme  de  câbles,  et 


388      VOyACrE  DE   SAN  JAVIER  AUX   CHUTES  DU  MOCONA. 

parmi  elles  les  longues  cordes  du  gûembé  (Rhododendron), 
dont  le  fruit  exquis  et  subslantiel  est  une  précieuse  res- 
source. 

Quelquefois,  au  milieu  de  ce  fouillis  de  verdure,  on  trouve 
de  grandes  avenues  ouvertes  par  les  ouragans  qui  ont  tout 
renversé  sur  leur  passage.  Les  arbres  qui  gisent  à  terre 
disparaissent  sous  un  manteau  de  verdure  et  les  c6tés  de  la 
tranchée  sont  tapissés  de  «  zacuaxembô  »  du  pied  jusqu'au 
faîte  des  arbres  qui  forment  la  lisière. 

Les  montagnes,  qui  atteignent  souvent  400  à  500  mètres, 
3ont  presque  toutes  très  escarpées.  Elles  se  succèdent  capri- 
cieusement et  sans  autre  intervalle  entre  elles  que  le  lit 
d'un  ruisseau  ou  d'une  rivière. 

Voici  les  noms  des  arbres  que  je  fis  abattre  pour  m'ouvrir 
un  chemin  dans  la  forêt  : 

Cedro,  pino,  deux  espèces;  ivirà-ovî,  laurel,  plusieurs 
variétés;  can-charana,  palo  de  Incienso, loro  blanc  et  noir, 
guatambù,  zarumà^  algarrobo,  guayaibi,  zîpichara,  lapacho 
blanc  et  noir  et  crépu,  zembetari,  alecrin,  ivâ-virà,  ivira-piû, 
nangapirî,  ivâ-hây,  araticû,  ambaî,  iba-viyii,  inga,  zaperu- 
guà,  zimbô,  mbatingà,  blanquillo,  sauco,  curupicaï,  ivirâ- 
piapuila,  palo  de  lanza,  cuasio,  anchico,  blanc  et  rouge. 

Rien  de  plus  pittoresque  que  de  remonter  en  canot  une 
rivière  des  Missions.  L'Acaraguà,  que  nous  avons  exploré, 
compte  parmi  les  plus  importantes  du  bassin  de  Parana;  le 
Pirai-Guazii  et  le  Pirai-Mini,  et  dans  le  bassin  de  l'Uruguay, 
ripané  et  le  Javoty.  Nous  avons  pu  y  naviguer  sur  un  par- 
cours de  25  kilomètres,  non  toutefois  sans  avoir  à  lutter  à 
chaque  instant  contre  des  rapides.  Mais  vaincre  ces  obstacles 
n'était  qu'un  jeu  pour  nos  mariniers  habitués  à  afironter  les 
flots  de  l'Uruguay. 

Vues  de  la  rivière,  les  montagnes  ressemblent  à  de  gigan* 
tesques  murailles,  d'où  tombent  de  nombreuses  cascades. 
A  nos  pieds,  escortant  notre  embarcation,  nous  apercevons 
des  nuées  de  poissons  de  toutes  formes,  parmi  lesquels  on 


VOYAGE  DE  SAN  JAVIER  AUX  CHUTES  DU  MOCONA.   389 

distingue  la  dorade  aux  brillantes  écailles.  Sur  les  berges, 
ce  sont  d'innombrables  papillons  qui  voltigent  en  tous  sens. 
La  plupart  sont  blancs  ou  jaunes;  d'autres  sont  d'un  beau 
rouge  velouté)  avec  quelques  taches  noires  ou  bien  d'un 
bleu  incomparable.  Parfois,  ils  se  réunissent  sur  la  rive  en 
groupes  serrés  et  forment  comme  des  bouquets  multicolores 
dont  les  fleurs  seraient  continuellement  agitées.  Ces  bou- 
quets s'effeuillent  à  notre  approche  et  les  papillons  qui  les 
composent  s'élèvent  et  se  dispersent  en  tous  sens,  au  gré  du 
vent. 

Les  arbres  des  berges  s'inclinent  jusqu'à  toucher  l'eau,  et 
ne  laissent  entre  eux  qu'un  canal  de  5  ou  6  mètres  de  lar- 
geur, long  ruban  argenté  qui  contraste  vivement  avec  le 
vert  clair  des  rives. 


W 


^ORIGINE  DE  LA  MALAGUETTE 


ET    LES    DIEPPOIS 


PAR 


Kdoaard    I.E  €ORBKlI.I.En 


«  Les  nègres  n'appellent  pas  ce  poivre  sextos  à  la  portu- 
Qc  gaise,  ni  grain  à  la  hollandaise,  mais  malaguette  »,  écrit 
Villaut  de  Bellefonds  à  Tappui  de  son  récit  des  découvertes 
dieppoises  en  Guinée,  comme  preuve  de  leur  antériorité 
dans  le  pays. 

Ce  passage  a  été  l'objet  des  critiques  du  vicomte  de  San* 
tarem  dans  ses  Recherches  stir  la  découverte  des  pays  situés 
sur  la  côte  occidentale  d*  Afrique  au  delà  du  cap  Bojador^] 
il  traite  la  preuve  de  futile  et  prétend  démontrer  de  son  côté 
que  les  Français  n'ont  rien  à  voir  dans  l'origine  et  Tusage 
du  mot  malaguette  ;  ce  qui  a  été  contesté  dans  ces  dernières 
années  par  M.  GaiTarel,  pour  lequel  c'est  €  un  mot  de 
«  tournure,  et,  si  Ton  préfère,  de  physionomie  française'  »• 

Les  preuves  directes  manquent  pour  trancher  la  question 
de  la  découverte*  Le  savant  portugais  n'en  donne  guère  que 
de  négatives  contre  les  prétentions  normandes,  et  elles  sont 
d'autant  moins  valables  que  les  conditions  étaient  absolu-» 
ment  différentes  des  deux  côtés  :  en  France,  c'étaient  des 
expéditions  privées  qui  allaient  à  la  découverte  de  débouchés 
pour  le  commerce;  en  Portugal,  c'était  le  gouvernement  qui 
se  lançait  dans  de  lointains  voyages  pour  la  gloire  autant  et 

i.  Paris,  1842,  p.  17. 

2*  Les  Découvreurs  français  du  xiv«  au  xvi*  siècle^  1888,  p.  24. 


l'origine  de  la  malacuette  et  les  dieppois.     391 

plus  que  pour  le  profit;  il  faut  donc  chercher  ailleurs. 
L'histoire  de  la  malaguette  fournira  peut-être  un  moyen  de 
faire  avancer  la  question,  sinon  de  la  résoudre  définitive- 
ment. 

Malaguette  vient  d*un  mot  indien  signifiant  poivre,  mel- 
laghoo  en  tamoul,  mala  à  Sumatra,  d'après  Humboldt*, 
malanga  suivant  Linschoulen'.  C'est  d'ailleurs  comme  d'un 
produit  d'Orient  qu'un  historien  du  xiii"*  siècle,  Rolandino  de 
Padoue,  le  premier  sans  doute,  parle  des  melegetis^,  et  au 
siècle  suivant  Odé rie  deFrioul  mentionne  aussi  les  melegetœ^ 
comme  poussant  dans  l'île  de  Java.  Voilà  notre  mot  même, 
sans  autre  changement  que  la  suppression  de  la  termi- 
naison latine. 

Les  meleghette^  figurent  peu  après  entre  les  épices  qui 
arrivaient  à  Venise,  à  Nîmes  et  à  Montpellier,  et  elles  sont 
encore  nommées  plusieurs  fois  en  1442  par  Antonio  da 
Uzzano;  on  allait  les  acheter  à  Damas  et  à  Alexandrie. 

Vers  la  même  époque,  les  Maures  allaient  chercher  chez 
les  nègres  du  Soudan  une  épice  nommée  en  Europe  graine 
de  paradis,  et  fiarros^  rapporte  que  leurs  caravanes  remon- 
taient ensuite  à  travers  le  Sahara  jusqu'à  la  Méditerranée, 
au  port  de  Mundi  Barca  ou  Monte  da  Barca,  le  mont  de 
Barques,  d'un  itinéraire  du  xv^  siècle  %  à  onze  lieues  de 
Tripoli. 

Il  se  produit  alors  un  fait  singulier,  la  malaguette  asia-* 
tique  disparaît,  soit  que  la  mode  en  ait  cessé,  soit  qu'on  ne 
puisse  plus  s'en  procurer;  le  mot  subsiste  toujours,  mais  il 
sert  à  désigner  la  graine  de  paradis. 

1.  SaDtafeni,  p.  15. 

2.  Navigatio  acitinerarium,  1599,  p.  7t. 

3.  Haratori,  tome  Ylll|  col.  181. 

4.  Bolland,  janvier,. tome  II,  p.  271. 

5.  Pagnini  dal  Ventura,  Délia  décima,  tome  III,  pp.  135,  229;  tome  IV, 
pp.  112,  114. 

6.  Décades,  éd.  1778,  tome  I,  p.  37.  . 

7.  Lelewcl,  Géographie  du  moyen  âge,  épilogue,  p.  297. 


392     l'origine  de  la  malaguette  et  les  dieppois. 

Gomment  deux  produits  venus  de  pays  aussi  éloignés 
arrivèrent-ils  à  porter  le  même  nom?  Probablement  à  cause 
de  leur  similitude  de  nature  et  d'emploi,  et  puis  aussi  parce 
qu'ils  aboutissaient  aux  mêmes  marchés  d'Italie,  d'où  on 
les  expédiait  confondus.  Quoi  qu'il  en  soit,  à  partir  du 
xvi*"  siècle,  quand  on  parle  de  malaguette,  il  s'agit  toujours 
d'une  production  africaine. 

Ce  changement  fit  oublier  complètement  l'origine  orien- 
tale du  mot. 

Quelques-uns,  comme  Matthiole  ^  et  un  pilote  portugais 
du  XVI"  siècle^  font  dériver  melegette  de  l'ilalien  melegua,  à 
cause  de  sa  ressemblance  avec  le  millet  ou  le  sorgho,  mais 
généralement  on  lui  a  donné  une  origine  indigène. 

Fuchs^  tire  meleguettede  ilf^{{t,etPomet*d'unepréten' 
due  ville  de  Melega,  la  Melegette  d'Ortelius,  la  Malagueta 
ou  Meleghetten  de  Linschouten. 

D'après  Ghillany,  dans  son  Histoire  de  Martin  Behaim^y 
la  malaguette  prend  son  nom  de  la  côte  de  Malegueta  ou 
ManiguetUy  et  il  ne  fait  que  reproduire  l'opinion  la  plus 
commune;  ainsi  le  savant  Amatus  Lusitanus  dit  très  expH- 
citement  dans  ses  Enarrationes  in  Dioscoridem^  que  ses 
compatriotes  l'appellent  «  maliguetam  a  terra  unde  eam 
«  deferunt...  ex  Guinea  regione  malagueta  dicta  n,  Barros' 
donne  la  même  étymologie,  lorsqu'il  rapporte  qu'avant  la 
découverte  de  la  Guinée  la  malaguette  n'était  connue  des 
Italiens  que  sous  le  nom  de  graine  de  paradis. 

Nom  du  pays  d'origine,  malaguette  était  aussi  le  nom 
même  de  Tépice.  D'après  Barbot®,  en  effet,  les  nègres  du 

1.  Commentaires  sur  Dioscoride,  Lyon,  1680,  p.  6. 

2.  Ramusio,  tome  II  (1606),  f.  115  y\ 

3.  Dispensatorium,  Francfort,  1567,  p.  21. 

4.  Dictionnaire  des  drogues ^  1694,  tome  I,  p.  40. 

5.  p.  46  en  note. 

6.  De  cardamomo, 

7.  Santarem,  p.  14,  fiarros  (éd.  1778),  tomel,  p.  37. 

8.  Santarem»  pp.  266, 15. 


l'origine   de   la   MALAGUETTE   et  les  DIEPPOIS.       393 

cap  Palmas  appellent  la  malaguelte  emaneggtietta;  Samuel 
Braun^,  dans  ses  Récits  de  voyage  en  Guinée,  parle  de 
((  species  piperis  ab  ipsis  malaguetta  dictais  ;  en6n  en  1555, 
le  capitaine  anglais  Towrson  composa  un  petit  vocabulaire^ 
du  langage  usité  près  du  Saiut-Yiocent  (la  rivière  Sangwin 
actuelle)  et  il  donne  pour  traduction  de  l'anglais  graines  le 
mot  manegete. 

Une  autre  preuve  encore  que  les  Portugais  n'ont  pas  porté 
ce  mot  en  Afrique,  et  l'ont  trouvé  employé  sur  ube  partie 
de  la  côte^nous  est  fournie  par  l'examen  de  la  mappemonde 
de  fiehaim;  celui-ci,  lorsqu'il  la  dessina  en  1492,  revenait 
de  l'expédition  de  Diogo  Gâo,  elle  est  donc  précieuse  à  con- 
sulter. Qu'y  trouve-t-on? 

Deux  des  notes  insérées  par  l'auteur  parlent  de  la  graine 
de  paradis,  et  une  «utre  mentionne  le  poivre  de  Portugal  ; 
malaguette  n'apparaît  que  dans  les  dénominations  de  la 
côte,  entre  Pinias  et  cabo  Gorso,  où  on  lit  terra  de  malaget. 
La  chronique  de  Nuremberg  ^  relate  le  voyage  de  Câo  et  de 
Behaim  en  termes  qui  indiquent  assez  une  bonne  source 
d'information,  et  elle  ne  parle  de  même  que  de  graine  de 
paradis. 

Santarem^,  en  traduisant  les  notes  de  la  mappemonde, 
met  partout  malaguette;  d'une  manière  générale,  ceci 
importe  peu,  mais,  au  point  de  vue  historique  et  spécial  qui 
nous  préoccupe  ici,  Texpression  originale  de  Behaim  est 
absolument  nécessaire. 

Il  s'ensuit  donc,  je  crois,  que  les  Portugais  du  xv®  siècle, 
s*ils  connaissaient  l'existence  de  la  malaguette  en  Guinée, 
la  regardaient  comme  une  production  ou  plutôt  une  appel- 
lation toute  locale  employée  par  les  nègres. 

Mais  cette  appellation  était-elle  bien  indigène?  sa  tour- 

1.  Ibidem, 

2.  Hackluyt  (éd.  1599),  2"  vol.,  2"  part.,  p.  27. 

3.  Luciano  Gordeiro,  Diogo  Câo,  Lisboa,  1892,  p.  48. 

4.  SanUrem,  pp.  120,  300. 


394     l'origine  de  la  malaguette  et  les  dieppois. 

nure  donne  fort  à  penser,  et  sa  ressemblance  avec  la  mêle- 
ghette  orientale  est  un  fait  assez  étrange  pour  inspirer  des 
doutes  à  ce  sujet  D'autre  part,  on  ne  peut  guère  songer  à 
l'importation  du  mot  asiatique  par  les  Arabes;  ceux-ci 
nommaient  la  malaguette,  au  dire  de  deux  commentateurs 
du  XVI*  siècle,  eilbua,  hilbuane^. 

Comparons  maintenant  le  vocabulaire  cité  plus  haut  de 
Towrson  avec  un  autre  vocabulaire  français-guinéen,  con- 
tenu dans  YHydrographie  normandey  de  la  Bibliothèque 
nationale  (ms  fr.  24269). 

Sur  douze  mots  indigènes  donnés  par  le  capitaine  anglais 
trois  se  retrouvent  dans  le  manuscrit  avec  la  même  traduc- 
tion,  et  un  quatrième  mot  anglais  a  une  autre  traduction 
que  son  similaire  français,  comme  on  peut  s'en  convaincre 
par  ce  tableau  : 

graines  ynough mancgete  afoye. 

il  y  a  de  la  mangoette  assés apoupeur  afou. 

give  me ^egge. 

baille-moi begy. 

holdyour  peace borke. 

attendes borque. 

Des  autres  mots  anglais  et  français  aucun  ne  concorde. 

Dans  ces  conditions  on  peut  admettre,  il  me  semble,  sans 
crainte  de  se  tromper,  que  les  deux  vocabulaire  viennent 
du  même  endroit,  d'autant  plus  que  cet  endroit,  le  voisi- 
nage du  Saint-Vincent,  fournissait  «foison  de  méliguette  », 
d'après  une  relation  hollandaise  de  1600^  Rien  d'étonnant 
donc  que  les  navires  des  deux  nations  s'y  soient  plus  arrêtés 
qu'ailleurs,  et  aient  eu  besoin  par  suite  de  connaître  le 
langage  des  nègres. 

Mais  il  y  a  une  difliculté  à  ceci,  c'est  que  manguette  et 

1.  In  antidolarium  loannis  filii  Mesu»  censura,  Lyon,  Frcllon,  1550, 
pp.  453-454.  —  Saccola,  d'après  Linocier  {Histoire  des  plantes^  1584, 
p.  671). 

2.  Description  ou  récit  historial  du  riche  roifaume  d'or  de  fiunèûy 
Amsterdam,  1605,  in-fol.,  p.  4. 


l'origine  de  la  malaguette  et  les  dieppois.     395 

graines  qui  désignent  le  même  produit  sont  traduits  d'un 
côté  par  apoupeur  de  l'autre  par  manegete  ^  On  ne  peut 
songer  à  une  variante  dans  l'audition  et  dans  la  transcrip- 
tion, il  y  a  trop  de  dissemblance.  Quelle  est  donc  Texplica* 
tion  de  cette  différence  ?  Après  tout  ce  qui  a  été  dit  jus- 
qu'ici sur  la  malaguette,  il  n'y  a  qu'une  réponse,  à  mon  avis. 

Les  premiers  étrangers  venus  sur  ces  cèles,  les  Français, 
y  trouvant  une  graine  qu'ils  connaissaient  déjà,  se  sont  na- 
turellement enquis  de  son  nom  dans  la  langue  du  pays,  on 
leur  a  répondu  apoupeur,  ce  que  l'écrivain  du  bord  a  noté 
sur  son  journal  avec  les  autres  renseignements  linguistiques 
obtenus,  et  ces  renseignements  conservés  et  accrus  par  les 
expéditions  successives  ont  été  reproduits  dans  les  manuels 
de  navigation,  c'est  ainsi  qu'ils  se  retrouvent  dans  le  ma- 
nuscrit de  1548,  longtemps  sans  doute  après  avoir  été  re- 
cueillis pour  la  première  fois. 

Mais  les  nègres,  à  force  d'entendre  parler  de  maniguette» 
ont  pris  l'habitude  de  ce  mot,  et  lorsque  plus  tard  d'autres 
navires  sont  venus  faire  le  môme  trafic,  on  avait  oublié  ou 
du  moins  on  n'employait  plus  le  nom  indigène  de  la  denrée 
remplacé  par  son  nom  usuel. 

Il  faut  faire  ici  deux  remarques  :  l'une  que,  malgré  l'as- 
sertion de  Barros  rapportée  plus  haut,  malaguette  était  le 
nom  donné  à  un  produit  d'Afrique  bien  avant  la  décou- 
verte de  la  Guinée  par  les  Portugais.  Gadamosto,  dans  le 
récit  de  son  voyage  aux  côtes  africaines,  dit  que  les  Maures 
deHoden,  à  six  journées  de  marche  du  cap  Blanc,  allaient 


1.  Je  traduis  manguette  par  apoupeur,  mais  le  vocabulaire  normand 
donne  aussi  :  va  quérir  de  la  manguette,  catnoy  bagy;  cette  seconde 
phrase  précède  môme  l'autre  dans  le  manuscrit;  on  pourrait  donc  con- 
tester ma  traduction.  Néanmoins,  je  crois  qu'elle  est  la  bonne  et  que 
camoy  hagy  veut  dire  simplement  va  quérir,  à  cause  de  la  corrélation 
existant  entre  graines  ynough,  et  il  y  a  de  la  manguette  assés,  et 
aussi  par  la  comparaison  avec  d'autres  mots,  aseu,  le  jour  ;  atou,  du  sel  ; 
hapropro,  le  vent.  En  tout  cas  un  des  trois  mots  apoupeur,  camoy,  bagy, 
traduit  manguette,  ce  qui  suffit  pour  ma  démonstration. 


396     l'origine  de  la  malaguette  et  les  dieppois. 

chercher  chez  les  nègres  les  melhegette  qu'ils  portaient  en- 
suite en  Barbarie  ^  Les  Dieppois  pouvaient  donc  parfaite- 
ment appliquer  ce  nom  qu'ils  savaient  donné  à  une  épice 
africaine. 

L'autre  remarque  c'est  que  menegete  est  une  forme  fran- 
çaise et  plus  spécialement  normande  du  mot  :  on  vient  de 
voir  manguette  dans  un  manuscrit,  le  coutumier  de  la 
vicomte  de  Teau  de  Rouen  donne  maniguette  ^j  ainsi  qu'un 
acte  du  tabellionage  de  la  même  ville  de  1543  ^;  il  en  est  de 
même  du  Journal  du  sire  de  Gouberville,  au  lieu  que  les 
étrangers  écrivent  presque  toujours  malaguette  et  ses  va-» 
riantes. 

En  résumé,  si  je  ne  m'abuse  sur  la  valeur  des  arguments 
apportés  jusqu'ici,  les  Français  ont  été  les  premiers  à  com- 
mercer en  Guinée,  assez  longtemps  avant  l'arrivée  des 
Portugais  pour  que  ceux-ci  aient  trouvé  usité  sur  la  côte 
le  nom  normand  du  principal  objet  de  trafic  et  l'aient 
cru  indigène,  c'est-à-dire  à  tout  le  moins  au  milieu  du 
XV®  siècle. 

On  se  rapproche  ainsi  à  moins  d'un  siècle  des  dates  don- 
nées par  Yillaut  de  Bellefonds,  et  il  est  peut-être  possible 
encore  de  jalonner  la  route  entre  deux. 

Un  chroniqueur  normand  du  xv*  siècle,  Pierre  Cochon  *  ; 
mentionne  en  1414  c  messire  Guyane  du  Plaise,  natif  de 
Gaux  »,  l'un  des  défenseurs  de  Soissons,  qui,  après  la  prise 
cde  cette  ville,  fut  envoyé  il  Paris  et  bientôt  décollé,  et  des 
documents  d'archives^  permettent  de  mieux  préciser  le 
nom  de  ce  personnage,  il  s'appelait  Raoul  du  Plessis,  dit 
Guinaye,  écuyer,  seigneur  du  Plessis  près  Bellencombre, 
et  était  échanson  du  roi;   il  figure  ainsi  dans  des  actes 


1.  Ramusio,  tome  I  (4606),  p.  99  r». 

2.  G.  de  Bcaurepairo,  la  Vicomte  de  Veau,  1856,  p.  307. 

3.  Gosselin,  Documents  êur  la  marine  normandCj  1876,  p.  145. 

4.  Chronique  normande  de  P.  Cochon,  1870,  in-8o,  p.  272. 

5.  Hellot,  les  Martel  de  Basquevillcy  1879,  iii-8%  p.  81  en  note. 


l'origine  de  la  malaguette  et  les  dieppois.     397 

de  1397  et  années  suivantes  ;  en  1395  vivait  aussi  un  Pierre 
du  Plessis,  dit  Guinaye,  frère  probablement  de  Raoul.  Un 
armoriai  de  la  fin  du  xiv*  siècle  note  également  a  M.  Guaye 
du  Plesseis  ^  >. 

Ce  surnom  ne  vient-il  point  tout  droit  d'Afrique,  et  n'est- 
il  pas  un  souvenir  de  voyage  aux  côtes  de  Guinée?  Je  ne 
crois  pas  qu'on  puisse  lui  donner  une  autre  origine,  on  y 
retrouve  la  Guinoye  de  Béthencourt  et  la  Ginaya  de  Tatlas 
catalan,  car  R.  du  Plessis  signe  R.  Ginaye  une  quittance 
du  23  mai  1411  '. 

Y  a*t^il  donc  là  une  preuve  de  la  découverte  de  1364  ? 
Nullement,  l'indication  est  trop  vague,  ce  n'est  qu'un  com- 
mencement de  preuve. 

Avant  d'être  la  contrée  déterminée  que  nous  connaissons 
aujourd'hui,  la  Guinée  fut,  d'une  manière  générale,  le  pays 
inconnu  du  sud  du  Maroc,  le  pays  des  noirs.  L'atlas  catalan 
marque  dans  la  chaîne  du  mont  Atlas  un  défilé  avec  cette 
inscription  :  c  per  aqusst  loch  pasen  les  merchaders  que 
«  entren  en  la  terra  dels  nègres  de  Gineya  ».  En  1476, 
André  Bénincasa  place  le  roi  Musamelli,  seigneur  de  Gui- 
neve,  au  sud  de  l'Atlas  mais  droit  sous  Alger.  Au  commen- 
cement du  XVI*  siècle  Léon  l'Africain  ^  spécifie  davantage  : 
il  donne  le  nom  de  Ghenea  ou  Ghinea  à  un  Etat  borné  au 
sud  par  le  Melli,  lui-môme  limitrophe  du  Sénégal.  Behaim 
avait  indiqué  aussi  un  konig  barbarum  von  Ginea  à  la  hau- 
teur d'Arguin,  là  où  les  cartes  du  xvii*  siècle  marquent 
toujours  un  royaume  de  Genehoa;  mais  pour  Tbevet  ^  la 
Guinée  est  immense,  elle  s'étend  du  cap  Vert  au  cap  des 
Trois-Pointes. 

Le  pays  où  allèrent  nos  deux  Cauchois  est  donc  assez 
indéterminé,  mais  il  indique  du  moins  des  expéditions  aux 

1.  Cabinet  historique  de  1859,  documents,  p.  91. 

2.  Bibl.  nat.,  dossier  Plessis,  n**  14. 

3.  Ramusio,  tome  I  (1606),  f.  78  r». 

4.  Cosmographie^  tome  I,  p.  06  r°. 


398     l'origine  de  la  màlaguette  et  les  dieppois. 

côtes  d'Afrique  et  fournit  de  nouyelles  probabilités  en 
faveur  de  Villaut,  car  on  ne  peut  admettre  la  thèse  de  San- 
tarem  à  ce  sujet.  Le  savant  portugais,  en  effet,  voyant  la 
Guinée  commencer  dans  les  monuments  du  moyen  â.ge  dès 
le  cap  Bojador  ou  même  dès  le  cap  Nun,  a  supposé  que 
c'était  là  la  Guinée  où  avaient  été  les  Normands  au 
xiY*  siècle  ^  Mais  les  délails  dans  lesquels  entre  l'historien 
sont  trop  précis  pour  croire  à  cette  confusion  ;  un  jour  ou 
l'autre,  sans  doute,  on  devra  en  reconnaître  la  véracité  ; 
pour  le  moment  il  suffit  de  les  rendre  de  moins  en  moins 
douteux. 

1,  Santarem,  p.  173  et  s. 


■«•»» 


L'HABITAT  DE   L'AUTRUCHE 


EN   AFRIQUE 


PAR 


«J-uLles    P'OIïSjB'P^ 


Les  régions  habitées  par  l'aulruche  sauvage  étaient  extrê- 
mement vastes  autrefois,  et  comprenaient  toutes  les  régions 
désertiques  de  l'Afrique,  de  la  Syrie,  de  l'Arabie  et  même  de 
la  Mésopotamie.  L'autruche  se  rencontre  aujourd'hui  dans 
quelques  régions  de  l'Afrique  centrale  :  au  Bornou,  au 
Wadaï,  au  Baghirmi,  au  Damergou  et  dans  l'ancien  Soudan 
égyptien. 

Il  n'y  a  pas  d'autruches  dans  le  Maroc  proprement  dit,  à 
l'exception  de  celles  qui  appartiennent  au  Sultan  et  sont 
parquées  à  Meknès,  une  des  trois  capitales  du  Maroc  ^. 

1.  Communication  faite  à  la  Société  de  Géographie,  le  12  juin  1892, 
on  séance  du  2'  groupe  d*étude. 

2.  Dans  une  publication  posthume  du  regretté  Duveyrier,  donnant  la 
relation  de  son  voyage  de  Telemsan  à  Melila  (Tlemcen  à  Melilla),  Témi- 
nent  africaniste  nous  parle  de  !'«  âpre  et  rude  »  désert  de  Gàret,  oublié 
des  géographes  contemporains  (Johannes  Leonis,  De  totius  AfricsR 
descriplione^  Anvers,  1556,  page  175  b.),  qui  couvre  les  trois  derniers 
cinquièmes  du  tracé  de  la  Moloûya  ;  «  là  vivent,  comme  dans  une  enclave 
saharienne  en  plein  Tell  et  Sahcl,  les  animaux  du  désert  de  Libye,  no- 
tamment la  gazelle  et  l'autruche  ».  Ce  serait  donc  le  lieu  de  prove- 
nance des  nombreuses  coquilles  d'œufs  d'autruche  qui  m'ont  tant  intrigué 
pendant  mes  deux  séjours  à  Tanger  et  qui,  certainement,  ne  doivent 
pas  venir  des  parcs  du  Sultan  à  Meknès.  Il  y  a  une  quinzaine  d'années, 
un  juif  marocain,  établi  à  Alger,  m'avait  offert  d'aller  dans  ce  pays  pour 
y  acheter  des  autruches  en  vie  et  leurs  plumes.   Je  croyais  que  c'était 


400  l'habitat   de   l'AUTRUCUE  en  AFRIQUE. 

Vers  la  Sénégambie,  elle  est  devenue  très  rare;  dans 
TAfrique  australe,  nous  en  trouverons  encore  dans  le  dé- 
sert de  Kalahari,  vers  le  lac  Ngami  et  la  région  des  grands 
lacs  de  l'Afrique  orientale  jusqu'au  Zambèze.  Le  pays  des 
Somalis  et  des  Gallas  possède  une  espèce  particulière  d^au- 
truche,  le  Gorojo  (Struthio  molybdophanes)  :  lise  distingue 
par  la  couleur  générale  de  la  peau,  qui  est  gris  de  plomb. 
C'est  la  variété  nègre  de  la  famille. 

On  a  souvent  mal  interprété,  le  sens  du  mot  désert  en 
parlant  du  lieu  de  séjour  de  l'autruche;  ce  mot  doit 
être  interprété  dans  le  sens  d'inhabité,  car  l'autruche  ne 
saurait  vivre  dans  le  désert  proprement  dit,  c'est-à-dire 
dans  les  lieux  privés  de  toute  espèce  de  production  végé- 
tale ;  elle  recherche  les  bas-fonds  où  elle  trouve  de  l'eau  et 
des  plantes  sauvages  nécessaires  à  son  existence. 

<c  Le  Sahara  n'est  pas  absolument  impropre  à  la  vie.  Si 
faibles  que  soient  les  ressources  qu'il  renferme,  la  force 
organisatrice  de  la  nature  en  a  tiré  un  parti.  Il  est  des 
plantes,  des  animaux  que  ne  rebutent  ni  le  sol  le  plus  gros- 
sier, ni  le  soleil  le  plus  chaud,  ni  l'air  le  plus  sec;  il  existe 
une  flore  et  une  faune  sahariennes.  Mais  la  vie  organique 
n'est  pas  indépendante  des  autres  phénomènes  du  globe. 
Les  agents  physiques  qui  ont  créé  le  désert  y  déterminent 
également  la  répartition  des  êtres.  La  flore  et  la  faune 
sahariennes  portent  leur  empreinte  *.  » 

On  sait  que  les  savants  ne  sont  pas  d'accord  sur  l'origine 
de  la  présence  du  chameau  dans  le  Sahara  et  que  ce  rumi- 
nant représente  le  véritable  type  d'un  animal  constitué  pour 
vivre  dans  les  contrées  désertiques.  Pour  l'oiseau-chameau 
{Struthio  camelu8)j  il  n'y  a  point  de  controverse  et  tout 
le  monde  est  d'accord  pour  reconnaître  que  cet  oiseau  est 

uno  tromperie,  aujourd'hui  le  témoignage  de   Duveyrier  me  permet  de 
reconnaître  la  bonne  foi  et  la  véracité  de  Tisraélite  Abensour,  originaire 
de  Tétuan. 
1.  Henri  Schirmer,  /e  Sahara;  la  flore  et  la  faune. 


l'iIADITAT   de   L'AVTUtJCllE    EN   AKItlUUE.  iO\ 

UD  véritable  habitant  de  la  steppe  et  du  désert,  dont  le  cli- 
mat sec,  d'ailleurs,  est  la  condition  nécessaire  à  son  exis- 
tence normale. 

Malheureusement  l'autruche  en  liberté  a  disparu  de  l'Al- 
gérie, car  les  hommes,  dans  leur  imprévoyance  et  leur  cupi- 


dité, ont  rompu  l'équilibre  naturel  en  détruisant  cet  oiseau 
utile.  La  reconslilution  de  l'autruche  s'impose  comme  un 
devoir,  au  grand  pro&l  de  l'agriculture  et  de  l'industrie, 
véritables  sources  de  la  prospérilé  nationale.  L'harmo- 
nie de  la  nature  ainsi  réfablie,  la  mnin  qui  a  fait  le  mal  aura 
»i(Ié  il  sa  guérison. 

aoc.  DB  eioùH.  —  'i'  ■nutT.ainr.  tss:).  iiv.  ~  37 


402  l'habitat  de   L^AtJTRtJCHE   EN  AFRIQUE. 

Dans  les  premières  années  de  la  conquête  de  l'Algérie, 
les  autruches  étaient  encore  assez  nombreuses  sur  les  hauts 
plateaux,  jusque  dans  la  région  du  M'zab  et  du  Djebel- 
Amour.  C'est  laque  se  trouvent  en  partie  les  lieux  de  chasse 
où  elles  furent  exterminées  et  où,  depuis  1870,  il  n'est 
apparu  à  de  rares  intervalles  que  des  oiseaux  égarés;  par 
contre,  il  s'y  trouve  de  nombreuses  traces  d'anciens  lieux 
de  couvée  :  la  quantité  de  coquilles  d'œufs  restées  en  débris 
sur  le  sable  en  est  le  témoignage  irrécusable  ^. 

Il  est  généralement  admis  que  l'autruche  a  disparu  de 
l'Algérie  depuis  1871;  le  refoulement  de  cet  oiseau  dans 
les  régions  inaccessibles  du  Sahara  eut  des  conséquences 
très  préjudiciables  aux  intérêts  français. 

Il  pourrait  être  remédié  à  cette  situation  en  créant  dans 
divers  emplacements  favorables  du  Sud  Algérien  des  parcs 
de  reproducteurs,  dont  les  élèves  seraient  essaimes  dans  les 
immenses  solitudes  sahariennes. 

Ce  moyen  contribuerait  à  la  solution  du  problème  du 
rétablissement  des  relations  historiques  de  l'Algérie  avec 
le  Soudan  central  et  les  pays  Haoussas,  en  permettant  de 
fixer  et  de  rendre  sédentaire  une  petite  population;  nous  y 
créerions  des  lieux  d'étape  et  de  ravitaillement  qui  man* 
quent  actuellement  dans  cette  étendue  illimitée  ;  l'avenir 
de  l'extension  de  notre  influence  vers  le  Tchad  et  le  Niger 
serait  assuré. 

Il  serait  oiseux  de  répéter  ici  que  le  manque  d^initiative 
et  d'esprit  d'entreprise  sont  la  cause  principale  des  échecs 


i.  La  mission  Flattcrs  a  trouvé  dans  les  dunes  au  sud  d'Ounrgla, 
dans  l*Ërg  au  Hassi  el  Rhatmaïa,  des  œufs  d'autruche  (]ui  paraissent  avoir 
servi  de  vases  à  mettre  sur  le  feu  (un  de  ces  œufs  se  trouve  au  musée  de 
Saint-Germain).  Leurs  dimensions  exceptionnelles  et  Taspect  de  leurs 
Coquilles  leur  assignent  un  Age  très  reculé.  On  a  rencontré  des  frag- 
ments d'œufs  d'autruche  dans  tous  les  ateliers  de  silex  sahariens.  — 
Ainsi  le  seul  animal  saharien  dont  on  ait  trouvé  jusqu'ici  les  restes 
subfossiles>  est  un  habitant  des  stoppes  et  des  déserts* 


i: 


l'habitat  de    l'autruche    en  AFRIQUE.  403 

dont  peuvent  se  plaindre  quelques  rares  créations  d'éle- 
vage en  Algérie. 

Je  crois  que,  malgré  rinsuccès  des  tentatives  algériennes, 
faites  jusqu'à  ce  jour  en  vue  de  la  réacclimatation  de  l'au- 
truche, les  échecs  subis  sont  réparables.  La  meilleure  source 
d'enseignement  pour  l'avenir  est  la  connaissance  du  passé. 
Il  faudra  éviter  les  tâtonnements,  les  expériences  coûteuses 
et  profiter  de  l'expérience  si  péniblement  acquise  ;  en  un 
mot,  celte  exploitation  ne  devra  s'entendre  qu'en  toute 
connaissance  de  cause  et  les  prévisions  les  plus  rigoureuses 
devront  en  limiter  les  aléas. 

Gela  posé,  quelques  développements  sont  nécessaires* 
Les  savantes  publications  sur  VAcclimatalion  et  la  Dômes- 
tication  des  animaux  utiles  de  M.  Isidore  Geoffroy-Saint- 
Hilaire,  dès  1849,  ont  appelé  l'attention  sur  raulruche. 
Deux  membres  de  la  Société  d'acclimatation  ont  eu,  à  des 
titres  divers,  le  mérite  de  provoquer  des  essais  de  domesti- 
cation de  l'autruche  :  ce  sont  MM.  Gosse,  médecin  gene- 
vois, et  Chagot  aîné,  négociant  plumassier.  M.  Gosse  publia 
en  1857  un  ouvrage  intitulé  :  Des  avantages  que  présente-- 
rait  en  Algérie  la  domestication  de  Vautruche^  qui  déter^ 
mina  les  essais  tentés  de  divers  côtés  en  Europe  et  dont  les 
résultats,  contre  l'attente  de  leurs  promoteurs,  sont  aujour* 
d'hui  un  des  éléments  importants  de  la  prospérité  des  États 
de  l'Afrique  australe!... 

En  1859,  un  fait  accidentel  se  produisit  au  Jardin  d'essai 
d^Alger  :  un  couple  avait  produit  huit  œufs,  dont  la  couvée 
produisit  un  seul  poussin.  Quelques  reproductions  se  répé- 
tèrent les  années  suivantes  ;  sur  le  continent,  on  enregistra 
aussi  des  éclosions  :  à  San-Donato,  près  de  Florence;  au 
Jardin  du  Buen-Retiro,  à  Madrid;  au  Jardin  zoologique  de 
Marseille  et  enfin  à  Grenoble. 

Ces  résultats,  qui  eurent  en  leur  temps  un  grand  reten- 
tissement, attirèrent  l'attention  des  colons  anglais  du  Gap 
de  Bonne-Espérance  et  les  décidèrent  à  tenter  l'élevage  des 


404  l'habitat  de  lautruche  en  Afrique. 

autruches  en  domesiicationy  ce  dont  on  ne  s'était  pas  avisé 
dans  la  colonie  jusqu'à  cette  époque;  toutefois,  nombre  de 
fermiers  en  possédaient  quelques  couples  domestiqués  : 
on  cite  même  à  ce  propos  un  cas  de  couvée  suivi  d'éclo- 
sion,  en  1866  *. 

D'un  bout  à  l'autre  du  pays,  l'autruche  se  rencontre  au- 
jourd'hui dans  les  régions  impropres  à  la  culture  ou  à  Téie- 
vage  des  bœufs,  du  mouton  ou  de  la  chèvre  angora.  L'espace 
perdu  par  l'oiseau  sauvage  a  été  reconquis  par  l'oiseau 
domestique  ! 

L'autruche  se  trouve  partout  à  l'état  captif,  soit  par  trou- 
peaux, soit  par  groupe  de  quelques-unes,  dans  les  domaines 
môme  peu  importants,  où  cet  échassier  fait  partie  du  chep- 
tel comme  source  accessoire  de  revenu. 

Il  suffit  de  monter  en  chemin  de  fer  pour  voir  aux  portes 
de  Gape-Town,  des  autruches  paissant  à  côté  de  chevaux 
et  de  vaches,  et  ne  tendant  même  pas  leur  long  cou  pour 
observer  le  passage  des  trains,  tant  elles  ont  l'habitude  de 
ce  spectacle. 

Dans  une  seule  division  (département)  celle  d'Oudtshorn, 
il  y  avait  en  1888  plus  de  19,000  autruches.  Les  centres 
d'élevage  sont  :  Port-Elisabeth,  Graham's-Town,  Cradock. 
Dans  ces  localités,  tous  les  samedis  se  tient  un  marché  aux 
plumes. 

Nous  en  trouverons  le  plus  grand  nombre  dans  les  pro- 
vinces de  l'est  et  de  l'ouest  de  la  colonie  du  Gap,  dans  la 
République  d'Orange,  dans  la  province  du  West-Griqualand 
appartenant  au  Gap,  dans  le  Transvaal,  le  Natal  et  en  plus 
petit  nombre  dans  les  trois  royaumes  indépendants  du 
Bechuana  méridional. 


1.  Des  auteurs  anglais  {Silvefs  Handhook  to  South-Africa,  London, 
lb87),  admettent  que  le  promoteur  de  ce  genre  d'élevage  dans  la  colonie 
du  Cap,  M.  Kinnoar,  s'était  inspiré  des  publications  de  la  Société  natio- 
nale d'acclimatation  de  France  et  des  succès  obtenus  vers  1865  par 
M.  Hardy  au  Jardin  d'essai  d'Alger. 


l'habitat  l)E   l'AUTUUCHE   en  AFRIQUE.  405 

L'autruche  sauvage  se  trouve  encore  en  nombre  très  ré-- 
duit,  dans  les  pays  Matébélés,  Bamangwatos  de  l'ouest  et  de 
l'est,  dans  le  territoire  du  Masbona,  dans  les  parties  du 
Bakouéna,  Banguaketsi,  Barolong  etBallaping,  dans  l'ouest 
du  pays  des  Damaras  et  Namaquas.  Quelques-unes  encore 
se  trouveront  dans  le  nord  et  dans  l'ouest  du  Transvaah 
L'énumération  des  pays  ci-dessus  forme  les  parcs  réservés 
{c*est^à'dire  territoire  de  chasse  interdit  aux  blancs)  des 
noirsHottentotSyBechuanas,Korannas,GriquasetdesZoulous 
Matébélés  qui,  depuis  1878,  reconnaissent  les  avantages  de 
la  domestication  et  la  pratiquent.  Bien  que  ces  contrées 
souffrent  d'une  disette  d'eau  sensible,  elles  offrent  néan-^ 
moins  de  grands  avantages  pour  l'élevage  des  autruches  : 
leur  terre  riche  en  calcaire  et  en  lacs  salés  est  couverte  de 
broussailles  basses  et  d'immenses  prairies  ;  de  plus  la  po- 
pulation est  relativement  peu  nombreuse  et  dispose  de 
terres  d'une  grande  étendue. 

Il  me  paraît  intéressant  de  mentionner  qu'on  ne  trouve 
pas  d'autruches  ni  de  girafes  dans  le  midi  de  l'Afrique  cen- 
trale, dans  le  pays  Marotsé,  soit  dans  le  nord  du  cours  cen- 
tral du  Zambèze  et  dans  l'est  de  son  cours  supérieur,  et 
qu'on  ne  les  retrouve  que  vers  les  grands  lacs,  dans  leurs 
parties  septentrionales.  Les  troupes  d'autruches  les  plus 
nombreuses  se  trouvent  dans  le  Kalahari  méridional,  centre 
du  pays  Becbuana;  on  les  rencontre  eu  petites  troupes  et 
pendant  une  partie  de  l'année  en  couples  ou  par  familles  de 
20  à  30  individus  du  même  nid,  dans  les  grandes  clairières 
des  forêts  de  la  partie  septentrionale  de  l'Afrique  du  Sud. 
L'oiseau  solitaire  généralement  est  un  oiseau  égaré  ou  ayant 
perdu  ses  compagnons  après  avoir  été  pourchassé  par  des 
hommes  ou  par  des  fauves,  lions  ou  léopards,  beaucoup 
moins  dangereux  pour  lui,  que  l'homme. 

Le  grand  fléau  des  autruches  domestiques  de  l'Afrique 
australe  se  trouve  dans  la  famille  des  entozoaires,  heureu- 
sement inconnu  en  Algérie.  Bon  an,  mal  an  de  5  à  25  p.  100 


406  l'habitat  de  l'autruche  en  Afrique. 

des  oiseaux  meurent  de  parasites  musculaires  et  de  vers  in- 
testinaux^ dont  ceux  de  petite  dimension  par  milliers, 
d'autres  de  la  longueur  d'un  mètre  dévorent  la  musculature 
de  l'oiseau  et  atteignent  le  cœur.  On  a  trouvé  aussi  des  en- 
tozoaires  dans  les  œufs  avant  le  durcissement  de  la  mem« 
brane  séreuse  qui  tapisse  l'intérieur  de  la  coquille*. 

La  colonie  du  Cap,  dans  ses  limites  actuelles,  est  un  pays 
plus  vaste  que  la  France  continentale,  dont  la  superflcie 
embrasse,  comme  on  sait,  518,830  kilomètres  carrés.  Elle 
couvre,  en  effet,  une  surface  de  217,894  milles  carrés,  ou 
plus  de  560,000  kilomètres  carrés  (un  mil4e  carré  = 
3,097,600  yards  carrés  ou  2,589,894  mètres  carrés). 

Dans  ce  total  emprunté  aux  plus  récentes  publications 
officielles  on  a  fait  entrer  deux  petites  possessions  exté- 
rieures de  la  colonie  :  ledistrict  de  Walfish-Bay  (1,1 13  kilo- 
mètres carrés)  enclavé  dans  le  protectorat  allemand  de 
Damaraland  et  le  port  de  Saint-John  avec  son  rayon  (41  ki- 
lomètres carrés)  sur  la  côte  de  Pondoland,  pays  cafre  encore 
indépendant  qui  se  trouve  situé  entre  le  territoire  du  Cap 
et  celui  de  la  Natalie. 

La  population  est  actuellement  évaluée  à  1,428,729  indi- 
vidus. Ce  chiffre  est  purement  estimatif,  pour  les  districts 
d'annexion  récente,  et  basé,  pour  les  autres,  sur  ceux  du 
recensement  de  1875,  qu'on  a  majoré  de  23.7  p.  100,  aug- 
mentation constatée  durant  la  période  décennale  de  1865  à 
1875.  La  colonie  du  Cap  est  donc  bien  moins  peuplée  que 
l'Algérie  avec  3,800,000  habitants,  malgré  ses  ressources 
extraordinaires  fournies  parle  rendement  des  mines  de  dia- 
mant, de  l'élevage  des  autruches,  des  chèvres  angoras  et 
des  moutons,  du  bétail,  etc.,  etc.'.  Il  est  vrai  que  Télément 

1 .  Txnix  struihionis  de  1  à  3  centimètres,  des  Gestodes  et  des  Filariadae. 

2.  Holub,  Beitràge  zur  Ornithologie  Sud-Africa*Sf  Wien,  1882. 

3.  L'élevage  des  chèvres  angoras  aurait  pu  réussir  très  certainement 
en  divers  emplacements  des  hauts  plateaux  algériens,  dont  le  climat  se 
rapproche  de  celui  de  TÀnatoIie  (Asie  Mineure),  leur  pays  d'origine, 
bien  plus  que  le  climat  du  Cap  de  Ronne-Espérance. 


L'BABITAT  de  L'ADTRUCRE  en  AFRIQUE,  407 

arabe,  en  Algérie,  est  plutôt  un  obstacle  à  l'extension  de  la 
population  européenne,  alors  que  les  populations  noires 
de  l'Afrique  australe  forment  un  élément  considérable, 
très  appréciable  dans  l'exploitation  raisonnée  du  pays; 
presque  toutes  ces  populations  assujetties  aux  Européens 
sont  chrétiennes,  quelques  peuplades  indépendantes  ont 
également  accepté  les  croyances  chrétiennes.  J'ai  pu  con- 
trôler de  visu  et  auditu  l'exactitude  des  renseignements  gé- 
néraux sur  ces  pays  pendant  une  exhibition  de  Hottenlots, 
au  Jardin  d'acclimatation  de  Paris;  la  langue  allemande  me 
permettait  de  converser  facilement  avec  les  Hottentots  par- 
lant le  hollandais,  qui,  comme  l'on  sait,  est  une  langue  ger- 
manique. L'intelligence  et  la  variété  des  connaissances  de 
ces  nègres  «  quantité  négligeable,  pour  un  certain  public  ^ 
m'ont  profondément  étonné;  la  comparaison  n'a  pas  été  à 
l'avantage  de  nos  Arabes  algériens. 

Les  premières  autruches  furent  domestiquées  au  Cap  en 
1865.  Le  recensement  offîciel  de  cette  année  accuse  Yqxxs^ 
ience  de  quatre-vingts  Siuivuches  en  domesticité;  dix  ans 
après,  en  1875,  on  en  comptait  32,247. 

Voici  les  chiffres  relevés  dans  le  rapport  de  M,  de  Cou- 
touly,  consul  de  France  au  Cap  (Bulletin  consulaire  de 
1890).  Ce  rapport  dans  son  ensemble,  comparativement  à 
l'Algérie,  est  excessivement  instructif. 

En  1888,  le  recensement  constate  l'existence  de  152,415 
autruches. 

En  1889,  année  d'épizootie  et  de  sécheresse,  le  recense- 
ment constate  l'existence  de  149,684  autruches. 

Le  dénombrement  des  autruches  dans  les  pays  nègres 
indépendants  se  livrant  à  la  domestication  est  inconnu  ;  il 
doit  être  aujourd'hui  assez  important.  Nous  devons  admettre 
que  le  nombre  d'autruches  domestiques  existant  actuelle- 
ment dans  l'Afrique  australe  doit  dépasser  deux  cent  mille 
oiseaux. 

Je  crois  devoir  insister  tout  particulièrement  sur  ce  ré- 


408  l'habitat  de  l'autruche  en  Afrique, 

sultat  surprenant  d'un  nombre  initial  de  80  oiseaux  pro- 
duisant, en  moins  de  trente  années,  plus  de  200,000  au- 
truches. 

Cet  accroissement  prodigieux  doit  être  attribué  à  l'usage, 
depuis  1873,  des  procédés  d'incubation  artificielle^  très 
perfectionnés  et  qui  ne  sont  plus  un  secret  pour  quiconque 
s'occupe  des  questions  d'élevage  et  surtout  de  l'immense 
étendue  des  terrains  utilisés  par  cet  élevage. 

Durant  la  période  de  temps  comprise  entre  1879  et  1888, 
la  colonie  du  Gap  n'a  pas  exporté  moins  d'un  million  de  ki- 
logrammes de  plumes  d'une  valeur  d'environ  200  millions  de 
francs  (exactement  :  1 ,022,083  kilogr.;  184,081,691  francs). 

Le  poids  des  quantités  exportées  depuis  cette  époque 
suit  l'échelle  ascendante  proportionnelle  au  nombre  des 
oiseaux  vivants. 

Cette  production  anormale  de  plumes  déroute  quelque 
peu  les  traditions  de  ce  commerce;  toutefois,  il  est  permis 
de  prévoir  une  transformation  dans  l'industrie  qui  emploie 
les  plumes  d'autruches^;  le  bon  marché  relatif  du  produit 
permettra  des  applications  nouvelles,  dont  la  recherche 
s'impose  aux  industriels  avisés. 

Quoique  le  commerce  des  plumes  d'autruche  se  rattache 
à  une  industrie  de  luxe,  à  une  question  de  mode,  on  ne 
peut  méconnaître  l'importance  qu'il  acquiert  dans  l'état 
économique  actuel,  en  particulier  lorsqu'on  réfléchit  que 
la  mode  qui  a  fait  de  ces  plumes  une  parure  de  prix,  dure 
depuis  près  de  quatre  mille  ans.  Le  front  des  Pharaons 
dont  la  dynastie   compte  parmi  les  plus  anciennes   de 

1.  Jules  Oudot,  Fermage  des  autrucfies  en  Algérie,  Incubation  arti- 
ficielle. —  Arthur  Douglas,  Oslrich  farming  in  South  Africa.  Artificial 
hatching.  —  M.  C.  Darcste  a  fourni  de  nombreuses  études,  particulière- 
ment instructives,  sur  l'incubation. 

2.  Renseignement  rétrospectif  :  autrefois,  les  plumes  d'autructies  de 
qualité  inférieure  étaient  employées  dans  la  fabrication  des  draps  fins 
de  Sedan,  ronimô  lisi(>ro  des  pièces  de  drap;  on  s'en  servait  aussi  dans 
la  fabrication  dos  chapeaux. 


l'habitât  de  l'autruche   en   AFRIQUE.  409 

TÉgypte,  en  était  en  effet  orné  ;  et  de  nos  jours  elle  jouit  de 
la  même  faveur,  mais  elle  s'est  démocratisée  au  point  qu'à 
Londres,  elle  coiffe  la  première  pauvresse  venue,  à  la 
recherche  d'un  penny. 

Jusqu'à  4880,  les  colons  du  Gap  n'avaient  pas  encore  de 
concurrents  dans  cette  industrie  lucrative.  En  1881, 
quelques  expéditions  d'autruches  du  Cap  à  destination  de 
Buenos-Ayres  et  de  Montevideo,  s'ajoutant  aux  entreprises 
de  l'Australie,  de  la  Nouvelle-Zélande  et  de  l'Ile  Maurice, 
provoquèrent  l'établissement  d'un  droit  de  sortie  de 
2,500  francs  par  oiseau  et  de  125  francs  par  œuf,  que  le 
Gouvernement  colonial  a  maintenu  depuis  1883. 

Les  établissements  pour  la  reproduction  des  autruches 
fondés  dans  les  pays  sus-mentionnés  sont  tous  prospères; 
l'Exposition  de  1889  a  permis  d'en  apprécier  les  produits 
remarquables.  L'établissement  de  Mataryeh,  près  du  Caire 
(Egypte)  et  ceux  de  l'Algérie  n'ont  pas  été  aussi  heureux  ; 
toutefois,  celui  d'Egypte  existe  encore,  alors  que  les  éta- 
blissements algériens  sont  fortement  éprouvés  ou  ont  dis- 
paru. 

Les  diverses  entreprises  algériennes  ont  échoué  par  suite 
de  causes  assez  complexes  ;  nous  ne  signalerons  que  celles 
d'ordre  général,  soit:  climat  humide  du  littoral,  emplace- 
ments trop  restreints  et  mal  appropriés  au  développement 
des  jeunes  oiseaux. 

L'autruche  aime  la  solitude  et  les  grands  espaces; 
pourvue  de  membres  très  puissants,  elle  franchit  en  très 
peu  de  temps  des  espaces  considérables,  par  conséquent, 
pour  en  faire  l'élevage,  l'homme  a  besoin  de  grandes 
étendues  de  terrains.  C'est  ce  qu'ont  bien  compris  les 
Anglais  au  Cap;  c'est  grâce  à  cette  clairvoyance  qu'ils  ont 
obtenu  de  si  brillants  résultats. 

«  Des  fermes  de  1,000,  2,000  arpents  sont  les  plus  com- 
munes; la  plupart  ont  3,000,  même  5,000arpents:  quelques- 
unes  disposent  d'emplacements  représentant  des  surfaces 


410  l'habitat  Dë   i/AUTRUGHE  en  AFRIQUE. 

immenses.  »  C'est  en  cela  que  Holub  a  trouvé  l'explication 
de  la  réussite  surprenante  de  l'élevage  des  autruches  dans 
l'Afrique  australe. 

La  France,  qui  dispose  de  milliers  d'hectares  incultes 
dans  le  sud  de  l'Algérie,  dans  des  régions  impropres  à  la 
création  de  centres  de  population  européenne,  pourrait  et 
devrait  aider  à  la  création  d'une  industrie  si  importante 
dont  la  réussite  dépend  uniquement  de  la  possibilité  d'uti* 
User  de  grands  parcours.  Il  y  a  bientôt  quarante  ans,  déj& 
en  1856,  le  général  Daumas  recommandait  au  D*^  Gosse  les 
emplacements  favorable^  des  environs  de  Biskra,  soit  les 
oasis  des  Zibans.  Ma  dernière  exploration  de  cette  région, 
en  1891,  me  permet  d'apprécier  l'exactitude  et  la  valeur  des 
recommandations  du  général  Daumas.  —  Mon  expérience 
d'ancien  éleveur  me  permet  d'affirmer  que,  si  les  essais  al- 
gériens s'étaient  faits  dans  le  sud,  région  qui,  il  y  a 
quinze  ans,  était  encore  dangereuse  et  fort  hasardeuse,  noys 
serions  aujourd'hui  les  maîtres  incontestés  de  l'élevage  des 
autruches  par  la  production  d'une  importante  quantité  de 
plumes  bien  supérieures  en  qualité  à  celles  qui  sont  fournies 
par  le  Cap. 

Dès  1876,  mes  études  et  mes  recherches  préparatoires 
avaient  comme  objectif  les  oasis  sahariennes.  Ma  première 
exploration  de  1879,  dont  le  but  était  la  création  d'une  autru* 
chérie  à  Biskra,  fut  arrêtée  dans  son  cours  par  l'insurrection 
de  l'Aurès,  qui  en  m'empêchant  de  pénétrer  dans  le  sud,  à 
mon  grand  regret,  me  fit  tenter  l'expérience  à  Misserghin 
(province  d'Oran).  L'espoir  d'en  faire  le  centre  de  produc- 
tion devant  repeupler  le  sud,  malgré  tous  les  sacrifices  de 
temps,  d'argent  et  de  santé,  n'a  pu  être  réalisé  pour  des 
raisons  d'ordre  complexe.  Malgré  cet  échec  ma  conviction 
reste  immuable;  ma  confiance  est  absolue.  Je  crois  à  la  pos- 
sibilité de  reconstituer  de  nombreux  troupeaux  d'au- 
truches dans  le  Sud  Algérien. 

J'ai  la  conviction  qu'en  important  un  grand  nombre  de 


l'habitat  de   l'autruche   en  AFRIQUE.  4H 

reproducteurs  bien  installés  et  soignés  convenablement, 
dans  une  oasis  favorable,  à  proximité  d'une  voie  ferrée,  le 
bon  effet  du  climat  saharien,  qui  est  nécessaire  à  ces  oi- 
seaux, ne  tardera  pas  à  produire  son  effet  naturel,  c'est-à- 
dire  une  reproduction  régulière  et  normale.  Cette  tentative 
serait  facilitée  aujourd'hui  par  la  sécurité  existant  dans  le 
Sahara  algérien  ;  les  risques  de  transport  sont  réduits  aux 
risques  habituels  d'un  envoi  d'animaux  vivants  par  chemin 
de  fer.  En  effet,  grâce  à  ce  moyen  de  transport,  on  évite 
autant  que  possible  les  accidents  de  route,  ordinairement 
fort  préjudiciables  aux  éleveurs,  car  les  frais  de  transport 
sont  très  élevés  et  le  nombre  d'oiseaux  disponibles  assez 
restreint.  Il  ne  faut  pas  songer  à  en  importer  du  dehors,  à 
moins  d'exposer  au  hasard  des  sommes  relativement  élevées. 
C'est  avec  des  moyens  modestes  qu'il  faut  réussir. 

Or,  la  réussite  s'obtiendra  par  la  possibilité  de  nourrir  sur 
place  des  couples  reproducteurs  sans  grands  frais  de  clô- 
ture, de  garde,  d'entretien,  etc.  La  progéniture  sera  élevée 
en  liberté  et  conduite  au  pâturage  en  compagnie  de  trou- 
peaux de  moutons  ou  de  chameaux,  complément  de  l'éle- 
vage saharien.  Dès  que  Ton  aura  élevé  ou  acclimaté  un 
nombre  d'oiseaux  suffisant  aux  charges  de  l'exploitation, 
l'excédent  des  sujets  disponibles  pourrait  être  placé  en 
cheptel  sous  la  direction  administrative  des  tribus  nomades 
du  sud,  constituées  en  Djemâa,  là  où  ce  système  social  est 
pratiqué;  certainement,  avec  cette  organisation,  il  fau- 
drait peu  d'années  pour  créer  de  la  vie  et  une  certaine 
industrie  dans  ces  immenses  régions  actuellement  impro- 
ductives. 

Je  ne  saurais  trop  rappeler,  comme  exemple  frappant  à 
l'appui  de  mes  assertions,  le  succès  d'un  des  éleveurs  de  la 
première  heure,  Arthur  Douglass,  qui  entreprit  l'élevage 
des  autruches  près  de  Grahamstown.  En  1865  il  possédait 
trois  autruches  sauvages;  plus  tard,  il  en  eut  huit.  Dès  qu'il 
eut  constaté  qu'elles  pondaient  en  captivité,  il  commença 


412  l'habitat   de  l'autruche   en   AFRIQUE. 

des  expériences  d'incubation  artificielle.  Pendant  trois  ans 
les  résultats  furent  peu  satisfaisants,  mais  bientôt,  grâce  à 
un  incubateur  particulier^  ils  devinrent  tout  à  fait  surpre- 
nants. En  moins  de  dix  ans,  M.  Douglass  vit  s'élever  à  neuf 
cents  le  nombre  de  ses  onze  autruches  primitives  dont 
l'accroissement  annuel  a  fourni  un  appoint  considérable 
au  stock  d'oiseaux  vivant  actuellement  dans  la  colonie 
du  Cap  de  Bonne-Espérance. 

L'autruche  dont  les  œufs  et  la  chair  sont  essentiellement 
comestibles,  ne  saurait-elle  être  élevée  que  dans  le  seul  but 
de  produire  des  plumes  dont  la  valeur  est  subordonnée  à 
toutes  les  fluctuations  des  caprices  de  la  mode? 

Déjà  en  1849,  dans  un  rapport  à  M.  Lanjuinais,  ministre 
de  l'agriculture  et  du  commerce,  Isidore  Geoffroy  Saint- 
Hilaire  avait  qualifié  l'autruche  :  ^  oiseau  de  boucherie  >; 
le  jour  est  peut-être  proche  où  cet  animal  justifiera  cette 
appellation  en  fournissant  une  ressource  nouvelle  à  l'ali- 
mentation publique. 

La  viande  d'autruche,  semblable  à  celle  de  bœuf,  est 
supérieure  à  celle  du  cheval,  du  chameau.  La  viande  crue 
présente  l'apparence  de  la  chair  de  jeune  bœuf.  Bouillie^ 
elle  ne  diflëre  en  rien  de  la  bonne  viande  de  bœuf  sous  le 
rapport  de  la  couleur,  de  l'odeur,  de  la  saveur;  elle  a 
l'avantage  d'être  excessivement  tendre  et  d'une  cuisson  très 
facile.  La  peau,  quoique  plus  épaisse,  devient  très  tendre 
et  n'est  pas  plus  dure  que  celle  d'une  dinde.  Le  filet  rôti  et 
très  peu  cuit  donne  une  viande  juteuse,  tendre,  couleur  de 
bœuf  légèrement  foncée;  elle  est  supérieure  au  filet  de 
cheval.  On  peut  en  conclure  que  la  viande  d'autruche  aurait 
encore  plus  de  succès  auprès  des  consommateurs  que  n'en 
a  eu  la  viande  de  cheval,  le  jour  où  cette  consomma- 
tion serait  facilitée  par  une  production  régulière  et  nor- 
male. 

Au  Kordofan,  d'après  Heuglin,  on  élève  souvent  déjeunes 
autruches  qu'on  engraisse  pour  les  manger  à  l'état  frais  ou 


l'habitat   de   l'autruche   en  AFRIQIE.  413 

à  l'état  de  conserve.  Des  peuples  entiers  dans  rantiquité 
étaient  connus  comme  slrutophages  :  les  auteurs  anciens 
nous  disent  que  ces  peuples  habitaient  l'Ethiopie,  au  delà  de 
l'Egypte.  L'observation  moderne  de  Heuglin,  dans  les 
mêmes  régions,  confirme  ce  fait. 

On  sait  que  l'autruche  pond  annuellement  de  25  à  30 
œufs,  et  que  souvent  ce  nombre  est  porté  à  45  et  50. 

L'autruche  est  parfaitement  domesticable  lorsqu'elle  est 
élevée  en  liberté.  A  l'appui  de  cette  opinion,  nous  rappel- 
lerons qu'en  1849  on  a  présenté  au  lieutenant-colonel  Ba- 
zaine,  chef  du  bureau  arabe  de  Tlemcen,  un  troupeau  de 
21  autruches  domestiques,  qui,  complètement  libres,  va- 
guaient tous  les  jours  avec  les  troupeaux  sans  chercher  à 
s'échapper  et  à  reprendre  leur  liberté. 

Heuglin,  Brehm,  ont  voyagé  dans  l'Afrique  orientale 
avec  des  autruches  parmi  les  chevaux  et  les  chameaux  de 
leur  convoi  ;  elles  se  promenaient  en  toute  liberté  à  la  re- 
cherche de  leur  nourriture  dans  les  localités  du  parcours. 
Tous  les  voyageurs  des  pays  Somalis  ont  vu,  dans  tous  les 
lieux  habités,  des  troupeaux  d'autruches  en  complète 
liberté  ou  menées  à  la  pâture  avec  les  autres  animaux  do- 
mestiques. Edouard  Mohr,  Mauch,  Holub,  ont  parcouru 
l'Afrique  australe  avec  des  autruches  en  liberté  suivant 
leurs  chariots  très  paisiblement.  En  1880,  le  D'  Lcnz  à 
Tombouctou  voyait  les  autruches  domestiques  menées 
à  l'abreuvoir  avec  les  autres  animaux  domestiques  du 
pays. 

Je  me  suis  peut-être  longuement  étendu  sur  la  descrip- 
tion des  nombreuses  régions  et  de  leurs  ressources  où  nous 
trouvons  les  territoires  d'élevage  de  l'Afrique  australe. 
C'était  nécessaire  pour  les  besoins  de  ma  cause,  car  il  im- 
porte de  bien  marquer  la  différence  des  maigres  ressources 
qu'offre  l'Afrique  septentrionale,  appauvrie  par  des  siècles 
d'occupation  mahométane.  Nous  sommes  loin  des  temps  où 
ce  pays  fut  le  grenier  de  Rome  et  fournissait  les  éléphants 


414  l'habitat  de   L*AUTRUCHE   en  AFRIQUE. 

qui  ont  joué  un  rôle  important  dans  l'histoire  et  où  les 
autruches  pullulaient  au  point  de  fournir  un  supplénaent  de 
quelques  centaines  de  cervelles  dans  le  menu  d'un  festin  de 
l'empereur  romain  Héliogabale. 

Il  est  généralement  admis  que,  par  suite  des  nombreuses 
invasions  arabes,  en  particulier  celle  des  Hilaliens,  peuple 
de  nomades  pasteurs,  laquelle  eutlieu  de  1048  à  1052  de  l'ère 
chrétienne  et  qui  mit  à  feu  et  à  sangle  nord  de  l'Afrique,  ces 
Hilaliensimportèrent  les  habitudes  destructives  des  nomades 
arabes,  soit  la  destruction  de  toute  végétation  arborescente 
pouvant  servir  de  refuge  aux  fauves  s'attaquant  à  leurs 
troupeaux.  Pour  être  impartial,  nous  devons  reconnaltreque 
la  période  active  de  la  conquête  française  a  également  eu 
des  résultats  déplorables  pour  les  richesses  forestières  algé- 
riennes. Il  en  résulte  ce  que  nous  déplorons  aujourd'hui  : 
un  appauvrissement  général  en  eau,  dont  la  conséquence 
est  un  manque  de  végétation  appréciable  dans  les  régions 
qui  autrefois  nourrissaient  des  populations  importantes.  Le 
remède  à  cette  situation  n'est  pas  encore  trouvé  dans  l'im- 
mensité saharienne. 

Malgré  l'infériorité  des  ressources  qu'offrent  à  l'élevage 
des  autruches  les  emplacements  convenables  en  Algérie, 
aucune  difficulté  ne  rebutera  la  bonne  volonté  et  la  foi  dans 
la  réussite  qu'auront  les  courageux  éleveurs  français. 

Des  considérations  supérieures  à  noire  entendement,  des 
empêchements  ou  des  obstacles  d'ordre  politique  feront^ 
ils  toujours  échouer  les  tentatives  faites  en  vue  d'établir 
cette  industrie  nécessaire? 

Cette  création  de  l'industrie  de  l'élevage  des  autruches 
en  Algérie  est-elle,  oui  ou  non,  d'intérêt  public? 

Le  gouvernement  général  de  l'Algérie  pourrait  aider  dans 
celte  voie,  sans  subvention  budgétaire,  par  la  concession 
des  emplacements  convenables  dont  l'Etat  est  seul  dispen-^ 
saleur.  Toute  personne  en  situation  de  servir  efOcacement 
la  reconstitution  des  troupeaux  d'autruches  dont  l'utilité^ 


L*HABITAT  DE  L*AUTRUCHE   EN  AFRIQUE.  415 

ainsi  que  je  l'ai  démontré,  ne  saurait  être  contestée^  est  en 
droit  de  réclamer  l'assistance  des  pouvoirs  publics  ^ 


Pour  terminer,  faisons  rapidement  Texposé  des  rares 
productions  sahariennes. 

Un  élément  de  fortune  sur  lequel  j'ai  déjà  appelé  l'atten- 
tion de  la  Société  de  Géographie  (de  Paris)  en  1891  (Voir 
aussi  dans  VAlgérie  agricole^  1890,  mon  étude  intitulée  A 
propos  des  gommiers)  pourrait  tenter  les  recherches  de 
quelques  aventuriers  hasardeux.  Je  fais  allusion  aux  éme- 
raudes,  dont  beaucoup,  ayant  la  grosseur  d'un  œuf,  ont  été 
recueillies  près  du  lac  Mengough,  au  cours  de  la  deuxième 
mission  Flatters. 

L'exploitation  du  sel  gemme  saharien  se  pratique  dans 
des  régions  en  dehors  de  l'influence  française  ;  elle  ne  peut 
donc  actuellement  compterparmi  lesressources  industrielles 
ou  commerciales  offertes  à  l'Européen. 

L'énumération  des  productions  sahariennes,  fort  courte 
d'ailleurs^  se  réduit  aujourd'hui  aux  dattes,  produites  dans 
les  oasis  avec  le  concours  de  l'induslrie  humaine,  et  à  la 
gomme  qui  se  recueille  dans  les  forêts  bordières  du  Sahara, 
dans  toute  l'Afrique  centrale. 


i.  Dans  Touvrage  de  l'éminent  économiste  M.  Paul  Leroy  Beaulieu  :  la 
Situation  et  l'Organisation  de  VAlgérie,  on  trouve  nombre  d'arguments 
propres  à  la  cause  que  je  défends,  entre  autres  ce  passage  :  «  Le 
domaine  public  détient  encore  867,000  hectares  de  terres  en  dehors  de 
ceux  qui  sont  affectés  à  des  services  spéciaux,  en  dehors  aussi  des  bois 
et  forêts.  Avec  les  867,000  hectai'cs  qui  lui  restent,  en  supposant  même 
que  le  quart  seulement  en  soit  utilisable  d*ici  à  peu  d'années,  le  domaine 
peut  encore  pourvoir  à  une  œuvre  de  colonisation  d'une  certaine  impor- 
tance, et  il  n*est  pus  impossible  qu*à  l'avenir  il  ne  puisse  s'entendre  avec 
certains  groupes  arabes  pour  des  cessions  partielles  de  territoires, 
moyennant  certains  avantages,  comme  le  foncemcnt  de  puits  ou  autres 
améliorations.  » 


416  l'habitât  de  l'autruche  en  afriqoe. 

A  ce  maigre  résumé,  la  prévoyance  commande  d'ajouter 
l'élevage  des  autruches,  et  ma  conclusion  justifiera  toutes 
les  tentatives  faites  en  vue  d  amener  ce  résultat. 


Le  Gérant  responsable^ 
Ch.  Mâumoir, 

Secrétaire  général  de  la  Commission  centrale. 


i^Ù\.  -  l..-lin|ii-{nicric;;  rniinîcs,  B,  nio  Mipinn,  2.  —  May  pI  Hotteroz,  dir, 


RAPPORT 


SUR  LES 


TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ  DE  GÉOGRAPHIE 

ET    SUR   LES 

PROGRÈS  DES  SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES 

PENDANT   L'ANNÉE  1892 

Par    GH.    MAUITOIR 

Secrétaire  général  d«  la  Commission  centrale 


L'accélération,  l'intensité  croissantes  dans  le  cours  des 
événements  sont  l'un  des  caractères  de  notre  époque  et 
l'histoire  actuelle  de  l'Afrique  en  est  une  preuve  frappante. 
Soudainement  envahi,  ce  continent  immense  qui  pendant 
de  longs  âges  avait  dormi  à  nos  côtés,  inutile  et  presque 
inconnu,  va  se  trouver,  en  quelques  années,  appelé  à  la  vie 
commune.  Certainement  la  brusque  intervention  de  cette 
masse  —  terre  et  peuples  —  au  milieu  d'équilibres  dont  on 
connaît  la  sensibilité,  pour  ne  pas  dire  l'instabilité,  aura 
sur  l'Europe  de  larges  et  complexes  répercussions,  plus 
faciles  à  prévoir  qu'à  définir,  à  mesurer  et  surtout  à  diri- 
ger. Seront^lles,  dans  leur  ensemble,  favorables  ou  défa- 
vorables? Au  point  de  vue  humanitaire  élevé,  le  bien  l'em- 
portera-t-il  sur  le  mal  ?  C'est  là  un  problème  qui  relève  des 
sciences  morales  et  sociales.  Il  faut  se  borner  à  constater 
ici  que  l'assaut  donné  à  l'Afrique  est,  en  réalité,  un  vaste 
épisode  de  la  lutte  universelle  pour  la  vie  ;  c  contre  la 
mort  >  serait  l'expression  la  plus  exacte  en  parlant  des  Afri- 
cains qu'il  nous  sera  moins  malaisé  de  faire  ou  de  laisser 
disparaître  que  d'acclimater  à  noire  façon  d'être,  d'adap- 
ter à  nos  cadres.  Cette  lutte,  dont  les  rigueurs  sont  insuffi- 

SOG.  DE  GÉ06R.  —  4*  TRIMESTRE  1893.  XIY.  —  28 


418    RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

samment  tempérées  par  nos  aspirations  à  la  charité,  est 
désormais  engagée;  des  faits  qui  datent  d'hier  et  Texamen 
des  éléments  mis  en  présence  prouvent  qu'elle  sera  très 
âpre.  Les  races  blanches  ne  s'y  épargneront  pas  entre  elles, 
car  l'augmentation  de  Tenjéu  n'a  jamais  eu  pour  effet  de 
tempérer  la  fougue  des  joueurs.  Aujourd'hui,  l'Afrique  a 
mis  à  la  presque  entière  disposition  de  l'Europe  f»ffaraée  de 
colonies,  ses  incommensurables  richesses  ;  le  jardin  des 
Hespérides  est  à  peu  près  forcé,  chacun  y  pénètre,  et  avant 
même  d'être  cueillies,  les  pommes  d'or  sont  devenues  des 
pommes  de  discorde.  L'attention  publique  en  est  presque 
arrivée  à  se  désintéresser  des  autres  continents,  à  les  consi- 
dérer comme  de  simples  a  expressions  géographiques  i. 
C'est  à  peine  si  les  lueurs  projetées  sur  l'ombre  majestueuse 
de  Christophe  Colomb,,  évoquée  à  travers  les  sièries,  si 
même  le  bill  Mac-Kinley,  lui  ont  rappelé  passagèrement 
l'existence  d'une  Amérique;  à  peine  si,  de  temps  à  autre, 
quelque  rumeur  venue  du  Tonkin  avertit  les  Français  que 
l'Asie  est  encore  de  ce  monde,  qu'il  faut  compter  encore 
avec  elle.  La  ferveur  éloquente  et  agitée  des  adeptes  de 
notre  colonisation  sur  d'autres  parages  du  globe  réus^it  dif- 
ficilement à  distraire  les  regards  et  les  convoitises  orientées 
obstinément  du  côté  de  l'Afrique.  Le  mystère  dont  elle  est 
restée  si  obstinément  voilée,  les  rançons  humaines  au  prix 
desquelles  un  à  un,  péniblement,  ont  été  achetés  ses  prin- 
cipaux secrets,  lui  ont  valu  un  prestige  extraordinaire  mais 
non  surprenant,  et  si  le  charme  du  mystère  tend  à  s'éva- 
nouir, l'épopée  héroïque  des  voyages  n'a  pas  encore  pris 
fin;  elle  tient  en  éveil  et  alimente  la  fièvre  africaine  dont 
notre  pays  subit  les  atteintes. 

Pour  les  uns,  cette  fièvre  souffle  du  Soudan  sénégalais 
dont  la  valeur  est  encore  discutée.  D'autres  sont  hantés  par 
la  pensée  d'annihiler  le  Sahara  en  y  déroulant  une  voie 
ferrée  de  2,500  kilomètres  qui,  d'oasis  en  oasis,  le  long  des 
fleuves  morts,  à  travers  le  labyrinthe  des  dunes  et  les  éten- 


.■ 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.     41^ 

dues  infinies  de  sables  et  de  roches,  relierait  les  plages  de 
la  Méditerranée  aux  rives  du  Niger  ou  même  du  lac  Tsad. 
Ceux-ci  entrevoient  dans  la  Sénéfi^ambie  et  les  territoires 
humides  des  Rivières  du  Sud  un  avenir  brillant  auquel  on  ne 
saurait  marcher  trop  vite.  Ceux-là  se  tournent  vers  les  côtes 
du  golfe  de  Guinée,  dont  la  possession  livre  les  trésors  de 
la  boucle  du  Niger;  beaucoup  tiennent  pour  le  colossal 
Congo,  l'Amazone  africain  qui  draine  plus  de  400  millions 
d'hectares  et  coupe  presque  de  part  en  part  l'Afrique  équa- 
toriale.  Pour  quelques-uns,  enfin,  Madagascar  est  Tlle  de 
toutes  les  promesses,  de  toutes  les  espérances.  Quant  à  la 
foule,  un  peu  inconsciemment,  son  instinct  Ta  attachée  au 
lac  Tsad,  devenu  comme  une  sorte  d'objectif  symbolique 
auquel,  du  sud  et  de  l'ouest,  marchent  des  explorateurs  de 
plus  en  plus  nombreux. 

L'invasion  actuelle  de  l'Afrique  est  préparée  par  une  pha- 
lange de  voyageurs  pleins  de  résolution  et  de  persévérance. 
Ils  pénètrent  sans  hésiter  au  milieu  des  contrées  les  plus 
dangereuses  pour  le  tempérament  européen,  au  cœur  des 
populations  —  fétichistes  ou  musulmanes  —  les  plus  hos- 
tiles envers  des  visiteurs  qui  leur  apparaissent  comme 
l'avant-garde  de  quelque  chose  de  redoutable. 

Depuis  le  commencement  du  siècle,  ces  explorateurs, 
représentants  de  l'action  en  ce  qu'elle  a  de  plus  vigoureux, 
de  plus  individuel,  ont  dessiné  la  carte  de  l'Afrique  inté- 
rieure, à  peine  ébauchée  avant  eux.  Nous  savons  ici  ce  qu'a 
pu  coûter  de  souffrances,  ce  qu'a  entraîné  de  sacrifices  le 
tracé  de  certains  itinéraires,  la  réunion  des  lignes  qui  défi- 
nissent telle  ou  telle  région  de  la  terre  africaine. 

Aussi  les  accueillons-nous  de  toute  notre  âme,  ceux-là 
qui  nous  reviennent  minés  par  les  fatigues,  les  privations  et 
la  maladie,  usés  par  leur  œuvre.  Avec  quelle  ardeur  nous 
saluons  tant  de  courage,  de  quelle  admiration  nous  entou* 
rons  un  succès  conquis  de  haute  lutte  à  force  d'endurance 
et  de  volonté  I 


£  '   1  .-< 


420    RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

Mais,  quand  des  sentiments  et  des  émotions  si  légitimes 
se  sont  donné  cours,  quand  s'est  éteint  le  bruit  des  applau- 
dissements, la  géographie  et  ses  adeptes  n'ont  pas  rempli 
tout  leur  devoir;  il  leur  reste  à  constater,  à  révéler,  à  fixer 
les  résultats  scientifiques  du  voyage,  ces  rayons  latents  pour 
ainsi  dire,  qui,  en  définitive,  consacrent,  rendent  durable 
et  propagent  la  renommée  des  voyageurs  acclamés  par  vos 
sympathies.  Notre  Société  remplit  de  son  mieux  ce  devoir, 
comme  le  montrent  ses  publications,  la  liste  des  récom- 
penses qu'elle  a  décernées,  la  série  des  rapports  annuels 
que,  depuis  soixante  et  onze  ans,  elle  a  demandés  à  ses 
secrétaires  généraux. 

Pas  plus  que  les  précédents  le  présent  rapport  ne  sera 
consacré  exclusivement  à  l'Afrique,  ni  aux  seuls  voyageurs^ 
aux  seuls  savants  français.  La  géographie,  dans  son  accep- 
tion la  plus  large,  la  plus  haute,  embrasse  l'ensemble  de 
la  Terre;  son  domaine  s'étend  sur  tous  les  continents,  tous 
les  océans,  avec  leurs  équilibres  conjugués,  leur  influence 
sur  la  vie  des  êtres,  sur  le  développement  des  groupes  hu- 
mains. Quelle  que  soit  leur  nationalité,  ceux-là  qui  apportent 
des  éléments  à  l'étude  d'un  si  vaste  domaine  ont  droit  à  la 
reconnaissance;  sous  quelque  latitude  qu'elle  se  poursuive, 
la  recherche  éclairée,  sincère  et  persévérante  de  la  vérité 
est  digne  d'attention  et  de  respect. 

La  mort  à  laquelle,  selon  l'usage,  il  convient  de  faire  sa 
part  avant  d'aborder  le  sujet  môme  du  présent  exposé,  a 
ouvert  cette  année,  parmi  nous,  des  vides  exceptionnelle- 
ment nombreux  et  considérables. 

En  énumérant  dans  l'ordre  chronologique  de  leur  admis- 
sion les  collègues  qui  nous  ont  quittés,  il  faut  nommer  tout 
d'abord  Alfred  Maury.  Des  membres  actuels,  quatre  seule- 
ment survivent  dont  l'inscription  sur  nos  listes  a  précédé 
la  sienne,  qui  remonte  à  1845.  Alfred  Maury  fut  pendant  de 
longues  années  Tune  des  lumières  de  notre  Société,  comme 


j 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES    GÉOGRAPHIQUES.       421 

d'autres  compagnies  savantes.  Ses  remarqaables  facultés 
naturelles,   entretenues,   fécondées  par  un   travail    sans 

-relâchey  s'étaient  exercées  sur  des  spécialités  diverses; 
rarement  on  recourait  en  vain  à  son  érudition  toujours 
si  abondante,  si  sûre,  si  libéralement  dispensée.  Quelques- 
uns  d'entre  nous  se  rappellent  les  précieux  commen- 
taires dont  il  faisait  suivre  les  communications  adressées 

-naguères  à  la  Société.  Dans  le  champ  particulier  de  la  géo- 
graphie il  a  laissé^  sous  le  titre  de  la  Terre  et  VHommey 
une  œuvre  de  grand  savoir,  large  résumé  des  notions  ac- 
quises sur  les  dépendances  entre  l'humanité  et  sa  de- 
meure. 

Alfred  Maury  entrait  en  1850  à  la  Commission  centrale 
dont  il  était  successivement  secrétaire-adjoint  en  1851,  se- 
crétaire général  de  1856  à  1859,  vice-président  en  1861.  La 
Société  l'avait  élu  comme  secrétaire  de  son  bureau  d'hon- 
neur pour  1854-1855,  scrutateur  pour  1860-1861,  et  vice- 
président  pour  1867-1868.  Malheureusement,  contraint  par 
la  fatigue  à  limiter  son  travail,  il  s'était,  tout  en  lui  restant 

-  fort  attaché,  éloigné  de  la  Société  qui  l'eût  quelque  jour, 

-sans  doute,  choisi  pour  son  président* 

Comme  Alfred  Maury,  Armand  de  Quatrefages  de  Bréau 
fut  un  savant  dans  la  plus  pure  acception  du  mot;  mais  c'est 
particulièrement  aux  sciences  naturelles  qu'il  a  consacré  sa 
longue  et  laborieuse  carrière;  elle  a  été  marquée  par  une 
action  prépondérante  dans  la  formation,  le  développement, 
delà  sciencede  l'homme  envisagéen  tant  qu'individu,  avecles 
influences  exercées  sur  lui  pendant  de  longues  générations, 
par  le  milieu  physique  dans  lequel  ont  vécu  ses  ancêtres, 
'  dans  lequel  il  s'est  développé.  Les  recherches  de  cet  ordre  ne 
sauraient  se  passer  ni  des  documents  fournis  par  les  voya- 
geurs, ni  des  données  de  la  géographie  générale.  C'est 
par  là  que  Quatrefages  était  devenu  des  nôtres,  et  depuis 
l'année  1856,  il  a  été  l'un  des  amis  les  plus  fervents. 


422     RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

les  plus  dévoués  de  notre  association.  Ses  collègues  de  la 
Commission  centrale  à  laquelle  il  a  appartenu  pendant 
36  ans  savent  l'autorité  incontestée  qu'y  exerçait  son  juge- 
ment toujours  si  droite  exprimé  en  un  langage  dont  la 
bonne  grâce  sincère,  persuasive,  semblait  faire  valoir  la 
fermeté.  Il  a,  de  fait,  exercé  une  action  discrète,  mais  fé- 
conde et  salutaire  sur  la  Société  elle-même,  qui  d'une  voix 
unanime  le  chargeait,  Tan  dernier,  de  présider  à  ses  des* 
tinées.  Quelques  mois  à  peine  se  sont  écoulés  depuis  cette 
élection  et  nous  portons  le  deuil,  un  deuil  profond,  de 
l'homme  d'élite,  du  savant  illustre  que  nous  avions  placé  à 
notre  tête.  Avec  la  conscience  rigoureuse  qui  était  l'un  des 
traits  de  son  caractère,  il  se  fût  fait  un  devoir  de  justifier 
nos  suffrages  en  mettant  au  service  de  la  Société  de  Géo- 
graphie la  haute  influence  conquise  par  des  services  émi- 
nents  rendus  à  la  science. 

Depuis  1861  comptait  parmi  nous  Charles  Challamel,  quif 
a  le  droit  d'être  ici  mentionné,  car  il  fut  l'éditeur  d'œuvres 
nombreuses  sur  les  colonies,  à  une  époque  où  ces  publica- 
tions étaient  loin  d'avoir  la  vogue  que  nous  leur  voyons  au- 
jourd'hui. 

Un  grand  nom  a  disparu  de  la  liste  des  membres  de  la 
Société  où,  depuis  trente  ans,  nous  nous  honorions  de  le 
voir  figurer.  Ernest  Renan  a  été  enlevé  à  Thistoire  et  à 
l'érudition  sémitique  où  il  occupait  le  premier  rang.  Le 
domaine  si  étendu  sur  lequel  a  régné  son  haut  esprit  con- 
fine au  nôtre  par  plus  d'un  point.  L'historien  ne  va  pas 
prendre  une  race  humaine  à  ses  plus  lointaines  origines^ 
pour  suivre  ses  destinées  à  travers  les  âges,  sans  tenir 
compte  des  influences  naturelles  ambiantes,  comme  le  sol 
qui  l'a  nourrie,  le  ciel  qui  l'a  éclairée  et  réchauffée,  sans 
porter  une  attention  soutenue  aux  conditions  géographiques 
dans  lesquelles  a  évolué  cette  race.  Ernest  Renan,  quMl 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES   SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.    423 

écrivit  rhistoire  du  peuple  d'Israël  ou  l'histoire  de  saint 
Paul,  a  fait  aux  éléments  qui  nous  touchent  une  large  part 
en  des  pages  admirables  de  vérité,  de  couleur  et  d'élégance. 
L'une  des  dernières  œuvres  à  la  publication  desquelles  il 
ait  prêté  son  intervention  est  le  Journal  de  voyage  de  Charles 
Huber  en  Arabie,  édité  par  les  soins  communs  de  la  Société 
asiatique  et  de  la  Société  de  Géographie,  avec  le  concours 
du  Ministère  de  Tlnstruction  publique. 

Le  professeur  Henri  Pigeonneau,  notre  collègue  depuis 
1863,  est  mort  à  un  âge  oti  Thorizon  dernier  apparaît  en- 
core lointain.  Doué  d'un  esprit  largement  ouvert,  d'une 
intelligence  alerte,  il  s'était  plus  spécialement  adonné  à 
l'enseignement  de  la  géographie  où  il  excella,  puis  aux 
études  sur  la  statistique  dans  ses  relations  avec  la  vie  des 
peuples  :  en  cet  ordre  d'idées  il  a  publié  des  œuvres  qui 
resteront  des  modèles  de  clarté  et  de  justesse.  Peut-être  le 
labeur  opiniâtre,  sans  relâche,  auquel  il  s'est  astreint  pour 
l'accomplissement  de  sa  tâche,  a-t-ilhâté  une  fin  si  profon- 
dément regrettable. 

Bien  prématurément  aussi  s'en  est  allé  du  milieu  de  nous 
Henri  Duveyrier  qui,  en  1864,  avait  été  inscrit  sur  nos  listes, 
comme  membre  à  vie,  en  qualité  de  lauréat  de  la  grande 
médaille  d'or  de  la  Société.  Tout  jeune  encore,  à  l'âge  de 
19  ans,  emporté  par  son  goût  pour  l'exploration,  il  s'était 
résolument  enfoncé  dans  la  direction  du  pays  des  Touareg. 
Elève  de  l'illustre  docteur  Henri  Barth,  il  accomplit  alors 
un  long  et  remarquable  voyage  dont  il  rapporta,  outre  des 
itinér-aires  fort  étendus,  appuyés  sur  des  déterminations  as- 
tronomiques, des  notions  et  des  observations  de  tout  genre, 
des  informations  prises  par  renseignements  auprès  des  indi- 
gènes :  ce  lut  une  grande  et  belle  exploration,  vraiment 
scientifique,  et  personne  jusqu'à  la  mission  du  colonel 
Flatters  ne  s'était  avancé  aussi  loin  qu'Henri  Duveyrier  dans 


424  RAPPORT   SUR  LES   TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

la  direction  des  massirs  du  Ahaggar.  Spécialement  vouéy 
depuis  son  retour,  à  l'élude  du  continent  africain  dans  son 
ensemble  comme  dans  ses  diverses  régions,  notre  collègue 
était  devenu  l'informateur  aussi  sûr  qu'obligeant  de  tous 
ceux  qui  se  préoccupaient,  en  France,  de  cette  partie  du 
monde.  Votre  secrétaire  général  a  le  devoir  de  déclarer  une 
fois  de  plus  ce  que  valait  la  collaboration  savante  et  dévouée 
de  Henri  Duveyrier,  à  laquelle,  pendant  tant  d'années  il  a 
recouru  pour  la  rédaction  du  chapitre  dé  l'Afrique  dans  les 
rapports  annuels  sur  les  progrès  des  sciences  géographiques. 
Forcément  resserré  dans  d'étroites  limites,  l'hommage 
rendu  ici  à  nos  morts,  ne  comporte  môme  pas  un  résumé 
de&  services  rendus  par  Henri  Duveyrier  à  la  géographie  de 
l'Afrique;  ils  seront  exposés  dans  une  notice  spéciale  que 
l'amitié  consacrera  à  la  mémoire  de  ce  voyageur  éminent, 
de  cet  homme  de  grand  cœur,  de  grand  savoir  et  de  pro- 
fonde conscience. 

Depuis  vingt-cinq  ans  figurait  sur  nos  listes  le  nom  d'un 
homme  actif,  plein  de  dévouement  à  sa  tâche,  Benjamin 
Balansa.  Représentant  d'une  science  qui  vit  en  commerce 
constant  avec  la  géographie,  Benjamin  Balansa  avait  visité 
presque  toutes  les  parties  du  monde,  occupé  sans  relâche  à 
moissonner  des  herbiers  précieux  autant  parleur  abondance 
que  par  le  nombre  des  espèces  nouvelles  dont  ils  enrichis- 
saient la  botanique.  Dès  1852,  il  est  dans  la  province 
d'Oran  ;  de  1854  à  1856,  il  explore  la  Lydie,  la  Gilicie,  la 
Phrygie,  le  Lazistan;  en  1867  ses  recherches  le  conduisent 
au  Maroc,  et  de  1868  à  1872  elles  ont  pour  théâtre  le  nord  et 
le  sud  de  la  Nouvelle-Calédonie,  alors  plus  difficile  à  par- 
courir qu'elle  ne  l'est  aujourd'hui.  La  période  de  1877  à  1885 
est  consacrée  au  Paraguay.  Enfin,  pendant  ces  dernières 
années,  il  s'était  consacré  à  l'étude  de  la  flore  du  Tonkin  et 
des  contrées  circonvoisines  ;  c'est  là  que  la  mort  est  venue 
mettre  fin  à  la  carrière  laborieuse  de  notre  collègue^  qui 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES   SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.    425 

fut  non  seulement  un  collecteur  hors  ligne  pour  nos 
musées,  mais  encore  un  savant  botaniste. 

L*un  des  quelques  étrangers  qui  font  partie  de  notre 
association,  Frédéric  Heller  de  Hellwald,  a  été  emporté 
cette  année.  Pendant  dix  ans,  de  1873  à  1881,  il  avait 
dirigé  l'important  recueil  géographique  Ausland^  et  di- 
verses publications  allemandes  ou  autrichiennes  ont  inséré 
des  travaux  de  lui  relatifs  à  la  géographie,  à  l'ethnographie, 
â  l'histoire.  F.  Heller  de  Hellwald  a  écrit  aussi  plusieurs 
ouvrages  d'érudition  géographique  et  historique,  auxquels 
les  spécialistes  ont  fait  le  meilleur  accueil.  L'auteur  avait 
toujours  scrupuleusement  adressé  un  exemplaire  de  ses 
-œuvres  à  notre  Société  dont  il  faisait  partie  depuis  1868. 

Alexandre  de  la  Roquette,  ancien  fonctionnaire  du  Mi- 
nistère des  Affaires  étrangères,  s'est  éteint  après  vingt-trois 
ans  dlnscription  sur  nos  listes.  Il  y  avait  remplacé  son  père 
dont  il  a  tenu,  du  reste,  à  perpétuer  la  mémoire  parmi 
nous  par  la  fondation  du  a  prix  Alexandre  de  la  Roquette  », 
•destiné  aux  explorations  polaires. 

Le  commandant  Bureau  s'était  fait  connaître  par  plu- 
sieurs années  d'enseignement  de  la  géographie  à  l'École 
militaire  de  Saint-Gyr  et  par  quelques  estimables  ouvrages 
didactiques,  dont  le  dernier,  la  Région  française,  est  une 
synthèse  méthodiquement  ordonnée  des  éléments  qui  con- 
stituent le  caractère  géographique  propre  de  la  France. 
M.  Bureau  était  devenu  membre  de  la  Société  en  1873. 

Comme  A.  de  Quatrefages,  l'amiral  Mouchez,  de  l'Ins- 
titut, directeur  de  l'Observatoire  de  Paris,  était  l'un  de  nos 
présidents  honoraires.  Entré  en  1874  dans  la  Société,  il  lui 
avait  constamment  témoigné  beaucoup  d'intérêt.  A  peine 
est-il  nécessaire  de  rappeler  ici  les  travaux  par  lesquels  il 


426      RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

s'est  acquis  des  droits  à  la  reconnaissance  de  la  géographie. 
Ses  levés,  qui  modifièrent  d'une  manière  si  considérable  le 
tracé  et  la  position  des  côtes  du  Brésil,  sa  campagne  aux 
îles  de  Saint-Paul  et  d'Amsterdam,  lors  du  passage  de 
Vénus  en  1874,  son  hydrographie  de  partie  du  littoral 
algérien  et  tunisien,  sont  les  travaux  les  plus  marquants 
parmi  ceux  qui  doivent  trouver  ici  leur  mention.  En  lui  la 
science  a  perdu  un  adepte  plein  de  chaleur  et  d'initiative. 

Lors  du  deuxième  Congrès  international  des  sciences 
géographiques,  organisé  en  1875  par  la  Société,  Georges 
Hachette,  l'un  des  chefs  de  la  puissante  librairie  connue 
dans  l'univers  entier,  était  devenu  l'un  de  nos  collègues. 
Grâce,  en  partie,  à  son  initiative  éclairée,  soutenue  par 
Emile  Templier  dont  la  mort  fut  Tun  de  nos  deuils  de 
l'année  dernière,  la  maison  Hachette  se  dirigea  de  plus  en 
plus  vers  les  publications  relatives  à  la  géographie,  telles 
que  les  relations  de  voyages,  les  dictionnaires,  les  atlas  de 
tout  genre.  Georges  Hachette  s'est  éteint  à  un  âge  oh  les 
longs  espoirs  sont  encore  permis,  et  peut-être  les  fatigues 
d'un  âpre  travail  ne  sont-elles  pas  étrangères  à  cette  fin 
prématurée. 

J.-R.  Bourguignat,  qui  était  membre  de  notre  Société 
depuis  1881,  avait  voué  sa  laborieuse  carrière  à  l'étude  de 
la  malacologie  du  système  européen  ou  palseoarctique. 
Ceux-là  même  qui  le  combattirent  pour  sa  méthode  de  clas- 
sification, n'en  rendaient  pas  moins  justice  à  son  savoir,  à 
sa  passion  désintéressée  pour  la  science.  Nos  voyageurs 
savent  avec  quel  soin  diligent  et  attentif  il  s'appliquait  à 
l'examen  de  leurs  récoltes,  avec  quelle  joie  il  enregistrait 
les  espèces  nouvelles  dont  leur  zèle  était  venu  enrichir  le 
catalogue  de  la  faune  malacologique. 

Un  officier  méritant  et  laborieux  qui  était  des  nôtres 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.    427 

depuis  dix  ans,  le  commandant  E.-S.  Berthaut,  est  allé 
mourir  au  Tonkin  où  il  dirigeait  le  service  chargé  de  pré« 
parer  et  centraliser  les  levés  topographiques  indispen* 
sables  aux  opérations  militaires  sur  un  terrain  nouveau. 

Nous  avons  enregistré  avec  un  regret  particulier  la  mort 
de  Joseph  Martin  qui  a  succombé,  à  Marghilan,  épuisé  par 
les  fatigues,  les  souffrances  inouïes  de  son  voyage  entre 
Pékin  et  le  Turkestan  russe.  Vous  n'avez  pas  oublié  qu'ici 
même  Joseph  Martin  nous  avait  exposé  son  précédent < 
voyage  en  Mongolie,  pour  les  résultats  duquel  la  Société  lui 
avait  décerné  une  médaille  d'or.  Explorateur  courageux, 
d'une  endurance  à  toute  épreuve,  Joseph  Martin,  admis  parmi 
nous  en  1888,  est  mort  sur  cette  terre  asiatique  à  Tétude  de 
laquelle  il  s'était  passionnément  attaché.  Les  angoisses  de 
ses  derniers  jours  ont  été  adoucies  par  la  sollicitude  de 
l'entourage  du  général  Medynski,  et  la  colonie  russe  a  en- 
touré son  cercueil  d'honneurs  et  de  témoignages  de  sym- 
pathie. 

L'une  de  nos  réunions  de  l'an  dernier  avait  été  consacrée 
à  entendre  les  premières  informations  un  peu  précises  qui 
eussent  été  jusqu'alors  recueillies  sur  le  cours  de  laSangha, 
gros  affluent  de  droite  du  Congo.  L'auteur  de  cet  exposé  qui 
nous  avait  si  vivement  intéressés  était  retourné  en  Afrique 
oùy  jeune  encore,  il  a  succombé  aux  suites  de  séjours  pro- 
longés sur  la  funeste  terre.  Joseph  Cholet,  notre  collègue 
depuis  1888  était,  par  son  zèle  à  réunir  des  informations 
géographiques,  comme  par  son  esprit  d'initiative,  l'un  des 
chefs  de  station  sur  lesquels  nous  pouvions  le  plus  compter 
pour  développer  la  connaissance  du  Congo  français. 

Un  officier  de  ce  corps  de  l'infanterie  de  marine  qui  a 
rendu  et  rend  chaque  jour  tant  de  services  à  la  géographie, 


428     RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

Eugène  Huillard,  membre  de  la  Société  depuis  1888,  nous 
a  été  enlevé  au  cours  de  Tannée.  Il  s'était  fait  connaître  à 
nous  par  la  publication  de  Tune  des  premières  cartes  quel- 
que peu  complètes  du  Dahomey. 

L'une  des  dames  qui  figurent,  nombreuses  aujourd'hui, 
sur  nos  listes,  est  morte  dans  des  conditions  qui  la  désignent 
ici  pour  une  mention  spéciale.  A  un  âge  où  les  plus  vigou- 
reux songent  ou  se  livrent  au  repos,  Mlle  Elise  Saint- 
Orner,  qui  s'était  fait  admettre  à  la  Société  en  1891,  a  été 
prise  d'un  impérieux  désir  de  voyager.  Elle  avait  soixante  ans 
quand  elle  accomplit  absolument  seule  le  tour  du  monde. 
Soutenue  par  une  énergie  extraordinaire,  elle  s'était  con- 
damnée, pour  réaliser  son  projet^  à  toutes  les  sévérités  d'un 
voyage  qui  n'a  pas  toujours  suivi  les  chemins  battus  ;  elle 
avait  visité  l'Amérique  du  Nord,  le  Japon  ;  elle  avait  séjourné 
à  Pékin,  vu  la  muraille  de  Chine,  et  passé,  pour  revenir  en 
Europe,  par  leTonkin,  Singapoure,  l'Inde,  puis  par  l'Egypte 
et  la  Palestine. 

Dans  ce  premier  voyage,  elle  avait  pour  but  d'év«aluer, 
en  quelque  sorte,  sa  force  de  résistance.  Deux  ans  après  elle 
se  remettait  en  route,  résolue  à  élargir  encore  son  champ 
d'action  et  à  rendre  son  voyage  de  quelque  utilité  pour  la 
science.  Pourvue  d'instructions  préparées  par  la  Société, 
elle  devait  s'attacher  à  l'étude,  chez  les  populations  peu  ci- 
vilisées, des  rapports  entre  les  mères  et  leurs  enfants  ;  elle 
voulait  savoir  dans  quelle  mesure,  sous  quelle  forme  s'exerce, 
parmi  des  arriérés  de  l'humanité,  la  sollicitude  maternelle, 
l'influence  maternelle.  Elle  est  morte  à  Gibraltar,  au  début 
de  son  entreprise,  et  la  Société  accordera  un  souvenir  de 
sympathie  cordiale  à  cette  femme  de  grand  courage  qui  a 
payé  de  sa  vie  le  désir  tardif  mais  généreux  de  se  rendre 
utile. 

La  Société  a  perdu  en  outre  :  MM.  le  baron  P.  de  Ber- 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.   429 

non  (1867)*;  le  vicomte  Digeon  (1868);  Olivier  Faye  (1868); 
Pierre  F.  Gustave  Girod  (1868);  Jeau  Louis  Kralilc  (1868); 
Léopold  Reboul  (1869);  Thomas  de  Franco  (1870);  le  contre- 
amiral  François  Alfred  Buge  (1872);  le  baron  Léon  de  Bus- 
sierre  (1872)  ;  Antoine  Dominique  Eysseric  (1872)  ;  Gustave 
Moulusson(1872);  le  comte  R.  d'Osmond  (1872);  Alexandre 
Thibault  (1872);  Camille  Depret  (1873);  le  duc  de  Tré- 
vise  (1874);  Charles  Borgeaud  (1875)  ;  Pierre  Marie  Edouard 
Jeantin  (1875)  ;  le  marquis  de  Lavalette  (1875)  ;  Frédéric  Con- 
gnet  (1876);  Christian  Labourét  (1876)  ;  le  général  vicomte 
de  Lajaille  (1876)  ;  Lucien  Arbel  (1878);  la  baronne  de  Va- 
try  (1878);  François  Joseph  AudifiFred  (1880);  le  vicomte  de 
Chabrol  de  Chaméane  (1880);  Charles  Gavet  (1880);  Albert 
Hentsch  (1 880)  ;  le  marquis  de  Penafiel  (1880);  Fernand  Raoul 
Duval  (1881);  José  Coelho  Gomes  (1881);  Napoléon  0.  M. 
KoechUu  (1881)  ;  Abel  Laire  (1881)  ;  Edouard  Caplain  (1882)  ; 
Raoul  Frary  (1882);  Daniel  Lopez  (1882);  le  général  de  La- 
barge  (1883);  François  Félix  Thouar  (1883);  Aved  de  Ma- 
gnac  (1884);  Victor  Mercier  (1884);  le  comte  d'Agoult(1885); 
le  D'  Joaquim  Abilio  Borges  (1885);  le  général  comte  de 
Failly  (1885);  le  marquis  Michel  de  Podenas  (4885);  Henri 
Fernet  (1886);  le  général  François  Amédée  de  Franches- 
sin  (1889)  ;  le  comte  de  Néverlée  (1890)  ;  René  Poullin  (1890). 

Pas  plus  que  dans  les  précédents  exposés  annuels,  le  rap- 
porteur ne  s'attardera  à  vous  entretenir  de  détails  sur  la  vie 
intérieure  de  notre  association.  Toutefois,  deux  faits  récla- 
mentauj  ourd*hui  une  mention.  La  demeure  qui  nous  abrite 
avait  été  élevée  au  moyen  d'un  emprunt  ouvert  en  1876  parmi 
les  membres  de  la  Société,  dans  des  conditions  que  com- 
portait alors  le  cours  des  valeurs.  Depuis  lors,  le  taux  de 
l'argent  ayant  partout  notablement  baissé,  votre  section  de 
comptabilité,  sous  la  présidence  de  M.  Paul  Mirabaud,  dont 

1.  Les  millésimes  entre  parenthèses  sont  ceux  de  Tadmission  dans  la 
Société. 


499    RAPPORT  SUR  LES  TRAYAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

nous  ne  saurions  trop  reconnaître  la  sollicitude  vigilante 
pour  nos  finances,  a  décidé  de  réduire  l'intérêt  attaché  aux 
obligations  souscrites  en  vue  de  la  construction  de  l'hôtel 
du  boulevard  Saint-Germain.  Cette  conversion,  grâce  à  la 
compétence  de  M.  Paul  Mirabaud,  secondé  par  M.  E.  Cheys- 
son,  s'est  accomplie  sans  aucune  difficulté.  Ainsi  se  trou- 
vent quelque  peu  allégées  les  lourdes  charges  imposées  à  fa 
Société  par  Taccomplissement  de  son  mandat.  La  Commis- 
sion centrale  a  décidé,  comme  complément  à  cette  mesure, 
qu'une  campagne  de  propagande  serait  entreprise  et  con* 
duite  activement.  La  Société  ne  recevant  pas  de  subvention 
de  l'État  demandera  une  fois  de  plus  à  Tinitiative  privée  de 
lui  fournir  des  moyens  d'action  en  rapport  avec  l'intensité 
croissante  du  mouvement  géographique. 

Une  autre  résolution  de  votre  Commission  centrale  doit 
être  ici  rappelée.  Arrivé  à  sa  vingt-cinquième  année  d'exer- 
cice, votre  secrétaire  général  actuel  a  été  honoré  d'une 
grande  médaille  d'or  de  la  Société.  Il  a  le  devoir  d'en  ex- 
primer une  fois  de  plus  toute  sa  reconnaissance  à  des 
collègues  dont  l'indulgente  bienveillance  lui  a  singulière- 
ment facilité^l'accomplissement  de  ses  devoirs. 

C'est  par  nos  antipodes  que  commencera  cette  revue  des 
progrès  de  la  géographie  dans  les  diverses  parties  de  la  terre. 

L'an  dernier  voyait  s'organiser  en  Australie,  sous  le  patro- 
nage de  sir  Thomas  Elder,  une  importante  expédition  dont 
la  direction  était  confiée  au  doyen  des  pionniers  austra- 
liens, M.  David  Lindsay.  Composée  de  MM.  Leech,  Wells,  le 
D' Elliol,  Slreich,  Helms  et  R.  G.  Ramsay,  elle  avait  pour 
tâche  d'explorer  successivement  les  régions  de  l'intérieur 
comprises  entre  les  itinéraires  suivis  par  de  précédents 
voyageurs. 

Bien  que  pourvue  de  moyens  considérables,  cette  expé- 
dition n'a  pas  réalisé  toutes  les  espérances  de  son  promo- 
teur. 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.     431 

Après  avoir  franchi,  par  environ  27°  de  latitude  sud^  la 
frontière  entre  l'Australie  méridionale  et  T Australie  occi- 
dentale, les  explorateurs  réussirent  à  traverser  du  nord*-est 
au  sud-ouest  Timmense  espace  désigné  par  les  cartes  sous 
le  nom  de  €  Grand  Désert  de  Victoria  ».  Parvenus  à  Queen 
Yictoria  Spring,  découverte  par  Giles  en  1875,  ils  trouvèrent 
cette  source  presque  tarie  et  renonçant  à  y  établir  leurs 
quartiers  pour  reconnaître  la  contrée  environnante,  ils  se 
dirigèrent  au  sud  vers  le  littoral  de  l'Australie  occidentale, 
qu'ils  atteignaient  près  de  la  baie  de  l'Espérance. 

Le  pays  parcouru  souffrait  d'une  sécheresse  exception- 
nelle et  paraissait  n'avoir  pas  reçu  de  pluie  depuis  deux 
ans.  Néanmoins,  un  trajet  de  900  kilomètres  à  travers  ces 
arides  solitudes  n'éprouva  pas  trop  la  santé  des  membres 
de  l'expédilion,  et  sur  quarante-quatre  chameaux  dont  se 
composait  le  convoi,  deux  seulement  périrent. 

M.  Lindsay  pense  que  le  nom  de  (C  désert  >,  appliqué  à 
cette  contrée,  est  impropre,  car  on  y  rencontre  des  ar- 
bustes et  des  fourrés.  Sur  une  assez  grande  étendue  même, 
règne  une  forêt  de  gommiers  hauts  de  12  à  15  mètres  et 
dont  les  troncs  ont  90  centimètres  de  diamètre.  Sauf  ces 
exceptions,  toutefois,  le  sol  ne  porte  guère  que  des  spinifex 
et  des  broussailles.  L'eau  y  est  rare  et  les  indigènes  sont 
obligés  d'en  extraire  des  racines  d'un  arbre  qu'ils  appel- 
lent mallee» 

L'expédition  devait  ensuite  marcher  au  nord,  dans  la 
direction  des  sources  du  Murchison,  mais  l'excessive 
sécheresse  la  contraignit  à  se  rapprocher  de  la  côte  ouest, 
passant  par  Yilgarn,  centre  des  gisements  aurifères.  Les 
résultats  complets  de  cette  mission  ne  sont  pas  encore 
nettement  connus,  mais  ils  comprendront,  en  particulier, 
une  reconnaissance  assez  étendue  exécutée  dans  le  Grand 
Désert  de  Victoria,  par  M.  E.  A.  Wells,  topographe  de  l'ex- 
pédition. 


432     RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

Le  gouverneur  de  TAustralie  du  sud,  lord  Kintore,  a 
effectué  lui-mêrae  la  traversée  du  continent  australien  dans 
toute  sa  largeur,  de  Port  Darwin  à  Adélaïde. 

Le  pays  situé  entre  Port  Darwin  et  la  station  de  Daly- 
Waters,  sur  la  ligne  télégraphique  transcontinentale,  ne 
paraît  pas  offrir  des  conditions  favorables  pour  la  colonisa- 
tion :  il  renferme  peu  de  terres  suffisamment  arrosées  pour 
que  la  culture  du  sol  et  Télève  du  bétail  y  soient  possibles. 
En  revanche  il  offre  quelques  richesses  minières,  telles  que 
de  l'or,  de  l'argent,  du  cuivre,  de  Tétain. 

Du  lac  Eyre  au  lac  Amadeus,  l'Australie  du  Sud  a  été  ex- 
plorée pendant  les  années  1888,  1889  et  1890  par  M.  J.  Gar- 
ruthers,  qui  a  fait  une  triangulation  et  relevé  les  traits 
saillants  de  la  contrée.  La  chaîne  des  monts  Musgrave,  qui 
s'étend  entre  les  deux  lacs,  est  formée  principalement  de 
granit  rougeâtre,  et  couverte  de  spinifex,  avec  quelques 
pins  clairsemés.  Les  plateaux  qui  s'étendent  entre  les  col- 
lines sont  bien  arrosés  et  revêtus  d'une  herbe  abondante. 
Le  mont  Woodruff,  point  culminant  de  la  chaîne,  atteint 
1,300  à  1,355  mètres  d'altitude;  de  son  point  culminant  la 
vue  embrasse  un  magnifique  tour  d'horizon.  La  sommité  la 
plus  importante  après  le  mont  Woodruff  est  le  mont  Morris, 
haut  de  1,250  à  1,265  mètres,  près  de  l'extrémité  occiden- 
tale de  la  chaîne.  Les  monts  Everard,  au  sud  des  précédents, 
sont  pareillement  caractérisés  par  la  présence  du  granit 
rouge.  La  contrée  qui  les  sépare  des  monts  Musgrave  est 
sablonneuse,  avec  quelques  îlots  de  végétation.  Les  monts 
Mann,  prolongement  des  monts  Musgrave,  à  l'ouest,  sont 
boisés;  mais  du  côté  du  sud-est  se  déroule  une  contrée 
aride  et  à  peu  près  sans  eau.  Il  en  est  de  même  du  pays  qui 
s'étend  dans  la  direction  du  nord. 

Une  expédition  organisée  et  conduite  par  M.  Bradshaw  a 
traversé,   en    1891,  la   partie  nord-ouest  de  l'Australie; 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DBS  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.     433 

partie  de  Wyndham,  au  fond  du  golfe  de  Cambridge,  elle 
a  franchi  le  petit  fleuve  King,  contourné  le  mont  Gockbum, 
et  coupé  les  rivières  Forest  et  Drysdale.  Le  pays  qui  s'étend 
au  delà  est  une  plaine  boisée,  à  laquelle  succède  un  plateau 
rocheux.  Puis  une  chaîne  porphyrique,  aux  parois  verti- 
cales, semble  former  une  barrière  derrière  laquelle  s'étend 
un  pays  fertile,  herbeux,  sillonné  de  cours  d*eau  avec  de 
belles  cascades. 

M.  Bradshaw  atteignit  les  bords  du  Prince  Régent  River, 
affluent  de  la  baie  de  Brunswick,  et  remonta  ce  fleuve 
jusqu'à  sa  sortie  d'une  étroite  gorge  de  montagne,  dont  les 
parois  portent  des  représentations  indigènes  d'hommes,  de 
kangourous  et  de  crocodiles.  Reprenant  sa  route  vers  le 
golfe  de  Cambridge,  l'expédition  traversa  de  nouveau  la 
contrée  et  put  constater  qu'elle  semble  devoir  se  prêter  à 
rélève  du  bétail,  comme  à  l'établissement  de  colons. 

H.  H.  Holtze  n'a  fait  connaître  que  tardivement  les  résul- 
tats d'une  exploration  qui  date  déjà  de  1887,  et  qui  avait 
pour  but  d'étudier  les  ressources  de  l'île  Melville,  située  sur 
la  côte  nord  de  l'Australie.  Cette  île,  séparée  du  continent 
australien  par  le  détroit  de  Clarence,  était  encore  fort  peu 
connue.  H.  Holtze  l'a  traversée  dans  toute  sa  largeur,  du 
sud  au  nord.  Non  loin  de  la  côte  règne  une  rangée  de 
collines  peu  boisées.  A  mesure  qu'on  avance  dans  l'inté- 
rieur, le  sol  s'élève  graduellement  et  quelques  forêts  le 
recouvrent.  Sur  l'autre  versant,  les  abords  de  la  côte 
septentrionale  de  l'île  sont  caractérisés  par  des  terrains 
marécageux  que  sillonnent  quelques  ruisseaux.  M.  Holtze 
découvrit  un  bras  de  mer  ou  détroit  non  indiqué  sur  les 
cartes,  et  auquel  il  donna  le  nom  de  Passe  Robinson 
(Robinson's  Inlef),  L'expédition  n'eut  pas  trop  à  souffrir 
du  manque  d'eau  ;  en  revanche,  elle  fut  quelquefois  in- 
quiétée par  les  indigènes,  qui  sont  extrêmement  belli- 
queux. La  flore  de  l'île  Melville  présente  cette  particularité 

soc.  DE  6É06B.  —  4«  TRIMESTRE  1893.  XIY.  —  29 


434     RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

qa'on  n'y  trouve  pas  de  bambous.  Une  nouvelle  plante  à 
Taspect  du  Livistona  humilis^  y  fut  découverte  en  quatre 
variétés  différentes.  Les  orchidées  semblent  faire  défaut,  et 
à  l'exception  du  Lycopodium  cernuum^  M.  Holtze  ne 
remarqua  aucune  plante  qu'il  n'eût  déjà  collectionnée  sur 
le  continent. 

Sir  Mac  Gregor,  administrateur  de  la  Nouvelle-Guinée 
anglaise,  poursuit  avec  un  zèle  infatigable  le  cours  de  ses 
explorations. 

Pendant  Tété  de  1891,  il  avait  visité  les  archipels  de  D'Ën- 
trecasteaux  et  de  Trobriand,  au  sud-est  de  la  grande  île. 
L'Ile  Fergusson,  dans  le  groupe  des  D'Entrecasteaux,  ren- 
ferme un  massif  montagneux,  l'Edagouaba,  dont  les  cimes 
atteignent  1,200  à  1,500  mètres  d'altitude.  Dans  le  groupe 
des  Trobriand,  TileKiriwina,  la  principale,  paraît  offrir  des 
conditions  favorables  pour  le  commerce  d'exportation.  Les 
indigènes,  au  nombre  de  15,000  environ,  sont  bien  supé- 
rieurs à  ceux  de  la  baie  de  GoUingwood,  sur  la  côte  orien- 
tale de  la  Nouvelle-Guinée. 

Dans  une  de  ses  tournées  d'inspection,  sir  Mac  Gregor  a 
visité  aussi  les  Bouhoutou  et  les  Ouari,  qui  occupent 
l'extrémité  orientale  de  la  Nouvelle-Guinée.  Il  a  trouvé  ces 
tribus  animées  de  bonnes  dispositions. 

Une  intéressante  découverte  est  celle  d'anciens  atolh 
dont  les  bords  abruptes  s'élèvent  aujourd'hui  à  100  ou 
120  mètres  au-dessus  de  la  mer;  il  faut  parfois  employer 
des  échelles  pour  escalader  cette  muraille.  Le  milieu  des 
enceintes,  l'emplacement  jadis  occupé  par  la  lagune,  est 
maintenant  comblé  et  couvert  d'une  riche  végétation  ;  cette 
partie  centrale  présente  la  forme  d'une  cuvette,  dont  le 
fond  est  à  30  mètres  environ  plus  bas  que  les  bords*  Des 
atolls  surélevés  avaient  été  déjà  signalés  par  M.  Guppy 
dans  l'archipel  des  Salomon,  mais  on  ignorait  qu'il  en  existât 
aussi  dans  le  voisinage  de  la  Nouvelle^Guinée. 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.      435 

Plus  récemment,  sir  Mac  Gregor  a  visité  encore  diverses 
parties  de  l'extrémité  orientale  de  laNouvelle-Guinée,  ainsi 
que  quelques  Iles  voisines,  en  particulier  l'île  d'Yela  ou  île 
Rossel,  dans  l'archipel  de  la  Louisiade.  Les  indigènes  de 
cette  ils  sont,  à  son  avis,  les  plus  purs,  représentants  de  la 
race  papoue  dans  la  Nouvelle-Guinée  anglaise. 

Les  ténèbres  de  l'inconnu  se  dissipent  plus  vite  dans 
l'intérieur  du  continent  africain  que  dans  les  profondeurs 
et  les  replis,  moins  mystérieux  en  apparence,  du  vénérable 
continent  asiatique.  Bientôt,  si  tant  est  que  la  vitesse 
acquise  du  mouvement  d'exploration  suive  la  loi  générale 
du  mouvement,  la  proportion  de  la  terra  incognita  du  con- 
tinent noir  sera  minime  par  rapport  à  celle  du  continent 
jaune. 

La  tâche  de  constater  les  progrès  de  la  géographie  asia- 
tique pendant  l'année  qui  s'achève  a  été  rendue  facile  à 
votre  rapporteur  par  la  collaboration  savante  et  dévouée 
de  notre  collègue  M.  G.  Gapus. 

L'Asie  inconnue  représente,  aujourd'hui  encore,  environ 
trois  millions  de  kilomètres  carrés,  équivalant  à  7  p.  100 
de  sa  superficie  totale.  Ce  sont  les  parties  inexplorées  des 
déserts  de  l'Arabie,  quelques  régions  de  la  Perse  occi- 
dentale, les  déserts  impitoyables  du  Tibet  septentrional, 
les  solitudes  du  nord-est  de  la  Sibérie,  les  sauvages  ter- 
ritoires de  l'intérieur  de  Bornéo  et  de  l'Inde  extrême 
qui  réservent  aux  explorateurs  futurs  leur  part  de  peines 
et  de  gloire. 

Ces  régions  auraient  été  moins  longtemps  fermées  à  la 
curiosité  du  monde  moderne,  elles  nous  seraient  plus  con- 
nues, si  à  l'intérêt  scientifique  s'ajoutaient  des  sollicitations 
d'ordre  politique,  commercial  ou  économique. 

La  science  pure  ne  semble  plus  avoir  aujourd'hui  un  pres- 
tige suffisant  pour  motiver  les  voyages  d'étude  proprement 


436  RAPPORT   SUR  LES  TRAVAUX   DE   LA  SOCIÉTÉ 

dits,  ceux  dont  la  fin  dernière  ne  sera  pas  la  prise  de  pos- 
session éventuelle  de  quelque  territoire ,  Touverlure  de 
quelque  nouveau  champ  de  commerce  ou  de  conflit.  Les 
exceptions  n'en  méritent' que  plus  d'être  signalées.  Voici,par 
exemple,  une  livraison  supplémentaire  des  Mitteilungen 
consacrée  aux  résultats  du  voyage  accompli  en  1890  par  le 
docteur  W.  Ruge  dans  TAsie  Mineure,  où  l'avaient  conduit 
des  recherches  de  géographie  historique.  Sur  le  littoral,  sud 
de  la  mer  de  Marmara,  entre  Brousse  et  les  Dardanelles, 
M.  Ruge  s'est  efforcé  d'identifier  certains  points  mentionnés 
par  les  anciens  géographes  grecs  et  latins. 

La  position  des  lacs  Apolloniatis  et  lUiletopolis,  à  l'ouest 
de  Brousse,  ne  laisse  plus  de  doutes;  le  premier  se  trouve 
près  d'Aboullioud  ;  le  second  est  le  lac  Manyas^  dans  le  voi- 
sinage de  Moualitch.  Ces  deux  lacs  existent  encore;  mais  le 
lac  Daskylitis,  que  la  grande  carte  de  l'Asie  Mineure  occi- 
dentale publiée  en  1890  par  le  D'  H.  Kiepert  place  dans  la 
vallée  de  l'Ulfer-Tchaï,  affluent  oriental  de  l'Andranos-Tchaï 
(ou  ancien  Rhyndakos),  paraît  être  desséché,  ou  tout  au 
moins  n'exister  qu'à  l'état  de  marécage  dans  la  saison  des 
pluies. 

De  la  vallée  de  TUlfer-Tchaï^  M.  le  D*"  Ruge  se  dirigea  par 
Moualitch  sur  Panderma  (l'antique  Panormos)  et  visita,  un 
peu  plus  au  nord,  les  ruines  de  Cj^^e^ua.  Le  voyageur  entame 
ici  une  longue  dissertation  sur  l'époque  probable  àlaquelle 
Cyzique,  jadis  dans  une  île,  fut  reliée  au  continent. 

Après  avoir  encore  visité  Erdek  (Artaki),  M.  le  D'  Ruge 
continua  sa  route  par  Bigha  vers  les  Dardanelles,  et  entre- 
prit une  excursion  sur  l'emplacement  de  Troie.  Puis  il  par- 
courut à  cheval  toute  la  péninsule  qui  s'avance  à  l'ouest  de 
Smyrne  jusqu'au  port  de  Tchesmèb,  en  s'efforçant  de  re- 
trouver les  traces  d'anciennes  localités  connues,  et  de  les  iden- 
tifier avec  des  villages  aujourd'hui  existants  ou  avec  les  restes 
d'anciennes  constructions  dont  le  sol  est  encore  couvert. 

La  dernière  partie  du  voyage  fut  occupée  par  une  visite  à 


ET   SUR   LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES.     437 

nie  de  GbiOy  dont  M.  le  D' Ruge  parcourut  une  grande  par- 
tie, tant  à  pied  qu'à  cbeval,  etd'où,  malgré  le  peu  de  temps 
dont  il  disposait,  il  rapporta  des  itinéraires  soigneusement 
étudiés. 

Lorsqu'en  1884,  Charles  Huber  tombait,  non  loin  de 
Djeddab,  sous  les  coups  d'un  assassin,  il  avait  réuni  des 
documents  importants  sur  les  régions  de  l'Arabie  qu'il 
avait  parcourues.  Notre  Société  a  pu  rendre  un  hommage 
posthume  au  vaillant  explorateur  en  publiant,  d'accord 
avec  la  Société  asiatique,  le  Journal  d*un  voyage  en  Arabie. 
Or,  MM.  Caspari  et  de  Yanssay  ont  pu  extraire  des  carnets 
mêmes  du  voyageur  les  éléments  de  ses  observations  astro- 
nomiques qui  leur  ont  permis  de  dresser  un  tableau  des 
positions  des  principales  localités  visitées  par  Ch.  Huber 
dans  son  aventureux  voyage.  Yous  avez  trouvé  ces  utiles 
données  dans  les  Comptes  Rendus  de  notre  Société. 

Depuis  le  jour  où  le  chemin  de  fer  transcaspien  a  déployé 
ses  rails  jusqu'au  tombeau  de  Tamerlan,  laTurcménie  et  le 
Turkestan  n'ont  plus  de  grands  secrets.  Pour  apprécier  le 
revirement  économique  produit  dans  ce  pays  par  l'arrivée  de 
la  locomotive,  il  suffit  de  noter  qu'en  1891  le  transcaspien  a 
transporté  72,638  tonnes  de  marchandises,  dont42,336  tonnes 
de  coton  contre  18,814  tonnes  de  coton  transportées  en  1888. 

Un  résultat  aussi  extraordinaire,  aussi  inattendu  a  décidé 
le  gouvernement  russe  à  envoyer  une  expédition  chargée 
d'étudier  à  fondl'Oust-Ourt,  envue  de  l'établissement  d'une 
voie  ferrée  de  Riazan-Ouralsk  à  l'Amou-daria. 

Yous  connaissez  tous  l'œuvre  grandiose  du  chemin  de 
fer  transsibérien  :  elle  surpasse,  par  l'ampleur  de  la  concep- 
tion, les  travaux  similaires  des  ingénieurs  du  nouveau 
monde.  Jusqu'à  présent,  les  lignes  construites  et  en  con- 
struction atteignent,  en  prenant  Zlatousk  comme  tête  de 
ligne,  une  longueur   de  960  kilomètres;   426  kilomètres 


438     RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

environ  sont  en  construction  à  partir  de  Vladivostok  vers 
Grafskaïa.  Les  ordres  sont  donnés  pour  commencer  la  sec- 
tion de  Tcheliabinsk  à  Omsk^  longue  de  508  kilomètres.  On 
compte  terminer  Tannée  prochaine  et  livrer  au  trafic  une 
partie  de  la  ligne.  On  aura  construit  alors  le  quart  de  la 
longueur  totale  de  Zlatousk  à  Vladivostok  et  il  restera  en- 
viron 4,795  kilomètres  à  construire.  De  nombreux  documents 
d'ordre  géographique  viendront  nécessairement  enrichir  les 
cartes  de  la  Sibérie  sur  les  points  où  les  ingénieurs  russes  et 
les  brigades  topographiques  entreprendront  l'œuvre  gigan- 
tesque de  pénétration  du  transsibérien. 

L'inauguration  du  chemin  de  fer  de  Jaifa  à  Jérusalem 
n'est  pas  un  événement  géographique  proprement  dit;  votre 
rapporteur  néanmoins  doit  la  signaler  comme  Touverture 
de  l'une  des  voies  de  pénétration  qui  font  progresser  la 
conquête  du  globe.  Les  difficultés  techniques  à  vaincre 
ont  été  considérables;  la  nouvelle  ligne  en  effet  monte,  sur 
une  longueur  de  98  kilomètres  seulement,  avec  cinq  sta- 
tions intermédiaires,  du  niveau  de  la  mer  à  l'altitude  de 
790  mètres,  qui  est  celle  de  Jérusalem. 

Plus  grandes  encore  seront  les  difficultés  que  rencontrera 
l'établissement  de  la  ligne  projetée  du  Dariel,  destinée  à 
relier  le  chemin  de  fer  de  Tifiis  au  réseau  dont  Vladikavkaz 
est  actuellement  le  terminus.  Le  Caucase  n'a  plus  guère  de 
secrets  géographiques,  mais  il  possède  d'immenses  trésors 
miniers,  cachés  en  grande  partie.  Aussi  le  département  des 
mines  du  Caucase  organise*t-il  des  missions  pour  étudier  à 
fond  les  richesses  géologiques  et  minéralogiques  du  pays. 

D'un  autre  côté,  les  études  géophysiques  si  hautement 
intéressantes  au  Caucase  trouveront,  dès  l'automne  de  cette 
année,  à  s'exercer  avec  une  ampleur  digne  de  leur  impor- 
tance, grâce  à  la  création  d'un  observatoire  astronomique  i 

• 

Âbbas«Toumane,  dans  la  province  de  Koutaîs.  Situé  par 
iVA&  de  latitude  nord  et  60°32'  de  longitude  est,  cet  obser- 
vatoire doit  son  existence  à  la  générosité  du  grand-duc 


ET  SUR  LES  PROGRÈS   DBS  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.     439 

Geoi^s  Mikhaîlovitch  et  sera  placé  sous  la  direction  de 
M.  Glazenap. 

Ne  quittons  pas  le  Caucase  sans  constater  que  M.  G. 
Merzbacher  a  continué,  en  1892,  la  série  de  ses  ascensions, 
inaugurée  Tannée  dernière  en  compagnie  de  M.  L.  Purt- 
scheller.  Elles  se  sont  portées,  cette  année,  sur  les  groupes 
des  Tebulos,  Denos  et  Bogos,  et  nous  apprennent  que  les 
massifs  du  Daghestan  cachent  encore,  dans  leurs  sau- 
vages replis,  des  aspects  inconnus  dont  la  plume  ne  sau- 
rait décrire  la  magnificence.  Très  différents  de  ceux  du 
Caucase  central  et  des  Alpes,  les  paysages  du  Daghestan 
encadrent  des  groupes  de  population  dont  l'ethnographie 
sollicite  aussi  l'intérêt  de  l'explorateur.  M.  Merzbacher 
a  fait  l'ascension  de  onze  pics  parmi  lesquels  le  Tebulos 
Mta  qui  dresse  sa  cime  à  la  hauteur  de  4,582  mètres. 
Le  23  octobre,  il  tentait  de  gravir  le  mont  Ararat  par  son 
côté  sud-est.  La  saison  étant  déjà  très  avancée,  il  lui 
fut  impossible  de  camper  sur  les  flancs  de  la  montagne, 
et  il  ne  lui  a  pas  fallu  moins  de  douze  heures  pour  faire 
les  8,400  mètres  qui  le  séparaient,  à  ce  moment,  du  som^ 
met.  Dans  ces  conditions,  la  raréfaction  de  Tair  se  fit 
sentir  par  une  très  pénible  aggravation  de  ses  effets  débili- 
tants. 

Au  reste,  le  mouvement  scientifique,  en  ce  qui  concerne 
plus  spécialement  le  domaine  de  nos  préoccupations,  prend 
en  Russie  un  développement  croissant  auquel  notre  savant 
collègue  M.  le  général  Vénioukoff  nous  initie  avec  une  con- 
stante prévenance.  L'œuvre  géographique  française  pourrait 
se  féliciter  d'avoir,  auprès  de  la  société  sœur  de  Saint- 
Pétersbourg,  un  interprète  aussi  consciencieux  et  aussi  bien 
informé. 

Le  Ministère  de  l'Instruction  publique  de  Russie  a  décrété 
rétablissement  d'une  station  biologique  à  l'ile  Solovetsky, 
dans  la  Mer  Blanche.  D'autre  part  la  direction  du  jardin 
botanique  impérial  envoie  une  mission  pour  étudier  la  flore 


440     BAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

des  monts  Saiansk^  tandis  que  M.  le  professeur  Dokout- 
chaïeff  se  propose  d'étudier  à  fond  le  sol  et  les  ressources 
du  district  de  TOussouri,  a&n  de  donner  une  base  sérieuse 
aux  efforts  de  la  colonisation. 

Ailleurs,  dans  les  gouvernements  de  Tomsk  et  d'Àkmolinsk, 
les  ingénieurs  étudient  les  terrains  miniers  et  M.  Bogda- 
novitch  explore  l'Altaï  au  point  de  vue  géologique  et  éco* 
nomique  à  la  fois,  puisqu'il  s'agit  de  découvrir  les  gisements 
probables  de  houille,  destinés  à  alimenter  le  chemin  de  fer 
transsibérien  en  construction. 

Récemment  est  mort  M.  Tcherski,  un  savant  que  nous 
avons  vu  à  l'œuvre  Tannée  dernière  dans  les  contrées  inex- 
plorées des  montagnes  Yablonoîs.  Il  a  été  enlevé  avant 
d'avoir  pu  mener  à  bonne  fin  lexpédition  qu'il  avait  entre- 
prise dans  les  vallées  de  la  Kolyma,  de  Tlndiguirka  et  de  la 
Tana.  La  mission,  qui  relève  de  l'Académie  des  Sciences  de 
Saint-Pétersbourg,  sera  continuée  par  M.  le  baron  E.  ToU. 
Ge  voyageur,  dont  le  nom  vous  est  bien  connu,  se  propose 
de  poursuivre  l'exploration  commencée  jusqu'à  la  mer  arc- 
tique et  de  se  diriger  ensuite  vers  les  régions  de  l'ouest. 

Des  provinces  si  lointaines  de  la  Sibérie  orientale,  l'une  des 
moins  connues  est  la  province  maritime  de  Sikhota-Alin,  qui 
constitue  comme  une  sorte  de  plateau  abrupte,  terminaison 
du  continent  entre  le  fleuve  Amour,  TOussouri  et  la  mer  du 
Japon.  Cette  année,  une  expédition  géologique,  sous  les 
ordres  du  colonel  IvanoCf,  a  exploré  les  environs  de  la  baie 
d'Olga  et  notamment  les  vallées  du  Le-foudin  et  du  Yai- 
foudin.  Elle  a  visité  les  mines  d'argent  qu'exploitent  des 
Chinois  à  160  kilomètres  au  nord  de  la  baie,  ainsi  que  les 
Montagnes  Blanches  qui  recèlent  du  fer  magnétique.  Ex- 
plorant ensuite  la  côte  dans  la  direction  de  Vladivostok, 
elle  a  étudié  les  gisements  métallifères  très  riches  de  l'in- 
térieur des  montagnes  bordières.  La  géographie  aura  sa 


ET  SUR  LES  PROGRÈS   DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.    441 

part  importante  dans  cette  expédition  au  cours  de  laquelle 
un  grand  nombre  de  levés  d'itinéraires  et  de  détermination 
d'altitude  ont  été  exécutés. 

En  Corée,  le  Révérend  L.  0.  Warner  a  fait  une  explo- 
ration fluviale  en  commençant  par  remonter  la  rivière  Han 
qu'il  a  suivie  sur  une  longueur  d'environ  65  kilomètres 
jusqu'au  village  de  Ma-chai.  Une  trentaine  de  villages  sont 
éparpillés  le  long  de  ses  rives  qui  ne  tardent  pas  à  devenir 
très  rapprochées  en  formant  de  nombreux  rapides.  De 
Ma-chai  à  Tanyang,  siège  d'une  préfecture,  et  de  cette  ville 
à  Yeng-choun  les  villages  deviennent  de  plus  en  plus  rares 
à  cause  des  rapides  qui  n'admettent  pas  le  traGc  par  jonques. 
De  Ma-chai,  l'expédition  de  M.  Warner  a  remonté  un  bras 
septentrional  de  la  rivière  jusqu'à  Nang-chyen,  c'est-à-dire 
sur  une  distance  d'environ  160  kilomètres.  En  quittant  la 
rivière  à  Tanyang,  à  40  kilomètres  environ  au  nord  de 
Yeng-choun,  les  voyageurs  ont  traversé  les  montagnes  pour 
pénétrer  dans  le  Kyeng-san-to  et  atteindre  la  ville  de 
An-tong.  Tanyangy  dans  la  province  de  Ghung-ching-to, 
se  trouve  ainsi  séparé  de  la  rivière  Nang-tong  par  un  terri- 
toire de  160  kilomètres  environ.  Ce  n'est  qu'à  73  kilo- 
mètres en  aval  d'An-tong  que  cette  rivière  commence  à 
être  navigable.  M.  Warner  se  loue  de  l'attitude  des  indi- 
gènes envers  les  étrangers  et  conclut  à  la  facilité  que  la 
rivière  Han  présenterait  pour  des  tentatives  de  pénétration 
et  de  prosélytisme. 

Nous  ne  passerons  pas  devant  le  Japon  sans  mentionner 
ici  les  observations  séismologiques  que  M.  le  professeur 
Milne  vient  de  résumer  dans  le  Japan  Herald.  Il  résulte 
de  ces  études,  qui  s'appliquent  tout  spécialement  au  Japon, 
que  les  centres  d'énergie  séismique  bien  définis  se  trouvent 
nombreux  surtout  vers  la  côte  orientale.  Grâce  à  la  perfec- 
tion des  instruments  enregistreurs,  il  a  été  possible,  entre 


442     RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

autres  observations,  de  suivre  la  marche  el  de  déterminer  la 
profondeur  des  vagues  de  Tocéan  d'origine  séîsmique  et  de 
différencier  les  effets  des  tremblements  de  terre  dus  à  des 
causes  non  géophysiques,  telles  que  les  explosions,  de 
ceux  que  produisent  les  tremblements  de  terre  proprement 
dits.  De  son  côté,  en  compulsant  le?  statistiques  de  1885  à 
1889,  M.  Supan,  le  savant  directeur  des  Mitteilnngen  de 
Gotha,  arrive  à  la  même  Conclusion  en  ce  qui  concerne  la 
répartition  des  centres  d'énei^ie.  Il  ressort  également  de 
la  carte  de  répartition  que  la  distribution  des  volcans 
n'exerce  qu'une  influence  minime  sur  la  genèse  des  trem- 
blements de  terre. 

Les  forces  vives  qui  secouent  incessamment  Técorce  ter- 
restre trouvent,  dans  ces  archipels  déchiquetés,  leurs 
émonctoires  naturels,  les  volcans  dont  les  convulsions 
donnent  lieu  à  de  terrifiantes  catastrophes.  C'est  ainsi  que, 
le  7  juin  de  cette  année,  l'île  de  Sanguir  ou  Grand  Sanguir, 
comme  l'appellent  communément  les  indigènes,  a  dû  à  la 
présence  du  volcan  Âbouh  (Tavouna  ou  Gounong  Abou) 
un  cataclysme  qui,  pour  être  moins  terrible  que  celle  du 
Krakatau,  ne  lui  en  coûte  pas  moins  la  disparition,  sous  les 
flots,  de  toute  sa  partie  nord-ouest  et  la  mort  de  plus  de 
2,000  personnes.  L'île  de  Sanguir  est  la  plus  longue  de  ces 
îles  volcaniques  dont  la  chaîne  relie  la  partie  septentrio- 
nale deCélèbesàlapointe  méridionale  de  Mindanao.  Elle  est 
très  montagneuse  el  couverte  d'épaisses  forêts  vierges. 

Si  nous  rentrons  sur  le  continent  par  l'Empire  du  Milieu, 
nous  trouvons,  au  nord  de  Pékin,  l'itinéraire  fort  impor- 
tant du  colonel  Poutiata,  dans  la  région  du  Khingan  et  de 
rin-chan.  Le  Khingan  est  cette  longue  chaîne  de  montagnes 
longitudinale  qui  constitue  en  quelque  sorte  la  frontière 
naturelle  entre  la  Mongolie  à  l'ouest  et  la  Mandchourie  à 
l'est.  L'In-chan  étage,  plus  au  sud,  son  plateau  raviné  entre 
le  Petchili  et  la  grande  bouche  du  Hoang-ho. 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.     443 

Attaché  militaire  à  l'ambassade  russe  de  Pékin,  résidant 
à  Tien-tsin,  le  colonel  Poutiata  avait  comme  compagnons  le 
lieatenant  Borodovsky,  l'interprète  Mossine,  deux  cosaques 
et  deux  Chinois.  L'expédition  quitta  Tien*tsin  le  11  mai  1891. 

Après  avoir  traversé  la  plaine  du  Tchi-li  par  une  route 
nouvelle,  elle  s'engage  dans  les  montagnes  à  Ghi-meng  et 
dépasse  la  grande  muraille  pour  atteindre  la  ville  de  Jehoh 
Continuant  à  dos  de  mulet,  elle  se  dirige  vers  le  nord  et 
rencontre,  à  Toung-tzé-in-dzia,  la  mission  belge  du  P.  de 
Beull. 

Tout  seul  le  colonel  Poutiata  se  dirige  ensuite  à  travers 
le  haut  plateau  de  Ouei-tchang,  vers  Barin.  Fort  mal  reçu 
et  sans  guides,  il  aborde,  sur  la  foi  des  cartes  et  de  la  bous* 
sole,  le  Khingan  qu'il  traverse  au  col  de  Kerkin-^avane,  il 
détermine  astronomiquement  la  position  du  couvent  d'Ën- 
tsighen  et  relie,  en  ce  point,  son  itinéraire  à  celui  de  ses 
devanciers. 

Revenant  alors  vers  le  sud,  il  traverse  une  seconde  fois 
les  monts  Khingan  par  le  col  de  Khobido,  après  avoir  tou- 
tefois reconnu  deux  cols  intermédiaires,  le  Sin-davane  et 
le  Chalouti-davane.  Malgré  les  renseignements  constam- 
ment trompeurs  des  indigènes,  M.  Poutiata  atteint  Peî-'tehaii 
par  la  vallée  du  Tsagan-mouren,  visite  le  mont  Tyou-ei-la- 
chan  considéré  comme  le  point  culminant  de  la  Mongolie 
sud  orientale  et  rejoint  ses  compagnons  à  Toung-tzé-in- 
dzia. 

De  là  l'expédition  se  dirige  sur  le  Dolon-nor.  Estimant 
plus  utile  de  reconnaître,  au  nord,  les  sources  du  Chara* 
mouren,  le  chef  de  l'expédition  prend  la  direction  de  Tsin- 
pin  et  atteint  à  son  tour  Dolon-nor  en  passant  par  Osoté- 
Kouren.  Tandis  que  la  mission  rentrait  à  Pékin  par  Kalgan, 
M.  Poutiata  développait  encore  son  itinéraire  en  traversant 
Fln-chan  au  défilé  de  Tou-chi-koon  et  regagnait  Tien-tsin  le 
27  septembre  1891.  . 

Les  résultats  de  cette  expédition  sont  nombreux  et  appor- 


444     RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

teront  des  corrections  importantes  aux  données  incertaines 
que  les  cartes  avaient  Consignées  jusqu'alors  dans  cette 
partie  de  la  Chine.  Le  colonel  Poutiata  a  exécuté,  en  effet,  un 
levé  d'itinéraire  qui  s'étend,  depuis  Tien-tsin  jusqu'à  Tcha- 
tao,  sur  environ  2,400  kilomètres.  L'expédition  a  reconnu 
une  région  dont  la  superficie  n'atteint  pas  moins  de 
50,000  kilomètres  carrés.  Elle  a  déterminé  les  coordonnées 
de  141  points  nouveaux  et  l'altitude  barométrique  de 
250  points,  parmi  lesquels  nous  citons  les  suivants  :  Tching- 
té-fou-jehol,  360  mètres;  Tong-tzé-in-dzia,  840  mètres; 
col  de  Kerkin-davane ,  1,560  mètres;  Osoté-kouren , 
1,«350  mètres;  Dolon-nor,  1,200  mètres;  sources  du Ghara- 
mouren,  1,800  mètres,  etc. 

L'In-chân  ne  doit  plus  être  considéré  comme  une  chaîne  de 
montagnes,  mais  bien  comme  un  plateau  profondément 
entaillé  par  le  lit  de  ses  cours  d'eau.  D'origine  volcanique, 
ce  plateau  granitique  et  porphyrique  contient  cependant 
des  mines  de  houille  et  de  plomb  argentifère  non  ex- 
ploitées. 

Le  Khingan  dont  le  nom,  sous  cette  forme,  est  inconnu 
aux  indigènes,  ne  doit  pas  non  plus  être  assimilé  à  une 
chaîne  de  montagnes  proprement  dite  ;  il  constitue  plutôt 
un  prolongement  en  gradins  du  grand  plateau  mongol.  Il 
n'existe  point  de  nœud  orographique  culminant  à  la  ren- 
contre de  rin-chan  et  du  Khingan,  et  le  Pé-tcha-chan,  que 
l'on  pourrait  considérer  comme  tel,  peut  aussi  désigner 
toute  la  partie  élevée  de  la  Mongolie  sud-orientale  qui 
s'étend  aux  sources  du  Liao-ho.  M.  Poutiata  a  pu  constater 
l'extension  croissante  que  prennent,  vers  l'intérieur  de  la 
Mongolie,  les  Chinois  pacifiques  et  sédentaires  refoulant 
devant  eux  les  Mongols  nomades. 

Il  prévoit  l'époque  où  ces  immigrants  chinois  atteindront 
la  frontière  russe.  Ils  sont,  du  reste,  moins  réfractaires  que 
les  Mongols  à  la  catéchisation  par  les  missions  belges. 
C'est  parmi  les  bandes  de  brigands  à  cheval  qui  infestent  la 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES   SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.    445 

région  que  se  recrutent  les  auteurs  des  massacres  dont 
l'écho  sanglant  parvient  trop  souvent  en  Europe. 

Plus  que  toute  autre  nation,  la  Russie  a  intérêt  à  con- 
naître les  provinces  chinoises  limitrophes  qui  bordent/  au 
sud,  rimmense  frontière  sibérienne  de  l'Empire.  Elle  y 
envoie,  en  pionniers  du  progrès,  ses  officiers  qui  sont  en 
même  temps  des  hommes  de  science,  ou  bien  elle  leur  ad- 
joint des  aides  qui  pratiquent,  sur  le  terrain  purement 
scientifique,  le  principe  de  la  division  du  travail.  C'est  ains 
que  sont  devenues  fructueuses  des  missions,  lointaines  entre 
toutes,  dont  celles  de  Prjévalsky  peuvent  être  considérées 
comme  types.  Constatons,  à  propos  du  nom  de  l'explora- 
teur, l'inauguration  d'un  monument  que  l'admiration  de 
ses  compatriotes  lui  a  dressé  dans  la  capitale.  Cette  inau- 
guration a  eu  lieu  le  1®'  novembre  au  parc  Alexandre  à 
Saint-Pétersbourg. 

L'œuvre  de  Prjévalsky  sera  continuée  cette  année  par 
plusieurs  expéditions  qui  se  dirigeront  vers  la  Mongolie  et 
le  Tibet.  L'une  de  ces  expéditions  est  confiée  à  l'ethno- 
graphe bien  connu  M.  J.  N.  Potanine,  qui  reprendra  la  suite 
de  sa  mission  de  1886  dans  le  Ssé-tchouan  occidental.  Il  sera 
accompagné  de  M.  Berezowsky,  son  ancien  compagnon 
de  voyage,  de  M.  Korchinski,  botaniste,  et  de  l'ingénieur 
des  mines  M.  Obroutcheff.  Tandis  que  M.  Berezowsky  est 
parti,  de  P^in,  pour  Suog-pan  dans  le  Ssé-tchouan  nord 
occidental,  les  autres  membres  de  la. mission  gagneront 
Pékin  par  voie  de  terre,  puis  Sung-pan,  pour  se  diriger  en- 
suite vers  Ta-tsien-lou  dans  le  sud.  M.  Potanine  se  propose 
d'explorer  le  Tibet  oriental  et  d'étudier  le  système  fluvial 
peu  connu  du  Mar-tchou.  Au  retour,  par  Lan-tchou  et 
Hami,  il  voudrait  consacrer  une  partie  du  temps  à  l'étude 
orogéognostique  des  rapports  de  structure  qui  semblent 
exister  entre  le  Thiân-chân  et  le  Nàn-chân  par  leur  trait 
d'union  le  Beî-chân. 

De  même  que  l'expédition  de  M.  Potanine,  celle  que  Tinfa- 


446     RAPPORT  SUR  LES  TRAYAUX  DE  LA  SOaÉTÉ 

tigable  AL  Groum  Grjimallo  va  entreprendre  dans  le  nord- 
est  de  la  Mongolie^  part  sous  les  auspices  de  la  Société 
impériale  russe  de  Géographie* 

L'important  voyage  que  firent,  il  y  a  deux  ans,  MM.  Groum- 
Grjtmailo  dans  le  Nàn-chàn  et  au  Koukou-nor,  vous  est 
certainement  encore  présent  à  la  mémoire. 

Enfin,  le  eapitaine  Roborovsky  et  le  lieutenant  Kazloff  que 
nous  connaissons  comme  compagnons  intrépides  du  colonel 
Piévtzofi*,  dans  sa  mission  au  Tibet  nord-occidental,  se  pré- 
parent à  accomplir  une  exploration  étendue  dans  le  Tibet 
oriental  en  se  dirigeant  sur  Batang  et  Ta-lsîe&-lou.  Ils  se 
proposent  spécialement  de  raccorder  les  levés  d'itinéraires 
de  Prjévalsky  et  de  M.  Piévtzoff  dans  la  région  du  Tibet 
septentrional  qui  les  sépare.  Us  établiront  également  une 
station  météorologique  dans  cette  singulière  dépression  de 
Loukchin,  près  de  Tourfan,  dont  les  explorateurs  antérieurs 
et  le  général  de  Tillo  ont  reconnu  l'existence  fort  inat- 
tendue. 

Le  rapport  pour  l'année  1891  vous  a  déjà  indiqué  à  grands 
traits,  et  pour  autant  que  le  cadre  restreint  de  cette  revue 
annuelle  le  permet  à  votre  rapporteur,  les  étapes  principales 
du  voyage  important  que  le  capitaine  Bower,  du  17*  de 
cavalerie  du  Bengale,  accompagné  du  D' Thorold,  a  effectué 
au  Tibet  et  dans  la  Chine  occidentale.  Il  est  intéressant, 
néanmoins^  d'y  revenir  afin  de  consigner  quelques-unes  des 
données  nouvelles  que  M.  Bower  rapporte  sur  la  géographie 
général  du  Tibet. 

Le  Tibet  proprement  dit,  c'est-à-dire  la  région  placée 
sous  la  suprématie  du  Grand'Deva  Lhung,  a  une  population 
d'environ  4  millions  d'habitants  ;  celle  du  Tibet  chinois,  y 
compris  les  provinces  d'Amdo  et  de  Kham,  atteint  à  peu 
près  le  même  chiffre.  De  cette  population  de  8  millions 
d'Ames,  les  moines  représentent  à  peu  près  la  huitième 
partie.  La  densité  de  la  population,  eu  égard  à  Timmense 


BT  SVR  UBS  VWmwkS  DBS  SGIBireBS  GÉOGRAPHIQUES.    447 

superficie  du  pays,  esl  par  conséquent  très  faible.  Les 
causes  en  sont»  d'après  M.  Bower,  dans  la  pratique  très 
répandue  de  la  polyandrie,  dans  le  célibat  forcé  des  nom- 
breux moines,  et  enfin  dans  la  pauvreté  relative  de  la  partie 
orientale  de  cette  contrée  qui  n'offre  guère  de  ressources 
vitales  qu'au  yak  sauvage  et  à  l'antilope. 

Tout  le  Tibet  central  et  septentrional,  ainsi  que  presque 
la  totalité  du  Tibet  occidental  sont  connus  sous  le  nom  de 

■s. 

Ghang.  Le  Ghang  consiste  en  un  plateau  élevé,  parsemé  de 
monticules  généralement  arrondis  ;  cependant,  de  ci  de  là,  se 
dressent  des  chaînons  neigeux  nettement  accusés.  Les  mon- 
tagnes ont,  pour  la  plupart,  une  direction  de  l'est  à  l'ouest, 
sans  laisser  reconnaître  des  limites  d'eau  bien  définies;  les 
rivières  se  dirigent  dans  tous  les  sens  et  toutes  débou- 
chent dans  de  grands  lacs  salés.  Il  est  important  de  con- 
stater que  ces  lacs,  ainsi  qu'en  témoignent  les  limites 
de  leurs  rivages  antérieurs,  subissent  un  rétrécissement 
progressif  par  suite  de  l'évaporation  insuffisamment  com- 
pensée par  les  apports  de  leurs  affluents.  Durant  cinq  mois 
Texpédition  du  capitaine  Bower  a  cheminé  à  une  altitude  au 
moins  égale  à  celle  du  sommet  du  Mont  Blanc  sans  ren- 
contrer un  seul  arbre. 

Il  n'est  pas  surprenant  que,  dans  ces  conditions,  le  Ghang 
soit  inhabitable  pendant  la  majeure  partie  de  l'année.  La 
plupart  des  endroits,  en  effet,  qui  pourraient  offrir  des  pâtu- 
rages d'été  sont  trop  éloignés  des  quartiers  d'hiver  prati- 
cables, pour  être  mis  à  profit  par  la  population  nomade. 

Dans  le  sud-est,  en  revanche,  le  Ghang  présente  un  carac- 
tère très  différent.  Des  vallées  profondément  entaillées 
alternent  avec  des  collines  couvertes  de  végétation  forestière 
et  quelques  rivières  parviennent  même  à  s'échapper  vers 
la  mer.  La  population  y  est  sédentaire,  habite  des  maisons, 
mais  elle  est  vicieuse,  lâche,  menteuse,  insolente  envers 
le  faible  et  servile  envers  le  fort.  Elle  a  souvent  donné  des 
preuves  de  son  infériorité  morale  lorsqu'elle  abandonna 


448     RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

la  cause  des  missionnaires  français  à  qui  elle  devait  tout. 
Cette  population,  néanmoins,  est  endurante  contre  les  pri- 
vations et  le  froid  et  relativement  active,  mais  moins  indus- 
trieuse que  les  Chinois. 

Le  métissage  entre  Chinois  et  Tibétains  est  très  restreint, 
bien  qu'il  existe  dans  une  certaine  mesure  le  long  de  la 
grand'route  de  L'Hassa.  Il  est  curieux  de  constater  que  les 
Tibétains  défendent  l'entrée  de  leur  pays  aux  femmes  chi- 
noises* 

La  quantité  de  pluie  et  de  neige  qui  tombe  sur  le  Ghang 
est  assez  considérable.  En  été,  les  pentes  se  couvrent, 
durant  une  courte  période,  d'une  herbe  crépue,  excellente 
pour  le  yak,  Tantilope  du  Tibet,  le  kiang. 

La  faune  ornithologique  y  est  très  pauvre  ainsi  que  la 
faune  entomologique.  Quelques  papillons  ont  été  rencon- 
trés à  l'extraordinaire  altitude  de  5,370  mètres.  C'est  mer- 
veille, dit  M.  Bower,  de  trouver  ces  êtres  si  délicats  et  si 
fragiles  au  milieu  de  plateaux  glacés  que  balayent  inces- 
samment les  vents. 

L'herbier  rapporté  par  l'expédition  contient  115  espèces 
dont  l'une  a  été  récoltée  à  l'altitude  de  5,790  mètres,  proba- 
blement la  limite  extrême  à  laquelle,  jusqu'ici,  on  ait  re- 
cueilli une  plante  en  fleur.  Ces  115  espèces  végétales  appar- 
tiennent à  28  ordres  naturels  et  renferment  une  graminée 
nouvelle  et  curieuse,  VAgropyrum  Thoroldianum. 

EnGn  vers  l'est,  en  descendant  du  Chang,  la  région  change 
entièrement  de  caractère.  Des  vallées  profondes,  entaillées 
dans  la  montagne  couverte  d'une  végétation  dense,  sont  par- 
courues par  des  rivières  rapides,  à  direction  constante  et 
qui,  au  lieu  de  se  déverser  dans  des  lacs  salés,  trouvent 
éventuellement  leur  chemin  jusqu'à  la  mer.  Très  pitto- 
resque, cette  région  rappelle  en  beaucoup  de  points,  les 
beautés  de  certaines  parties  du  Cachemire. 

Moins  heureux  que  le  capitaine  Bower,  M.  W.  Woodville 
Rockhill,  dont  vous  vous  rappelez  l'audacieuse  exploration 


ET  SUR  LBS   PROGRÈS   DES   SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.   449 

de  1888-1889,  a  dû  modifier  son  itinéraire  avant  d'avoir 
atteint  le  but  de  son  voyage,  L'Hassa,  la  capitale  da  Tibet. 
Bien  que  la  réussite  de  cette  tentative  nous  eût  donné  des 
renseignements  nouveaux  sur  une  région  du  Tibet  qui,  du 
reste,  présente  peut-être  moins  d'intérêt  qu'elle  n'excite 
d'émulation,  nous  n'«n  devons  pas  moins  à  l'expédition  de 
M.  W.  Woodville  Rockhill  un  itinéraire  des  plus  intéres- 
sants et  des  découvertes  géographiques  précieuses.  C'est 
ainsi  que  l'explorateur  a  atteint  le  Tsaidam  par  une  route 
nouvelle  au  sud  du  Koukou-nor;  il  a  traversé  ensuite  une 
chaîne  de  montagnes  de  4,760  mètres  d'élévation,  pour 
arriver  au  Tsahan-ossou  (probablem^it  le  Tsasa*gol  de 
t^rjévalsky),  rivière  qui  se  perd  dans  le  Tsaïdam.  Après  en 
avoir  suivi  le  cours  sur  une  dislance  de  60  kilomètres, 
M.  Rockhill  se  dirige  vers  l'ouest  et  atteint,  le  4  avril,  le 
village  de  Chang.  Il  découvre  le  lac  de  Tosou  ou  Tosou-nor, 
auquel  il  trouve  un  longueur  de  56  kilomètres  de  l'est  à 
l'ouest,  une  largeur  de  3  à  4  kilomètres  et  une  altitude  de 
396  mètres.  Les  indigènes  mongols  apeurés  lui  ayant  refusé 
la  conduite  à  L'Hassa,  il  se  dirige  sur  le  Tengri-nor  pour 
reprendre  ensuite  la  direction  de  Ghanghaî,  où  il  arrive 
en  novembre  1892.  M.  W.  W.  Rockhill  rapporte  de  son 
expédition  au  Tibet  le  levé  en  entier  de  la  route  depuis 
Kalgan  (Ghang-kia-kou)  et  de  nombreuses  coordonnées 
astronomiques  prises,  en  moyenne,  tous  les  deux  ou  trois 
jours  et  qui  serviront  de  point  de  repère  précieux  pour 
établir  la  carte  de  la  contrée. 

Dans  la  Mongolie  septentrionale  nous  trouvons  à  l'œuvre 
un  jeune  naturaliste  autrichien,  M.  H.  Leder,  qui  voyage 
sous  les  auspices  du  grand-duc  Nicolal  Mikhallovitch. 
M.  Leder  a  exploré,  pendant  l'été  de  1891,  les  sources  de 
l'Irkout,  dans  le  Saîan  oriental,  les  régions  du  Mounkou- 
sardik  et  les  monts  Tounkinsk.  A  la  fin  d'avril  de  cette 
"année,  il  est  parti  d'Ourga  pour  le  haut  Orkhon  et  le  Chàngaï 

soc.  DE  6É0GR.  —  4«  TRIMESTRE  1893.  XIV.  ~  30 


450     BÂPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

oriental.  Après  avoir  visité  les  ruines  de  £arakoroum,  dont 
If.  Yadrintzeff  nous  a  donné  ici  môme  une  description  si 
détaillée,  il  remonte  le  cours  du  Djirmantaï  jusqu'à  son 
origine  et  gagne  l'Ortou-tamir  par  le  Zizirlik.  Le  eol  de 
Ghouchou-davane  le  conduit  ensuite  vers  le  nord-est,  à 
travers  le  pays  montagneux  qui  s'étend  au  sud^lu  Ghangaï 
et  envoie  au  désert  de  Gobi  de  nombreuses  rivières  <mgi- 
naires  du  Ghangaï.  Enfin,  d'Erdeni-zao,  il  regagne  Ourga 
en  passant  par  Dang-goun-«'Chouren  et  la  Tola.  Plus  spécia- 
lement voué  aux  études  d'histoire  naturelle,  M.  Leder^ 
par  son  voyage,  augmentera  dans  une  mesure  très  notable 
nos  connaissances  géographiques  de  la  contrée  située  en 

• 

dehors  de  la  grande  route  de  Saïr-oussou  à  Ouliassoutal  et 
à  Ourga.  Il  décrit  le  Ghangaï  septentrional  comme  étant 
couvert  d'épaisses  forêts  de  conifères  et  présentant  encore 
beaucoup  d'analogie  et  de  parenté  avec  la  Sibérie  méridio- 
nale. Le  Ghangaï  méridional,  par  contre,  affecte  déjà  un 
caractère  nettement  indépendant  comme  flore  et  comm& 
faune. 

En  nous  dirigeant  vers  l'Asie  centrale,  où  l'œuvre  géogra- 
phique se  perfectionne  par  des  études  de  plus  en  plus 
serrées,  nous  trouverons  les  traces  d'un  autre  voyageur 
autrichien,  M.  Troll.  M.  Troll  n'en  est  pas  à  son  premier 
voyage  dans  l'Asie  centrale,  et  c'est  pour  la  seconde  foi& 
qu'il  visite  Kachgar«  Il  se  propose  de  traverser  les  monts 
Thian-chan  par  le  haut  Naryn  pour  se  diriger  ensuite  sur 
Pékin  par  la  Sibérie  méridionale.  Ses  études,  ainsi  que 
celles  du  voyageur  suédois  Swen  Hedin,  nous  seront  sans- 
doute  connues  d'une  façon  détaillée  l'année  prochaine  et 
voire  rapporteur  se  borne  aujourd'hui  à  les  mentionner. 

La  mission  scientifique  de  MM.  Dutreuil  de  Rhins  et  Gre* 
nard  se  poursuit  en  dépit  des  difficultés  nombreuses  qu'elle 
a  rencontrées  jusqu'à  présent.  Le  rapport  de  l'année  der- 
nière avait  quitté  les  voyageurs  français  au  moment  où  ils 


ET   SUR  LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES.    451 

allaient  prendre  leurs  quartiers  d'hiver  àKhotan,  après  avoir 
franchi  TÂltyn^agh  et  exploré  les  sources  du  Kéria-daria. 
Durant  son  second  séjour  à  Kholan,  M.  de  Rhins  a  terminé 
une  étude  sur  cette  ville  et  fait  de  nombreuses  excursions 
aux  alentours  dans  un  rayon  d'une  trentaine  de  kilomètres, 
multipliant  ses  observations  archéologiques,  météorologi- 
ques et  astronomiques.  De  son  côté  M.  Grenard  a  poursuiTi 
ses  recherches  de  linguistique  et  de  philologie  et  collaboré 
activement  à  la  récolte  des  collections  de  toute  sorte  dont 
M.  de  Rhins  a  annoncé  l'envoi. 

Vers  la  fin  de  Tété,  alors  que  la  fonte  des  neiges  rend  les 
hauts  plateaux  moins  difficilement  accessibles,  la  mission 
se  remet  en  route  pour  aborder  de  nouveau;  vers  le  sud-est 
et  l'est,  le  plateau  si  redoutable  et  si  inhospitalier  du  Tibet 
nord-occidental; 

Le  24  août,  après  avoir  dépassé  Kéria  et  Polou,  elle  se 
trouve  à  nne  journée  de  marche  au  delà  de  la  source  du 
Kéria-daria  et  du  Kéria-kuttel  ;  mais  les  pluies  tardives  et 
abondantes  de  l'été  ont  fortement  détrempé  le  sol  qui  ne  se 
prête  point  à  une  marche  dans  la  direction  des  sources  du 
Yang-tsé-kiang.  L'excessive  fatigue  des  hommes  et  des 
bêtes  ainsi  que  l'épuisement  des  provisions,  force  bientôt  la 
caravane  de  gagner  au  plus  vite  un  point  de  ravitaillement 
et  un  terrain  de  marche  moins  pénible.  Les  Tibétains  du 
district  de  Rudok  n'ayant  pu  lui  fournir  les  vivres  néces- 
saires, elle  atteint  les  bords  du  lac  Pang-gong  après  avoir 
perdu  le  tiers  de  ses  bêtes  de  somme.  Contraints  de  prendre 
la  route  de  Leh,  les  voyageurs  arrivent  le  2  octobre  &  la 
capitale  du  Ladakh,  quarante-cinq  jours  après  leur  départ 
de  Polou.  Malgré  les  fatigues  endurées  et  l'état  de  santé 
précaire  qui  en  est  résulté,  M.  de  Rhins,  craignant  d'être 
retenu  par  les  neiges,  se  remet  en  marche  le  21  octobre, 
pour  rentrer  dans  le  Turkestan  chinois.  A  travers  les  cols 
deSasser-la,  de Karakoroum,  de  Sandjou,  etc.,  l'expédition, 
durement  éprouvée  par  de  nouvelles  pertes  d'animaux  de 


452  RAl»PORT   SUR   LES   TRAVAUX  DE  LA   SOCIÉTÉ 

transport,  rentrait  à  Khotan  vers  la  fin  du  mois  de  novembre. 
Il  n'est  pas  douteux  que  les  efforts  énergiques  et  le  con- 
sciencieux: labeur  de.  nos  collègues  ne  profitent  hautement 
à  la  géographie  de  l'Asie  centrale  dont  M.  de  Rhins  est 
aujourd'hui  l'un  des  représentants  les  plus  autorisés.  D'après 
les  dernières  nouvelles  qui  nous  sont  parvenues,  la  mission 
se  propose  de  reprendre  sa  route  vers  l'est,  en  passant  par 
Tchertchen  et  Sinin  où  elle  espérait  arriver  vers  la  fin  de 
l'année  1893. 

Nous  voici  près  du  Pamir,  dans  le  voisinage  de  ce  «  père 
des  montagnes  de  glace  »  ou  Mouss-tagh-ata,  dont  le  pic 
de  7,750  mètres  d'élévation  se  dresse,  comme  une  tour  de 
géant,  sur  le  bord  du  a  Toit  du  monde  ».  Vous  savez  tous 
les  compétitions  d'ordre  politique  qui  s'agitent  au  pied  du 
Tagharma,  sur  les  Pamirs,  où  Russes,  Anglais,  Chinois  et 
Afghans  se  disputent  la  possession  de  terres  désolées  et  sans 
valeur.  Au  moins  connaîtrons-nous  les  Pamirs  d'une  façon 
de  plus  en  plus  précise  et  les  reconnaissances  que  le  colo- 
nel Yonoff  a  dirigées  sur  le  petit  Pamir  et  vers  le  Wakhan 
nous  apporteront-elles  des  levés  topographiques  très  exacts, 
étroitement  reliés  à  ceux  du  Ferghanah  et  de  l'Alaï. 

Moins  suspect  aux  tribus  montagnardes  de  l'Hindou- 
kouch  que  le  chef  4'une  reconnaissance  militaire,  le  comte 
Komarowsky  a  pu  pénétrer,  par  la  voie  du  Pamir,  au  delà 
de  THindou-kouch  jusqu'à  Dir  et  déboucher,  près  de  la 
plaine  de  Pechawer,  à  Attok  où  il  a  trouvé  le  chemin  de  fer 
du  nord  de  l'Inde.  Un  accident  de  voyage  a  obligé  le  hardi 
voyageur  à  retarder  son  retour  au  Turkestan  par  la  haute  Asie. 

Le  trajet  que  le  comte  Komarowsky  a  pu  faire  par  le  Pa- 
mir, le  prince  Galitzine  a  dû  renoncer  à  le  faire  en  partant 
de  l'Inde.  Il  avait  atteint  Srinagar,  par  la  route  de  Yarkand 
et  de  Ladakh,  mais  les  autorités  anglaises  l'ont  déterminé 
à  abandonner  son  projet  de  retour  par  la  voie  de  Guilguit 
et  le  Wakhan. 


ET  SUR  LES  PROGRÈS   DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.    453 

Lord  Danmore,  au  contraire,  ministre  de  la  Cour  impé- 
riale de  Russie,  accompagné  du  major  J.  RochCy  a  pu  faire 
un  voyage  important  et  très  étendu  sur  les  Pamirs  et  les 
régions  limitrophes. 

Les  voyageurs  anglais  n'ont  pas  été  moins  nombreux  cette 
année  que  les  précédentes.  C'est  ainsi  que  M.  Macartney  a 
pénétré  de  Kachgar  au  Kandjout  où  M.  Grombchevsky  avait 
fait,  il  y  a  trois  ans,  une  expédition  si  hardie. 

MM.  van  Cott  et  Grennfield  ont  accompli  un  voyage  de 
l'Inde  au  Turkestan  chinois  et  M .  Pemberton  a  pénétré  dans  la 
même  région  en  partant  de  Kouldja  pour  arriver  à  Yarkand. 

Au  delà  de  l'Hindou-kouch,  les  régions  montagneuses 
pré'indiennes  où  le  fanatisme  et  la  barbarie  des  peu- 
plades presque  indépendantes  ont  opposé  beaucoup  de 
difficultés,  jusqu'ici,  aux  explorateurs  européens,  sont 
actuellement  le  théâtre  de  revirements  politiques  qui  per- 
mettront de  compléter  l'œuvre  d'exploration  inaugurée 
par  MM.  Biddulph,  Haverty,  Tanner,  Leitner,  Mac-Nair,  et 
bien  d'autres.  Tchitral,  Chilas,  Hounza-nagar,  Dir,  le  Ya- 
ghistan  et  même  le  ténébreux  Kafiristan  ne  tarderont  pas  à 
nous  livrer  les  derniers  secrets  de  leur  sol  accidenté,  grâce  à 
l'intervention  de  la  politique  qui  arme  des  expéditions  ou 
des  reconnaissances  de  plus  en  plus  lointaines. 

Il  convient  de  signaler,  parmi  les  publications  auxquelles 
des  considérations  d'ordre  politique  ne  mettent  pas 
d'entraves,  la  cinquième  et  dernière  partie  des  études  du 
major  Raverly  sur  TAfghanistan,  le  Beloutchistan,  etc.  Cet 
ouvrage,  que  fait  paraître  YJndia  Office,  contient  une  foule 
de  données  géographiques,  entre  autres  sur  l'ensemble  des 
passes  des  monts  Soliman,  et  sur  Tethnographie  des  tribus 
frontières  de  l'Inde,  depuis  l'Hindou-kouch  jusqu'au  Sindh. 
Le  major  Raverty  est  l'un  des  savants  les  plus  versés  dans 
la  connaissance  de  cette  partie  de  l'Asie. 


454     RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

Un  des  événements  géographiques  les  plus  importants  de 
Tannée  qui  vient  de  s'achever,  est  certainement  l'explora- 
tion de  M.  W.  M.  Gonway  dans  les  glaciers  de  l'Himalaya 
septentrional  et  du  Karakoroum.  L'honneur  d'avoir  soutenu 
cette  mission  appartient  à  la  Royal  geographical  Society  et 
à  la  Royal  Society  de  Londres.  L'expédition  comprenait, 
outre  son  chef,  MM.  G.  G.  Bruce,  J.  H.  Rondebush,  le  peintre 
A.  D.  M'Gormick,  l'alpiniste  connu  0.  Eckenstein,  le  guide 
alpin  Zurbriggen,  4  cipayes  de  l'Inde,  70  porteurs  et  un 
grand  nombre  de  domestiques  et  de  muletiers. 

Partie  d'Europe  au  commencement  du  mois  de  février, 
la  mission  entre  en  campagne  le  11  mai,  en  quittant  Guil- 
guit.  Elle  se  dirige  tout  d'abord  vers  l'extrémité  de  la  vallée, 
que  dominent  une  série  de  pics  gigantesques  parmi  lesquels 
l'imposant  Rakapouchi. 

La  vallée  supérieure  est  occupée  par  un  glacier  qui  n'a  pas 
moins  de  312  kilomètres  carrés  de  superficie.  Malheureuse- 
ment le  mauvais  temps,  la  neige  et  les  froids,  les  ouragans 
et  la  constante  menace  des  avalanches  en  rendent  l'ascension 
des  plus  difficiles.  Néanmoins  l'expédition  escalade  un  pic  de 
5,180  mètres  et  peut  camper  à  près  de  4,440  mètres  d'alti- 
tude, sur  la  pente  d'un  autre  pic  qui  domine  la  vallée  de 
Nagar.  Après  trois  semaines  d'attente,  alors  que  le  mauvais 
temps  amené  par  un  vent  persistant  du  sud-ouest  eut  rendu 
illusoire  toute  tentative  de  haute  ascension,  M.  Gonway  se 
décide  à  rentrer  à  Guilguit  afin  d'y  attendre  une  période 
météorologique  plus  propice. 

Le  31  juillet,  la  caravane  quitte  Askoiey;  elle  rencontre 
bientôt  après  le  glacier  de  Biafo  dont  elle  note  le  retrait 
depuis  que  M.  Godwin  Austen  Ta  visité,  et  traverse,  aa 
milieu  de  nombreuses  difficultés,  la  rivière  qu'il  alimente. 
C'est  ensuite  l'immense  glacier  de  Baltoro  dont  la  traversée 
ne  prend  pas  moins  de  quatre  jours,  mais  qui  permet  à 
M.  Gonway  et  à  ses  compagnons  d'atteindre  le  sommet  du  pic 
qui  domine  le  glacier  au  nord,  à  l'altitude  de  6,090  mètres* 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES   SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.    455 

€e  pic  reçoit  le  nom  de  Crystal  Peak.  Quelque  difficile 
qu*ait  été  cette  traversée  en  raison  de  la  nature  rocailleuse 
du  terrain,  les  hardis  alpinistes  ont  été  dédommagés  de 
lenrs  peines  par  les  merveilleux  spectacles  qu'ils  ont  pu 
contempler  et  auxquels  l'orage  était  venu  apporter  le  cachet 
d'une  grandeur  sans  pareille.  Désireux  d'avoir  une  vue  siir 
le  pic  K^,  la  plus  haute  montagne  du  globe  après  le  Gauri- 
sankar  du  Nepaul,  afin  d'en  préparer  l'ascension,  ils  font 
préalablement  celle  d'un  autre  pic  qui  se  dresse  au  nord  et 
qu'ils  baptisent  du  nom  de  Watch  tower  ofindia.  Dans  la 
nuit  du  10  août,  on  se  met  en  route  pour  tenter  d'escalader 
le  géant  de  l'Himalaya,  évalué  à  8,620  mètres  de  hauteur.  Le 
paysage  est  grandiose;  le  glacier  de  Baltoro  développe  son 
immense  coulée  de  glace  formée  de  l'union  de  deux  grands 
affluents  au  pied  occidental  du  Gusherbrum.  L'un  d'eux, 
descendant  du  Watch  tower,  résulte  lui-même  de  la  con- 
fluence de  sept  glaciers  secondaires.  Au  milieu  du  Baltoro, 
une  énorme  montagne,  non  marquée  sur  les  cartes,  se 
dresse  &  l'instar  d'un  trône  veiné  d'or;  aussi  M.  Conway  lui 
donne-t-il  le  nom  de  Golden  Throne.  Le  12  août,  on  aborde 
avec  succès  le  passage  d'un  col  qui  doit  mener  à  la  crête  prin- 
cipale. Le  18  août,  l'expédition  campe  à  plus  de  5,000  mètres 
au  pied  du  Golden  Throne,  le  21  à  5,890  mètres,  et  le  24  à 
6,090  mètres.  Leurs  trois  derniers  campements  ont  reçu  les 
noms  désormais  consacrés  de  Footstool  camp.  Sérac  camp 
et  Upper  plateau  camp,  Ge  n'est  que  le  25  qu'ils  peuvent 
tenter  l'ascension  définitive  du  pic.  A  ces  hauteurs  éthérées 
où  la  raréfaction  de  Tait  impose  aux  forces  de  l'homme  une 
limite  de  plus  en  plus  étroite,  l'énergie  seule  du  tempéra- 
ment peut  lutter  contre  la  fatigue  des  muscles  exténués.  A 
2  h.  45  de  l'après-midi  le  sommet  du  pic  est  atteint,  mais, 
le  Golden  Throne  dresse  encore,  à  427  mètres  plus  haut, 
sa  cime  inaccessible.  M.  Conway  et  ses  compagnons  se 
trouvaient  alors  à  l'altitude  de  7,012  mètres  environ  (22,750 
à  23,000  pieds  d'après  l'estimation  de  M%  Conway).  Ils 


450     RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

donnèrent  à  ce  pic  le  nom  ùe  Pioneer  Peak.  Une  vue 
superbe  se  développait  devant  eux,  portant  le  regard  jus- 
qu'à 300  kilomètres  dans  le  pays  de  Hounza.  Après  avoir 
pris  des  photographies  et  fait  des  observations  de  toute 
sorte,  les  ascensionnistes,  exténués,  plus  par  la  fatigue  accu- 
mulée durant  des  semaines  que  par  l'altitude  momentané- 
ment atteinte,  ne  quittèrent  qu'à  regret  le  point  extrême 
de  leur  escalade.  M.  Gonway  estime  que  s'ils  avaient  eu 
des  lits  chauds  et  des  tentes,  ils  auraient  pu,  le  lendemain, 
s'élever  encore  d'au  moins  900  mètres. 

L'expédition  de  M.  Gonway  a  atteint  la  plus  grande  altitude 
à  laquelle  on  soit  arrivé  jusqu'à  ce  jour  dans  la  montagne. 
Elle  a  dépassé  le  point  extrême  atteint  par  M.  Graham,  en 
1883,  sur  le  Kaboru  et  s'est  élevée  à  300  mètres  plus  haut 
que  M.  Schlagintweit  dans  les  montagnes  du  Népaul. 

Un  fait  curieux  à  noter,  c'est  l'influence  relativementfaible, 
l'absence  en  quelque  sorte,  du  mal  de  montagne  lors  de 
l'ascension  duCrystalPeak,  aussi péniblecependantquecelle 
du  MontGervin.  Les  explorateurs  arrivèrent  au  sommet  très 
dispos,  n^angèrent  comme  d'habitude.  A  7,000  mètres,  le 
guide  Zurbriggen,  après  avoir  taillé  un  nombre  incalculable 
de  marches  dans  la  glace,  put  fumer  avec  plaisir.  Aussi 
H.  Clinton  Dent  a-t-il  exposé,  à  ce  propos,  ses  idées  sur  les 
effets  physiologiques  des  hautes  altitudes  dans  un  article 
intéressant  publié  par  le  Geographical  Journal  de  1893. 
Votre  rapporteur  le  signale  à  ceux  de  nos  collègues  dont 
l'amour  de  l'alpinisme  pourrait  en  tirer  profit. 

La  mission  de  M*  Gonway  marque  ainsi  une  date  impor- 
tante dans  l'exploration  des  montagnes  de  l'Himalaya. 
En  deux  mois  de  temps  favorable,  —  la  mission  est  rentrée 
à  Cachemire  le  12  octobre, — elle  a  pu  e^iplorer  des  régions 
complètement  inconnues.  Elle  rapporte  des  documents 
nombreux  sur  l'orographie  si  compliquée  de  celte  partie 
de  la  chaîne,  des  observations  précieuses  sur  le  développe* 
meqt  et  la  marche  des  plus  grands  glaciers  du  continent. 


ET  SUR   LES  PROGRÉS  DES   SCIEIfCES  GÉOGRAPHIQUES.   457 

des  collections  d'histoire  naturelle,  enfin  de  nombreuses 
photographies  et  dessins. 

Une  discussion  s'est  élevée  entre  MM.  Godwin  Austen  et 
Gonway  au  sujet  de  la  nomenclature  des  pics  du  Karako^ 
roum.  Le  grand  pic  Mousstagb,  nettement  indiqué  sur  la 
carte  du  colonel  Godwin  Âusten,  porterait,  d'après  M.  Gon- 
way, le  nom  indigène  de  Skinmang,  tandis  que  le  pic  K'  ou 
pie  Godwin  Austen,  serait  appelé  Chiring.  Rappelons  que  la 
question  de  la  dénomination  des  pics  a  été  traitée  avec 
beaucoup  d'autorité  et  de  savoir  par  un  alpiniste  célèbre, 
M.  Freshfieid,  dans  les  Proceedings  of  the  Royal  geogra-- 
phical  Socieiy  de  mars  i  886. 

Les  montagnes  du  centre  de  l'Himalaya  ont  été  le  théâtre 
d'une  exploration  scientifique  confiée  au  D'  G.  Diener  par 
l'Académie  des  Sciences  devienne.  La  mission  comprenait 
en  outre  le  D'G.  Griesbach  et  M.  G.  S.  Middlemiss,  de  VIndian 
geological  Survey.  Elle  avait  spécialement  pour  but  d'étudier 
les  gisements  fossilifères  découverts  par  M.  Griesbach  et 
qui  présentent  certains  rapports  avec  ceux  des  Alpes  orien- 
tales. Quittant  Naini-Tal  le  21  mai,  elle  se  dirige  par  Almora 
sur  Milam,  dernier  village  de  la  vallée  de  Gori-Ganga,  situé 
à  l'altitude  de  3,448  mètres.  En  juin,  elle  explore  le  glacier 
de  Milam  qui  rappelle  le  glacier  d' Aletsch. 

Le  19  juin  l'expédition,  renforcée  de  20.  coolies  et  de 
43  yaks,  se  dirige  vers  le  nord,  traversé  la  passe  d'Outa- 
darra  à  l'altitude  de  5,363  mètres,  pour  atteindre  la  vallée 
de  Girthi.  Au  commencement  de  juillet  elle  pénètre  sur  le 
district  tibétain  peu  exploré  de  Hundes,  par  les  cols  de 
Kimgar  et  de  Kiogar-Ghaldon.  M.  Diener  fait  avec  succès 
l'ascension  de  nombreux  pics,  parmi  lesquels  celui  de  Kan- 
gribingri,  dont  l'altitude  dépasse  5,840  mètres.  A  la  fin  de 
juillet,  l'expédition  bloquée  pendant  trois  jours  à  5,190  mè- 
tres par  une  tempête,  réussit  enfin  à  traverser  successive- 
ment les  cols  de  Kangribingri  (5,580  mètres),  de  Jandi 


458     RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

(5,600  mètres)  et  d'Outadarra,  pour  rentrer  sur  territoire 
britannique.  Au  mois  d'août,  elle  explore. le  Ghalchal  alors 
que  les  Tibétains  avaient  entravé  de  tout  leur  pouvoir  sa 
marcbe  en  avant,  et  se  dirige  sur  Niti  en  traversant  la  passe 
de  Silakank.  Après  une  visite  du  D'  Diener  à  la  passe  de 
Niti,  la  mission  retourne  à  Naini-Tal  qu'elle  atteint  le 
7  octobre  par  Dhauli  Ganga  et  la  passe  d'Alaknanda. 

De  même  que  celle  de  M;  Gonway,  l'expédition  du 
D' Diener  a  été  contrariée  par  le  mauvais  temps  accom- 
pagné d'ouragans  furieux.  Le  mois  d'août  n'a  pas  compté 
moins  de  vingt-six  jours  pluvieux.  Le  manque  de  provisions 
et  de  combustible  se  fit  également  très  péniblement  sentir 
et  les  explorateurs  en  ont  souffert  cruellement  lorsque,  pen- 
dant quatre  semaines,  ils  campèrent  à  des  altitudes  de 
4,400  mètres  et  au  delà.  Gontrairement  à  l'expérience  de 
M.  Gonway,  les  membres  de  l'expédition  du  D«  Diener 
furent  éprouvés  fortement  par  le  mal  de  montagne.  Il  est 
intéressant,  cependant,  de  constater  que  les  effets  capri- 
cieux, dirait-on,  de  cette  affection  des  grandes  hauteurs, 
se  sont  montrés  amoindris  au  delà  de  5,300  mètres. 

Dans  l'Himalaya  oriental,  votre  rapporteur  doit  vous 
signaler  l'expédition,  faite  en  1891,  au  Kanchinchinga  par 
M.  White,  résident  anglais  au  Sikkim,  accompagné  de 
M.  Hoffmann.  Les  voyageurs  ont  suivi,  à  partir  de  Dar- 
jeeling,  une  route  intéressante  par  Taloung,  le  col  de 
Yeumtzo  et  le  glacier  de  Lemou,  qu'ils  ont  exploré  jusqu'à 
l'altitude  de  5,300  mètres.  M.  Hoffmann  pense  que  cette 
route  permet  d'atteindre  le  point  culminant  de  l'Himalaya 
oriental. 

Les  levés  topographiques  et  les  reconnaissances  des 
Surveys  ofindia  se  sont  étendus  surtout  du  côté  de  la 
Birmanie  et  du  Beloutchistan  méridional.  G'est  ainsi  que 
M.  Kennedy,  après  avoir  accompagné  la  colonne  du  major 


ET   SUR   LES   PROGRÈS  DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.    459 

Dalzell  dans  la  vallée  de  Hukong,  a  pris  au  retour  la  route 
de  Ghiudwin  en  passant  par  la  vallée  de  Taro.  Il  a  pu 
reconnaître  ainsi  une  région  peu  connue  de  3,750  milles 
carrés  de  superficie. 

D'un  autre  cAté,  le  capitaine  H.  M.  Jackson  a  exploré  une 
partie  delà  région  de  Bret  au  sud-ouest  de  Karenni,  dans  la 
vallée  de  Tuchaung. 

Dans  la  vallée  de  l'Indus,  le  capitaine  Wahab  a  profité  de 
l'expédition  militaire  de  sir  William  Lockhart  contre  les 
tribus  des  Isazal  pour  étendre  le  réseau  topographique,  entre 
autres  sur  le  territoire  des  tribus  Hasanzaî. 

Les  opérations  dans  le  Beloutchistan  ont  été  importantes* 
Elles  consistent  principalement  en  une  reconnaissance,  par 
le  capitaine  Mackenzie,  en  vue  de  l'établissement  d'une 
voie  ferrée  de  Kouratchi  à  Raran.  La  série  des  triangu** 
lations  du  Mékran  a  été  étendue  vers  l'ouest  par  M.  Ë.  M. 
Glaudius,  qui  a  dirigé  également  les  travaux  d^une  brigade 
topographique,  auxquels  on  doit,  dans  le  Kolwan  et  le  Mékran, 
un  ensemble  de  levés  de  19«084  milles  carrés.  Enfin,  le  rap- 
port annuel  du  colonel  H.  R.  Thuillier,  chef  du  départe- 
ment, signale  encore  les  travaux  de  M.  £.  A.  Wainwright  et 
de  Rai  Bahadour  Hira  Singh,  ainsi  que  les  levés  autour  de 
Gwatar  par  Khau  Bahadour  Youssouff  Ghérif«  Ce  rapport 
est  suivi  d'une  étude  historique  et  ethnographique  sur  le 
Hékran,  par  le  savant  colonel  Holdich. 

En  nous  rapprochant,  vers  Test,  de  nos  possessions  indo* 
chinoises  que  séparent  de  l'Inde  les  États  «  tampons  ^,  nous 
signalerons  la  découverte,  par  le  lieutenant  H.  B.  Walker^ 
d'une  route  directe  entre  la  Birmanie  méridionale  et  la  pro- 
vince d'Arrakan»  Malgré  les  grandes  ^difficultés  que  le  voja^ 
geur  a  rencontrées  en  traversant  la  ligne  de  partage  des 
eaux  entre  Tlraouaddy  et  le  golfe  du  Bengale,  M.  Walker 


460  RAPPOllT  SUR  LES  TRAVAUX  DE    LA   SOCIÉTÉ 

préconise  cette  roule  comme  tracé  favorable  pour  un  futur 
chemin  de  fer.  Elle  part  de  Napeh,  dans  le  district  de  Minbu, 
pour  aboutir  à  Dalet  en  passant  par  le  col  de  TAn. 

D'un  autre  côté,  le  lieutenant  Colomb  est  parti  de  TAssam 
pour  traverser  les  monts  Patkoï  et  gagner  Tlraouaddy 
dont  il  se  propose  d'explorer  les  sources.  Il  étudiera  égale- 
ment le  projet  de  la  meilleure  voie  de  communication  à 
établir  entre  l'Assam  et  la  Haute  Birmanie. 

Plus  à  l'est,  le  lieutenant  Ëhlers  se  prépare  à  traverser 
les  États  Chans  pour  pénétrer  dans  le  Siam. 

Cette  année  encore,  nos  explorateurs  ont  fait  œuvre  de 
patriotisme  et  de  science  dans  l'extrême  Orient.  Vous  con- 
naissez tous  les  belles  recherches  de  M.  L.  Fournereau 
sur  l'archéologie  du  Cambodge  siamois.  Il  avait  rapporté 
en  1888,  lors  d'une  première  mission  du  Ministère  de  l'In- 
struction publique,  des  études  et  des  documents  du  plus 
haut  intérêt  sur  cet  art  khmer  dont  les  vestiges  grandioses 
témoignent  jusqu'à  nos  jours  de  l'éclat  d'une  antique  civi- 
lisation disparue.  La  nouvelle  mission  de  M.  Fournereau 
n'a  pas  été  moins  fructueuse  que  la  précédente. 

Quittant  Bangkok  en  novembre  1891,  M.  Fournereau  se 
dirige  vers  le  nord  à  la  recherche  des  ruines  des  anciennes 
capitales  du  royaume  Thaï  ou  Sajam.  C'est  de  ce  nom  qui 
veut  dire  c  race  brune  »,  qu'est  dérivé  le  nom  de  Siam. 
Après  avoir  remonté  le  Mé-Nam  jusqu'à  Kampheng  Phet, 
puis  traversé  les  forêts  de  bois  de  teck  jusqu'à  Sukhôdaya, 
le  voyageur  explore  les  ruines  à  peine  apparentes  de  l'an- 
cienne capitale  Sajjanâlaya,  ville  sainte  des  brahmes  du 
nord,  ainsi  que  Sukhôdaya  dont  les  rois  avaient  également 
fait  leurs  résidences  sacrées.  De  Sukhôdaya  aux  ruines  de 
Sangkalôk,  puis  à  Thung  Jang,  il  atteint  Utthadarit,  la 
dernière  capitale  siamoise  du  nord,  d'où  il  peut  jeter  un 
coup  d'œil  à  Muang  Labié,  le  premier  grand  village  laotien. 
Partout  les  ruines,  témoins  de  la  grande  puissance  des 


ET   SUR  LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.  461 

Thaïs,  disparaissent  sous  Tépaîs  étouffement  de  la  forêt 
tropicale  et  ne  permettent  qu'à  grand'peine  au  voyageur 
la  reconstitution  de  leur  plan.  A  Lophaburi,  à  Yixaien  où 
se  trouvent  les  ruines  les  plus  importantes  du  brahma- 
nisme, avec  les  traces  des  habitations  des  Français  qui  vin- 
rent à  Siam  sous  Louis  XIV,  M.  Fournereau  reconnaît  Tar- 
chitecture  caractéristique  d'Angkor  Thom  dans  le  Cambodge 
siamois. 

De  retour  à  Bangkok,  il  visite  Ayuthia,  fondé  au  xvi*  siècle 
par  les Khmersy  capitale  jusqu'en  1766,  aujourd'hui  en  ruine. 

Des  collections  inestimables,  des  spécimens  et  des  estam- 
pages recueillis  au  milieu  de  difficultés  sans  nombre, 
forment  le  butin  scientifique  de  cette  expédition,  dont 
M.  Fournereau  vous  a  donné  lui-même  un  résumé  des  plus 
intéressants. 

Plus  au  sud,  dans  l'État  de  Perak,  M.  G.  A.  Lefroy,  sur- 
veyor  en  chef,  a  ajouté  à  nos  connaissances  sur  la  presqu'île 
de  Malacca  par  un  voyage  à  Mukinta  et  une  ascension  du 
Gunong  Kerban.  Celte  montagne,  probablement  la  plus 
haute  du  territoire  de  Perak,  atteint  2,176  mètres  d'altitude  ; 
elle  est  formée  d'un  noyau  granitique  auquel  succède,  vers 
le  sommet,  une  formation  schisleuse  elle-même  recouverle 
de  sédimentations  secondaires  dont  les  traces  se  retrouvent, 
beaucoup  plus  nombreuses,  sur  les  collines  environnantes. 
Ces  changements  dans  la  nature  géologique  du  terrain 
sont  nettement  accusés  par  des  différences  corrélatives  de 
la  flore,  elle-même  de  plus  en  plus  rabougrie  au  delà  de 
1,500  mètres. 

Bien  que  les  explorations  récentes  et  notamment  les 
expéditions  de  M.  Pavie  et  de  ses  collaborateurs,  aient  accru 
dans  une  mesure  très  vaste  nos  connaissances  sur  les 
régions  montagneuses  qui  s'étendent  de  la  rive  gauche  du 
]Qlé-kong  à  la  mer  de  Chine,  il  n'en  reste  pas  moins  un 


462      RAPPORT  SUR  LES  TRAYAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

certain  nombre  de  problèmes  à  résoudre  et  de  régions 
inexplorées  à  visiter.  Telle  est  la  région  des  sources  du 
Donnai  et  la  ligne  de  partage  des  eaux  qui  sépare  le  fleuve 
de  Saigon  du  grand  Mé-kong.  M.  le  D'  Neis,  en  4880-1881, 
plus  récemment  en  1884,  et  en  1889  M.  R.  Humann,  ont 
déjà  établi  les  bases  de  l'œuvre  géographique  dans  cette 
partie  de  TAnnam;  M.  le  D'  Alexandre  Yersin  vient  d'ap- 
porter à  leurs  travaux  un  complément  précieux. 

Le  D'  Yersin,  qui  fut  Tnn  des  collaborateurs  de  M.  Pas- 
teur, a  entrepris,  en  mars  1892,  un  voyage  d'exploration  dans 
le  bassio  du  Sé-bang-kane,  partie  de  TAnnam  inconnue 
jusqu'à  lui.  Il  voulait  surtout  rechercher  l'origine  de  cette 
rivière,  gros  affluents  du  Mé-kong,  séparé  lui-même  du 
Donna!  par  un  énorme  massif  montagneux.  M.  Tersin  partit 
de  Saigon  n'amenant  comme  escorte  que  deux  boys  anna- 
mites. C'est  grâce  à  cet  équipage  offensif,  autant  qu'à  sa 
qualité  de  médecin,  qu'il  put  traverser  les  territoires  de  peu- 
plades extrêmement  beUiqueuses  et  sauvages,  tels  que  les 
Mois  Bichs,  Benongs,  Penons,  etc.  La  contrée  parcourue,  de 
Na-thrang  à  Stung-treng,  est  constituée  par  un  plateau  de 
450  mètres  d'altitude  et  sillonnée  de  nombreux  cours  d'eau. 
Elle  est  couverte  d'une  immense  forêt  qui  s'étend  delà  côte 
d'Annam  au  Mé-kong.  Cette  forêt  possède  une  faune  élevée 
des  plus  riches  en  espèces  et  en  nombre.  Assez  dense  dans 
certaines  parties  de  la  contrée,  la  population  fait  complè- 
tement défaut  dans  d'autres  et  le  voyageura  marché  jusqu'à 
sept  journées  sans  rencontrer  une  seule  habitation.  Le 
D"  Yersin  a  relevé  au  théodolite  les  coordonnées  géogra- 
phiques de  tous  les  villages  qu'il  a  visités.  Il  rapporte  une 
carte  exacte  de  la  région  avec  un  tracé  de  cours  complet 
du  Sé-bang-kane  depuis  son  origine  jusqu'à  son  confluent 
avec  le  Mé-kong.  De  nombreuses  observations  sur  les  tribus 
sauvages  et  des  études  consciencieuses  poursuivies  durant 
cette  expédition,  la  rendent  digne  de  tout  notre  intérêt» 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.    463 

M.  Tersin  se  dispose  à  continaer  le  cours  de  ses  explorations 
si  heureusement  inaugurées  par  son  voyage  an  Sé-èang* 
kane. 

Notre  colonie  du  Tonkin,  fort  malmenée  dans  les  discours 
des  uns  et  chaudement  défendue  dans  ceux  des  autres, 
est  l'objet  d'études  patientes,  de  recherches  fertiles  qui 
s'accumulent  d'année  en  année  et  sont  loin  de  ne  présenter 
qu'un  seul  intérêt  scientifique. 

Déjà  la  chemin  de  fer,  suivant  les  traces  de  nos  colonnes 
d'occupation,  se  dirige  vers  cette  frontière  du  Yunnan  où  la 
pénétration  semblait  naguère  rencontrer  une  autre  muraille 
de  Chine.  C'est  ainsi  que  le  5. décembre  a  été  inaugurée  la 
section  du  chemin  de  fer  de  Phu-lang-thuong  à  Langson, 
comprise  entre  Sep  et  Sui-gam^  soit  10  kilomètres  en  plus 
des  20  kilomètres  déjà  construits,  et  lorsque  les  60  kilo- 
mètres de  voie  ferrée  seront  en  exploitation,  Hanoï  com- 
muniquera directement  avec  la  Chine.  Le  rapport  de 
l'administration  des  douanes  du  Tonkin  accuse  pour  le 
commerce  de  l'année  1892,  un  chiffre  de  48  millions  d'af- 
faires, alors  qu'en  1883  ce  chiifre  n  était  que  de  8  millions. 

L'élude  de  llndo-Chine,  du  Tonkin  et  des  inestimables 
richesses  minières  de  notre  colonie  d'extrême  orient  solli- 
citent aujourd'hui  les  explorateurs. 

Voici  d'abord  le  prince  Henri  d'Orléans  qui,  après  avoir 
traversé  le  Tonkin  à  la  fin  de  son  grand  voyage  avec  M.  Bon- 
valot,  y  retourne  c  pour  avoir,  dit-il,  le  droit  d'en  parler  >. 

Il  visite  les  charbonnages  de  Hong-^gay  et  de  Kebao, 
puis  remonte  le  Songo-bo,  la  Rivière  Noire,  dans  la  vallée 
de  laquelle  il  fait  diverses  reconnaissances.  Parvenu  au 
poste  de  Saî-chan,  il  prend  la  direction  du  sud,  franchit  la 
ligne  de  partage  entre  les  eauxduT-onkinet  celle  de  l'Indo- 
Chine,  et  par  le  Nam-ou,  il  atteint  le  Mé-kongqui  le  conduit 
à  Luang-prabang,  puis  à  Pa-klay.  De  ce  point  il  gagne  par 
terre  la  vallée  du  Ménam  et  arrive  enfin  à  Bangkok.  Bien 


464      BAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCifTÉ 

que  les  membres  de  la  mission  Pavie  eussent  parcouni  la 
majeure  partie  de  cet  itinéraire  à  travers  le  Laos,  le  voyage 
que  le  prince  Henri  d'Orléans  qualifie  discrètement  c  d'excur* 
sion  »  n'en  ajoutera  pas  moins  des  éléments  nouveaux  au- 
tant que  variés  à  la  connaissance  de  la  contrée.  Il  l'enrichira 
d'informations  d'ordre  économique  et  commercial,  de  ren- 
seignements précis  sur  les  populations  et  sur  la  faune,  com- 
plétés par  des  photographies  et  des  collections  nombreuses. 
Au  point  de  vue  plus  spécialement  géographique,  ce  voyage 
nous  vaudra  des  levés  tels  que  le  plan  de  Loang-prabang, 
l'itinéraire  du  Yan-bou  aux  mines  d'or  de  Molou,  de  Laï- 
chan  à  Tafine,  avec  retour  par  le  Nam-ma,  du  Mé-kong  au 
Ménam,  de  Paklay  à  Outaradit. 

La  relation  de  ce  voyage  constituera  un  document  de 
grand  intérêt  et  prendra  honorablement  place  dans  la  litté- 
rature relative  à  la  presqu'île  indo-chinoise. 

Tandis  que*  la  Eivière  Noire  oppose  à  la  navigation  les 
grandes  difûcultés  de  ses  rapides  nombreux,  il  ne  semble  pas 
en  être  de  même  de  la  Rivière  Rouge  que  M.  le  D' L.  Pichon 
vient  d'explorer  pendant  son  troisième  voyage  au  Tonkin. 
M.  Pichon,  qui  a  fait  en  Indo-Chine  un  séjour  d'une  ving- 
taine d'années  déjà,  a  entrepris  au  printemps  de  1892  on 
voyage  à  Mongizé  et  au  Nouveau  Mongtzé.  Au  cours  de  son 
excursion,  il  a  pu  visiter  pour  la  première  fois  les  mines 
d'étain  de  Kotchiou.  Ses  études  sur  le  Fleuve  Rouge  l'ont 
amené  à  conclure  nettement  à  la  possibilité  de  la  navigation 
à  vapeur  dans  le  bassin  supérieur  du  fleuve. 

L'un  des  vétérans,  l'un  des  fervents  de  Texploration  au 
point  de  vue  botanique.  Benjamin  Balansa,  dont  les  efforts 
ont  enrichi  les  herbiers  de  nos  musées  nationaux,  avait 
entrepris,  à  la  fin  de  l'année  dernière,  une  expédition  sur 
les  confins  du  Yunnan  et  les  bords  de  la  Rivière  Noire. 
Trompé  à  Hanoï  par  des  renseignements  inexacts,  il  s'était 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.  465 

dirigé  sur  Gho-bOy  puis  sur  Van-yen  au  milieu  des 
plus  grandes  difficultés  et  de  privations  telles  qu'il  man- 
quait le  plus  souvent  du  strict  nécessaire.  Les  informations 
sur  les  résultats  de  son  voyage  font  encore  défaut,  mais 
nous  savons  qu'il  s'est  terminé  par  la  mort  de  ce  botaniste 
si  zéléy  si  infatigable  et  si  sincèrement  dévoué  à  l'accom- 
plissement de  sa  tâche. 

BornéOy  la  grande  île  des  DaïakSy  restée  si  longtemps  à 
Tabri  de  l'exploration  européenne,  ne  tardera  pas  à  être  pé- 
nétrée et  à  livrer  les  secrets  de  sa  configuration. 

Bien  connu  par  ses  voyages  antérieurs,  M.  Chaper, 
ingénieur  des  mines,  a  effectué  environ  800  kilomètres  de 
reconnaissances  vers  l'inlérieur  de  l'île  et  notamment  sur 
les  rivières  du  bassin  du  Kapouas  occidental.  Si  le  sol  y  est 
argileux  et  peu  fertile,  il  entretient  par  contre  une  faune 
des  plus  curieuses.  Les  collections  rapportées  par  le  voya- 
geur nous  promettent,  paraît-il,  des  données  nouvelles  et 
très  importantes  au  sujet  de  Bornéo. 

M.  Hose,  résident  à  Sarawak,  a  exploré,  également  sur  la 
côte  occidentale,  le  fleuve  Baram  et  fait  Tascension  du 
mont  Doulit.  Cette  montagne,  qui  constitue  l'un  des  points 
culminants  de  la  grande  chaîne  intérieure,  atteint  l'altitude 
de  1,524  mètres.  Le  voyageur  a  récolté  d'abondantes  collec- 
tions zoologiques. 

Le  Mahakam,  qui  se  jette  dans  le  détroit  de  Makassar,  a 
été  remonté  par  M.  Macdonald  Gameron,  membre  du  parle- 
ment anglais.  M.  Gameron  a  pénétré  très  profondément 
dans  l'intérieur  jusqu'au  voisinage  du  point  oii  Texplora- 
teur  Muller  avait  trouvé  la  mort. 

Enfin  le  gouvernement  néerlandais  prépare  une  grande 
expédition  scientifique  à  la  suite  des  explorations  de  MM.  R. 
A.  Eekhout  et  A.  J.  Tromp.  La  mission,  à  laquelle  sera 
attaché  M.  Bûttikofer,  du  musée  de  Leyde,  a  pour  but 
d'explorer  le  haut  bassin  du  Kapouas  qui  débouche  à  Pon- 

SOC.  DE  GÉOGR.  —  4*  TRIMESTRE  1893.  XIV.  —  31 


■«--  ■»'"<? 


466  RiPPORT  SUR  LES  TRAYÂUX  DE  Là  SOCIÉTÉ 

tianak,  ainsi  que  la  région  qui  sépare  ce  bassin  de  celui  da 
Mabakam. 

D'après  des  levés  nouveaux  de  la  marine  néerlandaise, 
la  petite  ile  de  Nousa  Kompa  doit  disparaître  des  cartes. 
Ces  levés  apportent  également  quelques  changements  dans 
les  petites  îles  du  détroit  de  Makassar.  La  nouvelle  frontière 
anglo-hollandaise  part  de  la  côte  est  de  Bornéo  par  4**  10' 
de  latitude  nord. 

Constatons  maintenant  pour  TAfrique  —  et  les  notes  four- 
nies par  M.  D.  Kaltbrummer  à  votre  rapporteur  vont  nous 
y  aider  —  les  progrès  dus  à  l'énergique  armée  des  explora- 
teurs de  ce  continent  qui  préoccupe  aujourd'hui  les  diplo- 
mates autant  que  les  géographes. 

A  Madagascar,  pendant  les  années  1891  et  1892,  M.  Henri 
Douliot,  missionnaire  du  Ministère  de  Tlnslruction  pu- 
blique, a  sillonné  de  ses  courses  le  sud  du  Méuabé,  Tune 
des  parties  les  moins  connues  de  l'ouest  de  Madagascar.  Il 
a  surtout  étudié  le  régime  hydrographique  de  la  région 
comprise  entre  le  Morondava  et  le  Mangoki,  fixant  le  cours 
de  plusieurs  rivières  importantes  sur  lesquelles  on  n'avait 
que  peu  de  données.  Il  était  là  en  pays  sakalave,  oii  les 
voyages  sont  rendus  difficiles  par  l'esprit  turbulent  et 
rapace  des  indigènes.  M.  Douliot  s'est  tiré  avec  honneur  de 
la  situation,  grâce  à  un  caractère  facile  et  à  des  aptitudes 
linguistiques  remarquables. 

11  a  aussi  visité  le  Malaika,  autre  province  occidentale 
dont  le  port  principal,  Maintirano,  a  été  longtemps  le 
centre  du  commerce  des  esclaves  à  Madagascar,  et  dont  les 
habitants  sont  tout  à  fait  sauvages.  Des  efibrts  considéra- 
bles de  diplomatie,  secondés  par  de  grandes  libéralités, 
l'avaient  fait  bien  voir  des  chefs  et  il  avait  réussi  à  s'avancer 
dans  l'intérieur  jusqu'à  une  cinquantaine  de  kilomètres  de  la 
c6te;  il  avait  ainsi  atteint  le  village  qu'habite  la  vieille  reine 
du  pays,  Fatoma,  lorsque  les  fièvres  pernicieuses  l'obli- 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES.      447 

gèrent  à  regagner  précipitamment  Nosy-Bé  où  il  mourait  e& 
juillet  dernier,  laissant  inachevée  une  tâche  vaillamment 
commencée. 

M*  Emile  Gautier,  Tun  des  camarades  d'École  normale  de 
M.  Douliot,  vient  de  reprendre  cette  tâche.  Ayant  choisi 
comme  sujet  de  thèse  doctorale  Tile  de  Madagascar,  M.  Gau- 
tier, après  avoir  étudié  les  principaux  travaux  publiés  sur 
ce  pays,  est  parti,  cette  année  même,  pour  compléter  sur 
place  son  enquête  géographique. 

De  la  côte  nord-ouest,  il  a  gagné  par  une  route  en  partie 
nouvelle,  la  capitale,  Antananarivo,  en  passant  par  Befan- 
driana  et  Mandritsara,  deux  postes  militaires  hova  que  peu 
d'Européens  ont  visités  jusqu'à  ce  jour.  Sur  la  province 
d'Antsihanaka,  où  se  trouve  le  plus  grand  lac  de  Mada- 
gascar, le  lac  Alaotra,  M.  Gautier  qui  prend  presque 
chaque  jour  des  observations  astronomiques,  rapportera 
certainement  des  documents  précis.  Cette  portion  de  l'île 
est  assez  ignorée  et  ses  points  les  plus  importants  n'ont 
pas  leurs  coordonnées  fixées  d'une  manière  satisfaisante. 
Nos  vœux,  à  tous,  accompagnent  ce  zélé  et  savant  voya- 
geur. 

Tandis  qu'il  achevait  son  important  ouvrage  sur  l'histoire 
de  la  géographie  de  Madagascar,  M.  Grandidier  accomplis- 
sait la  tâche  longue,  difficile  et  délicate  de  réunir,  en  les 
coordonnant,  à  l'aide  des  positions  astronomiques  détermi- 
nées jusqu'à  ce  jour,  tous  les  itinéraires  parcourus  dans  la 
grande  île  en  ces  dernières  années.  La  Société  qui  publiera, 
avec  la  relation  des  plus  récents  voyages  à  Madagascar,  les 
cartes  ainsi  établies  par  M.  Grandidier,  ne  saurait  assez  le 
remercier  de  ce  nouveau  service  rendu  par  lui  à  la  géogra- 
phie. 

En  fait  d'explorateurs  étrangers  à  Madagascar,  il  n'est  pas 
sans  intérêt  de  parler  des  excursions  entreprises  par.  un 
missionnaire  anglais,  le  révérend  Ë.  0.  Mac-Mahon,  dans 


468      RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

une  partie  de  l'Ile  que  n'avaient  pas  encore  visitée  les  Euro- 
péens. 

Parti  de  la  station  de  Ramainandro,  à  100  kilomètres  à 
Touest  d'Antananarivo,  il  traversa  d'abord  les  terres  maréca- 
geuses et  dénudées  qui  couvrent  le  plateau  central,  et  parvint 
au  bout  de  trois  ou  quatre  journées  de  marche  dans  une 
région  plus  fertile,  dont  les  vallées  boisées  et  bien  arro- 
sées produisent  des  oranges  sauvages  et,  par-ci  par-là,  des 
bouquets  de  palmiers.  La  route  suivie  traverse  deux  chaînes 
de  montagnes  et  conduit  chez  les  Betsiriry,  tribu  peu 
connue,  rangée  communément  parmi  les  Sakalaves  de 
l'ouest,  et  dont  le  territoire  est  compris  entre  19"  et  âl""  de 
latitude  sud.  La  plaine  bornée  à  Test  parla  chaîne  du  Bongo- 
Lava  et  à  l'ouest  par  celle  du  Bemaraha,  est  coupée  par 
deux  larges  rivières,  le  Mahajilo  et  la  Mania,  qui  réunis 
forment  le  Tsiribihina,  tributaire  important  de  la  côte  occi- 
dentale. Le  Mahajilo,  branche  septentrionale  du  fleuve  est, 
au  dire  du  révérend  Mac-Mahon,  aussi  important  que  la 
Tamise  au  pont  de  Londres;  la  Mania  est  beaucoup  plus  large 
encore. 

Les  Betsiriry  n'ont  d'autre  vêtement  qu'une  espèce  de 
pagne,  mais  ils  se  peignent  le  corps,  portent  de  nombreux 
ornements  et  leur  chevelure  est  disposée  en  grosses  touffes. 
Le  chef  ou  roi  des  Betsiriry  peut,  fut-il  dit  au  missionnaire, 
mettre  12,000  hommes  sous  les  armes  en  cas  de  guerre. 

Avant  d'aborder  l'Afrique  équatoriale  et  l'Afrique  septen- 
trionale où  se  porte  dans  sa  plus  grande  intensité  l'effort 
des  voyageurs  français,  il  est  juste  de  rappeler  que  deux 
d'entre  eux  parcourent,  en  ce  moment,  une  portion  du  con- 
tinent plus  spécialement  réservée,  en  général,  aux  explora- 
teurs anglais.Yoici,  d'une  part, M.  Edouard  Foa  qui  a  gagné 
le  Zambèze  dans  la  partie  de  son  cours  la  plus  rapprochée 
du  Nyassa,  qui  parcourt  en  tous  sens  le  pays  des  Maravi,  des 
Mano^  des  Mafsiti,  des  Azimba,  des  Atchecounda,  des  Ma  * 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES   SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.    469 

gandja,  réunissant  sur  ces  populations,  encore  insuffisam- 
ment connues,  de  nombreux  et  curieux  détails,  recueillant 
des  collections  abondantes  de  minéralogie  et  d'entomologie 
destinées  à  enrichir  nos  musées.  Ses  expéditions  ont,  été 
maintes  fois  rendues  extrêmement  pénibles  par  la  famine 
qui  dévastait  les  pays  traversés  et  réduisait  l'Européen  aussi 
bien  que  l'indigène  à  un  état  de  débilité  excessive. 

Voici,  d'autre  part,  M.  Lionel  Dècle,  engagé  depuis  dix-huit 
mois  dans  l'accomplissement  d'une  mission  d'ethnographie 
pour  le  Ministère  de  l'Instruction  publique.  Vous  vous  rap- 
pelez que,  parti  du  Cap,  il  avait  traversé  le  désert  de  Kala- 
hari  dans  les  plus  rudes  conditions  :  la  faim,  la  soif  et  la 
fièvre  l'avaient  épuisé. 

De  Palapye,  capitale  du  farouche  Khama,  roi  des  Ba- 
mangouato,  il  avait  péniblement  gagné  le  Zambèze  à  la 
hauteur  du  confluent  du  Linyanti;  puis,  revenant  sur  ses 
pas,  il  s'était  avancé  au  travers  du  pays  des  Machona,  où  il 
avait  visité  les  ruines  énigmatiques  de  Zimbabye,  étudiées 
récemment  par  M.  J.  T.  Bent.  Puis,  une  nouvelle  marche 
vers  le  nord  l'avait  conduit  au  fort  Salisbury  ;  non  loin  de 
là  sont  ses  lacs  souterrains  c  dont  l'eau  est  d'un  bleu  mer- 
veilleux, dit-il,  et  l'ensemble  bien  supérieur  à  la  grotte 
d'azur  de  Gapri  )».  Aux  dernières  nouvelles  il  projetait  d'aller 
rejoindre  le  Zambèze  à  Zumbo,  de  le  descendre  jusqu'à 
Tété  et  de  marcher  dans  la  direction  du  Nyassa. 
•  Les  itinéraires  de  M.  Lionel  Dècle,  à  partir  de  Yryburg, 
terminus  du  chemin  de  fer  du  Cap  vers  l'intérieur,  seront 
parmi  les  plus  longs  qui  aient  jamais  été  parcourus  en 
Afrique.  La  relation  de  ces  pérégrinations  étendues  ne  sau- 
rait manquer  de  présenter  un  véritable  intérêt  géogra- 
T)hique,  et  la  Société  fait  des  vœux  pour  que  le  voyageur 
accomplisse  en  entier  la  tâche  qu'il  poursuit  avec  une  téna- 
cité,  une  énergie  si  dignes  d'éloges.  •     ♦ 

Les  explorations  qui  embrassent  une  vaste  étendue  de 


470     RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

terrain  ou  un  grand  parcours  kilométrique  ne  doivent  pas 
{aire  perdre  de  vue  les  explorations  plus  modestes  mais  plus 
minutieuses,  qui  se  renferment  dans  un  espace  limité,  en 
partie  même  déjà  connu,  afin  d'y  faire  des  études  précises. 
Si  les  premières  nous  ouvrent  des  horizons  nouveaux,  les 
dernières  seules  peuvent  fournir  une  base  solide  à  nos  con« 
naissances  géographiques. 

C'est  à  ce  titre  qu'il  faut  mentionner  l'expédition  de 
M.  Fernand  de  Meuse  au  lac  Léopold  IL  Ce  lac,  situé  à  l'est 
du  Congo, par^environ  ^''de  latitude  sud,  avait  été  découvert 
en  1883  par  M.  H.  Stanley,  qui  lui  donna  son  nom  actuel  en 
l'honneur  de  S.  M.  le  roi  des  Felges.  Toutefois  M.  Stanley  n'en 
avait  fait  qu'une  exploration  très  superficielle.  Plus  tard> 
en  1886,  les  lieutenants  Kund  et  Tappenbeck  en  déter- 
minèrent "plus  exactement  le  mode  d'écoulement  dans  le 
Kassal. 

M.  de  Meuse  s'est  livré  à  une  étude  complète  du  lac  et  des 
populations  riveraines.  Le  lac  Léopold  s'étend  du  nord  au 
sud  sur  une  longueur  de  150  kilomètres,  avec  une  largeur 
variable  de  30  à  40  kilomètres.  Tandis  que  sa  rive  orientale 
est  découpée  en  larges  et  profondes  baies,  sa  rive  occiden- 
tale est  basse  et  marécageuse.  A  l'angle  nord-ouest,  un 
petit  chenal,  le  Kélenyhé,  parait  communiquer  avec  des 
marais.  A  l'extrémité  sud,  un  autre  chenal  qui  sert  de  déver- 
soir^ aux  eaux  du  lac,  contribue  à  former  la  rivière  Mfini, 
affluent  delà  Kassaî,  non  loin  de  son  confluent  avec  le  Congo. 
En  certaines  saisons  le  courant  de  ce  chenal  change  de 
direction  et  ce  sont  alors  les  eaux  de  la  rivière  qui  alimen- 
tent le  lac. 

Le  Mfini  n'est  que  le  cours  inférieur  d'une  autre  rivière 
qui,  à  sa  jonction  avec  le  chenal  du  lac  Léopold  II,  me- 
sure 35  mètres  de  largeur,  sur  une  profondeur  d'environ 
4  mètres.  M.  de  Meuse  a  pareillement  reconnu  cette  autre 
rivière,(Ja  Loukényé,  jusque  sous  21''  20^  de  longitude  est 
de  Paris;   c'est  dire  qu'elle   vient  d'assez  loin  à  l'est. 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.     471 

MM.  Kund  et  Tappenbeck,  qui  l'avaient  déjà  précédemment 
remontée  jusque  par  18*  i(y,  lui  avaient  donné  le  nom 
d'Ikata. 

Les  populations  des  rives  du  bas  Mfini  sont  d'abord  les 
GeuteSy  qui  s'adonnent  à  la  pèche  et  au  commerce.  Grands, 
de  belle  apparence,  sans  barbe,  ils  ne  se  tatouent  pas  et  ne 
portent  aucune  parure.  Plus  en  amont  habitent  les  Ma- 
toumba  qui  s'occupent  d'agriculture  et  récoltent  du  tabac. 
Puis  viennent  les  Irounous  anthropophages.  Enfin,  vers  le 
lac,  les  Tombas,  chasseurs  et  pécheurs,  passent  aussi  pour 
anthropophages.  Ils  se  peignent  le  corps  en  rouge  et  se 
taillent  les  dents  en  pointe.  Leurs  flèches  sont  trempées 
dans  un  poison  très  violent.  Les  Tombas  habitent  aussi  la 
région  de  la  basse  Loukényé.  Ils  ont  pour  voisins,  en  amont, 
les  Kolasses,  les  Tollos  et  les  Bagombés. 

Un  des  principaux  affluents  de  TAroubouimi,  la  rivière 
Loulou,  a  été  exploré  par  M.  Ghaltin,  fonctionnaire  de  l'État 
indépendant  du  Gongo. 

Cette  rivière,  dont  le  cours  est  très  capricieux,  se  jette  dans 
l'Aroubouimi,  sur  sa  rive  droite,  non  loin  -de  Tembou- 
chure  de  ce  dernier  dans  le  Congo.  Elle  décrit  de  nom- 
breux méandres,  très  rapprochés  les  uns  des  autres,  et 
présente  une  suite  interrompue  d'étranglements  et  d'ex- 
pansions. Son  courant  est  rapide,  et,  bien  que  coulant  sur 
un  fond  de  sable,  la  Loulou  roule  des  eaux  noirâtres.  Malgré 
sa  profondeur,  la  navigation  y  est  difficile,  car  le  lit  est 
encombré  de  grosses  branches  et  de  troncs  d'arbres.  Les  ca- 
nots de  grandes  dimensions  ne  peuvent  remonter  que  jus- 
qu'à Bakangolia,  à  150  kilomètres  environ  de  l'embou- 
chure; à  partir  de  ce  point  on  ne  peut  plus  faire  usage  que 
de  petits  canots.  Les  riverains  de  la  Loulou  sont  pêcheurs 
et  agriculteurs.  Ils  chassent  peu,  bien  que  les  forêts  au  mi- 
lieu desquelles  ils  vivent  soient  très  giboyeuses. 

A  Mapalma,  village  situé  à  une  centaine  de  kilomètres  en 


472     RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DB  LA  SOCIÉTÉ 

amont  de  Bakangolia,  M.  Ghaltin  quitta  les  bords  de  la 
LouloUy  pour  se  diriger  au  nord-est^Vers  le  bassin  de  TOuellé, 
à  travers  une  région  qui  n'avait  pas  encore  été  parcourue 
par  des  Européens.  La  contrée  est  boisée,  coupée  de  cours 
d'eau  allant  à  la  Loulou  d'une  part,  au  Roubi  d'autre  part. 
Le  village  le  plus  important,  Madjoropa,  ne  compte  guère 
que  300  habitants. 

,  M.  Ghaltin  s'avança  encore  jusqu'à  Ouoma,  c'est-à-dire 
à  environ  50icilomètres  au  nord-est  de  Madjoropa  et  n'était 
plus  qu'à  trois  journées  de  marche  de  TOuellé,  lorsqu'il 
rebroussa  chemin. 

  peu  d'années  en  arrière  du  temps  présent  les  cartes 
,n'offraient,  sur  l'emplacement  des  territoires  enveloppés  par 
la  courbe  du  Niger,  qu'un  espace  à  peu  près  blanc,  parsemé 
de  quelques  noms  douteux,  de  quelques  lignes  timides. 
L'itinéraire  de  René  Caillié  et  celui  du  D'  Barth  mar- 
quaient seuls  un  trait  ferme  à  côté  de  toutes  ces  indéci- 
sions. 

De  méritantes  mais  infructueuses  tentatives  avaient  été 
faites  pour  pénétrer  sur  ce  terrain  en  partant  du  Niger.  Le 
lieutenant  de  vaisseau  Mage  et  le  D"  Quintin,  Paul  So- 
leillet,  le  capitaine  Gallieni  avaient  été  arrêtés,  retenus  pri- 
sonniers à  Ségou-Sikoro.  G'est  en  partant  du  golfe  de  Gui- 
née que  le  capitaine  Singer  a  résolu  le  problème  et  consti- 
tué la  première  géographie  nette  d'une  contrée  hautement 
intéressante  pour  nous  à  divers  titres. 

Depuis  le  remarquable  voyage  du  capitaine  Binger,  le 
pays  a  été  ouvert  et  notre  influence  y  fait  des  progrès  ra- 
pides; ils  ont  été  étendus  et  consolidés  par  la  marche  des 
colonnes  du  commandant  Archinard  et  du  colonel  Hum- 
bert  au  sud  du  Niger  jusqu'au  delà  de  Bissandougou,  dans 
les  États  de  Samory  ;  parles  missions  du  capitaine  Quiquan- 
don  et  du  lieutenant  Marchand  auprès  de  Tieba;  par  celle 
du  D'  Grozat  dans  le  Mossi.  Puis,  de  nouvelles  missions 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES   SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.      473 

furent  entreprises  pour  concourir  au  même  résultat.  Ainsi, 
en  1890,  les  capitaines  Ménard  et  Montèil  étaient  chargé^ 
de  retourner  sur  le  terrain  exploré  par  le  capitaine  Binger 
et  M.  Treich-Laplèni^  D'après  le  programme  qui  leur  était 
tracé,  le  capitaine  Ménard,  parti  de  Grand-Bassam,  devait 
chercher  à  gagner  Kong.  Le  capitaine  Monteil,  avec  Ségou- 
Sikoro  comme  point  de  départ,  avait  le  môme  objectif.  De 
ces  deux  expéditions  Tune  s'est  terminée  d'une  douloureuse 
façon,  l'autre  a  été  couronnée  d'un  succès  brillant. 

Le  capitaine  Ménard,  parti  de  Grand-Bassam  vers  la  fm 
de  1890,  avait  accompli  heureusement  la  première  partie  de 
son  programme  ;  il  avait  reçu  à  Kong  l'accueil  le  plus  favo- 
rable. Puis,  désireux  d'utiliser  son  retour  en  explorant  la 
région  encore  inconnue  qui  s'étend  dans  l'ouest  des  itiné- 
raires de  son  prédécesseur,  il  s'était  mis  en  route  malgré 
l'avis  des  autorités  de  Kong.  La  traversée  du  pays  dangereux 
•de  Tagouano  se  fit  sans  encombre  et,  le  2  décembre  1891, 
M.  Ménard  se  trouvait  à  Sakhala  que  250  kilomètres  sé- 
parent de  Grand-Lahou  sur  la  côte  de  Guinée. 

La  lutte  engagée  entre  la  France  et  Samory  lui  fermant 
la  route  du  Haut-<Niger,  il  résolut  de  gagner,  par  Mousar- 
dou,  les  possessions  anglaises  de  Sierra-Leone  et  le  poste 
français  de  Benty.  Aux  derniers  jours  de  septembre  il  quit- 
tait Sakhala  pour  se  diriger  probablement  sur  Mousardou. 
Dans  le  Kaladian  oîi  sévissait  une  guerre  intérieure,  il  se 
serait  décidé  à  accompagner  le  roi  Fakourou-Bemba  au  vil- 
lage révolté  de  Seguela  dont  il  faisait  le  siège;  là,  une 
attaque  soudaine  de  l'ennemi  l'aurait  surpris  dans  le  diassa 
ou  palenquement  en  bois.  Le  courageux  officier  a  noble- 
ment succombé  en  défendant  son  hôte. 

Vaguement  informé  de  la  douloureuse  nouvelle,  M.  Bin- 
ger, alors  à  Kong,  chargea  le  D'  Grozat,  un  voyageur  qui, 
-  ui  aussi,  avait  fait  ses  preuves,  d'aller  constater  la  vérité, 
de  porter  secours  au  capitaine  Ménard  ou  de  recueillir  ses 
restes  et  ses  documents.  Il  y  a  quelques  jours  la  nouvelle 


;^ 


474  RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX   DE   LA  SOCIÉTÉ 

est  parvenue  en  France  que  le  D' Grofat,  arrivé  à  Tengrela, 
y  avait  été  emporté  par  la  maladie.  Nous  devons  à  la  mé- 
moire du  capitaine  Ménard  et  du  D'  Grozat,  que  leur  mérite 
semblait  destiner  à  un  bel  avenir^  le  témoignage  de  nos  sin- 
cères et  profonds  regrets. 

Une  autre  victime  du  même  événement  a  droit  aussi  à 
nos  hommages.  Expédié  à  la  rencontre  de  M.  Ménard,  par 
le  lieutenant  Marchand,  alors  résident  à  Sikasso,  auprès  du 
roi  Tiéba,  le  lieutenant  d'infanterie  de  marine  Vigy  est  mort 
de  fatigue  et  de  maladie  à  Somono-Diogouni. 

M.  G.  H.  Garrett  a  consacré  plusieurs  années  à  parcourir 
l'intérieur  de  la  colôuie  anglaise  de  Sierra-Leone,  en  qua- 
lité de  commissaire-voyageur  pour  le  Colonial  Office.  Il  a 
donné,  dans  les  Proceedings  de  la  Société  Royale  géogra- 
phique de  Londres  (juillet  1892),  une  carte  qui  jette  quelque 
jour  sur  le  réseau  hydrographique,  jusqu'ici  assez  confus, 
de  la  région  comprise  entre  le  bassin  du  Dhioliba  ou  Haut* 
Niger  et  la  côte  de  Sierra-Leone.  La  plupart  des  cours 
d'eau  qui  débouchent  sur  la  côte  de  Sierra-Leone  étant 
barrés  par  des  chutes,  à  70  ou  80  kilomètres  de  leur  embou- 
chure, peuvent  difficilement  servir  de  voie  de  pénétration 
dans  l'intérieur  du  pays.  A  cette  circonstance,  sans  doute, 
il  faut  attribuer  le  peu  d'intérêt  qui  s'est  attaché  jusqu'ici  à 
Texploration  de  leur  cours  supérieur.  M.  Garrett  démontre 
qu'en  amont  des  chutes  se  développent  des  biefs  navi- 
gables assez  étendus  pour  servir  au  transport  des  marchan- 
dises à  l'aide  de  pirogues. 

Outre  ces  voies  fluviales,  M.  Garrett  a  étudié  les  routes 
possibles  à  établir  entre  les  divers  cours  d'eau,  pour  passer 
d'une  rivière  devenue  innavigable  à  quelque  autre  rivière 
qui  permette  la  continuation  des  transports. 

Depuis  l'année  1885,  M.  Garrett  a  visité  tour  à  tour  le  bas- 
sin de  la  Grande  Scarcie  ou  Kolentang,  celui  de  la  Petite 
Scarcie  ou  Kabba,  et  de  son  affluent  la  Mabolé;  puis  le 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.     475 

cours  moyen  de  la  Rokellé,  appelée  aussi  rivière  de  Sierra 
Leone,  et  enfin  la  partie  moyenne  de  la  rivière  Bampam* 
pana,  qui  prend  plus  bas  le  nom  de  Tia  et  celui  de  rivière 
YoDg.  Ce  dernier  nom  était  plus  fréquemment  attribué 
au  cours  d'eau  qui  vient  déboucher  dans  un  bras  de  mer 
ou  détroit,  en  arrière  de  Tile  Sberbro. 

Entre  la  côte  de  Sierra  Leone  et  les  premières  chaînes  de 
montagnes  s'étend,  sur  environ  150  kilomètres  de  largeur, 
une  zone  littorale,  basse,  marécageuse,  entrecoupée  de 
lagunes  et  de  marigots,  et  couverte  d'une  épaisse  végétation. 
Dans  la  saison  des  pluies,  la  majeure  partie  de  cette  zone  est 
entièrement  submergée.  Sur  quelques  parties  plus  élevées 
de  la  région,  le  sol  est  d'une  extrême  fertilité,  et,  suivant 
M.  Garretf ,  les  diverses  plantations  ou  cultures  y  pourraient 
prendre  un  grand  développement;  Le  tableau  que  le  voya- 
geur donne  des  indigènes  n'est  pas  trop  défavorable  et  sem- 
blerait prouver  qu'on  s'était  jusqu'ici  beaucoup  exagéré  les 
dangers  de  la  prise  de  contact  avec  eux. 

A  sa  mission  primitive,  reconnaître  les  voies  de  commu- 
nication fluviales  et  terrestres  de  la  colonie,  M.  Garrett  pa- 
raît avoir  joint  un  rôle  politique,  en  se  rendant,  pendant 
l'année  1889,  à  Bissandougou,  auprès  de  notre  adversaire 
Samory  (qu'il  appelle  €  Somodou  »).  Ce  n'était  pas  la  pre- 
mière fois,  du  reste,  que  les  Anglais  de  Sierra  Leone  en- 
voyaient une  mission  auprès  de  Samory  pour  chercher  à  s'en 
faire  un  allié  :  il  suffit  de  rappeler  la  mission  du  major  Pes- 
ting,  qui  se  rendit  à  Bissandougou  en  1888,  et  dont  le  chef 
mourut  au  retour.  Mais  ce  côté  des  voyages  de  M.  Garrett 
n'est  point  du  ressort  de  la  géographie  ou  du  moins  il  oon- 
ine  trop  à  la  politique  pour  que  votre  rapporteur  y  doive 
insister. 

La  mission  de  délimiter,  d'accord  avec  des  commissaires 
anglais,  nos  possessions  de  la  Côte  d'Ivoire  et  le  protectorat 
anglais  de  la  Côte  d'Or,  a  rappelé  le  capitaine  Binger  sur  le 


476     RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

terrain  de  son  exploration  précédente  qui  avait  valu  à  la 
géographie  de  si  considérables  acquisitions. 

Ses  collaborateurs  étaient  le  docteur  Grozat  et  le  lieu- 
tenant Braulot.  M.  Marcel  Monnier  accompagnait  la  mis- 
sion, et  les  détails  qu'il  vous  donnera  sur  ce  voyage  dis- 
pensent, quant  à  présent,  votre  rapporteur  de  vous  en 
parler  plus  longuement.  Il  doit  cependant  constater  que  la 
science  profitera  largement  du  récent  voyage  de  M.  Binger 
et  de  ses  compagnons.  Sur  le  parcours  de  Titinéraire  suivi, 
la  carte  va  subir  certaines  rectifications  et  des  additions 
assez  nombreuses.  Il  en  sera  dû  plusieurs  au  lieutenant 
Braulot  qui  s'est,  pour  sa  part,  acquitté  avec  succès  de  la 
mission  de  reconnaître  une  section  du  cours  du  ComOé,  de 
visiter  le  pays  de  Bouna  et  de  revenir  par  le  Barabo  où 
n'avait  encore  pénétré  aucun  explorateur. 

Au  contact  européen  se  transforment  rapidement  ou 
disparaissent  les  peuplades  primitives.  Vous  le  savez  trop 
pour  ne  pas  reconnaître  le  service  rendu  par  M.  Marcel 
Monnier,  dont  la  riche  collection  de  photographies  conser- 
vera la  physionomie,  le  caractère  plastique,  le  costume  de 
représentants  de  l'espèce  humaine  qui  ne  seront  plus  qu'un 
souvenir  pour  nos  arrière-neveux. 

Dans  la  région  où  pendant  une  longue  suite  d'années 
les  cartes  maintinrent,  sous  le  nom  de  monts  de  Kong,  une 
brutale  chaîne  de  montagnes  qui  servait  en  réalité  à  mas- 
quer le  néant  des  connaissances,  nous  savons  aujourd'hui 
que  s'enchevêtrent  les  premières  ramures  des  fleuves  — 
4  ont  quelques-uns  volumineux  —  tributaires  du  golfe 
de  Guinée,  et  des  grosses  rivières  affluents  du  Niger 
par  sa  rive  droite.  Il  existe  en  réalité,  comme  ligne  de 
partage,  une  série  étendue  de  montagnes  qui  prennent 
naissance  aux  abords  du  Fouta  Djalon,  pour  se  continuer, 
sensiblement  parallèles  au  cours  du  Niger  supérieur,  jusqu'à 
peu  près  à  la  latitude  de  Say  ;  mais  ce  système,  loin  de 


ET   SUR   LES   PROGRÈS   DES    SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES.   477 

présenter  la  forme  massive  et  rectiligne  des  monts  dits  de 
Kong,  s'iuflécliit,  au  contraire,  se  contourne,  serpente  et 
détache  des  contreforts  ou  dresse  des  massifs  qui  donnent 
oaissance  ans  cours  d'eau  du  Niger  et  de  la  Guinée.  Ces 
notions  nouvelles,  si  importantes  pour  la  géographie, 
viennent  combler  une  grande  lacune  de  la  carie  d'Afrique. 
Nous  les  devons  à  l'exploration  pleine  de  hardiesse  de 
M.  Marchand,  lieutenant  d'infanterie  de  marine,  qui,  de 
Sikasso,  dans  les  États  de  Tiéba,  a  pénétré  au  milieu  des 
bandes  de  Samory,  jusqu'à  Dabala,  sur  la  rivière  Cavally, 
frontière  orientale  de  la  république  de  Libéria. 

Bien  que  les  faits  de  guerre  ne  rentrent  pas  dans  le  champ 
de  nos  études,  il  y  a  lieu  de  consacrer  ici  une  mention  à  la 
campagne  du  Dahomey.  Si, comme  Français,  nous  sommes 
profondément  heureux  d'un  triomphe  vaillamment  dtspulé, 
éoergiquement  conquis,  nous  devons,  comme  géographes, 
nous  réjouir  des  résultats  qu'il  aura  pour  notre  science  h 
laquelle  il  ouvre,  au  nord  du  Dahomey,  une  région  dans 
laquelle  seul  un  vojageur anglais,  le  major  Duncan,en  1845 
avait  jusqu'ici  pénétré. 

Le  gouverneur  de  la  colonie  anglaise  de  Lagos,  M.  Gilbert 
T.  Carter,  a  fait  en  1892  une  rapide  excursion  à  l'intérieur 
du  royaume  de  fiénin.  Toute  la  contrée  entre  Makoun,  sur 
la  grande  lagune  à  l'est  de  Lagos,  et  llécha  n'est  qu'une 
vaste  forêt.  Durant  ce  trajet,  on  rencontre  à  peine  une  ville 
de  quelque  importance  qui  vienne  rompre  la  monotonie 
du  voyage.  La  route  n'est  en  réalité  qu'un  étroit  sentier 
ouvert  à  travers  la  forêt  oh  les  fortes  pluies,  en  lavant  le 
sol,  n'ont  laissé  qu'un  lacis  de  racines  déchaussées  qui  ren- 
dent la  marche  très  péuible. 

Jusqu'à  Horour,  village  composé  d'une    douzaine    de 
huttes,  le  pays  est  plat;  à  partir  de  ce  point  jusqu'à  liée' 
il  est  entrecoupé  de  collines.  L'une  d'elles  parait  ai 


478     RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

environ  300  mètres  d'altitude.  A  deux  reprises,  l'expédition 
eut  à  franchir  la  rivière  Olououa,  qui  ne  prend  pas  naissance 
dans  les  environs  d'IIécha,  comme  l'indiquent  les  cartes, 
mais  qui  a  sa  source  tout  près  d'Ondo,  un  peu  au  nord  de  la 
ville.  Elle  se  jette  dans  la  lagune  près  d'Arogbo,  en  formant 
près  de  son  embouchure  un  large  cours  d'eau  d'une  grande 
profondeur.  Le  cours  d'eau  considéré  jusqu'ici  comme 
étant  rOlououa  est  certainement  l'Oni,  qui  débouche  près 
d'Oké  Igbo. 

La  ville  d'Ondo  (Odé-Ondo)  est  grande  et  bien  située,  sur  un 
plateau  d'environ 230  mètres  d'altitude;  ses  rues  sont  larges 
et  assez  régulières.  Des  habitations,  construites  en  argile, 
plusieurs  sont  spacieuses,  commodes  et  pourvues  de  sortes 
de  vérandas  supportées  par  des  piliers  de  bois  grossière- 
ment équarris;  la  toiture,  composée  d'un  assemblage  de 
perches  couvertes  de  larges  feuilles,  est  particulièrement 
soignée. 

La  seule  ville  de  quelque  importance  qu'on  rencontre 
entre  lûré  et  Ondo  est  Igbindo,  peuplée  d'environ  600  habi- 
tants. Elle  paraît  être  un  centre  de  chasse  aux  éléphants,  à 
en  juger  par  le  nombre  de  crânes  de  ces  animaux,  qui  sont 
conservés  par  les  chasseurs  et  considérés  comme  des  fé- 
tiches. 

Le  point  le  plus  élevé  auquel  M.  Carter  soit  parvenu  est 
une  colline  de  près  de  450  mètres  d'altitude,  entre  Ipérindo 
et  Ilécha.  Toutefois,  à  25  ou  30  kilomètres  au  sud-est 
d'Odé-Ondo,  M.  Carter  aperçut,  du  haut  d'une  éminence, 
un  système  de  montagnes  dont  les  picâ  peuvent  avoir  de 
2,000  à  2,500  mètres.  Cette  chaîne,  dont  la  vue  est  masquée 
par  les  hauteurs  qui  lui  servent  de  contreforts,  n'était  pas 
même  connue  d'un  missionnaire  indigène  résidant  à  Odé- 
Ondo.  Elle  présente,  d'après  ce  qu'on  en  peut  distinguer, 
des  sommets  dénudés,  surgissant  au  milieu  de  la  végétation 
touffue  qui  s'étale  à  son  pied  et  sur  ses  pentes  inférieures* 

Il  est  regrettable  qu'un  si  beau  pays,  dont  le  sol,  à  en 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.      479 

jager  par  la  végétation  luxuriante  qui  le  couvre,  doit  être 
excessivement  fertile,  soit  si  négligé.  Ses  richesses  végé- 
tales sont  incalculables;  les  bois  de  prix  y  abondent;  le 
caoutchouc  et  la  gomme  donneraient  d'importantes  ré- 
coltes; le  café  et  le  cacao  pourraient  y  être  cultivés  avanta^ 
geusement.  Enfin,  il  ne  serait  pas  impossible  qu'une  explo- 
ration plus  minutieuse  n'y  amenât  la  découverte  de  Tor. 

La  relation  présentée  par  le  lieutenant  de  vaisseau  Mizon, 
lors  de  la  réception  solennelle  que  lui  fit  notre  Société  dans 
le  grand  amphithéâtre  de  la  nouvelle  Sorbonne,  est  encore 
présente  à  vos  souvenirs.  Il  suffira  donc  de  mentionner  en 
quelques  phrases  ce  voyage  remarquable.  Après  de  graves 
démêlés  avec  la  Compagnie  royale  du  Niger,  M.  Mizon  était 
parvenu  à  Yola,  dans  l'Adamaoua,  sur  le  cours  de  la  Haute- 
Bénoué;  puis,  prenant  la  direction  du  sud-est,  il  avait 
atteint  la  Haute-Sangha. 

Le  premier,  il  franchissait  la  ligne  de  partage  entre  les 
eaux  tributaires  du  Niger  et  celles  qui  se  déversent  dans  le 
Congo.  Le  premier  aussi,  par  sa  marche  entre  Bénoué  et 
Sangha,  il  aura  traversé  du  nord  au  sud  une  région  dans 
laquelle,  malgré  de  courageux  efforts,  n'avaient  pu  pénétrer 
des  voyageurs  allemands  venus  de  l'ouest,  de  la  colonie  de 
Cameroun.  Du  même  coup,  il  a  comblé  un  grand  vide  sur 
la  carte  de  l'Afrique. 

Arrivé  à  la  Haute-Sangha,  M.  Mizon  y  avait  rencontré  le 
gouverneur  du  Congo  français,  M.  de  Brazza,  qui  remontait 
cette  rivière  dans  le  but  d'y  échelonner  de  nouveaux  postes, 
dont  le  plus  avancé  est  aujourd'hui  celui  de  Bania,  situé 
près  du  cinquième  degré  de  latitude  nord. 

Peu  à  peu,  de  la  sorte,  se  consolide  notre  situation,  se 
développent  nos  connaissances  sur  des  territoires  vivifiés 
par  de  nombreux  cours  d'eau  qui  affiuent  à  la  rive  française 
du  Congo. 

Malheureusement  ou  heureusement,  appelé  à  prendre  le 


480     RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

commandement  d'une  seconde  expédition,  M.  Mizon  n'a  pas 
eu  le  temps  de  mettre  en  œuvre  ses  nombreuses  et  impor- 
tantes notes  géographiques,  mais  nous  devons  être  assurés 
qu'il  les  aura  complétées  et  précisées  au  cours  de  son 
voyage  actuel. 

L'an  dernier,  à  cette  époque,  le  désastre  de  la  mission  de 
Paul  Crampel  rencontrait  encore  des  incrédules,  et  nous 
nous  complaisions  dans  l'espoir  que  la  nouvelle  n'était 
qu'une  exagération  de  quelque  échec  de  détail. 

Une  mission  d'appui  et  de  secours  envoyée  par  le  Comité 
de  l'Afrique  française,  sous  la  direction  de  M.  Dybowski, 
ne  devait  pas  tarder  à  confirmer  les  prévisions  les  plus 
tristes.  Dans  une  réunion  convoquée  à  la  Sorbonne  par  la 
Société  de  Géographie,  M.  Dybowski  a  exposé  les  phases  de 
son  expédition,  dont  l'itinéraire  devait  suivre  celui  de  Paul 
Crampel,  c'est-à-dire  s'élever  au  nord  de  la  grande  courbe 
de  rOubangui,  dans  la  direction  du  Chari  et  du  lac  Tchad. 
A  la  fin  de  sa  communication,  M.  Dybowski  a  donné  sur  les 
résultats  scientifiques  de  l'exploration  dont  il  était  chargé 
quelques  détails  insuffisants  pour  faire  apprécier  dans  leur 
étendue  l'intérêt,  l'utilité  du  travail  accompli  :  ligne  de 
marche  soigneusement  levée  ;  observations  nombreuses  et 
variées,  mais  plus  spécialement  au  sujet  de  la  végétation  ; 
reconnaissance  de  deux  cours  d'eau  nouveaux  pour  la  géo- 
graphie, la  Kella  et  TOmbelia,  affiuents  de  l'Oubangui; 
enfin  collections  destinées  à  nos  musées,  et  dont  nous  avons 
pu  constater  la  richesse,  tels  sont  les  éléments  qui  donnent 
à  cetle  mission  une  empreinte  scientifique  digne  d'être  si- 
gnalée. 

En  ce  moment,  par  une  voie  un  peu  différente,  M.  Maistre 
poursuit  l'œuvre  de  pénétration  qui  a  coulé  la  vie  à  Cram- 
pel. Puisse-t-il  être  préservé  des  périls  dont  l'envahisse- 
ment de  ces  contrées  par  l'islamisme  menace  les  voyageurs 
européens! 


ET  SUR   LES  PROGRÈS  DES   SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.   481 

Cette  année  se  clôt  par  le  succès  définitif  d'un  voyage 
dont  Tampleur  rappelle  les  plus  belles  pages  de  l'histoire 
des  explorations  en  Afrique.  Le  capitaine  d'infanterie  de 
marine  Monteil,  aujourd'hui  chef  de  bataillon,  partait  de 
Saint-Louis  du  Sénégal  le  9  octobre  1890^  franchissait  le 
Niger  au  commencement  de  décembre,  et  débutait  par  une 
série  d'excursions  préparatoires.  Au  milieu  de  février  1891, 
il  est  à  Sikasso,  dans  les  Étals  de  Thiéba.  En  mai,  il  atteint 
Ouagadougou,  le  point  où  s'est  arrêtée  la  mission  du  capi- 
taine Binger. 

A  partir  de  là  et  jusqu'à  Say,  sur  la  branche  descendante 
du  Niger,  le  terrain  est  à  peu  près  nouveau  pour  l'explo- 
ration. 

En  juillet  1891,  le  voyageur  atteint  Say,  que  Mungo-Park 
et  Bartb  seuls  avaient  visité  avant  lui.  Say  est  l'extrémité 
occidentale  de  la  ligne  droite  qui,  dirigée  sur  Barroua,  au 
bord  du  lac  Tchad,  limite  notre  sphère  d'influence  dans 
le  Soudan. 

A  la  fin  d'août,  M.  Monteil  passait  de  nouveau  le  fleuve  et 
se  mettait  en  route  dans  la  direction  du  lac  Tchad,  vers 
lequel  s'avançaient  par  le  sud  Paul  Grampel  et  M.  Mizon. 

Les  territoires  dangereux  de  Guerma,  de  Maouri,  de 
Kebbi,  ayant  été  traversés  au  milieu  de  grandes  diffi- 
cultés, la  mission  atteignait  Sokoto  en  octobre  1891.  A 
la  fin  du  mois  suivant  elle  parvenait  à  Kano,  ville  rela- 
livement  importante,  où  se  rencontrent  des  marchands 
arabes  de  Constantine,  de  Tunis  et  de  Tripoli.  Le  10  avril 
de  cette  année,  M.  Monteil  arrivait  en  vue  du  lac  Tchad  et 
faisait  son  entrée  à  Kouka,  la  capitale  du  Bornou.  Le 
lac  Tchad  dont  on  a  tant  parlé,  et  sur  lequel  le  voyageur 
nous  rapportera  de  nouvelles  informations,  est  en  réalité 
le  plus  grand  des  étangs  du  globe,  car,  avec  une  superficie 
de  27  à  30,000  kilomètres  carrés,  c'est-à-»dire  environ 
cinq  cents  fois  celle  du  lac  Léman,  il  ne  présente  que  d'assez 
faibles  profondeurs. 

soc.  DE  OÉOGB.  —  4"  TBIMESTRE  1893.  XIY.  —  32 


482      RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

Une  halte  de  quatre  mois  à  Kouka,  facilitée  par  les  dispo- 
sitions favorables  du  cheikh  Hachem,  permit  au  capitaine 
Monteil  et  à  son  compagnon,  Tadjudant  Badaire,  de  prendre 
un  peu  de  repos,  après  six  mois  d'un  trajet  hérissé  de  dif- 
ficultés de  toute  espèce. 

Le  15  août  1892,  M.  Monteil  entamait  la  seconde  partie 
de  son  entreprise.  Jusqu'alors  il  avait  marché  sensiblement 
de  Touest  à  l'est,  entre  Saint-Louis  et  le  lac  Tchad;  il  allait 
marcher  du  sud  au  nord,  se  dirigeant  vers  la  Tripoiitaine 
par  la  route  des  caravanes.  Devant  lui  s'étendait  la  zone 
saharienne,  où  le  manque  d'eau  et  d'autres  exigences  encore 
imposent  au  voyageur  des  séries  d'exténuantes  étapes. 
^  A  partir  de  ce  moment,  a  écrit  M.  Monteil,  la  route  a  été 
effroyablement  pénible  ;  il  nous  a  fallu  faire  des  marches 
forcées  incessantes  pour  atteindre  les  oasis  de  Bilma,  puis 
de  Kaouar.  >  A  Tedjerri,  le  17  octobre,  l'expédition  était 
sur  le  territoire  du  Fezzan;  enfin  le  9  décembre  elle  attei- 
gnait Tripoli. 

Quelques  journaux  quotidiens,  mieux  et  plus  vite  infor- 
més de  nos  jours  que  toutes  les  Sociétés  de  géographie, 
ont  tenu  le  public  trop  bien  au  courant  des  principales  par- 
ticularités de  ce  voyage  pour  qu'il  y  ait  lieu  d'y  revenir, 
surtout  dans  un  exposé  qui  ne  doit  pas  être  un  récit.  Nous 
savons  que  ce  parcours  d'au  moins  8,000  kilomètres,  a  été 
semé  de  tous  les  contre-temps,  de  tous  les  dangers,  de 
toutes  les  fatigues  qui  rendent  si  ardue,  si  digne  de  nos 
hommages,  la  carrière  d'un  explorateur.  D'autres  appré- 
cieront la  portée  du  voyage  au  point  de  vue  politique  ou 
commercial  ;  le  rôle  de  notre  Société  sera  d'en  faire  ressor- 
tir les  mérites  qui  frappent  et  intéressent  le  moins  l'attention 
publique,  de  les  inscrire  à  l'actif  de  l'officier  dont  l'in- 
fiexible  résolution  et  l'habileté  comme  négociateur  ont 
accompli  une  grande  tâche.  Les  géographes  constateront 
qu'à  ce  point  de  vue  aussi  les  résultats  obtenus  par  M.  Mon- 
teil sont  d'une  haute  importance. 


ET   SUR  LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES  OéOORAPHIQUES.    483 

Le  D'  Oscar  Baumann,  bien  connu  par  ses  remarquables 
travaux  topographîques  dans  l'Ousambara  et  la  région  du 
Kilima  Ndjaro,  avait  été  chargé  par  la  Compagnie  allemande 
de  l'Est  africain  d'explorer  la  région  comprise  entre  la  côte 
orientale  de  l'Afrique  et  le  Victoria  Nyanza,  à  l'effet  d'étudier 
le  tracé  d'une  route  carrossable  allant  de  la  côte  jusqu'au  lac. 

Après  avoir  choisi  la  baie  de  Tanga  comme  point  de  dé^ 
part  de  la  future  roule,  il  s'avança  sans  encombre  jusque 
dans  le  Paré.  Là,  il  dut  munir  sa  caravane  de  tous  les 
moyens  nécessaires  pour  traverser  les  solitudes  qui  s'étendent 
jusqu'au  lac  Manyara.  La  contrée  est  un  vaste  plateau  ou 
steppe  herbeux,  du  milieu  duquel  surgissent  de  loin  en 
loin  quelques  sommets  isolés.  L'eau  y  est  rare,  et  c'est  à 
peine  si  le  voyageur  y  rencontre  quelques  misérables  cam- 
pements indigènes. 

Leiae  Manyara,  dont  l'expédition  fit  le  tour,  a  120  kilo- 
mètres de  longueur  sur  30  de  largeur;  l'eau  en  est  saumâtre. 
Au  sud  du  lac  s'étend  le  pays  d'Oumbougoué  qui  occupe 
une  espèce  de  bas-fond  au  sol  parfaitement  uni,  entière- 
ment dépourvu  d'arbres  et  limité,  à  l'ouest,  par  le  bord 
abrupt  du  plateau  intérieur.  La  plaine  est  semée  de  con- 
structions quadrangulaires  qui  ont  à  peine  la  hauteur  d'un 
homme  et  qui  mesurent  environ  50  mètres  de  côté.  Ces 
demeures  (tembés)  ont,  à  l'intérieur,  l'aspect  d'une  salle 
obscure  et  basse,  dont  le  plafond  est  soutenu  par  des  co- 
lonnes. De  légères  cloisons  la  divisent  en  une  multitude  de 
réduits  oii  vivent  pêle-mêle  hôtes  et  gens.  Les  gens  de  l'Oum- 
bougoué  qui  sont  robustes  et  d'humeur  belliqueuse,  ont 
su  jusqu'à  ce  jour  repousser  les  incursions  des  Massais.  Les 
champs  de  sorgho  sont  nombreux  et  le  pays  est  très  riche 
en  bœufs,  en  moutons  et  en  ânes,  ces  derniers  d'uûe  race 
remarquable. 

La  caravane  ayant  refusé  de  payer  un  tribut  {h9ng4)y  fut 
assaillie  par  les  indigènes  ;  mais  elle  sortit  victorieuse  de 
«ette  lutte  qui,  toutefois,  lui  coûta  14  hommes. 


484     RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

Après  avoir  longé  la  rive  occidentale  du  lac,  Texpédition 
gravit  des  pentes  abruptes,  semées  de  blocs  d'origine 
volcanique,  et  finit  par  atteindre  le  plateau.  Le  sol  en  est 
ondulé  et  coupé  de  nombreux  ruisseaux  qui,  venant  des 
hauteurs  boisées  visibles  au  nord,  vont  s*écouIer  dans  le 
lac.  L'air  étant  très  vif  sur  ce  plateau,  les  hommes  de 
l'escorte  eurent  à  y  souffrir  de  la  fraîcheur  des  nuits. 

Cette  partie  de  la  route  est  particulièrement  intéressante, 
car  elle  est  entièrement  neuve.  Au  bout  de  trois  ou  quatre 
journées  de  marche,  l'expédition  découvrit,  au  fond  d'un 
cirque  entouré  de  hautes  montagnes,  le  petit  lac  deNgo- 
rongo.  Quelques  jours  plus  tard,  en  redescendant  du  pla- 
teau de  Nelrobi,  d'une  altitude  d'environ  2,500  mètres, 
les  voyageurs  aperçurent  une  immense  dépression  entourée 
de  parois  verticales  et  au  fond  de  laquelle  s'étale  un  grand 
lac,  le  lac  Eïassi,  qui  vers  le  sud  se  perd  à  l'horizon.  Si, 
comme  l'assurent  les  indigènes,  il  s'étend  jusqu'à  Iramba, 
il  aurait  une  longueur  d'à  peu  près  150  kilomètres.  Quant  à 
sa  largeur,  le  D'  Baumann  estime  qu'elle  varie  entre  30  et 
50  kilomètres.  11  est  surprenant  qu'on  n'ait  pas  eu  connais- 
sance jusqu'ici  d'une  nappe  d'eau  si  considérable,  mais, 
à  vrai  dire  cette  partie  de  l'Afrique  orientale  n'avait  guère 
été  visitée.  Le  D' Fischer,  en  1885,  avait  bien  affirmé  que  la 
rivière  Ouembéré  allait  se  perdre  dans  le  vaste  steppe  de 
même  nom,  dont  le  niveau  est,  disait-il,  d'une  centaine  de 
mètres  inférieur  à  celui  du  Victoria  Nyanza;  toutefois  il 
avait  supposé  que  cette  rivière  y  formait  seulement  un 
petit  lac  ou  un  marécage.  Or,  il  se  trouve  que  le  grand  lac 
Elassi,  découvert  par  le  D'  Baumann,  serait  le  déversoir 
de  la  rivière  Ouembéré;  du  moins  les  Massais  déclarent-ils 
que  ce  lac  reçoit,  à  l'ouest,  un  grand  cours  d'eau  venant  de 
rOusoukouma  et  qui  ne  peut  guère  être  que  l'Ouembéré. 

Le  29  mars,  le  D"  Baumann  arrivait  au  petit  lac  salé  de 
Lgarria.  Le  12  avril  enfin,  il  apercevait  le  Victoria  Nyanza, 
qu'il  atteignait  le  même  jour,  près  de  Kadoto. 


ET  SUR  LES  PROCHES  DES   SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.-  485 

Le  D' Baumann  estime  que  le  trajet  entre  la  c&le  (Tanga) 
et  le  lac  Victoria  peut  aisément  être  effectué  en  deux  mois 
et  demi,  et  mâme  en  deux  mois,  si  l'on  évite  les  détours 
qu'il  a  dû  faire  et  les  relards  qu'il  a  subis.  Le  terrain  ne 
présente  aucune  difâcultë  pour  l'établissement  d'une  route 
carrossable,  ni  aucun  obstacle  qu'on  ne  puisse  vaincre  ou 
contourner.  Le  seul  inconvénient  est  que,  sur  une  partie  du 
trajet,  peadaut  une  vingtaine  de  journées  de  marche,  entre 
Aroucba  et  Elmarau,  il  n'est  pas  possible  de  trouver  des 
vivres. 

Le  9  août  1892,  le  D' Baumann  se  mettait  de  nouveau  en 
route  pour  continuer  ses  explorations  entre  le  Victoria 
Nyanza  et  le  Tanganyika,  à  travers  une  région  jusqu'ici 
peu  connue. 

Partant  de  la  baie  de  Boukoumbi,  sur  la  côte  sud-ouest 
du  Victoria  Nyauza,  il  visitait  le  district  d'Ousoui;  puis  il  pé- 
nétrait dans  un  pays  montagneux,  coupé  de  vallées  étroites 
et  habité  par  une  nombreuse  population.  Les  cours  d'eau 
vont  se  déverser  dans  le  lac  Ourigi. 

Le  5  septembre,  il  arrivait  au  bord  de  la  Kaghéra,  le 
Rouvoumou  des  indigènes,  qui  forme  la  limite  entre 
rOusoué  et  rOuroundé.  Ce  dernier  renferme  de  hautes 
montagnes.  II  est  aussi  très  peuplé.  Le  D'  Baumann  y 
reçut  un  accueil  enthousiaste  des  habitants,  qui  voyaient 
en  lui  un  descendant  de  leurs  anciens  rois,  dont  le  dernier 
est  mort  il  y  a  une  trentaine  d'années.  L'&ne  même  du 
docteur  fut  l'objet  d'un  culte,  et  les  populations  se  pros- 
ternaient sur  son  passage. 

Le  fait  important  à  notre  point  de  vue,  c'est  que,  durant 
ce  voyage,  le  D' Baumann  rectifia  et  compléta  les  notions 
géographiques  acquises  avant  lui,  sur  la  contrée  parcourue. 
Ainsi,  il  constata  que  l'Akengarou  des  cartes  est  non  pas 
un  lac,  mais  une  rivière  formant  la  limite  du  Rouanda. 
L'existence  du  lac  Ngorongo  était  pareillement  ignorée. 
La  principale  découverte,  toutefois,  est  celle  des  sources  de 


486     RAPPORT  SDR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

la  Kaghéra,  sur  le  versant  oriental  des  montagnes  qui  bor- 
dent  la  vallée  du  Roussîzi  et  Textrémité  septentrionale  du 
lac  Tanganyika.  LaKaghéra,  principal  tributaire  du  Victoria. 
Nyanza,  serait  la  branche  initiale  du  Nil,  et  il  est  intéressant 
de  constater  que  les  montagnes  d'où  elle  sort  portent^  chez 
les  indigènes,  le  nom  de  Mizozi-a-Mouési,  qui  signifie^ 
(L  Monts  de  la  Lune  ».  Il  serait  donc  vrai,  comme  TafBr-^ 
maient  Plolémée  et  les  anciens  géographes,  et  après  eux 
l'explorateur  Speke,  que  «  le  Nil  prend  naissance  dans  les- 
Monts  de  la  Lune  »• 

Le  retour  du  û'Baumann  à  la  côte  orientale,  par  Tabora,. 
appartient  au  rapport  pour  1893. 

Le  compagnon  d'Ëmiii,  le  D' Stuhlmann,  arrivé  le  15  fé* 
vrier  1892  à  la  station  allemande  de  fioukoba,  sur  la  côte 
occidentale  du  Victoria  Nyanza,  est  rentré  depuis  lors  en 
Europe.  H  a  rapporté  une  quantité  considérable  de  matériaux 
cartographiques  et  géographiques,  destinés  à  enrichi^  la 
science  et  à  fournir  une  connaissance  exacte  et  complète 
des  régions  visitées  par  rexpédition  d'Emin-Pacha  et  de  son> 
savant  collaborateur.  On  se  fera  une  idée  de  l'ample  mois- 
son de  documents  recueillis  par  cette  expédition  si  nous 
ajoutons  que  les  cartes  seules  comprennent  146  feuilles 
in-8°  ;  qu'il  y  est  joint  105  profils  panoramiques  ou  vues  à 
vol  d'oiseau,  des  volumes  d'observations  météorologiques 
et  de  précieux  matériaux  ethnographiques  et  linguistiques. 

Le  1*'  avril  1891,  une  expédition  sous  les  ordres  du  capi-^ 
taine  F.  G.  Dundas  arrivait  à  Lamou,  avec  l'intention. de 
remonter  le  fleuve  Tana.  Elle  se  composait  du  commandant 
Dundas,  de  M.  G.  W.  Hobley,  géologue,  de  M.  Bird  Thomp- 
son, second  du  vapeur  Kénia  et  interprète,  et  du  chef-<^ 
mécanicien  du  vapeur,  plus  l'équipage,  les  guides  et  les 
porteurs. 

L'embouchure  du  Tana  est  d'une  navigation  assez  diffi-^ 


ET   SUR  LES  PROGRÈS  DES   SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES.   487 

cile  jusqu'à  Gharra,  où  se  détache  un  bras  du  fleuve  qui 
communique  avec  la  rivière  Ozi  par  le  canal  de  Beledzoni, 
formant  ainsi  un  vaste  delta.  L'expédition  s'arrêta  succes- 
sivement à  la  station  de  missions  de  Golbanti^  au  village  de 
NgàOy  vis-à-vis  duquel  se  trouve  aussi  un  établissement  de 
missionnaires,  et  non  loin  de  là,  au  milieu  des  bois,  le  petit 
lac  d'Achakababo  qui  ne  communique  pas  avec  le  fleuve^ 
comme  on  l'avait  supposé. 

Parvenue  près  du  village  de  Hameye,  à  environ  560  kilo- 
mètres de  l'embouchure  du  fleuve,  l'expédition  se  vit  dans 
l'impossibilité  de  remonter  plus  haut.  Deux  jours  après,  les 
eaux  avaient  tellement  baissé  que  le  vapeur  n'aurait  même 
plus  pu  s'avancer  si  loin.  Un  mois  fut  employé  à  construire 
un  camp  retranché  {borna),  afin  de  pouvoir  repousser  les 
indigènes  dans  le  cas  où  ils  auraient  tenté  de  s'emparer  du 
navire. 

Le  capitaine  Dundas,  profitant  de  l'inaction  forcée  dans 
laquelle  le  plongeait  cet  arrêt  de  la  navigation,  se  dirigea, 
avec  sa  caravane,  vers  le  mont  Kénia.  Il  eut  le  tort  de  ten- 
ter l'ascension  du  massif  par  le  côté  sud  et  se  trouva  arrêté 
à  une  altitude  de  3,000  mètres,  c'est-à-dire  près  delà  limite 
des  neiges  persistantes,  par  d'immenses  crevasses,  tandis 
que  le  sommet  de  ce  mont  gigantesque  est  plus  accessible 
du  côté  du  nord .  A  son  retour,  l'expédition  trouva  que  le  pays 
avait  été  ravagé  par  une  horde  de  Masal,  mais  que  le  navire 
était  heureusement  demeuré  intact.  Le  niveau  des  eaux 
s'étant  élevé  dans  l'intervalle,  le  vapeur  put  redescendre  le 
fleuve  sans  trop  de  difficultés,  et  rentrait  à  Lamou  le  jour  de 
Noël  de  l'année  1891. 

A  peine  de  retour  de  son  expédition  sur  le  Tana  et  au 
mont  Kénia,  le  capitaine  F.  G.  Dundas  entreprit  d'explorer 
le  cours  supérieur  du  Djoub  (Juba),  qui  se  jette  dans 
l'Océan  Indien  par  QP 14'  de  latitude  sud. 

Personne  n'avait  encore  remonté  ce  fleuve  au  delà  de 
Bardera,  point  extrême  atteint  en  1865  par  le  baron  Von 


488  RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

der  Decken,  qui  y  trouva  une  fin  tragique.  Le  capitaine 
Dundas  avait  fait  une  tentative  en  1891 ,  mais  il  n'était  pas 
parvenu  aussi  loin  que  son  malheureux  prédécesseur. 

Le  25  avril  1892,  le  JT^nia  franchissait  la  barre  qui  obstrue 
l'entFée  du  fleuve  et  naviguait  bientôt  sur  un  cours  d'eau 
majestueux.  Mais  à  peine  eut-il  dépassé  le  village  de  Go- 
bouine,  que  des  hordes  de  Somalis  armés  se  montrèrent 
sur  les  deux  rives.  Il  fallut  parlementer  et  attendre,  pour 
pouvoir  aller  plus  avant,  d'avoir  obtenu  l'autorisation  du 
sultan  des  Somalisi  de  l'Ogadine. 

La  navigation  jusqu'au  village  de  Mounsour,  à  45  kilo- 
mètres environ  au  sud-est  de  Bardera,  ne  fut  marquée  par 
aucun  incident  grave.  Mais  ici,  le  capitaine  Dundas  fut 
informé  que  le  cheikh  de  Bardera  lui  ordonnait  de  s'en 
retourner,  sous  peine  d'être  mis  à  mort.  Malgré  cette  dé- 
fense, le  Kénia  s'avança  jusqu'en  vue  de  la  ville.  L'inter- 
prète, envoyé  à  terre,  dut  regagner  le  bord  en  toute  hâte, 
et  une  attaque  nocturne  ne  fut  déjouée  que  grâce  à  une 
fusée  dont  l'éclat  inattendu  dispersa  les  assaillants. 

Le  lendemain,  le  capitaine  Dundas  payant  d'audace,  des- 
cendit à  terre,  sans  armes  et  accompagné  seulement  de 
son  interprète.  II  pénétra,  au  milieu  des  Somalis  mena* 
çants,  jusqu'au  cheikh  stupéfait  d'une  telle  preuve  de  cou- 
rage, et  lui  déclara  qu'il  venait  dans  des  intentions  paci- 
fiques. Gagné  par  cette  conduite,  le  cheikh,  après  avoir 
pris  conseil  des  autres  chefs,  non  seulement  lui  promit 
qu'il  ne  serait  pas  inquiété,  mais  consentit  encore  à  le  faire 
accompagner  jusqu'aux  rapides  qui  se  trouvent  en  amont 
de  la  ville. 

Bardera  est  une  ancienne  cité,  construite  sur  une  colline 
qui  borde  la  rive  gauche  du  fleuve.  Elle  possède  encore  des 
vestiges  d'un  mur  de  circonvallation.  Sa  population  est 
d'environ  1,200  habitants.  Les  huttes  sont  grandes  et 
piropres;  l'intérieur,  tapissé  de  peaux  d'animaux,  est  divisé 
en  deux  pièces.  Rares  sont  les  terres  cultivées  autour  de 


ET  SUR  LES  PROGRÉS  DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.      489 

la  ville,  et  la  principale  ressource  des  habitants  parait 
être  le  bétail  dont  on  voit  de  nombreux  troupeaux  paître 
s  ur  les  rives  du  fleuve.  Les  caravanes  qui  traversent  le 
fijoub  à  Bardera,  y  apportent  seules  un  peu  de  commerce 
et  d'animation. 

Arrivé  aux  rapides  (par  2»  34' 45''  lat.  N.),  le  capitaine 
Dundas  yvretrouva  les  restes  du  petit  vapeur  qui,  trente- 
sept  ans  auparavant,  avait  amené  le  baron  Von  der  Decken 
jusqu'en  cet  endroit,  et  qui  s'y  était  échoué  sur  les  rochers. 
Le  passage  est  impraticable,  et  si  même  on  réussissait  à  le 
franchir  à  l'époque  des  hautes  eaux,  il  existe  quelque  peu 
-en  amont  une  cataracte  au  pied  de  laquelle  il  faudrait  iné- 
vitablement s'arrêter. 

Le  retour  s'opéra  sans  accident,  mais  non  sans  de  nom- 
breuses difficultés  résultant  de  la  baisse  des  eaux,  qui  occa- 
sionnait de  fréquents  échouages.  Enfin,  le  20  septembre 
1892,  le  Kénia  atteignit  de  nouveau  Gobouine,  près  de 
l'embouchure  du  fleuve,  n'ayant  laissé  sur  sa  roule  aucun 
de  ces  souvenirs  qui  peuvent  fermer  la  voie  aux  explorations 
subséquentes. 

Sans  vouloir  se  prononcer  sur  le  rôle  politique  qu'a  joué 
le  capitaine  F.  D.  Lugard  dans  l'Afrique  orientale,  le  rap- 
port doit  mentionner  brièvement  les  faits  géographiques 
relevés  par  l'expédition  chargée  de  faire  reconnaître,  dans 
l'Ouganda,  l'autorité  de  la  Compagnie  anglaise  de  l'Est 
Africain. 

Le  capitaine  Lugard  considère  comme  suffisamment  con- 
nue la  route  suivie  par  son  expédition  pour  atteindre  le 
Victoria  Nyanza,  et  se  dispense  d'en  donner  une  nouvelle 
•description.  . 

A  regard  du  Victoria  Nyanza,  il  émet  l'opinion  que  cette 
immense  nappe  d'eau,  située  sous  l'équateur,  sujette,  par 
conséquent,  à  une  forte  évaporation  et  contribuant  d'ail- 
leurs puissamment,  si  ce  n'est  presque  exclusivement,  à 


490  RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

former  le  Nil,  doit  être  alimentée  par  des  sources  sous- 
lacuslres  ou  par  des  rivières  souterraines  qui  surgissent  au 
fond  du  lac.  Le  débit,  relativement  faible,  des  tributaires 
connus  du  Victoria  Nyanza,  l'étendue  restreinte  de  son  bas- 
sin de  réception,  ne  suffiraient  pas  à  expliquer  comment 
le  lac  conserve  son  niveau  normal. 

Dans  ses  expéditions  contre  les  musulmans  vers  les  fron- 
tières de  rOunyoro,  le  capitaine  Lugard  eut  l'occasion  de 
parcourir  la  partie  occidentale  de  l'Ouganda,  oîi  il  décou- 
vrit le  lac  Isolt,  au  nord-ouest  du  Victoria  Nyanza*  Le  pays 
est  riche  et  fertile,  mais  peu  cultivé. 

Une  autre  expédition  le  conduisit  vers  la  partie  septen- 
trionale du  lac  Albert-Edouard  et  au  nord,  jusqu'à  Kavalli, 
près  de  la  côte  occidentale  de  l'Albert  Nyanza.  Le  capitaine 
Lugard  a  constaté  que  le  premier  de  ces  lacs  comprend 
deux  parties  distinctes  :  l'une,  le  lac  Albert-Edouard  pro- 
prement dit;  l'autre,  qui  en  est  le  prolongement  au  nord* 
est,  mais  qui  n'est  relié  à  la  nappe  principale  que  par  un 
étroit  canal,  porte  le  nom  de  lac  Roussango.  C'est  ce  dernier 
que  M.  Stanley  avait  aperçu  en  1875  et  qu'il  avait  nommé 
«  golfe  de  Béatrice  ».  Les  eaux  en  sont  fortement  salines. 

Dans  la  partie  du  Sahara  que  baigne  l'Atlantique,  au 
nord  du  Sénégal,  habitent  lesTrarza,  maures  indépendants, 
avec  lesquels  notre  colonie  vit  en  paix  aujourd'hui  après 
avoir  longtemps  guerroyé  contre  eux.  Jusqu'à  l'année  der- 
nière trois  voyageurs  seulement  :  Léopold  Panet  en  1850, 
le  capitaine  Vincent  en  1860  et,  vers  la  même  époque,  Bou- 
el-Mogdad,  avaient  traversé  le  pays  des  Trarza  qui  nous 
restait  insuffisamment  connu.  La  géographie  devra  un  pro- 
grès à  M.  Léon  Fabert  qui,  sur  la  fin  de  1891,  parcourait 
cette  contrée.  Son  voyage  n'a  pas  été  sans  périls,  mais  il 
nous  a  révélé  des  détails  nouveaux  sur  la  configuration 
et  la  nature  du  pays  trarza,  notamment  l'existence  d'une 
vallée  immense  qui,  partant  d'Afthouth,  au  bord  de  l'Océan, 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.     491 

se  prolonge  dans  la  direction  générale  du  nord-est  jusqu'à 
l'Adrar  et  au  Tagant.  Il  a  fait  aussi  des  observations  d'un 
yéritable  intérêt  sur  le  caractère  des  populations  au  milieu 
desquelles  11  a  séjourné  pendant  trois  mois.  Pour  n'être  pas 
de  ceux  autour  desquels  la  presse  a  mené  grand  bruit,  le 
Yoyage  de  M»  L.  Fabert  n'en  est  pas  moins  d'une  portée 
sérieuse  au  point  de  vue  géographique;  il  est  à  souhaiter 
que  le  voyageur  retourne  de  nouveau  sur  ce  terrain  dans  le 
but  d'y  compléter  ses  premières  observations. 

Des  rives  de  l'Atlantique  à  celles  de  la  Mer  Rouge,  des 
pieds  de  l'Atlas  aux  bords  du  lac  Tchad,  se  déroule  dans 
une  morne  immensité  le  pays  de  la  peur  et  de  la  soif,  le 
Sahara.  La  conquête  géographique  de  cette  région,  grande 
presque  comme  l'Europe,  est  une  œuvre  vraiment  et  exclu- 
sivement française.  Nul,  parmi  nous,  n'a  le  droit  d'oublier 
ce  qu'elle  a  coûté,  sans  compter  même  les  existences  des 
soldats  qui,  dès  le  début  de  notre  domination  sur  l'Algérie, 
ont  parcouru  leurs  pénibles  étapes  à  travers  les  sables,  sous 

un  soleil  dévorant.  Le  sol  et  le  ciel  ne  sont  pas  seuls  à  nous 
barrer  la  route  Les  noms  de  Dournaux-Dupéré,  du  colonel 
Flatters  et  de  ses  compagnons,  de  Marcel  Pàlat,  de  Camille 
Douls,  nous  rappellent  que  d'errantes  hordes  ne  tolèrent 
pas  notre  présence  au  milieu  des  étendues  où  elles  con- 
voyent  les  caravanes,  quand  elles  ne  les  pillent  pas. 

Depuis  le  désastre  de  la  mission  Flatters  massacrée  en  | 

1881,  près  du  puits  de  6ir-el-Gharama,  à  mi-chemin  entre  { 

l'Algérie  et  le  Soudan,  l'exploration  systématique  du  grand  ] 

désert  avait  été,  en  quelque  sorte,  abandonnée.  Parmi  les  ] 

pionniers  qui,  hardiment,  l'ont  reprise,  le  rapport  de  cette 
année  doit  signaler  M«  Fernand  Foureau*  De  nombreuses 
excursions  dans  le  Sud- Algérien,  un  séjour  prolongé  dans 
rOued-Rihr,  plusieurs  tentatives  de  pénétration  ^ans  le 
Sahara  l'ont  bien  préparé  à  sa  tâche.  Aux  derniers  mois  de 
1891,  il  part  chargé  d'une  mission  du  Ministère  de  l'Instruc-» 


492  RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

tion  publique;  de  Biskra,  il  marche  droit  au  sud,  utilisant 
sur  divers  points  la  large  vallée  sans  eau  de  TOued  Igharghar, 
qui  sillonne  toute  la  région  au  delà  de  Tougourt. 

Après  un  millier  de  kilomètres,  parcourus  dans  la  direc- 
tion de  l'Aïr,  but  de  la  mission,  il  se  voit  arrêté  par  une 
situation  d'ordre  politique  à  laquelle  ses  instructions  lui 
prescrivaient  de  ne  pas  faire  violence.  Le  point  extrême  du 
voyage  a  été  le  puits  de  Tinsîg,  au  sud-ouest  deTemassinin. 

De  sa  nouvelle  exploration  M.  F.  Foureau,  observateur 
consciencieux  et  attentif,  a  rapporté  une  ample  récolte  de 
données  précieuses  pour  la  connaissance  de  cette  route 
qu'il  reprendra  certainement  quelque  jour  et  qu'il  pour- 
suivra jusqu'au  Soudan. 

Presque  en  même  temps  et  sur  le  même  terrain  que  lui, 
M.  Gaston  Méry,  envoyé  d'un  syndicat  d'études  relatives 
au  Sahara,  s'avançait  jusqu'un  peu  au  sud  de  Temas- 
sînin,  c'est-à-dire  à  peu  près  à  la  latitude  atteinte  par 
M.  F.  Foureau.  Là,  ses  guides  refusèrent  absolument  de  le 
suivre  dans  la  direction  de  Tebalbalet,  c'est-à-dire  de  péné- 
trer dans  le  territoire  de  parcours  des  Touareg  Azdjer. 

Nous  devrons  à  M.  Méry  un  bon  itinéraire  relevé  à  la 
boussole  et  qui,  combiné  avec  celui  de  M.  Foureau,  ajoutera 
quelque  précision  à  la  carte  d'une  région  assez  tourmentée, 
et  qu'il  nous  importe  tant  de  bien  connaître. 

Depuis  les  deux  missions  du  colonel  Flatters,  aucun  explo- 
rateur ne  s'était  avancé  aussi  loin  vers  le  sud  que  M.  F. 
Foureau  et  M.  G.  Méry. 

Une  fois  de  plus,  pour  l'Amérique  du  Sud,  il  y  a  lieu  de 
faire  observer  combien,  en  dehors  de  la  République  Argen- 
tine, les  voyages  d'exploration  sont  rares,  à  quel  point  les 
gouvernements  semblent  se  désintéresser  de  recherches  dont 
les  résultats  serviraient  non  seulement  la  science,  mais  le 
développementéconomiquede  territoires  encore  inexploités, 
quand  ils  ne  sont  pas  inexplorés. 


ET  SUR  LES  PROGRÈS   DES   SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.    493 

La  Patagonie,  la  partie  de  la  République  Argentine  située 
au  sud  du  rio  Colorado,  semble  destinée  à  devenir,  dans 
un  avenir  plus  ou  moins  prochain,  un  vaste  champ  de 
colonisation.  Les  opinions  sont  cependant  assez  parta- 
gées quant  aux  avantages  qu'elle  peut  offrir  au  point  de 
vue  d'exploitations  pastorales  ou  agricoles.  En  somme,  si 
les  immenses  plaines  qui  s'étendent  des  côtes  de  l'Atlan* 
tique  au  pied  des  Andes  sont  généralement  arides  et  déso- 
lées, la  Cordillère  paraît  renfermer  de  riches  vallées,  dont 
le  sol  est  fertile  et  où  le  paysage  s'étale  dans  toute  sa  magni- 
ficence. 

M.  le  D'  Machon,  de  Lausanne,  chargé  par  un  grand 
financier  d'aller  étudier  par  lui-même  l'opportunité  de  diri- 
ger vers  ces  parages  les  émigrants  juifs  expulsés  de  la 
Russie,  se  mit  en  route  dans  le  courant  de  l'année  1892. 
Accompagné  de  M.  le  D^  Roth»  géologue,  il  se  rendit  à  Bahia 
Blanca,  et  de  là,  par  terre,  à  Carmen  de  los  Patagones,  près 
de  l'embouchure  du  rio  Negro,  point  de  départ  habituel  des 
expéditions  pour  l'intérieur. 

Jusqu'au  Fort  Roca,  situé  au  confluent  du  rio  Limay  et 
du  rio  Neuquen,  dont  la  réunion  forme  le  rio  Negro,  le 
voyage  n'offre  aucun  incident  remarquable.  On  chemine 
sur  un  terrain  sablonneux,  riche  en  débris  de  fossiles,  et 
couvert  par  places  d'une  végétation  assez  maigre. 

Au  Fort  Roca,  une  escorte  militaire  fut  donnée  aux  voya* 
geurs  qui  visitèrent  successivement  la  vallée  du  Limay, 
une  partie  de  celle  du  CoIIon-Cura,  et  le  lac  Nahuel-Huapi, 
près  duquel  une  compagnie  anglaise  a  fondé  une  estancia 
pour  l'élève  du  bétail  et  l'exploitation  des  mines  et  des 
forêts.  Puis,  franchissant  au  sud  la  passe  de  Chipchihué, 
par  1,410  mètres  d'altitude,  Texpédition  arrivait  au  lac  de 
Gan-Gan,  qu'elle  trouvait  gelé,  et  gagnait  la  vallée  du 
Chubut  par  laquelle  s'opéra  le  retour  à  la  côte. 

Les  conclusions  de  M.  le  D' Machon  ne  paraissent  pas  très 
encourageantes  pour  les  futurs  colons,  du  moins  pour  ceux 


494     RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

qui  s'attendraient  à  trouver  en  Patagonie  un  nouvel  El 
Dorado. 

M.  Alexandre  Ross  avait  été  chargé  par  la  corporation 
péruvienne  de  Londres  d'étudier,  au  point  de  vue  des  cul- 
tures tropicales,  certains  districts  du  Pérou  central.  Il  était 
accompagné  de  M.  Arthur  Sinclair  et  de  M.  P.  D.  G.  Clark. 

Ces  voyageurs  gagnèrent  la  région  des  Andes  par  le  che- 
min de  fer  de  Lima  à  Chicla  (Oroya)  et  visitèrent  successive- 
ment les  hauts  plateaux,  ainsi  que  les  vallées  des  affluents 
supérieurs  de  ITFcayalî  et  du  Hoallaga. 

Il  ne  s'agit  pas  ici,  cela  va  sans  dire,  d'un  voyage  d*exjdo- 
ration  proprement  dit,  mais  bien  plutôt  d'une  étude  des 
ressources  que  la  contrée  peut  offrir  à  la  colonisation  euro- 
péenne. Or,  les  experts  sont  unanimes  à  roconnaitre  que  les 
territoires  qu'ils  ont  visités  —  très  faible  partie  des 
immenses  étendues  que  possède  le  Pérou  —  âont  d'une 
richesse  remarquable  et  qu'il  y  aurait  là  un  vaste  champ 
aux  cultures  tropicales.  Tôt  ou  tard,  assurément,  ces  soli- 
tudes se  peupleront  et  leurs  riches  produits  s'écoulant  avec 
facilité  par  les  magnifiques  artères  fluviales  qui  sillonnent  le 
continent  sud-américain,  viendront  apporter  sur  nos  mar- 
chés d'Europe  l'abondance  et  la  variété  destinées  à  rendre 
la  vie  moins  coûteuse  et  plus  facile. 

Un  coup  d'œil  sur  les  expéditions  dirigées  vers  les  hautes 
latitudes  boréales  terminera  cet  exposé  des  principaux  faits 
géographiques  par  lesquels  marquera  l'année  1894. 

L'expédition  du  lieutenant  américain  Robert  E.  Peary, 
que  le  précédent  rapport  avait  laissée  dans  la  baie  de  Mac 
Gormick,  à  la  côte  ouest  du  Groenland,  par  environ  77^  de 
latitude  nord,  y  a  passé  l'hiver. 

Dès  que  la  saison  le  lui  permit,  elle  se  mit  en  marche  avec 
ses  traîneaux  attelés  de  chiens.  Le  golfe  d'Ingiefield,  qui 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DÉS  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.    495 

marquait  son  poiat  de  départ  sur  la  côte  ouest,  avait 
été  relevé  dans  tout  son  pourtour,  et  une  carte  en  a  été 
donnée  dans  le  numéro  du  31  décemb^  1892  du  Bulletin 
of  the  American  Geographical  Society,  de  New-York. 
S'avançant  au  nord-est,  le  lieutenant  Peary  reconnut  à  dis- 
tance les  diverses  identations  de  la  côte  septentrionale  du 
Groenland,  telles  que  les  fjords  Petermann,  Saint-George 
et  Sherard  Osborn.  Puis,  le  4  juillet,  jour  anniversaire 
de  l'indépendance  des  États-Unis,  Texpédition  constata 
qu'un  autre  Qord  qui  lui  barrait  la  route  allait  déboucher 
à  l'est  sur  la  côte  orientale.  Ce  fjord,  baptisé  du  nom  de  baie 
de  l'Indépendance,  s'ouvre  par  environ  82°  de  latitude  nord. 
Un  grand  glacier  qui  vient  s'y  déverser  au  sud,  fut  appelé 
glacier  de  l'Académie. 

Le  résultat  considérable  de  l'expédition  Peary  a  été  de 
démontrer  le  caractère  insulaire  du  Groenland. 

La  carapace  de  glace  qui  couvre  l'intérieur  du  pays  se  ter- 
mine au  nord,  peu  au  delà  de  l'itinéraire  suivi  par  M.  Peary, 
et  de  l'autre  côté  du  fjord  de  l'Indépendance  on  distingue 
d'autres  terres  ou  Iles,  libres  de  glaces,  qui  s'étendent  vers 
le  nord. 

Après  avoir  regagné  la  baie  Mac  Cormick,  l'expédition 
s'embarqua  sur  le  vapeur  Kite,  qui  l'y  attendait  depuis  plus 
d'une  semaine.  Un  seul  membre,  M.  YerhoefP,  géologue  et 
minéralogiste  de  l'expédition,  manquait  à  l'appel.  On  pense 
qu'il  avait  péri  dans  une  crevasse  de  glacier;  toutes  les 
recherches  pour  le  retrouver  furent  vaines. 

A  la  suite  d'une  expédition  préalable  accomplie  en  1891, 
dans  le  but  de  chercher,  sur  la  côte  occidentale  du  Groen- 
land, un  point  favorable  à  des  études  sur  le  mouvement  des 
glaciers,  M.  Yon  Drygalski  est  reparti  de  Copenhague,  le 
1*' mai  1892,  pourcommencerlacampagne  scientifique  dont 
il  est  chargé.  MM.  Yanhôifen,  naturaliste,  et  Stade,  météoro- 
logiste, l'accompagnent. 


496     RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

Ces  savants  ont  établi  leur  station  d'hivernage  dans  une 
baie  située  entre  les  glaciers  du  grand  et  du  petit  Karajàk, 
par  environ  70»  de^  latitude  nord.  C'est  là  qu'ils  comptent 
faire  leurs  observations  pendant  une  année. 

Les  résultats  n'en  seront  connus  en  Europe  que  dans  îe 
courant  de  l'année  1893,  alors  que  les  communications  avec 
le  Groenland,  suspendues  pendant  l'hiver,  pourront  être 
reprises. 

Nous  avons  vu,  dans  le  précédent  rapport,  que  le  lieute- 
nant Ryder,  de  la  marine  danoise,  avait  été  chargé  d'explorer 
la  côte  orientale  du  Groenland  comprise  entre  73*  et  66<»  de 
latitude  nord. 

Il  existe  là,  en  effet,  une  lacune  à  combler.  En  1829,  Graah 
avait  exécuté  le  levé  de  la  côte,  depuis  la  pointe  sud  ou  cap 
Farewell  jusque  par  65*18'  de  latitude  nord.  Scoresby  l'avait 
déjà  reconnue,  en  1822,  entre  69®  et  75*;  l'expédition  alle- 
mande de  la  Germaniay  en  1869,  y  avait  ajouté  un  ou  deux 
degrés  (de  75®  à  77"),  jusqu'au  cap  Bismarck.  Puis,  Tannée 
suivante  (1870),  M.  Payer  découvrait  le  Qord  François- 
Joseph,  par  73"*  de  latitude  nord.  En  1883,  MM.  Holm  et  Garde 
avaient  exploré  de  nouveau  la  côte  orientale  entre  60"  52'  et 
62''  40^  M.  Holm,  en  1884,  avec  deux  bateaux,  s'était  porté 
au  nord  jusque  par  65**  37',  c'est-à-dire  jusqu'au  delà  dû 
point  visité  par  Graah  en  1829  et  un  peu  plus  au  nord  qiie 
la  baie  du  Roi  Oscar  où  M.  Nordenskiôld,  avec  son  navire 
Sofia^  avait  touché  en  1883.  En  outre,  M.  Holm  s'était  avancé 
par  terre  jusque  sous  65»  52',  et  enfin  jusqu'au  fjord  d'Ang- 
magsalik,  par  66*"  8';  c'est  de  là  que,  faute  de  moyens  de 
transport  pour  continuer,  il  dut  opérer  son  retour.  Entre 
ce  dernier  point  et  73«  de  latitude  nord,  on  ne  possédait 
d'autres  renseignements  que  ceux  qui  avaient  été  fournis 
par  Scoresby  et  ceux  qu'avait  pu  recueillir  M.  Holm  auprès 
des  indigènes,  renseignements  qui,  les  uns  et  les  autres, 
demandaient  à  ôtre  contrôlés  et  complétés. 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES   SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES.   497 

Selon  ses  instructions,  le  lieutenant  Ryder  avait  dbnc 
cherché,  en  1891,  à  atteindre  un  point  de  la  côte  orientale 
compris  dans  les  limites  ci-dessus  définies  et  qui  présentât 
des  conditions  favorables  pour  hiverner.  Il  avait  d'abord 
songé  au  Qord  François-Joseph  ;  mais  l'ayant  trouvé  fermé 
par  les  glaces,  il  dut  se  porter  plus  au  sud,  et  le  2  août 
i891>  son  navire  r/i(e&{a entrait  dans  le  Scoresby  Sund.  Une 
petite  île  de  ce  vaste  fjord,  baptisée  du  nom  d'île  de  Dane^ 
mark,  par  70^  il'  de  latitude  nord,  fut  le  point  d'hivernage 
de  Texpédition,  de  1891  à  1893.  L'état  des  glaces  ne  permit 
pas  au  navire  de  se  mouvoir  librement  avant  les  premiers 
jours  du  mois  d'août.  Les  diverses  parties  du  Scoresby  Sund 
furent  alors  explorées  et  une  carte  exacte  en  fut  dressée; 
puis  le  navire  se  dirigea  au  sud,  vers  Angmagsalik,  où  il 
devait  déposer  les  membres  de  la  mission  scientifique  et 
retourner  en  Danemark. 

Mais  le  temps  devint  si  mauvais,  les  glaces  devinrent  si 
compactes,  qu'après  avoir  relevé  la  côte  jusqu'au  69«,  le 
navire  dut  remonter  vers  le  nord-est  et  faire  un  immense 
détour.  Il  fallait  d'ailleurs. un  nouvel  approvisionnement  de 
charbon,  qu'on  ne  pouvait  guère  se  procurer  que  dans  le 
Dyrefjord  sur  la  côte  nord-ouest  de  l'Islande.  De  ce  port, 
VHekla  reprit  sa  route,  le  29  août  1892,  pour  Angmagsalik. 
Le  trajet  fut  des  plus  rudes,  mais  douze  jours  après  avoir 
quitté  l'Islande,  l'expédition  se  retrouva  en  vue  du  cap  Dan 
qui  marque  l'entréQ  du  Qord  d'Ângmagsalik.  Une  barrière 
de  gLace  s'étant  opposée  à  son  entrée  directe  dans  le  fjord, 
VHekla  fut  obligée  de  faire  un  détour  à  l'ouest  pour 
prendre  terre  dans  le  havre  du  Roi  Oscar.  Le  lieutenant  Ryder 
put  encore  pousser  une  excursion  jusqu'au  point  où 
M.  Holm  avait  hiverné  en  1884-1885.  Mais,  le  26  septembre, 
il  se  voyait  lorcé  de  quitter  la  côte  du  Groenland  pour  se 
diriger  sur  Copenhague  où  il  rentrait  le  12  octobre. 

Bien  que  des  obstacles  insurmontables  se  soient  opposés 
à  l'entier  accomplissement  de  sa  tâche,  la  mission  du  lieute- 

SOC.  DE  6É06R.  —  4*  TRIMESTRE  1893.  XIV.  —  33 


498     RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

nant  Ryder  n'en  a  pas  moins  contribué  à  fournir  de  pré- 
cieux renseignements,  soigneusement  recueillis  sur  divers 
points  de  cette  partie  encore  si  peu  connue  de  la  côte 
orientale  du  Groenland. 

L'Ile  de  Jan  Mayen,  située  dans  TOcéan  glacial  boréal,  h 
l'est  du  Groenland  et  sous  le  li*  degré  environ  de  latitude 
nord,  c'est*à-dire  à  peu  près  à  la  môme  hauteur  que  Tex* 
trémité  la  plus  septentrionale  de  la  Norvège,  a  été  rarement 
visitée.  Scoresby  en  1817;  Lord  Dufferin  en  1856;  Car) 
Vogt  en  1861;  l'expédition  norvégienne  du  Vôringen  en 
1877,  et  l'expédition  austro-hongroise  en  1882,  sont  les 
seules  expéditions  scientifiques  qui,  durant  ce  siècle,  aient 
pu  y  aborder.  La  dernière,  toutefois,  y  séjourna  pendant 
douze  mois  avec  mission  d'y  recueillir  des  observations  de* 
météorologie  et  de  magnétisme  terrestre. 

On  se  rappelle  que  le  croiseur  français  Châteauf^enaultr 
sur  lequel  se  trouvait  M.  Charles  Rabot,  avait  été  chargé 
en  1891,  de  la  visiter;  mais  une  barrière  insurmontable  de 
glaces  lui  en  avait  interdit  l'accès. 

En  1892,  le  Ministère  de  la  Marine^  sur  la  demande  du 
Ministère  de  l'Instruction  publique,  décida  que  Taviso- 
la  Manche f  chargé  cette  année*là,  sous  le  commandement 
deM.Bienaimé,  de  surveiller  la  poche  en  Islande,  se  rendrait 
à  Jan  Mayen.  Â  son  bord  prirent  passage,  un  éminent  pro-» 
fesseur  de  notre  Muséum,  M.  Georges  Pouchet,  ainsi  que 
M.  Charles  Rabot,  l'explorateur  bien  connu  de  l'Europe 
boréale,  et  M.  Auguste  Gratzl,  officier  de  la  marine  autri- 
chienne, qui  avait  fait  partie  de  l'expédition  de  1882. 

Cette  fois,  les  conditions  atmosphériques  furent  favorables 
au  voyage  ;  la  région  de  l'océan  comprise  entre  l'Islande 
et  le  Spitzberg  étant  libre  de  glaces,  la  Manche  put  mouil- 
ler dans  la  baie  Mary  Muss,  sur  la  côte  occidentale  de 
l'Ile.  Son  séjour  n'y  fut  pas  de  longue  durée.  M.  Pouchet 
ainsi  que  M.  Rabot  accomplirent  une  excursion  rapide  à  l'in- 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.     499 

tériear  et  le  navire  fit  le  tour  de  l'île  ;  mais  les  cartes  dressées 
par  la  mission  autrichienne  sont  si  exactes  que  cette  nou- 
yeile  reconnaissance  n'a  relevé  aucun  fait  géographique 
nouveau.  Il  a  été  constaté  que  Hle  JeanMayen  est  une  terre 
volcanique  d'origine  relativement  récente.  A  l'extrémité 
nord  se  dresse,  à  2,545  mètres  d'altitude  et  à  pic  au-dessus 
de  la  mer,  le  Beerenberg,  qui  n'est  autre  qu'un  ancien 
volcan  couvert  de  glaciers. 

Trois  jours  après  avoir  quitté  Jan  Hayen,  la  Manche 
était  en  vue  du  Spitzberg  où  elle  abordait  le  1*"  août,  au 
mouillage  de  la  Recherche,  dans  le  Bell  Sound.  Le  navire 
visita  successivement  divers  autres  points  de  la  côte,  et  les 
travaux  remarquables  exécutés  par  les  officiers  de  la  MaiP- 
che  constituent  des  documents  précieux  pour  la  connais- 
sance de  cette  terre  du  Spitzberg,  si  souvent  visitée,  mais 
dont  les  cartes  sont  loin  encore  de  présenter  une  grande 
exactitude.  Les  savantes  recherches  de  H.  Georges  Pouchet 
contribueront  grandement  aussi  à  enrichir  la  science.  Enfin, 
M.  Rabot  et  M.  Lancelin,  enseigne  de  vaisseau,  ont  fait, 
dans  la  vallée  qui  forme  le  prolongement  de  la  baie  de 
Sassen  une  reconnaissance,  qu'arrêta  seule  un  grand  gla- 
cier. L'ascension  d'une  montagne  voisine  leur  procura  une 
vue  panoramique  de  l'intérieur  qui  présente  un  dédale  de 
pics  sauvages,  de  mornes  plateaux,  de  vallées  pierreuses, 
de  neige  et  de  glace,  le  tout  offrant  une  certaine  analogie 
avec  les  paysages  lunaires. 

Telle  est  sommairement  la  part  de  1892  dans  les  annales 
de  la  géographie.  On  a  pu  voir  que  si  aucun  fait  hors  ligne 
ne  s'est  produit — el  ils  deviendront  de  plus  en  plus  rares  — 
l'ardeur  pour  les  voyages  ne  s'est  pas  du  moins  refroidie. 
Les  lacunes  que  présente  encore  la  carte  du  monde  se  com- 
blent rapidement  et  les  plus  jeunes  d'entre  nous  les  verront 
entièrement  disparaître. 


UNE 


MISSION  CHEZ  LES  TOUAREG 


PAR 


F.     FOVREAU^ 


Je  viens  de  nouveau  vous  parler  de  ce  pays  du  Sahara 
que  je  parcours  et  que  j'habite  depuis  si  longtemps  et  qui  a 
été  l'objet  de  mes  travaux  pendant  ces  quinze  dernières  an- 
nées. 

En  1890  j'avaî^  l'honneur  d'exposer  dans  cette  môme 
salle  un  voyage  que  je  venais  d'accomplir  vers. le  sud-ouest, 
dans  la  direction  et  près  d'In-Salah,  et  d'en  raconter  à  grands 
traits  les  résultats;  aujourd'hui  je  vous  entretiendrai  au 
contraire  du  pays  qui  s'étend  vers  l'est  et  le  sud-est  dans  la 
direction  et  près  de  Ghdamès.  —  Ces  divers  voyages  font 
partie  d'un  tout  complet  que  mon  plus  vif  désir  est  de  ter- 
miner, avec  l'espoir  que  les  travaux  qui  en  résulteront 
permettront  de  connaître  suffisamment  la  région  pour  en 
déterminer  l'allure  générale  et  en  tracer  une  carte  fidèle. 

J'espère  achever  heureusement  cette  œuvre  dont  je  vais 
avoir  l'honneur  de  vous  présenter  aujourd'hui  l'un  des 
chapitres,  en  réclamant  toute  votre  indulgence  pour  le 
voyageur  auquel  ses  longues  absences  ont  désappris  l'art 
de  parler. 

Toutes  les  missions  que  j'ai  accomplies  jusqu'à  ce  jour 
ont  été  faites  sous  le  patronage  de  la  Société  de  Géographie 
dont  les  sympathies  efféclives  ont  toujours  été  assurées  aux 

1.  Communication  adressée  à  la  Société  ààns  sa  séance  du  19  mai 
1893.  —  Voir  la  carte  jointe  à  ce  numéro. 


UNE   MISSION  CHEZ  LES  TOUAREG.  501 

voyageurs  qui,  comme  moi,  se  préoccupent  plus  particuliè- 
rement des  recherches  utiles  à  la  science. 

De  plus  j'étais  missionnaire  xlu  Ministère  de  l'Instruction 
publique,  du  Ministère  des  Affairés  étrang^èrés  et  du  Sous- 
Secrétariat  d'État  des  colonies.  Enfin  pour  les  deux  plus 
récents  voyages,  et  surtout  pour  le  dernier  j'avais  en  outre 
l'appui  du  gouvernement  général  de  l'Algérie  qui  m'a 
accordé,  en  même  temps  que  des  subsides,  ses  plus  grands 
encouragements. 

Je  n'ai  dit  l'an  dernier  que  quelques  mots  dans  les 
Comptes  rendus  de  la  Société  de  Géographie  au  sujet  de 
mon  voyage  de  1892,  qui  avait  surtout  pour  but  de  rappor- 
ter à  M.  le  Gouverneur  général  de  TÀlgérie  les  documents 
qui  lui  étalent  nécessaires  pour  s'éclairer  sur  la  question  de 
création  d'un  certain  nombre  de  postes  dans  notre  région 
d'extrême  sud.  Ce  travail  a  donné  lieu  à  un  rapport  spécial 
qui  a  été  remis  à  M.  Gambon  et  en  outre  j'ai  déposé  sur  le 
bureau  de  la  Société  mon  rapport  complet  de  route,  mes 
observations  astronomiques  et  une  carte  détaillée  à  Téchelle 
de  1/400,0(W. 

Cet  itinéraire,  de  même  que  celui  de  1890  et  celui  de  cet 
hiver,  sont  représentés  sur  la  carte  provisoire  mise  sous  vos 
yeux  afin  de  vous  permettre  de  mieux  embrasser  toutes  les 
régions  parcourues  dans  mes  dernières  missions  et  de  vous 
rendre  compte  de  la  méthode  d'exploration. 

J'ai  relevé  cette  année  trois  fractions  de  routes  entière- 
ment nouvelles  et  en  pays  encore  vierge  des  pas  de  tout 
Européen  : 

!<"  Route  directe  d'Âïn-Taîba  à  Hassi-Mouilah  Maâttâlah, 
située  à  l'est  de  la  première  route  du  colonel  Flatters  et  à 
l'ouest  de  l'itinéraire  du  capitaine  Bernard  et  du  mien 
propre  de  1892  par  le  Gassi-Touil.  Cette  route  compte 
environ  180  kilomètres. 

2»  Route  de  la  Zaouïa  de  Temassinin  à  Hassi-Imoulay,  près 
Ghdaraès.  Cette  route  qui,  à  partir  de  Tin-Yagguin,  suit 


502  UNE  MISSION  CHEZ  LES  TOUAREG. 

constamment  Toudje  sud  de  TErg,  s'étend  sur  une  longueur 
de  près  de  350  kilomètres,  avec  le  seul  point  d'eau  inter- 
médiaire de  Hassi-Tabankort. 

3^  Route  de  Hassi-Imoulay  à  Hassi-Touaîza  qui  se  déroule 
en  entier  dans  le  grand  Erg  de  l'est  et  qui  compte  320  kilo- 
mètres. Le  total  des  longueurs  parcourues  pour  la  première 
fois  par  un  Européen  s'élève  donc  ainsi  à  850  kilomètres, 
sur  plus  de  2,000  effectués  par  ma  mission. 

Cet  itinéraire  entièrement  dessiné,  est  levé  à  la  boussole, 
et  s'appuie  sur  54  observations  astronomiques  qui  seront 
prochainement  calculées.  De  nombreuses  observations  ma- 
gnétiques enregistrées  en  même  temps,  permettront  de  con- 
stater la  variation  de  raiguiile  aimantée  pour  cette  région 
avec  une  approximation  aussi  grande  que  peut  le  permettre 
l'emploi  d'une  simple  aiguille  sur  pivot. 

Les  lectures  barométriques  et  le  graphique  qui  en  résulte, 
comparé  au  graphique  construit  au  moyen  d'un  enregis- 
treur stationnaire  à  Biskra,  m'ont  déjà  permis  de  fixer  l'al- 
titude d'un  grand  nombre  de  points,  comme  vous  avez  pu 
le  constater  sur  ma  carte  provisoire  publiée  dans  le  n®  6-7 
des  Comptes  rendus  de  la  Société. 

Grâce  à  mes  divers  itinéraires  des  dernières  années,  et 
aux  altitudes  que  j'ai  observées  en  les  parcourant,  il  sera 
facile  d'avoir  la  physionomie  générale  et  le  relief  de  la  région 
de  l'Erg.  En  effet,  depuis  1890  j'ai  traversé  cinq  fois  le  massif 
des  grandes  dunes  par  cinq  routes  différentes,  j'ai  suivi  sa 
bordure  ouest  par  une  sixième  route,  et  en  ajoutant  la  tra- 
versée du  colonel  Flatterspar  le  Gassi-el-Adham  nous  avons 
dès  à  présent  des  éléments  d'information  suffisants. 

J'avais  organisé  ma  caravane  comme  je  le  fais  d'ordi- 
naire, c'est-à-dire  uniquement  avec  des  Ghambba.  Mes 
hommes,  an  nombre  de  40,  étaient  tous  choisis  avec  le  plus 
grand  soin  et  je  pouvais  répondre  d'eux  d'une  façon  abso- 
lue. Ils  me  connaissent  depuis  fort  longtemps,  je  sais 
quelle  est  la  valeur  de  chacun  et  de  quelle  façon  on  doit 


UKE  MISSION  CHEZ  LES  TOUAREG.  503 

les  conduire,  aussi  n'ai-je  jamais  eu  avec  eux  que  des  dis- 
cussions sans  gravité. 

J'avais  augmenté  l'importance  de  mon  escorte  pour  deux 
raisons  :  d'abord  parce  qu'il  faut  être  prêt  à  tout  événement 
et  aussi  parce  qu'il  est  bon  de  se  présenter  aux  Touareg 
avec  un  certain  appareil. 

Je  comptais  parmi  ces  hommes  plusieurs  guides  de  premier 
ordre  qui  ont,  dans  les  régions  de  TEi^,  une  sûreté  de  coup 
•d'^œil  dont  nous  ne  pouvons  nous  faire  aucune  idée  en  pays 
<;ivilisé.  Ils  arrivent  pendant  huit  et  dix  jours  à  garder  rigou- 
reusement une  direction  donnée  et  connaissent  si  bien  les 
•obstacles  qu'il  faut  tourner,  et  que  l'on  ne  pourrait 
aborder  de  front  qu'au  prix  d'immenses  difficultés,  que 
d'avance  ils  indiquent  de  quel  côté  de  tel  ou  tel  massif  de 
dunes  il  sera  nécessaire  de  passer  pour  trouver  des  cols 
abordables. 

Nous  rencontrions  souvent  sur  ces  cols,  que  les  Arabes 
appellent  ténietj  des  broussailles  sèches  servant  de  vigies 
de  route  et  déposées  là  par  des  chasseurs  ou  par  des  cara- 
vanes. J'ai  pris  soin  de  faire  élever  de  nombreuses  vigies 
nouvelles  sur  tous  les  ténîet  où  il  ne  s'en  trouvait  point. 

Mes  hommes,  armés  de  carabines  Gras  prêtées  par  le 
Ministère  de  la  Guerre,  étaient  divisés  en  trois  pelotons; 
il  étaient  tous  montés  à  méhari  et  conduisaient  le  convoi 
<iui,  avec  les  animaux  de  selle,  comptait  100  chameaux. 
Chaque  jours  des  éclaireurs  étaient  envoyés  en  avant  et 
des  chasseurs  nous  servaient  de  flanqueurs.  La  nuit  des 
gardes  étaient  montées  par  six  hoinmes  à  la  fois  que  l'on 
relevait  de  deux  en  deux  heures.  Depuis  la  hauteur  de 
Ouargla,  j'ai  tenu  à  ce  que  le  service  de  garde  fût  organisé 
très  sérieusement,  et  j'ai  à  maintes  reprises  constaté  par 
moi-même,  au  milieu  de  la  nuit,  que  mes  ordres  étaient  ri« 
goureusement  exécutés. 

On  a  beau  se  dire  qu'il  n'y  arien  à  craindre,  que  Ton 
dispose  de  forces  importantes,  etc.,  il  ne  faut  pourtant  pas 


504  UNE   MISSION   CHEZ  LES  TOUÀREii. 

omettre  ces  précautions,  car  une  minute  de  négKgence  peut 
compromettre  la  sûreté  de  toute  la  caravane,  et  une  attaque 
brusque  dans  une  nuit  sans  lune  est  toujours  une  chose  fort 
grave,  surtout  à  cause  des  animaux  qui  se  sauvent  affolés 
dans  toutes  les  directions.  Il  n'y  a  pas  de  petits  détails  qui 
ne  doivent  attirer  l'attention  du  chef  de  mission,  depuis  la 
présence  des  sentinelles  jusqu'à  la  vérification  des  attaches 
des  jambes  des  chameaux  pour  la  nuit. 

La  première  partie  de  l'itinéraire  offre  peu  d'intérêt  parce 
qu'il  se  déroule  sur  des  régions  déjà  connues  :  le  désert  de 
Mokran,  avec  ses  deux  grands  sillons  l'Ouad-Itel  et  l'Ouad- 
Rtem;  puis  l'Ouad-El-Atar  et  le  bas  fond  de  Dzioua;la 
petite  oasis  d'Ël-Alia  et  sa  voisine  El-Hadjira;  enfin  la  ré- 
gion broussailleuse  qui  porte  le  nom  de  Sebkha  Safioun  et 
de  Haîcha  de  Negoussa. 

Je  passe  sous  silence  les  détails  de  la  belle  fantasia  de 
réception  qui  m'a  été  donnée  par  Âli-ben-Chaïb,  Caïd  des 
Chambba  Oulad-Smaïl  et  l'interminable  série  de  c  salama- 
leks  »  sous  laquelle  j'ai  été  littéralement  enseveli  àOuargla, 
où  tous  les  gens  importants  des  Chambba  Guebala  et  des 
Mkhadma  s'étaient  donné  rendez-vous  pour  me  saluer. 

Après  Ouargla  j'ai  sensiblement  suivi  la  route  ordinaire 
jusqu'à  Aïn-Taiba,  en  passant  par  Hassi-Smihri,  Hassi- 
]Mjeira,Hassi-Djeribïa  et  les  Irois  feidjs  Dhamran qui  séparent 
les  chaînons  de  dunes  dits  Slassel-Dhanoun.  Tous  ces  points 
ont  déjà  été  décrits  par  moi  ou  par  d'autres  explorateurs. 

J'ai  trouvé  cette  région  désolée  par  la  sécheresse  et  dé- 
vastée par  le  passage  des  sauterelles.  Depuis  plus  de  deux  ans 
pas  une  goutte  d'eau  n'est  venue  rafraîchir  les  touffes  des 
végétaux  altérés  ;  les  pluies  y  sont  tombées  seulement  au 
moment  de  notre  passage  et  leur  effet  bienfaisant  ne  se 
.  produira  pas  avant  l'été  ou  l'automne. 

Les  puits  qui  se  trouvent  sur  le  bord  de  la  mare  d'Aîn- 
Taîba  étaient  comblés  lors  de  mon  arrivée;  il  nous  fallut 
près  d'une  journée  de  travail  pour  en  nettoyer  trois,  et 


UNE  MISSION   CHEZ  LES  TOUAREG.  505 

presque  toute  la  journée  du  lendemain  pour  abreuver  le 
convoi,  la  position  particulière  de  ce  point  d'eau  ne  permet- 
tant pas  de  faire  boire  beaucoup  d'animaux  en  même  temps. 

Le  terre-plein  qui  entoure  la  mare,  au  fond  même  de  l'en- 
tonnoir de  sable,  se  comble  lentement,  et  depuis  1883  —  date 
de  mon  premier  passage  en  ce  lieu  —  le  niveau  de  ce  terre- 
plein  s'est  élevé  de  près  de  deux  mètres. 

Il  est  certain  que  le  travail  incessant  du  vent  et  l'ébou- 
lement  continu  des  parois  mêmes  du  gouffre,  finiront  par 
faire  disparaître  Tunique  source  de  cette  région,  et  qu'il  ne 
restera  plus  là  que  de  grands  oghroud  devenus  inabordables 
à  cause  du  manque  d'eau. 

Je  désirais,  pour  traverser  l'Erg,  suivre  et  relever  une 
route  nouvelle  différente  de  la  route  de  Flatters,  par  le 
Gassi-el-Adham,  et  de  la  mienne  de  1890  par  les  feidjs  de 
l'ouest.  Il  en  existait  une  très  fréquentée  autrefois,  mais 
aujourd'hui  recouverte  en  de  nombreux  points  par  la  marche 
progressive  des  sables.  En  effet  le  meàjebed^  parfois  très 
visible  et  composé  de  huit  ou  dix  sentiers,  cesse  brusquement 
au  pied  de  petites  dunes  de  8  à  15  mètres  de  hauteur,  de 
formation  visiblement  récente,  pour  reparaître  un  peu  plus 
loin  sur  les  feidjs  encore  libres  de  sable.  Ce  medjebed  a. 
entièrement  disparu  pendant  les  80  kilomètres  les  plus  rap- 
prochés de  la  source  d'Aïn-Taïba. 

Il  faut  très  probablement  voir  là  le  chemin  de  Ouargla  au 
Soudan,  signalé  par  notre  ami  regretté  Duveyrier  et  qui  se 
dirigeait  d'abord  de  Ouargla  à  Temassinin;  ce  chemin  était 
parcouru  par  les  Touareg  Ifoghas  dans  leurs  migrations 
vers  notre  Sahara,  lorsque,  à  une  époque  qui  n'est  pas 
encore  très  éloignée,  ils  se  rendaient  tous  les  hivers  dans  la 
région  saharienne  du  nord  de  l'Erg.  J*emploierai  assez 
souvent  le  mot  de  medjebed  que  je  viens  de  prononcer,  il 
^signifie  en  français,  route  de  caravane  et  il  est  toujours 
composé  d'un  certain  nombre  de  sentiers  plus  ou  moins 
parallèles  ou  pistes  de  chameaux. 


506  UNE  MISSION  CHEZ  LES  TOUAREG. 

Les  Ghambba  ontsurrorigine  de  ces  medjebed  la  légende 

suivante  : 

Dans  les  régions  sahariennes  on  rencontre  un  peu  partout 
des  pierres  d'assez  forte  taille  restées  brutes,  mais  cependant 
entourées  d'une  sorte  de  gouttière  ou  de  rainure  assez  pro- 
fonde faite  de  main  d'homme.  Ils  nomment  ces  pierres 
barour  et  prétendent  qu'un  génie  portant  ce  nom  et  vivant 
dans  le  pays  attachait  ces  pierres  par  une  chaîne  à  des 
chameaux  qui  les  traînaient  sur  les  chemins^  de  façon  à 
tracer  les  sentiers  des  medjebed.  Cet  homme  ou  ce  génie 
aurait  fait  seul,  d'après  eux,  ce  gigantesque  travail.  Il  se 
dirigeait  le  jour  au  moyen  du  soleil,  la  nuit  au  moyen  des 
étoiles,  et  connaissait,  en  outre,  remploi  de  la  boussole. 
C'est  pour  cette  raison,  disent*ils,  que  les  medjebed  du 
Sahara  suivent  toujours  une  ligne  sensiblement  droite  entre 
les  points  qu'ils  sont  destinés  à  relier,  ou  du  moins  que 
leur  direction  générale  reste  toujours  dans  l'azimut  du 
lieu  vers  lequel  ils  tendent. 

Mais  revenons  à  la  route  dont  je  parlais  tout  à  l'heure  ; 
elle  se  dirige  d'abord  vers  Mouilah  Maâttâllah  et  c'est  celle 
que  je  résolus  de  suivre.  Elle  était  familière  à  deux  de  mes 
.guides,  dont  nous  avons,  sur  le  parcours,  relevé  les  anciens 
feux  de  campement  qu'ils  m'indiquaient  à  l'avance,  en  me 
montrant  les  ogbroud  éloignés  qui  les  leur  désignaient. 

L'Erg  d'Ain  Taîba  est  fort  confus,  on  peut  cependant  se 
rendre  compte,  en  faisant  l'ascension  d'un  ghourd  éleyéj 
qu'il  procède  par  longues  chaînes  que  les  Arabes  appellent 
drads;  mais  ces  chaînes  sont  toujours  reliées  entre  elles 
par  des  arêtes  de  sable  sinueuses  et  élevées  qui  rendent  la 
marche  difficile;  elles  sont  orientées  sensiblement  nord- 
ouest  sud-est,  et  à  mesure  que  Ton  avance  vers  le  sud-est, 
les  siouf  qui  les  réunissent  s'atténuent  peu  à  peu  jusqu'à  la 
région  du  Gassi-Touil,  où  ils  disparaissent  entièrement, 
comme  je  l'ai  constaté  dans  mon  précédent  voyage,  pour 
faire  place  à  de  grandes  chaînes  isolées  et  parfois  séparées 


UNE  MISSION   CHEZ  LES  TOUAREG.  507 

par  des  espaces  considérables  dont  le  sol  est  aussi  ani  et 
au$si  fin  que  celui  des  allées  d'un  parc. 

C'est  surtout  dans  la  ré^on  qui  sépare  Hassi-bel-Haïrane 
de  la  Hamada  de  l'Oudje  sud,  vers  le  Menkeb  Ghraghar,  ou 
entrée  de  l'Igharghar  dans  l'Erg,  que  se  présente  ce  cas.  Je 
n'insisterai  par  sur  ce  point,  car  je  n'ai  pas  l'intention  de 
vous  répéter  ici  plusieurs  pages  de  mon  rapport  de  mission 
de  1892  qu'il  suffira  de  consulter  pour  s'éclairer  à  ce  sujet. 

Sur  cette  première  partie  de  la  route,  il  a  dû  exister 
autrefois  des  sources  et  par  conséquent  des  centres  habités. 
J'y  ai  rencontré  à  deux  reprises,  d'abord  à  50  kilomètres 
d'Ain -Taïba,  puis  à  60  kilomètres,  deux  stations  dans  des 
feidjs  de  faibles  dimensions,  à  sol  de  Sebkha  avec  de  petites 
éminences  entièrement  composées  de  travertins  et  de  pétri- 
fications calcaires  provenant  de  sources  éteintes.  Là  se  trou- 
vaient de  nombreux  silex  taillés,  de  vieilles  poteries  avec 
motifs  d'ornementation  et  enfin  des  quantités  de  perles 
bleues  et  jaunes  qui  ne  laissent  aucun  doute  sur  la  présence 
des  hommes  en  ces  points  dans  des  temps  antérieurs.  Au- 
jourd'hui le  sable  gagne  et  bientôt  ces  stations  auront  disparu. 

J'avais  déjà  trouvé  dans  l'Erg  des  stations  analogues, 
surtout  deux.  Tan  dernier:  l'une  à  Ghourd'Mrahi,  au  milieu 
du  Gassi-Touil,  oti  se  voient  toujours  les  vestiges  d'un 
ancien  puits  facile  à  rendre  à  la  vie;  l'autre,  d'une  impor- 
tance considérable,  au  milieu  du  Gassi  Oulad-Mokran  dans 
le  sud-ouest  d'Aïn-Talba.  Mes  renseignements  m'en  signa- 
lent, en  outre,  trois  autres  très  remarquables,  puisqu'on  y 
trouve  encore  des  restes  de  constructions,  des  perles,  des 
silex  taillés,  des  poteries,  etc. 

A  partir  d'une  soixantaine  de  kilomètres  d'A!n-Ta!ba,  les 
gasêis  commencent  à  se  dessiner  nettement;  nous  en  cou- 
pons un  certain  nombre  qui  se  dirigent  vers  le  grand  Gassi- 
el-Adham  dans  lequel  ils  vont  se  perdre;  un  autre  nous  sert 
de  route,  et,  sur  le  reg  de  son  sol  se  déroulent,  très  visibles, 
les  pistes  du  medjebed  dont  j'ai  parlé  plus  haut. 


508  UNE  MISSION  CHEZ  LES  TOUAREG. 

C'est  là  un  pays  béni  pour  la  marche  d'un  convoi  ;  le  sol 
est  plus  ou  moins  dur,  mais  toujours  plan  et  sans  végéta- 
tion. Les  chameaux  y  avancent  très  vite  et  sans  se  laisser 
attirer  à  droite  ou  à  gauche^  puisqu'il  n'y  a  point  de  touffes 
à  brouter.  Au  contraire,  dans  les  dunes  ou  au  passage  des 
cols,  la  caravane  se  traîne  lentement,  les  animaux  ne  passant 
souvent  qu'un  à  un,  à  la  file  indienne,  entre  les  siouf 
élevés  et  difficiles. 

Dans  ce  dernier  cas,  on  envoie  toujours  à  200  ou  300  mè- 
tres à  l'avant  du  convoi  quelques  éclaireurs  spéciaux  dont 
la  tâche  consiste  à  diriger  les  premiers  animaux  par  les 
lignes  de  moins  grande  pente,  ou  à  creuser  des  espèces 
d'escaliers  sur  le  flanc  mobile  des  dunes.  Quand  un  animal 
a  passé,  les  autres,  vrais  moutons  de  Panurge,  suivent  sans 
hésitation. 

Le  plus  souvent  ces  éclaireurs  sont  sur  leur  méhari,  plus 
docile,  mieux  dressé  et  moins  chargé  que  le  chameau  de 
bât. 

Quoi  qu'il  en  soit,  et  bien  que  le  chef  de  mission  regrette 
le  temps  qu'il  faut  y  perdre,  le  passage  d'un  défilé  de  sable 
quand  il  fait  grand  vent  et  beau  soleil  est  toujours  pour  lui 
un  spectacle  attachant  et  intéressant;  bien  des  peintres 
seraient  heureux  de  pouvoir  le  saisir  sur  le  vif,  au  milieu 
de  l'immensité  dorée  des  oghroud  qui  dressent  leurs  tètes 
que  fait  fumer  la  brise  au-dessus  des  pygmées  qui  s'atta- 
quent à  leurs  flancs  et  qui  dégringolent  en  un  pittoresque 
désordre  sur  leurs  pentes  rapides,  en  bousculant  les  charges, 
ao  milieu  des  vociférations  du  personnel. 

La  végétation  de  la  région  est  représentée  par  très  peu 
d'individus,  et  à  part  le  drinn,  Valenday  Vazal  et  Yarisch, 
quelquefois  le  neçi  et  leghessaidansles  gassis,  on  ne  trouve 
point  d'autres  végétaux,  sauf  dans  quelques  coins  favorisés 
où  les  chameaux  se  repaissent  avidement  de  kad^  la  plante 
préférée  des  sauterelles,  et  préférée  à  tel  point  qu'il  ne  lui 
reste,  après  leur  passage,  que  des  tiges  de  bois  sec. 


UNE   UISSION   CHEZ  LES  TOUAREG.  509 

Jusqu'ici  nous  n'avons  pas  rencontré  de  massifs*  de  plus 
de  150  mètres,  jaiaAs  à  mesure  que  Ton  avance  vers  le  sud- 
est,  ils  augmentent  d'élévation  et  quelques-uns  d'entre  eux 
dépass.ent  200  mètres. 

En  général,  le  sol  des  feidjs  de  petite  dimension  est  com- 
posé de  nebka  ou  sable  fin  en  couche  mince  ;  les  gassis,  au 
contraire,  sont  en  sol  ûereg^  surtout  composé  de  quartz  et 
de  détritus  de  calcaire  auxquels  viennent  se  joindre  des 
fragments  de  schistes,  de  micaschistes  et  de  petits  blocs  de 
laves  cellullaires  noires  et  rouges,  apportés  des  régions 
montagneuses  du  sud. 

La  largeur  des  gassis  varie  entre  2  kilomètres  et  demi  et 
3  kilomètres  et  demi  ;  mais  à  mesure  que  l'on  approche  de 
Mouilah  MaàttâUah,  les  chaînes  s'éloignent  et  les  gassis 
deviennent  fort  larges,  ils  n'ont  pas  moins  de  15  à  20  kilo- 
mètres. 

Avant  d'arriver  à  ce  puits  nous  avons  au  loin,  dans  l'est, 
la  chaîne  de  bordure  occidentale  du  Gassi-Touil,  chaîne  que 
nous  avions  traversée  l'an  dernier,  au  Teniet-Raha,  dont  la 
coupure  est  parfaitement  visible  de  notre  campement  du 
6  janvier. 

L'impression  produite  par  la  vue  des  immenses  surfaces 
planes  des  gassis  est  réellement  saisissante.  Si  elles  sont 
frappées  par  la  lumière  du  soleil,  elles  paraissent  absolu-* 
ment  éclatantes  comme  un  miroir,  et,  à  l'extrôme  horizon,, 
donnent  naissance  à.  d'intenses  mirages  oji  les  images  les 
plus  diverses  et  les  plus  inattendues  tremblotent  sur  le  ciel. 
Si,  au  contraire,  les  gassis  ne  sont  pas  éclairés,  lorsque  le 
soleil  est  très  bas  sur  l'horizon,  ou  lorsqu'il  est  obscurci 
par  des  nuages,  la  surface  des  gassis  prend  un. ton  bleu 
verdâtre  sombre  qui  donne  tout  à  fait  l'illusion  de  la  mer 
et  communique  au  paysage  un  aspect  d'autant  plus  triste  et 
morne  que  les  oghroud  perdent  leur  belle  teinte  d'or  et 
paraissent  d'un:  gris  sale. 

De  toute  façon,  le  voyageur  se  sent  noyé  dans  cette 


510  UNE   MISSION  CHEZ  LES  TOUAREG. 

immensité  sans  bornes,  et  il  lai  semble  qu'il  n'arrivera 
jamais  à  un  port  de  cette  mer  sans  limites.  Les  monotones 
chansons  des  nomades  du  sud,  qu'ils  psalmodient  sans  trêve 
pendant  la  route,  sont  évidemment  inspirées  par  cet  infini 
qu'ils  parcourent  depuis  leur  enfance. 

Hassi  Mouilah  MaâttàUah,  où  nous  avions  déjà  renouvelé 
notre  provision  d'eau  l'an  dernier,  et  où  je  fais  boire  mon 
convoi  dans  la  soirée  du  7,  est  un  point  d'eau  remarquable 
situé  dans  l'intérieur  d'un  ghourd.  Il  n'y  a  pas  là  de  puits^ 
à  proprement  parler,  mais,  au  fond  de  la  cuvette,  un  cercle 
de  50  à  60  mètres  de  diamètre  à  sol  de  sable  présente  un 
aspect  humide.  Si  l'on  creuse  à  0  m.  20  environ,  l'eau  monte 
dans  le  trou  creusé  et  se  renouvelle  sans  interruption  à 
mesure  qu'on  la  puise.  Cette  eau  salée,  amère,  à  peine  pota- 
ble, est  très  analogue  aux  eaux  des  plus  mauvais  puits  de 
rOuad-Rirh.  Le  sable  qui  forme  le  sol  est  extrêmement 
fluide  à  la  hauteur  de  la  nappe,  les  bords  s'éboulent  d'eux- 
mêmes  sous  les  filets  d'eau  qui  suintent  et  le  fond  de  la 
cuvette  tend  constamment  à  reprendre  son  niveau,  aussi 
faut-il  maintenir  les  parois  du  trou  avec  des  paquets 
d'herbes,  et  malgré  ce  soin  l'éboulement  continue  et  si  l'on 
s'arrête  le  puits  se  comble. 

Le  cirque  dont  Mouilah  Maâttâllah  occupe  le  fond  est 
une  sorte  d'entonnoir  elliptique  de  250  mètres  sur  150. 
Il  est  bordé  de  tous  côtés  par  des  dunes  importantes  ;  seul, 
le  côté  sud-ouest  est  fermé  par  une  unique  arête  de  sable 
très  peu  épaisse,  mais  de  52  mètres  de  hauteur,  dont  la 
pente  du  côté  intérieur  est  assez  rapide  et  qui  tombe 
presque  absolument  à  pic  sur  le  regen  dehors  du  cirque.  Au 
pied  extérieur  de  ce  sifei  à  moins  de  200  mètres  de  distance 
horizontale  des  puits  actuels,  on  trouve  un  essai  de  puits 
qui  a  été  poussé  à  6  mètres  et  qui  ne  contient  point  d'eau. 
D'autres  essais  du  même  genre  ont  été  tentés  dans  les 
environs,  mais  tous  sont  restés  infructueux  ;  on  n'a  jamais 
trouvé  d'eau  en  dehors  de  la  cuvette  sus-indiquée. 


UNE  MISSION  CHEZ  LES  TOUAREG.  511 

Mouilah  Maàttâllah  est  situé  sur  remplacement  d'une 
station  préhistorique  très  considérable.  Les  ^lex  taillés  de 
toutes  formes  y  abondent»  mêlés  de  débris  de  poteries,  de 
meules  de  grès,  etc.  J'y  ai  déterré  plusieurs  œufs  d'autruche 
remontant  à  une  époque  très  éloignée  ;  ils  étaient  percés 
d'un  trou  circulaire  régulier  de  15  millimètres  de  diamètre 
à  Tune  de  leurs  extrémités  et  devaient  servir  de  vase  à  con- 
tenir un  liquide  quelconque.  La  coquille  de  ces  œufs  a  perdu 
plus  de  la  moitié  de  son  épaisseur  normale,  par  suite  de 
l'action  du  temps.  Mouilah  Maâttàllah  a  été  découvert 
autrefois  par  un  chasseur  renommé,  père  des  Maâttàllah 
actuels  et  c'est  pour  cette  raison  quMl  porte  ce  nom. 

Après  ee  point  nous  marchons  vers  Ël-Biodh  sur  une 
hamada  à  sol  très  dur  où  affleurent  des  grès  blancs,  et  que 
couvrent  par  place  des  troncs  d'arbres  silicifiés,  parfois  très 
gros  et  très  longs.  J'en  ai  vu  de  plus  de  10  mètres  gisant 
brisés  en  plusieurs  morceaux.  Ces  rencontres  détrônes  sili- 
cifiés sont  très  fréquentes  sur  toute  la  bordure  de  l'Erg. 

A  partir  de  Mouilah  on  peut  dire  que  TErg  n'existe  plus. 
C'est  la  hamada  qui  apparaît,  bordée  au  nord-ouest  par 
une  grande  et  épaisse  chaîne  d'oghroud,  qui  va  rejoindre 
les  dunes  de  la  rive  est  du  Gassi-£l-Adham  presque  à  leur 
extrémité  sud. 

Au  pied  de  cette  chaîne  se  trouve  leHassi-Mkhotlâ,  autre- 
fois très  fréquenté  par  les  Touareg;  mon  ami, Louis  Say,lors 
de  son  voyage  à  Temassinin  en  1 878,  a  rencontré  en  ce  point 
des  campements  d'Ifogbas. 

Un  peu  plus  loin  nous  descendons  dans  la  Sebkha  d'El- 
Biodh,  près  des  puits  de  Chadi,  situés  à  quelques  kilomètres 
seulement  au  nord  d'El-Biodh. 

C'est  à  Test  de  ces  deux  derniers  points  que.  s'élève  le 
massif  de  dunes  d'El-Biodh  (en  arabe  Draà  ËUBiodh),  îlot 
détaché  de  TErg,  et  au  fond  des  cuvettes  duquel  on  trouve 
un  peu  partout  de  l'eau  saum&tre  à  quelques  centimètres 
du  sol.  .  . 


512  UNE  MISSION  CHEZ  LES  TOUAREG. 

Autrefois,  il  y  a  peut-être  trente  ans,  ce  massif  était  entiè- 
rement séparé  de  la  chaîne  située  dans  son  ouest,  mais  au- 
jourd'hui d'assez  nombreuses  rides  de  sable  les  réunissent 
entre  EUBiodh  et  TOuad-Tarfa  où  vient  se  terminer  un 
promontoire  de  l'Erg. 

J'avais  été  frappé,  dès  l'an  dernier,  de  la  position  particu- 
lière de  cette  station,  et  dans  mon  rapport  à  M.  le  Gouver- 
neur général  de  l'Algérie,  j'avais  indiqué  ce  point  comme  un 
de  ceux  où  il  serait  utile  d'édifier' un  bordj;  j'indiquerai 
plus  spécialement  aujourd'hui  le  point  précis  où  se  trouve 
Hassi-Chadi-MtarCha&ba. 

El-Biodh  est  situé  sur  la  bordure  ouest  du  massif  de  dunes 
isolé  dont  je  viens  de  parler.  Je  campe  ici  au  point  même 
qu'avait  occupé  la  première  mission  Flatters.  La  cuvette  qui 
contient  le  puits  est  de  très  petite  dimension  et  à  fond  de 
sable;  on  creuse  à  Om.  70  et  l'eau  remonte  à  0  m.  50  seule- 
ment au-dessous  du  sol  ;  cette  eau  est  amère  et  légèrement 
salée,  mais  un  peu  meilleure  que  celle  de  Mouilah;  il  est 
probable  qu'il  y  a  là  une  origine  commune. 

Au  pied  de  l'arête  nord  de  la  cuvette  et  à  toucher  les  puits, 
on  voit,  en  touffes  assez  serrées,  une  quinzaine  de  jeunes 
palmiers  très  vigoureux»  Ils  ont  tous  été  semés  par  le 
colonel  Flatters  qui^  à  son  passage,  ayant  trouvé  la  cuvette 
entièrement  nue,  a  donné  l'ordre  d'y  enfouir  devant  lui  une 
grande  quantité  de  noyaux  de  dattes.  Son  entreprise  a 
réussi  car  les  jeunes  rejetons  sont  superbes.  Je  les  avais  fait 
nettoyer  de  leurs  branches  sèches,  en  mars  1892,  et  j'avais 
fait  féconder  leurs  régimes.  J'ai  appris  par  Abd-en-Nebi  — 
un  des  Touareg  venus  en  novembre  à  Alger  —  que  ses  com- 
pagnons et  lui  avaient  trouvé  ces  mêmes  régimes  mûrs  et  en 
avaient  mangé  les  dattes  lors  de  leur  voyage  en  Algérie. 

Il  ne  faut  pas  confondre  ces  palmiers  avec  deux  autres 
groupes  beaucoup  plus  âgés,  appartenant  à  la  famille 
d'Abd-ul-Hâkem  des  Ifoghas,  et  qui  se  trouvent  dans  les 
environs. 


UNE   MISSION  CHEZ   LES  TOUAREG.  513 

Au  pied  des  palmiers  de  Flatters  naissent  de  belles  touffes 
de  bethima  dont  j'ai  recueilli  des  échantillons  et  des  graines. 
Duveyrier  avait  le  premier  signalé  les  propriétés  stupéfiantes 
de  cette  redoutable  solanée,  lorsqu'on  en  absorbe  même  une 
très  petite  quantité. 

Quand  les  Arabes  mangent  les  intestins  d'une  gazelle  qui 
s'est  nourrie  de  cette  plante,  ils  subissent  un  empoisonne- 
ment momentané  et  sont  atteints  d'une  espèce  de  folie  qui 
peut  durer  jusqu'à  douze  ou  quinze  heures.  Nous  avons  con- 
staté que,  de  même  que  les  gazelles,  les  sauterelles  peuvent 
impunément  se  repaître  de  bethima. 

Il  n'est  pas  sans  intérêt  de  faire  remarquer  que  les  puits 
d'£l-Biodh  —  contrairement  à  ce  qui  se  passe  à  Mouilah  — 
ne  sont  point  circonscrits  dans  un  espace  bien  déterminé 
et  très  restreint;  loin  de  là,  on  trouve  de  l'eau  dans  un 
grand  nombre  de  cuvettes  du  voisinage  :  c'est  toute  une  ré- 
gion aquifôre. 

Dans  Touest  d^Ël-Biodh,  et  à  2  kilomètres,  s'élève  une 
chaîne  de  mamelons  rocheux  d'une  trentaine  de  mètres  de 
hauteur.  Çà  et  là  ils  sont  recouverts  de  dunes  qui  séparent 
le  feidj  d'Ël-Biodh  du  Gassi-el-Adham. 

Avant  de  quitter  la  région  de  l'Erg  je  ne  dois  pas  omettre 
de  citer  une  particularité  assez  curieuse  relative  à  la  végé- 
tation des  chaînes  :  le  flanc  exposé  au  nord-est  est  généra- 
lement couvert  de  plantes,  tandis  que  le  flanc  au  sud-ouest 
en  est  presque  dépourvu.  Dans  cette  partie  de  TErg  aussi 
bien  que  dans  l'ouest,  la  végétation  est,  du  reste,  toujours 
confinée  dans  le  fond  des  cuvettes  ou  à  la  base  des  dunes. 
Nous  verrons  plus  loin  qu'il  en  est  tout  autrement  dans 
l'est  du  côté  de  Ghdamès, 

Contrairement  à  ce  qui  se  passe  dans  les  dunes  de  l'ouest, 
les  oghroud  situés  sur  ma  route  ont  les  flancs  exposés  au 
sud-ouest,  composés  de  longues  pentes  assez  douces,  alors 
que  la  face  exposée  au  nord-est  s'élève  toujours  très  rapi- 
dement. 

soc.   DE  tiÉOGR.  —  4*  TaiMESTRE  1893.  XIV.  —  34 


514  UNE  MISSION   CHEZ  LES  TOUAREG. 

Il  est  intéressant  aussi  de  rappeler  que  j'ai  recueilli,  celte 
année,  entre  Aïn-Taïba  et  les  Gassis  —  comme  je  l'avais  fait 
l'an  dernier  à  Hassi  M'rahi  —  quelques  fragments  d'un 
splendide  amas  de  fulgurites  (résultat  d'un  coup  de  foudre 
sur  le  sable  des  dunes). 

Ce  gisement  était  disposé  à  peu  près  comme  une  roue  de 
voiture  à  laquelle  il  manquerait  le  moyeu  et  les  jantes,  les 
rayons  seuls  restant;  rayons  irréguliers  du  reste  et  à  demi 
enfouis  sous  le  sable;  ils  ont  de  1  m.  50  à  4  mètres  de  lon- 
gueur avec  un  diamètre  de  0  m.  03  à  0  m.  05.  Leur  appa- 
rence est  celle  d'un  tube  irrégulier  et  grisâtre  de  couleur. 
C'est  en  somme  du  verre  grossier  et  impur,  extrêmement 
fragile  et  produit  par  la  fusion  du  sable  sous  le  cboc  de  la 
foudre. 

Nous  avons  rencontré  jusqu'ici  sur  notre  route  un  grand 
nombre  de  gazelles  dont  nos  chasseurs  ont  constamment  ap- 
provisionné la  mission,  mais  nous  n'avons  vu  que  très  peu 
d'antilopes  à  cause  de  la  rareté  des  touffes  de  drinn  et  sur- 
tout de  leur  état  de  dessiccation  presque  complète. 

En  quittant  l'Erg  pour  nous  diriger  vers  Temassinin,  nous 
entrons  dans  une  région  rocheuse  (hamada  ou  plateau  de 
Tinghert)  bossuée  de  mamelons  de  calcaire,  et  sillonnée  de 
ravins  assez  importants.  Nous  avons  dit  adieu  au  sable  en 
débouchant  dans  TOuad-Tarfa,  vaste  dépression  dont  le  sol 
est  du  terrain  de  chott  d'où  surgissent  d'énormes  touffes 
de  tamarix  et  de  helbal  qui  couronnent  des  buttes  de 
sable  argileux  assez  élevées.  Toutefois  ces  végétaux  sont 
très  secs  et  pour  la  plupart  mourants,  soit  par  suite  du 
manque  d'eau,  soit  à  cause  de  leur  grand  &ge.  Souvent 
même  il  ne  res^  plus  que  leurs  fortes  racines  grises  qui 
jonchent  le  sol. 

Nos  pieds  ne  foulent  bientôt  plus  que  des  détritus  de 
roches,  excepté  quand  la  route  nous  fait  suivre  le  cours 
d'un  ravin  où  le  gravier,  amené  parles  eaux,  nourrit  de  belles 
touffes  de  rtem  et  quelques  pieds  d'hyoscyamus  falezlez. 


UNE  MISSION  CHEZ  LES   TOUAREG.  515 

—  C'est  le  nom  botanique  de  la  bethima  dont  j'ai  parlé  plus 
haut  et  que  les  Touareg  ont  employée  pour  essayer 
d'anéantir  par  le  poison  ce  qui  restait  de  la  seconde  mis- 
sion Flatters. 

Après  avoir  parcouru  un  peu  moins  de  50 kilomètres  nous 
trouvons  lahamada  profondément  entaillée  par  une  faille 
énorme,  de  près  de  3  kilomètres  de  largeur. 

Les  berges  nord -ouest  de  cette  faille  sont  presque  à  pic 
et  mesurent  120  mètres  que  Ton  descend  lentement  etpéni- 
blement  au  milieu  d'énormes  éboulis  de  roche.  C'est  là  la 
vallée  de  TOuad-Igharghar  au  milieu  duquel  se  dressent 
dans  notre  sud  quelques  beaux  gommiers.  Laberge  sud-est 
qu'il  faut  escalader  pour  reprendre  la  route  sur  la  bamada, 
est  de  moitié  moins  élevée  et  beaucoup  moins  difficile.  La 
hamada  de  calcaire  dolomitique  se  poursuit  ainsi  pendant 
un  certain  temps  et  se  termine  par  une  falaise  abrupte,  do- 
minant d'une  cinquantaine  de  mètres  un  autre  plateau  ro- 
cheux où  abondent  des  fossiles  des  genres  Ptérocères  et 
Strombes. 

Cet  autre  plateau  nous  conduit  à  la  vallée  de  Temassinin, 
située  à  son  pied  et  à  environ  90  mètres  en  contre-bas. 

Cette  dernière  falaise  est  composée  de  puissantes  couches 
d*argiles  rouges  et  vertes,  striées  de  filets  de  gypse  cristallisé. 
Ces  assises  marneuses  sont  séparées  par  des  stratifications 
de  calcaire,  de  gypse  et  de  poudingue  de  galets. 

La  végétation  est  nulle  sur  ces  hamada;  seuls  les  ravins 
nourrissent  quelques  plantes  qui  afi'ectionnent  les  terrains 
argilo-sableux  des  thalwegs;  ce  sont  du  rtem,  du  guedhoMy 
du  gouzzah,  du  chalial  et  parfois  un  peu  deneçi. 

Temassinin,  que  les  Arabes  appellent  Zaouîa  de  Sidi- 
Moussa,  se  trouve  à  1,000  kilomètres  de  la  mer,  à  peu  près 
sur  le  même  méridien  que  Montpellier.  Cette  indication 
ûxera  vos  idées,  la  carte  murale  ne  pouvant  être  rattachée  à 
des  points  universellement  connus. 

Il  est  situé  dans  les  premiers  replis  de  dunes  formant 


516  UNE   MISSION  CHEZ  LES  TOUAREG. 

la  bordure  sud  d'une  dépression  à  sol  argileux,  que  couron- 
nent au  nord  les  falaises  décrites  ci-dessus. 

Cette  oasis  en  miniature  se  compose  d'un  petit  jardin 
d'environ  200  palmiers,  arrosés  par  une  source  ou  plutôt 
par  un  puits  jaillissant  à  très  faible  débit  d'un  litre  ou  un 
litre  1/2  par  minute,  donnant  une  eau  d'une  qualité  excel- 
lente, à  la  température  de  26%5. 

Les  palmiers  ne  produisent  que  des  dattes  de  très  mé- 
diocre qualité,  mais  ils  sont  très  vigoureux. 

La  terre  du  jardin  dans  lequel  ils  poussent  est  argilo-sa~ 
bleuse  et  très  propre  à  la  culture.  J'ai  vu  là  des  pieds  de 
froment  énormes  (en  février  1892)  donnant  de  50  à  60  tiges 
pour  un  seul  grain  semé. 

A  5  kilomètres  de  la  source,  et  dans  son  est,  existe  un 
puits  ascendant  de  1  m.  60  de  profondeur,  autour  duquel 
ont  été  plantés  des  palmiers  en  petit  nombre  pour  Abd-ul- 
Hakem  des  Touareg  Ifoghas. 

On  trouve  à  Temassinin,  tout  près  de  la  bordure  des  jar- 
dins et  à  l'est,  une  koubba  élevée  sur  la  tombe  de  Sidi  Moussa , 
et  en  outre  une  maison  en  briques  séchées  au  soleil  qui  abrite 
le  gardien  de  la  koubba  et  des  palmiers,  £1  Hadj  Embarek, 
hartani  d'In-Salah.  C'est  là  ce  qui  constitue  Temassinin  ;  mais 
toute  la  région  au  nord  de  l'oasis  peut — sur  une  assez  grande 
étendue  de  l'est  à  l'ouest  —  être  cultivée  si  l'on  y  amène  de 
l'eau  par  voie  de  forage.  Cette  région  fait  partie  de  la  grande 
dépression  qui  vient  de  Obanet  et  va  se  déverser  dans 
l'Ighargbar,  au  pied  des  falaises  où  il  s'est  creusé  un  lit,  et  non 
loin  du  point  où  nous  l'avions  traversé  quelques  jours  plus  tôt. 

Cette  dépression,  que  les  cartes  désignent  sous  le  nom  de 
El'Djoua  (le  fourreau),  est  constamment  limitée  au  nord  par 
des  falaises  rocheuses  et  au  sud  par  un  massif  de  dunes  qui 
s'étend  fort  loin  dans  la  direction  de  Gbat. 

La  dépression,  et  surtout  les  dunes  de  Temassinin,  sont 
couvertes  de  petites  coquilles  des  genres  :  Cyrene,  Corbicula , 
Melania  et  Helios, 


UNE   MISSION   CHEZ   LES   TOUAREG.  517 

Dans  la  partie  voisine  de  la  Zaouïa  elle  nourrit  de  fortes 
touffes  de  tamarix  poussant  sur  de  petites  buttes  d'argile. 

Le  hartani  Ël-Hadj-Embarek,  que  nous  avions  déjà  ren- 
contré ici  l'an  dernier,  manifeste  une  grande  joie  à  notre 
vue  ;  ce  fait  n'a  rien  qui  puisse  nous  élonner;  il  marque  le 
souvenir  des  cadeaux  que  nous  lui  avions  faits  et  l'espoir 
d'en  recevoir  d'autres  plus  importants. 

II  nous  dit  qu'il  n'a  pas  vu  les  Azdjer  depuis  plus  de 
trois  mois.  Ses  derniers  visiteurs  ont  été  les  Touareg  venus 
à  la  fin  de  1892  à  Ël-Oued,  puis  à  Alger;  un  peu  avant  eux  il 
avait  eu  l'occasion  de  voir  passer  à  Temassinin  un  groupe 
de  vingt-cinq  mehara  composés  de  Ahaggar,  dlsakkamaren 
et  d'OuladBa-Hammou,  partis  en  razzia  dans  la  direction  du 
Fezzan.  J'ai  su  depuis  que  presque  tous  ces  hommes 
avaient  été  tués  par  les  Djibalia  auxquels  ils  allaient  voler 
des  chameaux. 

Il  résulte  des  renseignements  recueillis  près  d'El-Hadj- 
Embarek,  que  les  Ifbghas  sont  disséminés  dans  le  Mouydir, 
les  Isakkamaren  sont  à  Amguid  et  dans  le  Mouydir;  les 
Azdjer  ont  leurs  campements  vers  Ohanet  et  vers  Tigham- 
maline.  Quant  aux  Kebar  des  Azdjer  ils  se  trouvent  actuel- 
lement à  Ghdamès  ou  près  de  cette  ville.  Gomme  mon 
désir  est  d'entrer  en  relation  avec  eux  et  qu'il  me  parait 
clair  qu'il  vaut  mieux  traiter  d'abord  avec  les  notables,  je 
me  décide  à  me  diriger  vers  le  point  où  ils  se  trouvent,  c'est- 
à-dire  vers  Ghdamès. 

Deux  routes  peuvent  y  conduire  :  l'une,  effroyablement 
dure,  passe  par  Bela-Ghdamès  et  Timfouchay  et  suit  le  pied 
sud-est  d'une  série  d'escarpements  du  plateau  de  Tinghert. 
Elle  fut  parcourue  autrefois  par  Gerhard  Rholfs.  L'autre 
est  aussi  en  terrain  de  hamada,  mais  peut-être  un  peu  moins 
dure;  elle  suit  d'une  façon  à  peu  près  constante  ce  que  les 
Arabes  appellent  l'oudje  de  l'Erg,  c'est-à-dire  la  ligne  de 
bordure  sud  du  grand  Erg,  là  où  le  sable  vient  mourir  sur 
le  sol  de  roche. 


518  UNE   MISSION   CHEZ  LES  TOUAREG. 

C'est  cette  dernière  roate  que  je  décide  d'adopter,  d'autant 
qu'elle  n'a  encore  été  parcourue  par  aucun  Européen.  Il  faut 
compter  une  douzaine  de  jours  de  marche  avec  un  seul 
point  d'eau  intermédiaire — Hassi  Tabankort — à  trois  jours 
seulement  du  point  de  départ. 

La  première  partie  de  la  route  se  déroule  dans  une 
série  de  ravins  séparés  par  des  surfaces  de  hamada.  II  faut, 
en  effet,  d'abord  remonter  de  la  vallée  de  Temassinin  sur  le 
plateau  qui  la  domine  et  où  nous  foulons  du  pied  des  quan- 
tités de  coquilles  fossiles  appartenant  à  divers  genres  d'ostrea 
du  Cénomanien,  des  gastéropodes,  etc. 

Le  sentier  qui  est  là  bien  visible  suit  les  contours  d'un 
autre  escarpement  élevé  qui  se  dresse  dans  notre  nord.  Il 
nous  faut  bientôt  pénétrer  dans  des  ravins  entaillés  à 
70  mètres  dans  cet  escarpement  dont  les  sommets  majeurs 
sont  à  une  altitude  de  plus  de  500  mètres. 

Des  fossiles  dont  je  n'ai  pas  encore  la  détermination  se 
rencontrent  dans  les  éboulis. 

Sur  le  sommet  du  plateau,  dont  le  sol  est  de  la  roche 
calcaire  nue,  s'ébattent  de  nombreux  moufflons  à  manchettes 
que  mes  chasseurs  ne  parviennent  point  à  atteindre. 

Peu  à  peu  la  hauteur  des  berges  des  ravins  diminue  et  le 
terrain  descend  en  pente  très  faible  jusqu'à  la  rencontre  de 
rOuad-Tabankort  dont  nous  suivons  les  méandres  au  milieu 
de  belles  touffes  de  vieux  éthels  dont  quelques-uns  sont 
fort  beaux.  La  route  suit  le  lit  de  la  rivière  car  la  hamada  où 
il  se  creuse  est  composée  de  calcaire  gris  en  grandes  dalles 
extrêmement  dures  pour  le  pied  des  animaux,  et  ne  nourrit 
aucune  végétation. 

De  hauts  gour  rocheux  s'élèvent  au  nord  entre  la  région 
de  TErg  et  notre  ligne  de  marche  ;  d'autres,  un  peu  moins 
élevés,  s'égrènent  dans  notre  sud  vers  Bela-Ghdamès,  noyés 
dans  le  mirage  habituel  des  grandes  plaines  sahariennes. 

Tout  le  long  de  ce  medjebed  on  rencontre  de  nombreuses 
n'mlla  (c'est  ainsi  que  les  Arabes  nomment  leurs  lieux  de 


UNE  MISSION  CHEZ  LES  TOUAREG.  519 

prières).  Gela  n'a  rien  qui  doive  étonner  puisque  cette  route 
est  suivie  par  les  pèlerins  venant  de  l'ouest  qui  se  rendent  à 
la  Mecque  :  d'oîi  le  nom  arabe  de  Trik-el-Hadjadj.  Ces 
m'salla  ont  parfois  de  8  à  10  mètres  de  longueur  sur  1  mètre 
de  largeur,  et  leur  figure  peut  être  représentée  généralement 
par  un  rectangle  régulier  pourvu — au  milieu  d'un  de  ses  côtés 
—  d'un  avancement  en  demi-cercle  où  se  place  le  plus 
important  des  personnages,  celui  qui  récite  la  prière. 

Ces  m'salla  sont  construites  avec  une  seule  épaisseur  de 
petits  galets  très  régulièrement  alignés  l'un  contre  l'autre; 
l'intérieur  en  est  aplani  et  tous  les  cailloux  en  ont  été  soi- 
gneusement enlevés. 

Hassi  Tabankort  est  situé  par  environ  330  mètres  d'alti- 
tudCy  dans  le  lit  de  l'ouad  du  même  nom,  appelé  Ouad-In- 
Aramas  par  les  Touareg.  C'est  plutôt  là  un  tilmas  qu'un 
puits,  car  en  creusant  à  2  mètres  dans  le  gravier  du  lit, 
Teau  sort  vivement  d'une  couche  de  sable  et  de  petits 
galets  et  remonte  dans  le  trou  d'environ  20  centimètres. 
L*eau  y  est  permanente  et  ces  tilmas  n'assèchent  jamais;  le 
liquide  qu'elles  fournissent  est  bon  au  goût  mais  d'une  diges- 
tion extrêmement  pénible  ;  nous  avons  pu  d'autant  mieux 
le  constater  que  pendant  neuf  jours  consécutifs  nous  n'avons 
pas  eu  d'autre  boisson.  Elle  a  la  propriété  désagréable  de 
rendre  le  café  parfaitement  imbuvable. 

D'autres  tilmas,  situés  en  amont  dans  les  tètes  orientales 
de  la  rivière,  sont  de  meilleure  qualité  et  ne  tarissent  jamais 
non  plus. 

En  ce  point  nous  retrouvons  les  traces  de  notre  campement 
de  1892;  on  aurait  pu  croire  qu'elles  ne  dataient  pas  d'un 
mois.  Certains  terrains  en  effet  conservent  presque  indéfi- 
niment les  traces  qui  y  ont  été  imprimées.  Dans  le  Gassi- 
Oulad-Mokran,  par  exemple, j'avais  relevé  les  traces  de  qua- 
torze mehara  qui  nous  semblaient  assez  anciennes.  Après 
examen  nous  avons  reconnu  à  n'en  pas  douter  qu'elles 
dataient  de  1 887et qu'elles  appartenaientà  quatorze  Chambba, 


520  UNE   AHSSION  CHEZ  LES  TOUAREG. 

tous  connus  de  mes  hommes  et  dont  le  principal  était  Âli 
Maftttâilah,  frère  d'un  de  mes  guides. 

L'Ouad-In-Aramas  n'est  qu'un  sillon  dans  le  plateau  de 
Tinghert;  sa  largeur  oscille  entre  100 et  300  mètres;  il  est 
encaissé  d'une  vingtaine  de  mètres  en  certains  points  de  la 
hamada.  La  végétation  assez  dense  de  ce  thalweg  à  sol  de 
sable  et  de  gravier  est  surtout  représentée  par  des  tamarix, 
des  ethels,  du  drinn  et  du  rtem. 

C'est  dans  4e  lit  de  cet  ouad  et  à  peu  de  distance  en  aval 
de  Hassi  Tabankort,  que  j'avais  rencontré  l'année  dernière 
un  groupe  de  treize-Touareg  Azdjer  que  j'avais  ravitaillés. 
Parmi  eux  se  trouvait  un  vieux  nègre  venu  jadis  à  Alger  avec 
le  cheikh  Othman  et  qui  n'avait  point  oublié  Duveyrier  ni 
son  séjour  dans  le  Sahara. 

Le  passage  à  Tabankort  est  obligatoire  pour  les  caravanes 
allant  d'In-Salah  à  Ghdamès  en  suivant  l'oudje  de  l'Erg. 
Avant  ce  puits  elles  boivent  soit  à  El-Biodh,  soit  à  Mouileb, 
mais  la  piste  battue  reste  le  long  du  pied  des  dunes,  et  le 
medjebed  que  nous  parcourons  va  rejoindre  la  piste  ci-dessus 
à  Tin-Yagguin.  Nous  remontons  donc  un  des  ravins  de  la 
rive  droite  de  Touad  et  nous  atteignons  le  point  culminant, 
après  lequel  s'étend  devant  nous  une  hamada  interminable, 
hamada  de  calcaire  noir,  bornée  au  nord  par  les  éperons 
élevés  de  l'Erg  qui  dessinent  au  loin  leur  silhouette  jaune 
reposant  sur  des  soubassements  rocheux  de  calcaire  sub- 
crayeux d'un  blanc  éclatant. 

Quelques  thalwegs  nous  barrent  le  passage  ;  le  plus  impor- 
tant est  rOuad-Djemah,  d'une  largeur  de  500  mètres  et 
dont  le  lit  de  sable  est  planté  de  quelques  beaux  ethels. 

Nous  rejoignons  l'oudje  proprement  dit  à  Tin-Yagguin, 
bas  fond  qui  reçoit  plusieurs  rivières  et  dont  le  sol  est  du 
terrain  de  sebkha  avec  cuvettes  d'argile  et  quelques  touffes 
de  tamarix  et  d'ethels.  Là  encore  le  sable  avance  et  recouvre 
le  puits  qui  existait  autrefois  et  qui  ne  fournissait  du  reste 
qu'une  eau  amère  et  salée. 


UNE    MISSION  CHEZ  LES  TOUAREG.  521 

Cette  station  a  dû  avoir  une  grande  importance  ;  on  y 
rencontre  de  très  nombreux  silex  taillés,  des  tombeaux 
touareg,  des  restes  de  zeriba  ou  campements  momentanés 
de  nomades.  Mais  aujourd'hui  le  pays  est  désolé  et  infertile» 

Parfois,  après  une  forte  averse,  les  rivières  coulent,  la 
cuvette  se  remplit  d'eau  et  forme  ghedir,  ce  qui  permet  aux 
campements  de  s'y  établir  pour  quelque  temps,  afm  de  faire 
paître  aux  troupeaux  le  goulglane  qui  naît  en  abondance 
après  la  pluie  sur  leshamada  voisines.  Le  goulgRine  est  une 
petite  plante  appartenant  à  la  famille  des  crucifères,  très 
aimée  des  chameaux,  et  qui  pousse  dans  les  interstices  des 
roches  ;  certaines  parties  de  notre  Sahara  en  sont  parfois 
couvertes  dans  les  bonnes  années* 

De  petits  mamelons  dominent  Tin-Tagguin  à  Test  ;  leur 
structure  est  toute  particulière,  et  le  grès  blanc  qui  constitue 
leur  sommet  se  présente  sous  forme  de  petits  rognons  sphé- 
riques  presque  absolument  réguliers.  Il  semblerait  que  l'on 
marche  sur  un  pavé  composé  de  balles  de  fusil  ;  les  Arabes 
s'en  servent  pour  la  chasse  lorsqu'ils  manquent  de  muni- 
tions, mais  je  laisse  à  penser  quel  triste  résultat  leur  donne 
l'emploi  de  projectiles  aussi  légers,  bien  qu'ils  m'affirment 
avoir  tué  ainsi  maintes  antilopes. 

Nous  entrons,  en  effet,  dans  une  région  désolée,  sans  eau, 
presque  sans  végétation  autre  que  le  drinn  des  dunes,  et  par 
conséquent,  très  peu  fréquentée;  c'est  pourtant  le  paradis 
des  chasseurs,  et  les  antilopes  y  pullulent,  car  elles  n'ont 
pas  besoin  d'eau,  et  leur  nourriture  préférée  est  précisément 
le  drinn.  Mes  chasseurs  en  rapportent  chaque  soir,  et  si  je 
pouvais  faire  ici  un  séjour  de  quarante-huit  heures  je  suis 
sûr  que  nous  aurions  un  beau  tableau  de  chasse;  malheu- 
reusement il  faut  boirCj  de  plus  j'ai  beaucoup  d'hommes, 
leur  solde  est  lourde  et  je  ne  puis  raisonnablement  pas 
m'arrèler. 

Jusqu'à  Hassi-lmoulay,  le  terrain  ne  changera  plus  :  nous 
aurons  à  droite,  une  plaine  rocheuse  sans  fin,  dénudée, 


522  UNE   MISSION   CHEZ  LES  TOUAREG. 

légèreident  ondulée,  coupée  de  quelques  ravins  :  en  somme, 
un  aspect  infiniment  triste,  avec  des  teintes  tantôt  noires, 
tantôt  rousses,  tantôt  gris  foncé;  à  gauche,  les  éperons 
de  TErg  qui  se  succèdent  sans  cesse,  constituent  les  caps 
de  séparation  d'innombrables  baies  découpées  dans  la  masse 
même  des  dunes.  Là,  plus  de  feidjs,  plus  de  gassis,  mais 
une  série  d'oghroud  indéfiniment  réunis  dont  la  hauteur 
varie  entre  100  et  250  mètres. 

L'intérieur  de  l'Erg,  dans  cette  région,  est  extrêmement 
difficile  et  presque  inabordable;  l'escalade  des  défilés  est  à 
peu  près  impossible,  même  à  pied,  à  moins  de  s'aider  avec 
les  mains,  ce  qui  constitue  un  sport  que  je  recommandeaux 
alpinistes  les  plus  enthousiastes  ;  c'est  un  rude  travail  que 
l'ascension  d'un  pic  pour  en  déterminer  l'altitude  au  baro- 
mètre, et  lorsque  l'on  a  fini  l'observation  on  éprouve  une 
vive  satisfaction  et  un  suprême  soulagement,  en  constatant 
qu'il  ne  reste  plus  qu'à  descendre  sur  des  pentes  où  l'on 
enfonce  jusqu'à  mi-jambe  dans  le  sable  fin. 

Vers  cette  époque  nous  traversons  une  période  de  froids 
intenses  dus,  sans  doute,  au  grand  rayonnement  nocturne 
de  ces  immenses  solitudes  ;  pendant  près  de  huit  jours,  mes 
thermomètres  à  minima  ont  indiqué  jusqu'à  6^  au-dessous 
de  zéro  à  l'air  libre  et  parfois  3°  au-dessous  de  zéro  à  Tinté- 
rieur  de  ma  tente.  Tous  les  matins  nous  trouvions  une 
épaisse  couche  de  glace  dans  les  vases  où  la  veille  on  avait 
laissé  de  l'eau.  A  ce  froid,  il  faut  joindre  un  vent  de  nord- 
ouest  très  violent  qui  nous  aveugle  de  sable  en  même  temps 
qu'il  nous  glace. 

Ces  faits  sont  assez  surprenants  et,  en  général,  on  ne  se 
doute  guère  en  France  que  le  Sahara  est  un  pays  où,  en 
hiver,  il  est  nécessaire  de  se  défendre  contre  le  froid. 

Les  routes  de  hamada  sont  dures  aux  pieds  des  hommes, 
aussi  presque  tout  mon  monde  fait  l'étape  sur  les  mehara, 
sauf  deux  ou  trois  de  mes  plus  fidèles  qui  usent,  à  leur 
grand  regret,  des  chaussures  pour  m'accompagner  à  pied  à 


UNE  MISSION    CHEZ  LES    TOUAREG.  523 

l'avant  du  convoi.  Le  sol  ferme  est  en  effet  plus  agréable  à 
la  marche  pour  un  Européen,  et  le  sable  est  préféré  par  les 
indigènes  qui  y  marchent  pieds  nus. 

Quelque  terrain  que  nous  ayons  eu,  j'avais  pris  Thabitude 
cette  année  de  marcher  pendant  cinq  ou  six  heures  chaque 
jour  suivi  de  ma  monture  et  précédant  de  quelques  cen- 
taines de  mètres  le  groupe  des  chameaux.  Cela  permet 
parfois  de  saisir  une  occasion  et  de  tuer  une  gazelle  ou  une 
antilope  et  ne  nuit  en  rien  au  levé  de  l'itinéraire. 

Le  medjebed  fort  bien  tracé  compte  de  quinze  à  vingt 
pistes  plus  ou  moins  parallèles  et  dont  le  sol  est  débarrassé 
des  plus  grosses  pierres.  Il  ne  suit  pas  les  sinuosités  des 
dunes,  mais  faisant  corde  il  relie  entre  elles  les  pointes  des 
éperons  ;  force  nous  est  donc  de  l'abandonner  lorsque  vient 
l'heure  de  camper  parce  que,  sur  la  hamada,  nous  ne  trou- 
verions ni  bois  ni  végétation,  tandis  que  le  pied  des  dunes 
nous  fournit  quelque  peu  de  had  et  d'arisch,  en  petite 
quantité  toutefois  sur  la  première  moitié  de  la  distance  qui 
sépare  Tabankort  de  Hassi-Imoulay. 

Çà  et  là  nous  recueillons  quelques  silex  taillés,  mais  les 
ateliers  importants  sont  rares  dans  cette  direction,  qui  est 
loin  d'être  aussi  riche  que  les  gassis  de  l'ouest. 

Nous  avons  aussi  noté  la  rencontre  d'une  pierre  d'assez 
forte  dimension  portant  des  caractères  qui  semblent  avoir 
une  origine  néo-punique.  Son  poids  seul  ne  nous  a  pas  permis 
de  la  rapporter.  Je  signalerai  de  même  une  sorte  de  dolmen 
ou  table  de  pierre,  dressée  sur  trois  autres  enfoncées  dans 
le  sol,  le  tout  ayant  une  longueur  de  0  m.  50  sur  autant  de 
largeur  et  de  hauteur. 

De  temps  en  temps  on  traverse  des  lieux  de  sépulture  où 
se  voit  toujours  une  tombe  beaucoup  plus  importante  que 
les  autres.  Je  citerai,  entre  autres,  le  Kebour  Moussa^  situé 
sur  le  bord  d'un  ouad  qui  porte  son  nom;  une  multitude  de 
pierres  dressées  entourent  ces  tombes  mélangées,  çà  et  là, 
de  gros  amas  de  cailloux. 


524  UNE  MISSION   CHEZ  LES   TOUAREG. 

Plus  on  avance  vers  l'est,  plus  les  dunes  se  couvrent  de 
végétaux,  au  point  que  le  had  et  le  drinn  verts  tapissent 
presque  entièrement  le  sable.  Cet  état  de  la  végétation  est 
évidemment  dû  à  des  pluies  tombées  pendant  l'été  de  1892 
ou  au  printemps  de  la  même  année  ;  nos  cbameaux  en  pro- 
fitent et  une  heure  leur  suffit  ici  pour  se  rassasier  complè- 
tement. Cette  nourriture  verte  leur  est  très  avantageuse, 
parce  qu'elle  supprime  chez  eux  la  soif,  qui,  au  contraire, 
se  fait  sentir  très  vite  lorsqu'ils  n'absorbent  que  des  brous- 
sailles ou  des  plantes  sèches. 

Dans  la  dernière  partie  de  la  route,  du  côté  de  Ghdamès, 
les  dunes  de  bordure  perdent  de  leur  hauteur  et  n'excèdent 
plus  100  mètres.  La  hamada  est  coupée  d'un  plus  grand 
nombre  de  lits  de  petits  ouad  et  augmente  en  dureté  ;  son 
soi  n'est  plus  composé  maintenant  que  de  larges  dalles  de 
calcaires  bruns,  souvent  dressées  et  d'aspect  chaotique. 

Dans  les  fissures  de  ces  roches  nous  voyons  émerger  un 
assez  grand  nombre  de  touffes  verdoyantes  de  différents 
arbrisseaux  appartenant  toujours  à  la  flore  des  terrains 
argileux  et  à  la  flore  saharienne  de  l'altitude  de  3  à  400  mè- 
tres. 

La  mission  n'a  découvert  cette  année  aucune  plante  nou- 
velle ;  toutes  celles  quenous  avons  rencontrées  rentraient  dans 
le  cadre  du  catalogue  dressé  dans  mes  précédents  voyages  et 
figuraient  déjà  dans  les  divers  herbiers  que  j'ai  rapportés. 

Les  touffes  sont  ici  vierges  de  la  den'Fdes  animaux, 
parce  qu'il  ne  passe  plus  de  caravanes  sur  cette  route  et 
que,  d'autre  part,  les  habitants  de  Ghdamès  ou  les  nomades 
qui  campent  autour  de  cette  ville  ne  dirigent  jamais  leurs 
troupeaux  de  ce  côté.  Ils  les  envoient  de  préférence  au 
nord-est  et  au  sud  de  la  ville. 

Pendant  le  dernier  jour  de  marche  nous  laissons  sur  la 
gauche  Toudje  de  l'Erg  pour  nous  diriger  directement  sur 
Hassi-Imoulay  près  duquel  nous  campons.  J'avais  expédié 
avant  le  jour  douze  cavaliers  en  éclaireurs,  avec  mission  de 


UNE   MISSION  CHEZ  LES  TOUAREG.  525 

se  rendre  compte  si  le  puits  était  libre  ou  occupé,  et  avec 
ordre  de  le  nettoyer  s'ils  le  trouvaient  obstrué  par  les  sables 
ou  par  des  éboulis. 

Ces  hommes  n'ayant  rencontré  âme  qui  vive  dans  le  voi- 
sinage, ayant  seulement  relevé  les  traces  déjà  anciennes  de 
deux  mehara,  avaient  récuré  le  puits  et  je  pus  en  toute  sécu- 
rité y  envoyer  boire  le  convoi  sous  une  forte  escorte  armée. 

Hassi  Imoulay  est  situé  au  milieu  d'un  vaste  lit  de  rivière 
qui  semble  venir  du  sud-ouest*  C'est  l'ouad  Imoulay,  qui, 
sur  une  largeur  moyenne  de  4,000  mètres,  fait  brèche  au 
milieu  de  la  hamada;  des  séries  de  caps  rocheux  et  de  ravins 
compliqués  forment  ses  berges  qui  varient  entre  30  et 
35  mètres  de  hauteur.  Le  sol  du  fond  de  la  rivière  est  du 
reg  mélangé  de  quelques  taches  de  terrain  de  sebkha.  De 
hautes  touffes  de  tamarix  poussant  sur  des  monticules 
argilo-sableux  entourent  l'orifice  du  puits  que  cernent  aussi 
quelques  insignifiantes  rides  de  sable. 

Le  puits  n'a  qu'une  profondeur  de  3  m.  60  et  on  voit 
sourdre  dans  le  fond,  des  côlés  est  et  sud,  deux  filets  d'eau, 
d'une  couleur  laiteuse,  sortant  des  marnes  gypseuses  des 
parois.  Cette  eau  est  de  très  mauvaise  qualité  et  pourtant, 
comme  celle  de  Tabankort,  nous  avons  dû  en  subir  l'usage 
exclusif  pendant  nos  dix  jours  de  traversée  de  l'Erg. 

J'ai  dit  plus  haut  que  je  m'étais  dirigé  vers  Ghdamès 
pour  arriver  au  contact  avec  les  Touareg  ;  mais  comme  il 
n'entrait  pas  dans  mes  projets  de  pénétrer  dans  cette  oasis, 
pour  des  raisons  qu'il  est  inutile  de  développer  ici,  j'avais 
choisi  le  puits  d'Imoulay  qui  est  à  une  vingtaine  de  kilo- 
mètres de  la  ville,  autour  duquel  je  trouvais  la  nourriture 
nécessaire  à  mon  convoi  et  où  je  pouvais  attendre  tranquil- 
lement le  retour  de  mes  émissaires. 

J'avais  en  effet  expédié,  le  lendemain  même  de  mon  arri- 
vée, quatre  de  mes  plus  fidèles  serviteurs,  dont  l'un  parle 
bien  la  langue  des  Touareg,  et  qui  tous  du  reste,  avaient 
été  et  étaient  encore  en  relations  avec  certains  notables. 


526  UNE   MISSION    CHEZ  LES  TOUAREG. 

Ces  hommes  avaient  pour  missioa  de  me  ramener  des 
Touareg  et  notamment  Abd-ul-Hàkem  que  je  connaissais 
déjà  et  avec  lequel  je  m'étais  trouvé  en  rapport  autrefois. 

Ils  étaient,  en  outre,  porteurs  de  paroles  de  paix  et  étaient 
au  courant  de  ma  précédente  rencontre  avec  Ould-Bakkay 
et  Ben-Djabbour,  rencontre  qui  avait  fait  quelque  bruit 
pendant  Tété  à  Ghdamès,  dans  les  campements  des  Ifogbas, 
des  Imanghassaten  et  des  Aouraghen. 

Mes  quatre  émissaires  étaient  aussi  munis  de  diverses 
lettres  dont  les  principales  émanaient  des  marabouts  algé- 
riens de  la  secte  des  Tidjani. 

Après  cinq  jours  d'attente  mes  hommes  revenaient  enfin, 
ayant  réussi  à  mener  à  bien  leur  mission  ;  ils  ne  m'amenaient 
point  Abd-ul-Hàkem,  dont  ils  m'apprirent  la  mort  récente, 
mais  ils  me  conduisaient  son  fils  aîné,  Ouan-Titi,  ce  qui,  au 
fond,  revenait  au  même. 

Tout  ce  monde  arrivait  au  camp  sous  une  pluie  battante, 
phénomène  peu  fréquent  dans  le  Sahara,  mais  très  opportun 
à  ce  moment-là;  car  cette  pluie  contribuera  certainement, 
suivant  les  superstitions  des  musulmans,  à  entourer  mon 
arrivée  d'une  sorte  d'auréole  très  favorable.  Je  porterai 
désormais  pour  eux  le  nom  d'homme  aux  éperons  vertSj 
expression  qui  désigne  celui  qui  apporte  la  pluie  et  qui^  par 
conséquent,  compte  parmi  les  aimés  du  prophète. 

Je  n'insisterai  pas  sur  les  longs  pourpalers  qui  avaient 
précédé  le  départ  d'Ouan-Titi  ;  il  serait  peut-être  imprudent 
de  s'étendre  sur  ce  sujet  et  mieux  vaut  ne  considérer  que 
les  résultats. 

Yoici  en  substance  ce  qui  s'est  passé  entre  Ouan-Titi  et 
moi.  Les  Touareg  de  rang  élevé  savent  fort  bien  que  nôtre 
désir  est  de  vivre  en  paix  avec  eux;  ils  n'imputent  ni  à  nous, 
ni  à  nos  Chambba  les  massacres  et  les  razzias  de  ces  der- 
nières années,  et  n'ignorent  pas  que  les  dissidents  réfugiés 
chez  Bou-Amama,  aidés  de  quelquesOulad-Ba-Hammou,  sont 
seuls  responsables  de  l'ancien  état  de  guerre.  Ils  se  rappel- 


UNE   MISSION  CHEZ  LES  TOUAREG.  527 

lent  fort  bien  tous  le  premier  passage  du  colonel  Flatters 
et  appuient  sur  ce  fait  que  ceux  des  Azdjer  qu'il  a  pu  voir, 
lors  de  son  second  voyage,  ont  fait  tous  leurs  efforts  pour 
rengager  à  obliquer  vers  le  sud-est  au  lieu  de  poursuivre  sa 
route  sur  le  territoire  des  Abaggar. 

Mais  si  les  Kebar  sont  au  courant  de  toutes  ces  cboses,  si 
quelques  rares  d'entre  eux  se  souviennent  de  la  convention 
de  1862,  par  contre,  il  n'en  est  pas  de  même  de  la  masse  de 
la  nation  targuie  qui,  elle,  ne  sait  rien  si  ce  n'est  que  nous 
menaçons  son  indépendance  et  que  nous  sommes  des  infi- 
dèles avec  lesquels  ils  ne  doivent  pas  avoir  de  contact. 

Il  faut  donc,  me  dit-il,  laisser  aux  Kebar  le  temps  de 
mettre  les  esprits  au  point  et  de  prouver  à  leurs  vassaux 
que  leur  intérêt  est  de  se  rapprocher  de  nous. 

Ils  n'ont  pas  oublié  les  relations  amicales  qui,  avant  le  mas- 
sacre du  colonel  Flatters,  unissaient  Chambba  et  Touareg; 
mais  il  semble  qu'une  ère  d'invincible  crainte  soit  née  de  ce 
fatal  et  douloureux  événement  et  que,  depuis  lors,  les 
portes  se  soient  fermées,  que  les  amitiés  se  soient  rompues, 
et  que  le  désert  se  soit  fait  plus  implacable,  plus  inviolable 
entre  eux  et  nous.  Ce  sont  là  ses  propres  expressions. 

Pourtant  me  dit  Ouan-Titi,  voilà  deux  fois,  depuis  un  an, 
que  nous  entendons  parler  de  toi^  d'abord  par  nos  parents 
et  nos  amis  que  tu  as  ravitaillés,  puis  ces  jours-ci  enfin  par 
tes  serviteurs  chambba  que  tu  nous  as  envoyés.  Tu  nous 
apportes  la  paix,  tu  nous  amènes  la  pluie;  moi  je  vois  là 
d'heureux  présages;  tu  es  en  quelque  sorte  l'envoyé  des 
Français,  un  miad  de  Chambba  te  sert  d'escorte.  Tout  cela 
était  sans  doute  la  volonté  de  Dieu  (il  ne  faut  pas  oublier 
que  celui  qui  parle  est  affilié  à  la  secte  algérienne  des  Tid- 
jani  et  que  c'est  un  musulman  pratiquant). 

Nous  ne  pouvons  actuellement,  ajoute- t-il,  te  faire  visiter 
notre  pays,  je  ne  répondrais  ni  de  ta  tête,  ni  des  nôtres,  et 
nous  ne  voulons  pas  que  l'on  puisse  dire  qu'on  a  tué  encore 
un  Français  dans  le  pays  des  lahaggaren. 


528  UNE   MISSION  CHEZ  LES   TOUAREG. 

Aie  la  patience  des  gens  sages  et  forts,  ne  cherche  pas  à 
presser  les  événements,  il  faut  longtemps  pour  faire  toutes 
choses,  et  nous  ne  parlons  ni  n'agissons  rapidement. 

Je  te  promets  de  la  façon  la  plus  formelle  qu*avant  qu'il 
soit  longtemps  j'aurai  vu  avec  mes  amis,  les  tentes,  les 
agglomérations  d'hommes,  les  petits  et  les  grands  et  que, 
s'il  plaît  à  Dieu,  tous  penseront  de  la  même  façon  que  nous 
à  ton  égard  et  à  l'égard  des  Français  :  c'est-à-dire  quïls  te 
recevront  bien  ;  mais  je  te  le  répète,  ne  gâte  pas,  par  trop 
de  hâte,  une  cause  que  je  te  donne  comme  gagnée.  Pour  te 
prouver  nos  bonnes  intentions,  je  n'hésiterais  pas  à  m'ad- 
joindre  dès  maintenant  quelques  autres  notables  et  à  te 
suivre  avec  eux  jusque  chez  les  Français  ;  mais  j'ai  perdu 
mon  père  il  y  a  deux  mois,  un  de  mes  fils  tout  récemment 
et  je  ne  puis  quitter  mon  pays  en  ce  moment. 

Toutefois  je  te  promets  de  partir  bientôt  pour  l'Algérie 
en  compagnie  de  Kebar  des  Azdjer;  nous  formerons  une 
sorte  de  mïad  envoyé  par  notre  peuple  au  Ouali  d'Alger  et 
nous  irons  t'annoncer  à  toi  que  tu  peux  venir  en  paix  chez 
nous  et  avec  qui  tu  voudras. 

Donne-nous  donc  un  serih  (laisser  passer)  qui  nous  fasse 
reconnaître  à  notre  arrivée  dans  ton  pays. 

J'ai  alors  remis  àOuan-Titi  une  lettre  rédigée  en  français 
et  en  arabe  pour  accréditer  les  Touareg  auprès  de  MM.  les 
officiers  chefs  de  postes  dans  le  sud  ou  près  des  calds  indi- 
gènes. Le  général  De  La  Roque,  commandant  la  division  de 
Gonstantine  —  qui  s'intéresse  très  vivement  à  l'œuvre  de 
pénétration  dans  le  sud  et  dont  chacun  connaît  la  haute 
compétence  dans  cette  question  —  avisé  de  ce  fait  par  moi, 
a  bien  voulu  donner  des  ordres  à  ce  sujet. 

Il  n'y  a  plus,  à  proprement  parler,  d'émir  des  Touareg 
Azdjer;  mais  cependant  Mohamed-Ben-lkhenoukhen  est 
resté  en  quelque  sorte  leur  chef  et  partage  le  pouvoir  avec 
quelques-uns  des  membres  de  sa  famille.  Nous  avions  cru  en 
France,  pendant  ces  dernières  années,  et  je  ne  sais  trop 


UNE  MISSION  CHEZ   LES    TOUAREG.  529 

pourquoi,  que  cottè  famille  ne  jouait  plus  dans  le  Sahara 
qu'un  rôle  secondaire  ;  on  disait  qu'un  certain  Oufenalt  en 
était  devenu  le  personnage  le  plus  puissant.  En  réalité  Ou- 
fenaît  n'est  qu'un  agitateur,  fort  ambitieux  il  est  vrai.  Il 
appartient  à  la  fraction  des  Imanghassaten  par  sa  mère  qui 
était  sœur  d'Eg-Ëch-Cheikh. 

Il  résulte  clairement  de  nos  conversations  que  les  Toua- 
reg ont  été  très  frappés  de  la  construction  des  postes  ou 
bordjs  fortifiés  qui  ont  été  édifiés  dans  le  sud-algérien,  et 
cette  mesure  joue  un  très  grand  rôle  dans  leur  altitude 
actuelle.  Us  ont  fort  bien  compris  que  notre  intention  n'était 
point  d'être  agressifs  et  violents,  mais  que  nous  voulions  bien 
nettement  occuper  le  pays,  en  protéger  la'sécurité  et,  pour 
cela,  y  créer  un  service  de  police  de  frontière  solidement 
organisé.  Abd-en-Nebi  et  ses  compagnons  venus  à  Alger  en 
novembre  dernier,  avaient,  eux  aussi,  été  frappés  de  notre 
marche  en  avant  et  ils  m'ont  dit  sans  détour  :  c  Si  les  Fran- 
çais occupent  effectivement  In-Salah  nous  deviendrons  fata- 
lement  leurs  vassaux.  > 

La  politique  suivie  actuellement  est  donc  bien  en  effet  la 
bonne,  c'est-à-dire  <  pénétrer  en  s'appuyant  sur  une  base 
gardée  »  et  tout  me  commande  d'en  rendre  ici  un  public 
hommage  à  M.  Gambon.. 

Les  relations  commerciales  entre  Ghdamès  et  In-Salah 
ou  inversement  sont  pour  ainsi  dire  nulles.  En  une  année 
une  seule  caravane  est  passée  sur  cette  route  et  elle  ne 
comptait  que  soixante-dix  chameaux.  Ghdamès  même  ne 
trafique  presque  plus  et  tout  le  monde  se  plaint  dans  cette 
ville. 

Quant  au  commerce  général  entre  le  Tchad  ou  l'Aïr  et  la 
côte,  il  est  loin  d'être  prospère.  Lorsque  j'ai  essayé  de  tirer 
des  chiffres  de  mes  divers  informateurs  je  n'ai  pu  réussir  à 
obtenir  rien  de  net,  si  ce  n'est  que  les  caravanes  ne  sont  pas 
fréquentes  et  qu'elles  ne  comptent  qu'un  petit  nombre  de 
chameaux. 

soc.  DE  GÉ06R.  —  4*  TRIMESTRE  1893.  XIV.  —  35 


I 

590  ONE   MISSION  CHEZ  LES  TOUAREG. 

! 

Il  est  toujours  difficile  de  faire  articuler  des  chiffres  aux 
Saharaens  qu'ils  soient  Ghambba  ou  Touareg;  il  vous  disent 
beaucoup  ou  peu  mais  sans  jamais  arriver  à  préciser. 

L'Âïr  fournit  toutes  les  brides  et  les  sangles  à  méhari  des 
Touareg  de  l'est,  toutes  leurs  sandales  et  quelques  autres 
objets  en  cuirs  ouvrés  ;  mais,  en  dehors  de  cela,  les  Touareg 
que  j'ai  consultés  prétendent  qu'il  y  a  fort  peu  d'autres 
articles.  On  comprendra  que  cette  sorte  d'entreprise  géné- 
rale de  sellerie  ne  constitue  pas  une  source  importante  de 
commerce.  Il  est  vrai  de  dire  que  TAïr,  c'est  encore  le  Sahara, 
rien  que  le  Sahara,  et  qu'on  est  loin  des  contrées  réputées 
riches  du  Soudan. 

Il  ne  faut  pas  oublier  que  la  traite  qui  se  faisait  autrefois 
sur  une  très  grande  échelle,disparalt  peu  àpeu  ou  du  moins 
diminue  dans  de  grandes  proportions;  or, c'était  en  somme 
la  chair  humaine  qui  donnait  lieu  au  principal  trafic  et  au 
mouvement  commercial  du  Sahara  ;  c'est  à  ce  trafic  que  les 
Touareg  devaient  leur  existence  puisqu'ils  se  faisaient  payer 
des  droits  d'escorte  et  de  transit  sur  leurs  territoires  : 
aujourd'hui  cette  source  de  profits  ayant  baissé,  les  Touareg 
ont  souvent  recours,  pour  vivre,  aux  razzias  lointaines. 

Il  y  a  environ  dix-huit  mois  tous  les  Azdjer  et  d'autre» 
Touareg  réunis  avaient  formé  une  harka  formidable  com- 
posée de  deux  mille  mehara,  ce  qui  dans  le  Sahara 
constitue  une  force  considérable.  Ils  se  sont  dirigés  vers 
l'est-sud-est,  leur  expédition  a  duré  plusieurs  mois;  ils  ont 
perdu  trente-cinq  hommes,  et  leurs  adversaires  —  ou  plutôt 
les  gens  qu'ils  allaient  voler  —  en  ont  perdu  bien  davantage. 

Consultés  sur  la  quantité  de  chameaux  enlevés  dans  cette 
occasion  ils  n'ont  pu  me  donner  un  chilTre  exact,  mais  ils 
m'ont  dit  :  «  Nous  en  avons  pris  beaucoup^  beaucoup ;no\x^ 
n'avons  pas  compté  et  tous  les  jours  nous  en  mangions 
énormément,  car  nous  n'avions  absolument  pas  d'autre 
nourriture.  » 

Voilà  ce  qui  constitue  les  bénéfices  des  Touareg  et  le  plu» 


UNE  MISSION  CHEZ  LES  TOUAREG.  531 

clair  de  leurs  revenus  ;  ils  sont  pauvres,  surtout  ceux  de 
Test;  ils  habitent  un  pays  extrêmement  pauvre  et  leurs  in- 
stincts guerriers  les  poussent  à  chercher  une  amélioration  à 
leur  sort  dans  des  entreprises  hardies  du  genre  de  celle 
dont  j'ai  parlé  ci-dessus. 

La  conversation  habituellement  lente  et  sérieuse  des 
Touareg  pourrait  laisser  croire  que  Ton  a  affaire  à  des  gens 
généralement  éclairés  et  rassis,  et  cependant,  quoique  plus 
calmes  que  les  Arabes,  ils  sont  encore  plus  superstitieux  que 
ces  derniers  et  ce  n'est  pas  peu  dire. 

Parmi  leurs  innombrables  superstitions  je  n'en  veux  citer 
qu'une  qui  montrera  à  quel  point  ces  gens,  qui  savent  pour- 
tant presque  tous  lire,  ne  sont  encore  que  de  grands 
enfants. 

Ils  croient  que  certains  hommes  peuvent  être  à  coup  sûr 
préservés  des  balles  par  le  port  de  talismans  spéciaux.  Ils 
indiquent,  comme  dispensateurs  de  ces  talismans,  deux  ou 
trois  individus  de  Ghat,  prétendant  que  ceux-ci  peuvent 
seulsvousgarantircomplètement;  quelques  autres,disent-ils, 
ont  un  pouvoir  semblable  mais  beaucoup  plus  restreint.  Ils 
vont  jusqu'à  citer  des  faits,  ils  nomment  des  hommes  qui 
sont  munis  de  cette  sauvegarde  ;  ainsi  Ben  Katkhat  est  revêtu, 
pour  eux  tous,  de  cette  immunité  et  ils  disent  sérieuse- 
ment :  €  Nous  avons  vu  des  balles  arriver  en  plein  sur  sa 
poitrine,  ne  pouvoir  traverser  son  àbhaya  et  retomber 
inertes  à  ses  pieds.  »  Un  autre  qui  portai  t  ses  talismans  (sortes 
de  feuilles  de  papier  recouvertes  de  versets  du  Coran)  autour 
de  sa  tête,  m'affirmait  qu'une  balle  était  impuissante  à  les 
traverser.  Je  lui  ai  proposé  de  mettre  cette  feuille  de  papier  à 
100  mètres  de  moi  sur  une  broussaille,lui  disant  que  je  comp- 
tais bien  la  percer;  il  refusa  en  me  disant  :  «  Oh  !  tu  tirerais 
sans  me  le  dire  avec  une  balle  de  cuivre  et  le  charme  serait 
rompu.  »  C'est  la  croyance  générale  et  ils  sont  persuadés 
qu'une  balle  de  cuivre,  ou  simplement  à  alliage  de  cuivre, 
peut  annihiler  la  puissance  de  tous  les  talismans. 


532  UNE  MISSION  CHEZ  LES   TOUAREG. 

Les  Touareg  se  plaignent  de  Tabsence  d'eau  toul  te  long 
de  Toudje  méridional.  Cet  état  de  choses  est  cause  qu'ils  ne 
peuvent  que  très  rarement  utiliser  les  beaux  pâturages  de 
TErg  sur  la  limite  sud;  cette  région  est,  en  général,  assez 
bien  pourvue  de  végétaux  qui  se  fanent  et  sèchent  sans 
profit  pour  personne.  Il  y  a  peut-être  là,  pour  l'avenir,  une 
question  à  étudier  et  si  nous  arrivions  à  y  creuser  un  cer- 
tain nombre  de  puits  nous  attirerions  sans  aucun  doute 
vers  nous  une  partie  notable  des  campements.  J'ai  relevé 
en  route  quelques  points  qui  me  paraissent  favorables  pour 
tenter  des  essais  dans  ce  sens. 

Avant  de  prendre  congé  de  nous  et  après  avoir  passé  trois 
jours  à  mon  camp,  Ouan-Tili  reçoit  les  cadeaux  que  je  dési- 
rais lui  faire,  et  qui  consistent  surtout  en  étoffes;  il  paraît 
très  enchanté  de  ce  que  je  lui  donne  et  nous  quitte  enm'as- 
surant  de  nouveau  de  son  prompt  voyage  en  Algérie  avec 
d'autres  Kebar. 

J'avais  rempli  les  desiderata  de  M.  le  Gouverneur  général 
en  entrant  en  contact  avec  les  Touareg  et  en  emportant  leur 
promesse  de  venir  en  Algérie;  je  n'avais  donc  plus  qu'à  me 
diriger  vers  le  nord,  mais  auparavant  il  me  restait  à  remplir 
une  mission  à  laquelle  je  n'aurais  pas  voulu  manquer  ;  il 
s'agissait  de  visiter  les  lieux  où  avaient  été  assassinés,  en  1881, 
deux  de  nos  compatriotes,  les  Pères  Richard  et  Pouplard, 
des  missions  d'Afrique. 

Un  des  hommes  de  mon  escorte  m'avait  parlé  de  cet  évé- 
nement, se  faisant  fort  de  me  conduire  au  point  précis  du 
désastre,  qu'il  avait  eu  l'occasion  de  visiter  en  1888,  au  cours 
d'une  tournée  de  chasse  dans  l'Erg  avoisinant.  Sous  la  direc- 
tion de  mon  informateur  je  me  suis  dirigé  vers  le  lieu  indi- 
qué et  l'ai  atteint  le  31  janvier.  Là  deux  crânes  étaient 
visibles,  les  autres  ossements  étaient  à  demi  recouverts  par 
le  sable  d'oii  je  les  ai  retirés.  Ce  sable  avait  été  simplement 
amené  par  le  vent,  car  les  Pères  n'avaient  point  reçu  de 
sépulture.  Les  os  des  bras  et  des  jambes  manquaient,  pro- 


UNE   MISSION  CHEZ  LES  TOUAREG.  533 

bablement  dévorés  par  les  chameaux.  Les  vêlements  du 
père  Pouplard  étaient  entièrement  détruits.  Quant  à  ceux 
du  père  Richard  il  en  restait  encore  des  lamheaux  d'où  j*ai 
dû  extraire  les  côtes,  les  vertèhres  et  les  épaules.  Des  traces 
de  hrûlure  encore  visibles  sur  le  côté  gauche  de  la  chemise 
de  flanelle  sembleraient  indiquer  un  coup  de  feu  tiré  à  bout 
portant. 

J'ai  recueilli,  avec  les  premiers  ossements,  une  barbe 
noire  assez  forte  appartenant  au  père  Pouplard.  C'est  le 
seul  indice  qui  ait  pu  guider  dans  la  reconnaissance  des 
deux  missionnaires. 

Auprès  des  ossements  gisaient,  épars  sur  le  sol  et  à  peine 
recouverts  de  sable,  une  assez  grande  quantité  de  volumes 
plus  ou  moins  détériorés:  bibles,  livres  de  théologie,  traités 
de  physique,  de  géologie,  d'histoire  naturelle,  etc.  ;  je  ne 
m'étendrai  pas  sur  la  nature  particulière  du  climat  qui  per- 
met de  conserver  presque  intacte,  en  plein  air,  une  substance 
aussi  fragile  que  du  papier,  M.  Edouard  Blanc,  notre  sympa- 
thique et  savant  collègue,  ayant  bien  voulu  insister  sur  ce 
point  dans  la  séance  du  7  avril. 

J'ai  recueilli,  en  outre,  ou  constaté  la  présence  sur  place 
de  débris  d'appareils  photographiques,  des  thermomètres, 
des  bouteilles  brisées,  un  crucifix,  un  portefeuille  vide,  etc. 

Les  ossements  et  les  autres  objets  ont  été  remis  au  père 
Duval,  supérieur  delà  section  des  Pères  blancs  en  résidence 
à  Biskra. 

Deux  pyramides  de  pierres  élevées  par  nos  soins  sur  les 
lieux  mêmes  permettront  de  retrouver  le  point  précis  du 
massacre.  Il  est  situé  en  pleine  hamada  en  dehors  des  sen- 
tiers de  caravanes,  au  pied  nord-est  d'un  petit  mamelon  de 
calcaire,  à  environ  11  kilomètres  dans  l'ouest  de  Ghdamès. 

En  partant  de  Hassi-Imoulay  pour  rejoindre  les  sables, 
en  passant'par  le  lieu  du  massacre  des  Pères,  on  compte 
une  quarantaine  de  kilomètres;  cette  route  nous  fait  pas- 
ser à  8  kilomètres  environ  au  nord-ouest  de   Ghdamès, 


534  UNE  MISSION  CHEZ  LES  TOUAREG. 

puis  nous  rejoignons  bientôt  la  région  de  TErg  après  avoir 
marché  sur  une  hamada  littéralement  couverte  d'une  su- 
perbe végétation. 

Dès  l'abord  la  masse  des  oghroud  dresse  ses  sommets  à 
plus  de  200  mètres.  C'est  un  immense  amas  de  grandes 
dunes  jetées  sans  ordre  et  sans  orientation  visible.  Il  n*est 
plus  question  là  de  gassis  ni  de  chaînes  ni  de  feidjs,  car  on 
ne  saurait  donner  ce  nom  aux  cuvettes  ou  coulées  de  petites 
dimensions  à  sol  de  nebka,  parfois  percé  de  roches  de  cal- 
caire blanc  et  de  travertins  bruns,  qui  s'allongent  entre  les 
massifs  de  sable. 

Pendant  les  80  premiers  kilomètres  l'altitude  du  terrain 
décroît  rapidement,  puis  on  remonte  ensuite  sur  un  plateau 
fort  étendu  qui  se  termine  lui-même  par  une  coupure 
brusque,  suivie  d'une  légère  montée  à  laquelle  succède  une 
descente  régulière  vers  Hassi-Toua!za. 

Il  est  probable  que  tout  ce  système  de  vallées  va  se  dé- 
verser vers  l'ouest  dans  l'ouad  Igharghar,  mais,  comme  je 
n'ai  fait  que  les  traverser  et  que  je  n'ai  pu  suivre  leurs 
sinuosités,  il  serait  imprudent  à  moi  d'affirmer  absolument 
ce  fait. 

Dans  tous  les  cas,  il  y  avait  autrefois  dans  cette  région 
des  lacs  dont  l'existence  antérieure  est  indiquée  par  de  nom- 
breuses  coquilles  dont  j*ai  recueilli  des  spécimens. 

Sur  notre  ligne  de  marche,  à  mesure  que  le  terrain 
s'abaisse  et  pendant  les  80  premiers  kilomètres,  l'éléva- 
tion des  dunes  augmente;  elle  atteint  250  et  300  mètres 
pour  décroître  peu  à  peu  jusqu'à  la  limite  nord  de  l'Erg  où 
elle  n'est  plus  que  60  à  70  mètres. 

Les  dunes  ici  ne  sont  pas  très  rapprochées  les  unes  des 
autras,  mais  elles  sont  toujours  reliées  par  des  multitudes 
d'arêtes  entrecroisées,  dont  la  hauteur  varie  entre  15  et 
30  mètres  et  dont  l'escalade  est  constamment  péoiible. 

L'Erg  n'a  pas  ici  Tallure  triste  et  morne  de  celui  de 
l'ouest;  au  contraire,  son  aspect  est  plutôt  attrayant  à  cause 


UNE  MISSION  CHEZ  LES  TOUAREG.  535 

de  la  végétation  touffue  qui  recouvre  presque  tout  le  sol; 
en  effet,  non  seulement  les  petites  vallées,  mais  encore  les 
oghroud  jusqu'à  leurs  sommets,  nourrissent  une  grande 
variété  de  plantes,  telles  que  le  drinn,  le  sffary  le  had,  le 
halmay  le  hartay  l'azal  et  rarisch  ;  ce  dernier  prend  ici  les 
proportions  d'un  véritable  arbuste  et  s'élève  jusqu'à  5  du 
6  mètres  de  hauteur. 

Peu  à  peu  lorsqu'on  avance,  les  cuvettes  laissées  libres  par 
les  dunes  ont  l'allure  de  fragments  de  lits  de  rivières  si- 
nueuses, et  leur  sol  ressemble  à  une  verte  prairie.  Cette  végé- 
tation est  partout  aussi  belle  pendant  les  160  premiers 
kilomètres  à  partir  de  Ghdamès;  au  delà  elle  s'atténue  et 
disparaît  peu  à  peu. 

Le  terrain  des  cuvettes  n'est  pas  uniforme,  les  unes  sont 
à  sol  de  nebka,  les  autres  sont  bossuées  de  roches  de  cal- 
caire blanc  subcrayeux  ou  de  dépôts  de  travertins,  les  der- 
nières enfin,  surtout  celles  qu'on  trouve  le  plus  au  nord, 
sont  à  sol  de  gypse. 

La  contrée  pullule  littéralement  de  gibier,  surtout  de 
gazelles,  à  tel  point  que,  dans  une  seule  journée,  nous  en 
avons  tué  quatorze;  cette  abondance  de  gibier  tient  à  la 
présence  du  halma  vert,  leur  nourriture  préférée. 

Nous  avions  rencontré,  à  une  journée  de  marche  au  nord 
de  Ghdamès,  trois  ou  quatre  chasseurs.  C'étaient  des  gens 
de  la  Zaoula  de  Sidi  Maâbed,  petit  village  de  la  banlieue  de 
Ghdamès  dont  les  habitants,  tous  réputés  marabouts,  appar- 
tiennent à  la  même  secte  que  ceux  de  la  Zaouïa  de  Sidi 
Khouiled,  petite  oasis  située  près  de  Ouargla.  De  couleur 
presque  noire  et  à  lèvres  épaisses,  ils  ont  l'aspect  exté^ 
rieur  des  naturels  de  Tougourt;  ils  sont  inoffensifs  et  très 
hospitaliers.  Sidi  Maâbed,  le  fondateur  de  leur  Zaouïa,  était 
le  frère  de  Sidi  Moussa  dont  nous  avons  vu  le  tombeau  à 
Temassinin.  Ces  gens  font  profession  de  chasser  au  piège 
.  et  de  ramasser  du  bois  et  sont  les  pourvoyeurs  des  habitants 
de  Ghdamès. 


536  UNE  MISSION  CHEZ  LES  TOUAREG. 

Nous  retrouvons  partout  la  trace  de  la  pluie  tombée  à 
Imoulay;  cette  pluie  était  générale  sur  le  Sahara,  car  elle 
est  tombée  le  même  jour  à  Touaîza  et  jusqu'à  Ouargla  et 
Tougourt  Dans  l'Erg  l'humidité  a  pénétré  dans  le  sable 
de  près  d'un  mètre,  ce  qui  implique  une  chute  d'eau  de  plus 
de  50  millimètres. 

C'est  à  la  cinquième  journée  de  marche  seulement  que 
les  horizons  s'élargissent  réellement;  les  oghroud,  qui  n'ont 
plus  qu'une  centaine  de  mètres  environ,  s'éloignent  les  uns 
des  autres,  laissant  entre  eux  de  grandes  vallées  irrégu- 
lières dont  le  sol  est  couvert  d'un  vaste  lacis  de  petites 
arêtes  de  sable.  Le  pays  prend  peu  à  peu  l'aspect  d'une 
plaine  ondulée,  ponctuée  de  nombreux  oghroud  dispersés 
au  hasard  et  sans  aucun  ordre  et  à  sol  de  sable  moutonné 
comme  de  grandes  vagues. 

Nous  atteignons,  à  iOO  kilomètres  avant  Hassi-Touaîza,  la 
région  dite  Zemoul-el-Kebar,  ce  qui  en  français  signifie  les 
grandes  dunes.  Cette  appellation  s'applique  non  pas  à  leur 
hauteur  qui  ne  dépasse  pas  150  mètres,  mais  à  leur  am- 
pleur; ces  oghroud  sont  en  effet  très  épais  et  s'appuient  sur 
une  large  base  recouvrant  une  superficie  considérable.  Le 
gisement  des  Zemoul-Kebar  correspond  à  la  ligne  termi- 
nale septentrionale  du  plateau  que  j'ai  indiqué  un  peu  plus 
haut.  Il  ne  reste  plus  devant  nous  qu'une  coupure  ou  thal- 
weg à  traverser  et  qui  est  suivie  d'une  descente  continue 
très  douce,  où  les  oghroud  s'éloignent  de  plus  en  plus  pour 
disparaître  presque  complètement  à  Hassi-Touaîza,  où  Ton 
ne  voit  plus,  sur  la  plaine  de  reg,  que  quelques  aggloméra- 
tions de  sable,  sortes  d'éclaireurs  que  le  massif  arénacé 
semble  avoir  lancés  en  avant. 

En  arrivant  à  Hassi-Touaîza,  nous  rencontrons  diverses 
fractions  de  Chambba  abreuvant  leurs  troupeaux  et  qui 
nous  donnent  les  premières  nouvelles. 

Nous  venions  de  franchir  plus  de  320  kilomètres  en  huit 
journées  et  demie  ;  c'est-à-dire  environ  soixante-dix-huit 


UNE  MISSION   CHEZ  LES   TOUAREG.  537 

heures  de  marche  effective  dans  un  terrain  difficile;  notre 
vitesse  avait  été  considérable  si  Ton  veut  bien  tenir  compte 
du  nombre  de  mes  animaux.  Habituellement  les  caravanes 
chargées  mettent  onze  et  douze  jours  pour  accomplir  le 
même  trajet. 

Il  avait  fallu  emporter  l'eau  pour  la  route  entière,  puis- 
qu'elle ne  possède  aucun  puits  intermédiaire,  et  au  départ 
nous  avions  constitué  un  approvisionnement  de  1100  litres, 
ce  qui  faisait  une  moyenne  d'environ  3  litres  d'eau  par  jour 
et  par  homme. 

Je  ne  vous  parlerai  pas  d'Hassi-Touaïza  dont  j'ai  déjà 
donné  les  coordonnées  géographiques,  après  ma  mission  de 
1890  et  dont  je  vous  ai  entretenu  ici  même  à  cette  époque. 
Je  dirai  seulement  qu'à  partir  de  ce  point  nous  pouvions 
nous  considérer  comme  chez  nous  et  qu'un  voyage  de  six 
jours  de  caravane  devait  nous  permettre  d'atteindre  facile- 
ment Tougourt. 

Je  n'ai  pas  voulu  interrompre  le  cours  de  mon  récit  pour 
donner  quelques  détails  sur  la  vie  en  caravane,  et  je  vais 
brièvement  les  exposer  ici  : 

L'arrivée  aux  points  d'eau  est  un  des  événements  consi- 
dérables de  la  route  et  chacun  sait  que  c'est  l'occasion  d'un 
arrêt  et  d'un  séjour. 

C'est  toujours  une  chose  fort  curieuse  que  l'extraction  de 
l'eau  d'un  puits,  pendant  que  les  animaux  du  convoi 
attendent  impatiemment  leur  tour  pour  aller  s'abreuver  soit 
dans  un  grand  plat  à  kouskous  en  bois,  soit  dans  un  vieux 
burnous  gras,  légèrement  enfoui  dans  le  sol,  pour  y  faire  une 
ange  et  afin  que  le  sable  ne  puisse  absorber  le  liquide  au 
fur  et  à  mesure  de  son  extraction. 

Du  diamètre  du  puits  dépend  le  nombre  d'homme  s 
affectés  au  puisage;  rarement  on  peut  mettre  trois  réci- 
pients à  la  fois;  le  plus  souvent  on  en  met  deux  et  il  y  a  tou- 
jours à  la  corde  de  chaque  daluu  (en  français  seau  ou  réci- 
pient) deu«  hommes  qui, prenant  à  tour  de  rôle  cette  corde, 


538  UNE   MISSION   CHEZ  LES   TOUAREG. 

rélèvent  d'un  vif  mouvement  de  bras  toujours  accompagné 
d'un  chant  à  rythme  saccadé,  qui  ne  varie  jamais  et  qui 
donne  la  régularité  voulue;  absolument  comme  les  matelots 
à  bord  d'un  navire,  halant  sur  une  manœuvre,  s'aident  d'un 
chant  particulier  qui  met  une  mesqre  à  leurs  efforts. 

Il  est  de  règle  invariable  dans  le  Sahara  —  alors  même 
qu'on  serait  campé  à  100  mètres  d'un  puits  —  de  ne  jamais 
abreuver  un  convoi,  ni  même  d'aborder  ce  puits  sans 
armes.  Les  travailleurs  les  posent  à  terre  tout  près  d'eux  ; 
les  autres,  qui  contiennent  l'impatience  des  animaux  ou  qui 
veillent  aux  alentours  à  la  sûreté  de  tous,  tiennent  leurs 
armes  à  la  main  et  ne  les  abandonnent  jamais. 

C'est  qu'en  effet  le  moment  du  puisage  et  de  l'abreuvage 
est  très  favorable  à  une  attaque  et,  si  Ton  n'est  pas  bien 
gardé,  l'irruption  inattendue  d'un  parti  ennemi  met  le  plus 
complet  désarroi  dans  le  troupeau. 

Généralement  l'abreuvage  est  suivi  d'un  tir  à  la  cible, 
exercice  adoré  de  tous  les  nomades;  c'est  pour  cette  raison 
que  Ton  trouve,  autour  des  puits,  des  pierres  debout  ou  des 
os  de  chameaux  plantés  dans  le  sable;  ils  ont  servi  de  but 
aux  balles  des  indigènes  qui  désirent  se  prouver  les  uns 
aux  autres  que  chacun  possède  le  meilleur  fusil  qui  existe. 

Le  travail  nécessaire  pour  faire  boire  un  convoi  un  peu 
considérable  est  toujours  très  pénible  ;  il  nécessite  la  pré- 
sence de  tous  les  hommes  et  très  souvent  des  efforts  d'une 
journée  entière,  quelquefois  plus.  Dans  ces  occasions,  les 
Chambba  ne  ménagent  point  leur  peine,  et  s'ils  vocifèrent 
un  peu,  ils  travaillent. 

Mais,  après  les  jours  de  peine,  il  y  a  les  jours  de  joie;  ce 
sont  ceux  où  l'on  séjourne  plusieurs  fois  vingt-quatre  heures 
au  même  point,  pour  une  raison  ou  pour  une  autre. 

Il  ne  faut  pas  croire  que  les  indigènes  se  fatiguent  au 
même  degré  que  des  Européens  d'un  voyage  comme  celui 
que  nous  accomplissons.  Loin  de  là,  c'est  leur  vie  ordi- 
naire; ils  ont  une  nourriture  constante  assurée,  ils  n'ont 


: 


UNE   MISSION  CHEZ  LES  TOUAREG.  539 

même  pas  la  préoccupation  des  ravitaillements  en  eau,  qui 
sont  toujours  réglés  par  le  chef  de  mission. 

Tout  au  plus  peuvent-ils  trouver  un  peu  longues  les  étapes 
que  je  leur  fais  parcourir,  surtout  à  cause  de  leurs  mehara 
pour  lesquels  ils  sont  remplis  de  sollicitude  et  qui,  à  leur 
avis,  n'ont  jamais  assez  mangé;  je  dois  reconnaître  qu'ils 
étendent  cette  sollicitude  à  tous  les  animaux  qui  m'appar- 
tiennent et  qu'ils  les  soignent  aussi  bien  que  les  leurs. 

Dès  que  l'on  a  planté  la  tente,  seuls  les  hommes  de  garde 
du  troupeau  et  ceux  qui  sont  de  service  à  la  garde  du  camp 
sont  occupés.  Les  autres,  sans  pouvoir  toutefois  s'éloigner, 
sont  libres,  et  alors  le  camp  se  transforme  en  un  véritable 
village  :  les  uns  raccommodent  leurs  chaussures  (opération 
très  importante  pour  eux);  les  autres  dorment;  quelques- 
uns  tirent  à  la  cible,  ou  simulent  des  fantasias,  et  se  livrent 
à  des  jeux  variés  tels  que  chouayia,  chatt-el-habariy  etc. 
D'autres,  enfin,  chantent  des  mélopées  traînantes,  accompa- 
gnées par  un  orchestre  composé  de  2  ou  3  flûtes  de  roseau, 
d'une  ghaïta  et  d'un  instrument  de  cuisine  quelconque, 
casserole  ou  gamelle,  qui  sert  de  basse  et  sur  lequel  on 
frappe  avec  la  main  dans  le  rythme  voulu  qui,  du  reste,  va- 
rie avec  les  chansons. 

Nous  avons  dans  l'escorte  deux  ou  trois  véritables  trou- 
vères, et  ce  sont  leurs  propres  chansons  qu'entonne  toute  la 
bande  des  mélomanes  de  l'expédition.  Voici  quelques-uns 
des  titres  des  principales  créations  de  ces  poètes  :  Sidi- 
Hamzay  les  ÉperonSj  le  Cavaliery  la  Selle,  Si  Mâmmar,  le 
Bien,  Notre  Maître^  etc.;  en  général  elles  ont  pour  but  la 
glorification  d'un  homme  ou  d'une  belle  action,  ou  encore 
d'un  sentiment  élevé.  Celle  qui  porte  pour  titre  El'Kheir(\Q 
Bien)  rentre  dans  cette  dernière  catégorie.  Elles  ont  de  30 
à  60  couplets,  que  les  Arabes  appellent  rechag,  et  le  refrain 
doit  être  chanté  après  chacun  d'eux. 

Quelques-unes,  fort  belles  et  rédigées  en  un  style  élevé, 
mériteraient  certainement  d'être  traduites  en  français;  je  le 


540  UNE    MISSION   CHEZ   LES   TOUAREG. 

ferai  peut-être  quelque  jour;  mais,  dans  tous  les  cas^  elles 
ne  sauraient  trouver  leur  place  ici. 

Ce  n'est  pas  seulement  au  campement  mais  aussi  en 
marche  que  l'orchestre  se  fait  entendre,  et  alors  il  est  ré- 
duit à  deux  flûtistes  et  à  un  chanteur,  soutenu  dans  le  refrain 
par  un  chœur  plus  ou  moins  nombreux  suivant  le  place- 
ment des  hommes  ou  leurs  dispositions  du  moment. 

Montés  sur  leurs  mehara,  ils  prenaent  la  tête  du  convoi 
et  psalmodient  ainsi  pendant  des  heures,  célébrant  les  hauts 
faits  d'un  homme  ou  d'un  cheval  fameux  ou  d'un  marabout 
célèbre,  etc.   - 

Je  vous  ai  entretenu  bien  longuement  d'un  pays  aride 
dont  les  descriptions  sont  d'une  sécheresse  fatigante,  et  d'un 
voyage  qui,  au  point  de  vue  humain,  a  surtout  de  l'intérêt, 
pour  celui  qui  en  a  éprouvé  les  vives  émotions  ou  qui  en  a 
supporté  les  fatigues  et  les  ennuis,  mais  aussi  goûté  les 
heures  de  joie. 

Vous  voudrez  donc  bien  me  pardonner  si  je  me  suis  mal 
exprimé,  et  si  je  ne  suis  pas  parvenu  à  vous  faire  partager 
les  senliments  que  j'ai  moi-môme  ressentis. 

Vous  me  permettrez  d'ajouter  seulement  encore  quelques 
mots  de  conclusion. 

Pour  tous  les  Français  qui  s'occupent  du  Sahara,  le  pro- 
blème à  résoudre  consiste  à  trouver  comment  nous  devons 
agir  pour  en  devenir  sérieusement  les  maîtres. 

Un  des  meilleurs  moyens  d'appuyer  les  efforts  de  péné- 
tration, de  se  maintenir  dans  le  Sahara  et  d'y  asseoir  solide- 
ment notre  domination,  est  de  créer  un  certain  nombre  de 
postes  en  des  points  avancés  et  bien  choisis,  afin  d'être 
constamment  et  directement  en  contact  avec  les  peuplades 
que  nous  désirons  nous  attacher  et  ramener  sous  notre  au- 
torité. Ces  stations  deviendront  une  ligne  solide  d'opéra- 
tions, où  les  Sahariens  sauront  que  nous  maintenons  des 
forces  capables  de  résistance.  Point  n'est  besoin,  en  effet, de 
tirer  des  coups  de  fusil,  mais  il  faut  que  l'on  n'ignore  pas  que 


UNE  MISSION  CHEZ  LES  TOUAREG.  541 

nous  pouvons  en  tirer,  le  cas  échéant —  Ce  sera,  comme  je 
Tai  dit  ailleurs,  une  simple  démonstration  de  force^  et  il  est 
utile  que  cette  démonstration  ait  lieu. 

Je  vais  ici  emprunter  quelques  lignes  au  rapport  spécial 
que  j'avais  Tan  dernier  déposé  entre  les  mains  de  M.  le  Gou- 
verneur général  de  l'Algérie  et  relatif  à  cette  question.  Mon 
voyage  de  cet  hiver  n'a  rien  changé  à  ma  manière  de  voir,  et 
ce  qui  me  semblait  vrai  à  ce  moment  reste  encore  aujour- 
d'hui l'expression  exacte  de  ma  pensée.  Je  conseillais  au  ré- 
sumé ceci  : 

1<* Création  d'un  posteà  Hassi-bel-Hairane;  2^ création  d'un 
poste  à  Ël-Biodh  ;  3°  création  d'un  poste  à  Temassinin; 
4°  création  d'un  poste  àHassi-Messegguem. 

A  cela  il  faut  ajouter  le  fonçage  d'un  puits  à  Ghourd 
M'rahi  où  j'ai  découvert  les  vestiges  d'un  ancien  puits;  ce 
travail  est  indispensable  pour  couper  d'un  point  d'eau  in- 
termédiaire la  distance  qui  sépare  Bel-Hairaned' Ël-Biodh. 

Ces  points  ont  été  choisis  pour  les  motifs  suivants  :  Hassi- 
bel-Haïrane  est  situé  au  milieu  d'un  vaste  plateau  de  reg  et 
peut  fournir  en  grande  quantité  une  eau  excellente.  Il 
est  facilement  accessible  par  le  nord  et  de  nombreux 
puits  s'éparpillent  entre  .lui  et  Ouargla,  El-Oued  et  Tou- 
gourt.  C'est  le  point  de  départ  habituel  des  Chambba  allant 
en  chasse  dans  l'Erg.  Devant  lui,  vers  le  sud,  s'ouvre  le 
Gassi-Touily  immense  surface  plane  sans  obstacles  jusqu'à 
rOudje  sud.  C'est  enfin,  avec  Âîn-Taïba,  le  seul  puits  d'oil 
l'on  puisse  partir  pour  traverser  la  région  de  l'Ërg  lorsque 
l'on  veut  faire  route  vers  le  pays  des  Touareg.  Ain-Taïba, 
situé  à  4  jours  de  caravane  au  sud  1/4  sud-ouest  de  Bel- 
Haîrane,  a  bien  incontestable  avantage  de  ne  se  trouver 
qu'à  4  ou  5  journées  d'Ël-Biodh  ;  mais  ses  abords  par  le 
nord  sont  tellement  difficiles,  et  le  séjour  au  milieu  du 
massif  des  grandes  dunes  qui  l'enferment  serait  tellement 
pénible,  qu'il  faut  renoncer  à  occuper  cet  abreuvoir. 

Sur  la  seconde  station  à  créer,  à  El-Biodh,  je  n'ajouterai 


542  UNE   MISSION  CHEZ   LES  TOUAREG. 

que  peu  de  chose  à  ce  que  j'ai  déjà  dit;  il  me  suffira  d'indi- 
quer que  ce  point  a  l'immense  avantage  de  se  trouver  sur  la 
route  septentrionale  d'In-Salab  à  Ghdamës  et  d'être  géné- 
ralement fréquenté  parles  bandes  de  coupeurs  de  routes  que 
notre  présence  gênerait  fort  et  dont  elle  arrêterait  les  exploits. 

L'importance  de  Temassinin  —  la  troisième  station  à 
créer  —  n'a  pas  besoin  d'être  indiquée.  C'est  aussi  un  lieu 
de  passage  de  caravanes  ou  de  ghezzou,  et  de  plus  un  véri- 
table bureau  de  renseignements.  Il  y  a  là  le  germe  d'une 
oasis  que  l'on  peut  développer  et  qui  pra^dra  certainement 
dans  l'avenir  une  importance  capitale. 

Quantàla  dernière  station,  Hassi-Messegguem,  sa  situation 
géographique  suffirait  seule  à  nous  engager  à  Toccuper,  sans 
parler  de  sa  plaine  de  plus  de  15^000  hectares  et  des  admi- 
rables créations  que  l'gn  peut  y  faire  si  l'on  y  amène  de  l'eau 
au  moyen  de  la  sonde. 

Ce  puits  est  sHué  à  5  jours  d'In-Salah,  à  4  jours  d'El* 
Biodh  et  à  6  jours  de  Temassinin.  C'est  un  point  célèbre 
où  viennent  boire  les  caravanes  et  les  partis  de  maraudeurs. 
Les  gens  d'In-Saiah  y  passent,  soit  qu'ils  aillent  àGhdamès 
par  la  route  de  l'Oudje  ou  par  celle  du  sud,  soit  qu'ils  se  ren- 
dent à  Âmguid  ou  à  Ghat  pour  éviter  des  régions  plus  peu- 
plées et  souvent  troublées.  Les  Oulad  Ba-Hammou  et  les 
Zoua  y  viennent  en  estivage. 

Pour  toutes  les  raisons  énoncées  ci-dessus  Messegguem  a 
une  très  grande  importance,  et  si  nous  y  établissons  un 
poste,  nous  assurerons  la  sécurité  de  la  région,  et  nous 
étendrons  d'une  façon  considérable  notre  influence  et  notre 
autorité  dans  le  Sahara. 

Sans  vouloir  préjuger  ici  des  projets  futurs  du  gouverne- 
ment de  TAIgérie,  je  dois  dire  que  le  plan  d'ensemble  que 
je  proposais  parait  avoir  des  chances  d'être  écouté  puisque, 
après  avoir  construit  le  bordj  d'Hassi  Mey,  on  en  a  édifié  en 
ces  derniers  temps  un  autre  à  Berreçof  et  un  troisième  à 
Inifel. 


UNE  MISSION  CHEZ  LES  TOUAREG.  543 

C'est  là  uDe  première  ceinture  de  points  fortifiés  qui 
restent  en  communication  constante  avec  les  officiers  chefs 
de  cercles,  et  qui  serviront  de  traits  d'union  entre  eux  et 
les  stations  nouvelles  à  créer. 

Quoi  qu'il  en  soit  —  et  je  le  répète  à  dessein — l'édification 
de  ces  trois  premiers  bord  js  a  eu  un  retentissement  considé-- 
rable  chez  les  Touareg  et  ailleurs  ;  un  pas  nouveau  fait  vers 
le  sud  mettra  à  notre  entière  discrétion  des  gens  qui,  il  y  a 
encore  bien  peu  de  temps,  étaient  des  irréconciliables.  Je 
tiens  à  reconnaître  que  c'est  là  l'œuvre  de  M.  Gambon  et 
mon  humble  voix  lui  prédit  ici  un  plein  et  prompt  succès. 

Le  rôle  politique  du  Gouverneur  général  de  l'Algérie  dans 
l'Afrique  du  Nord  est  —  on  le  comprend  facilement  — 
d'une  ampleur  considérable  :  Alger  est  le  centre  géogra- 
phique de  cette  nouvelle  France  et  la  capitale  réelle  de 
notre  empire  musulman.  Des  intérêts  de  même  ordre  mais 
d'origines  diverses  s'agitent  contre  nous,  aussi  bien  dans 
l'est,  en  Tripolitaine,  que  dans  Touest,  au  Maroc  ;  il  y  a  donc 
une  importance  capitale  pour  la  France  à  ce  qu'un  homme 
qui  dirige  une  grande  partie  de  notre  monde  musulman 
soit  au  courant  de  toutes  les  intrigues  en  Afrique,  d'où 
qu'elles  viennent,  afin  qu'il  puisse  informer  sûrement  notre 
gouvernement  et  lui  permettre  d'orienter  sa  politique.  Ge 
rôle  difficile  et  pesant  incombe  actuellement  à  M.  Gambon, 
et  nous  sommes  persuadé  que  nul  mieux  que  lui  n'est  apte 
à  le  remplir. 

Le  résultat  principal  de  mon  voyage,  au  point  de  vue  po- 
litique, est  donc  d'être  entré  en  relation  avec  les  Toua- 
reg et  d'avoir  apporté  de  mon  entrevue  l'assurance  formelle 
de  la  venue  prochaine  de  notables  Azdjer  en  ambassade  en 
Algérie. 

On  pourra  peut-être  me  dire  :  «  Tout  cela  est  fort  bien, 
fort  satisfaisant,  mais  nous  avons  pourtant  encore  dans  le 
pays  des  Touareg  le  sang  des  nôtres  qui  demande  ven- 
geance I  >  A  cela  je  répondrai:  cLes  principaux  instigateurs 


544  UNE   MISSION  CHEZ  LES  TOUAREG. 

du  massacre  de  Flatters  el  ceux  qui,  dans  tous  les  cas,  diri- 
geaient le  coup  de  main  étaient  les  Oulad-Messaoud  avec 
Ben-Khatkhat,  AttissiOuld-Chikkatet  leurs  proches  comme 
véritables  chefs,  il  suffit  donc  de  frapper  ceux-là.  t» 

Eh  bien,  j'ai  Tespoir  et  la  presque  certitude  que,  sous  peu, 
ces  bandits  payeront  de  leur  liberté  ou  de  leur  vie  le  sang 
de  nos  compatriotes  morts  pour  la  grandeur  de  la  France  au 
centre  du  Sahara. 


Le  Gérant  responsable, 
Ch.  Maunoir, 

Secrétaire  général  de  la  Commission  centrale. 


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SOC.   DE  G^GB.  —  4*  TRIMESTRE   1893. 


XIV.  —  36 


TABLE  DES  MATIERES 


CONTENUES  DANS   LE  TOME  XIV   DE  LA  VIP  SÉRIE  (4893) 


PREMIER  TRIMESTRE 

.T.  DE  Morgan.  — Relation  sommaire  d'un  voyage  en  Perse  et  dans 
le  Kurdistan  (1889-1891),  avec  carte  dans  le  texte 5 

Henri  Goudreau.  —  Aperçu  général  des  Tumuc-Humac,  avec  carte 
dans  le  texte 29 

Commandant  Colonieu.  —  Voyage  au  Gourâra  et  à  TAougueroût 
(suite) 53 

Ë.-A.  Martel.  —  La  rivière  souterraine  de  Bramabiau  (Gard), 
1888-1892,  avec  clichés  dans  le  texte 98 

R.-A.  Eekhout.  —  Ouest  de  Java.  La  race  soundanciise,  ses  rapports 
avec  les  Hollandais  et  le  pays  qu'elle  habite,  d'après  les  sources 
les  plus  récentes 121 

2*  TRIMESTRE 

Rapport  sur  le  concours  au  prix  annuel  fait  à  la  Société  de  Géogra- 
phie dans  sa  séance  générale  du  21  avril  1893 149 

Henri  Duvetribr.  —  De  Telemsân  à  Melîla  en  1886 185 

Gaston  Gaillard.  —  Explorations  de  la  Haute  Sangha  et  du  Haut 

Oubangui  (1891) .  223 

Edouard  Blanc.  —  L'exposition  géographique  de  Moscou  en  1892.  238 

3*"  TRIMESTRE 

Alfred  Grandidier.  —  Les  voyageurs  français  à  Madagascar  pen- 
dant les  trente  dernières  années 289 

D'  L.  Besson.  —  Voyage  au  pays  des  Tanala  indépendants  de  la 
région  d'Ikongo  (Madagascar) • ^     301 


548  TABLE   DES  MATIÈRES. 

Henri  Douliot.  —  Journal   du  voyage  fait  sur  la  côte  ouest  de 

Madagascar 329 

Baron  G.  de  Contenson.  —  Projet  pour  remédier  aux  inondations 

dans  le  nord  de  la  Chine 367 

Juan  Queirel.  —  Voyage  de  San  Javier  aux  chutes  du  Mocona 

(Haut-Uruguay) r 376 

Edouard  le  Gorbeillbr.  —  L'origine  de   la  malaguette    et   les 

Dieppois 390 

Jules  Forest.  —  L'habitat  de  l'autruche  en  Afrique  {carte  dans 

le  texte) 399 


4*  trimestre 

Gh.  Maunoir.  —  Rapport  sur  les  travaux  de  la  Société  de  Géogra- 
phie et  sur  les  progrès  des  sciences  géographiques  pendant  Tannée 
1892 417 

F.  Fouread.  —  Une  Mission  chez  les  Touareg 50<) 


CARTES 

Henri  Coudreau.  —  Tumuc-Humac,  1887-1891.  Echelle  de  1/1,000,000'. 

E.-A.  Martel  et  F.  Mazauric.  —  Plan  détaillé  de  la  rivière  souterraine 

de  Bramabiau  (Gard),  1888-1892.  Echelle  de  1/1,250*. 
—  Bramabiau.  Grande  galerie  intérieure. 

Henri  Duveyrier.  —  Itinéraire  de  Telemsân  à  Meltla,  31  mai-10  Juin 
1886.  Echelle  de  1/360,000«. 

Alfred  Grandidier,  membre  de  l'Institut.  — ^Divers  itinéraires  à  Mada-^ 
gascar.  Echelle  de  1/7£0,000».  4  feuUIes.  —  FeuiUe  nord  :  L.  Catat, 
1889;  H.  Douliot,  1892.  —  Feuille  nord-est  :  Dumaine,  1790;  A.  Gran- 
didier. 1869;  Humblot,  1881;  G.  Foucart,  1889;  G.  Maistre,  1889-1890; 
L.  Gatat  et  G.  Maistre,  1889-1890;  A.  d'Anthouard,  1890-1891.  — 
Feuille  centrale  :  A.  Grandidier,  1866-1870;  G.  Maistre,  1889-1890; 
A.  d'Anthouard,  1890-1891  ;  H.  Douliot,  1891.  —  Feuille  sud  :  A. Gran- 
didier, 1869-1870';  L.  Besson,  1891  ;  L.  Gatat  et  Maistre,  1889^1893. 

F.  FOUREAU.  —  Itinéraires  au  Sahara,  1890, 1892,  1893  (carte  provisoire). 
Echelle  de  1/4,000,000«. 


477i.  —  Lih,-Iinp.  réun.,  B,  me  ttifrnon,  2.  --  MaY  el  MoTTiRoz,  dir. 


1893. 


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Henri  Coudreau 


1887-1881 


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sirux.  et  del. 

1888-1892 

Tous  droits  réservés. 


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